fronts au baiser de Madame, qui resta seule avec l'oncle Jean.
Le vieillard s'assit auprès d'elle, à la place occupée naguère par
l'étranger.
Ils demeurèrent longtemps ainsi sans échanger une parole.
Les grands yeux bleus de l'oncle Jean, fixés sur sa nièce avec
mélancolie, disaient une pitié profonde et un amour de père.
Au bout de quelques minutes, deux larmes silencieuses roulèrent sur la
joue de Madame.
Le vieillard lui prit la main et la pressa contre son cœur.
—Marthe!... murmura-t-il, ma pauvre Marthe!... que de bonheur perdu!...
—Pour toujours!... balbutia la jeune femme tout en pleurs.
Le vieillard sembla chercher une parole de consolation, mais peut-être
n'y avait-il point de consolation possible. Il appuya son front
découragé sur sa main.
—Et que de menaces encore dans l'avenir!... reprit Madame avec
désespoir.
L'oncle releva sur elle son œil inquiet.
—Vous ne savez pas, reprit Marthe, cet homme me fait peur!
—Pourquoi?
—Il m'a parlé tout bas... et peut-être sait-il...
Le vieillard eut un sourire confiant.
—C'est un noble cœur que celui de notre Louis! dit-il, et il est
des secrets qu'on ne dit qu'à Dieu seul!
* * * * *
Il était plus de minuit lorsque le jeune M. Robert de Blois mit fin
à son entrevue avec le maître de Penhoël pour gagner la chambre qui lui
avait été préparée.
Dans un cabinet voisin de cette chambre, on avait dressé un lit à
Blaise, qui dormait de tout son cœur.
Robert, au lieu de se coucher, se prit à parcourir sa chambre à grands
pas. Son esprit travaillait; les heures de la nuit s'écoulaient; il ne
s'en apercevait point.
Les premiers rayons de l'aube mirent des lueurs grises derrière les
carreaux. La lumière de la lampe pâlit. Le jour était venu...
Robert ne se lassait point de méditer.
Il fallut, pour le distraire de ses réflexions profondes, la riante
visite du soleil matinier, qui vint se jouer dans les hauts rideaux de
la croisée.
Robert ouvrit la fenêtre; sa poitrine fatiguée respira l'air vif et
frais avec avidité.
C'était une magnifique matinée d'automne. Robert avait devant lui le
grand jardin de Penhoël, qui rejoignait de riches guérets, des bois,
des prairies courant le long de la colline jusqu'au bourg de Glénac. Au
bas du coteau, le marais étendait son immense nappe d'eau, qui était
maintenant tranquille et unie comme une glace. Au loin, le soleil
dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur
l'extrême pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d'une
vieille forêt majestueusement étagée, se dressait l'ancien château
seigneurial de Penhoël, possédé maintenant par la famille de Pontalès.
La belle et fraîche lumière du matin inondait l'opulent paysage.
Impossible de rêver un coup d'œil plus gracieux et plus riche à la
fois.
Robert souriait. Il comptait les guérets, les taillis, les prairies; et
c'était un regard de conquérant qu'il promenait sur la contrée.
Il entra dans le cabinet de Blaise, qui dormait toujours comme un
bienheureux.
—Lève-toi, dit-il en le secouant brusquement.
Le gros garçon se frotta les yeux et sauta sur le plancher.
—Diable!... grommela-t-il, je rêvais que nous avions emporté
l'argenterie du château, et que Bibandier, habillé en gendarme, nous
conduisait à la prison.
Robert le prit par le bras en haussant les épaules, et l'entraîna
jusqu'à la croisée.
—Regarde!... dit-il d'un ton emphatique.
—Tiens, tiens!... s'écria Blaise, dont les yeux étaient tombés
tout d'abord sur le marais; ce n'était pas pour rire tout de
même!... et il y avait où nous noyer dans cet étang-là!... Vois donc,
M. Robert... on n'aperçoit presque plus les saules où nous étions
accrochés... Tout de même, quelle bonne touche tu avais, en promettant
au ciel de devenir un honnête homme!
Robert fit un geste d'impatience.
—Il s'agit bien de cela! dit-il, c'est par ici que je te dis de
regarder.
—Une jolie campagne, ma foi!
—Oui, répéta Robert en lâchant la bride à son enthousiasme, une belle
campagne, mon fils!... Depuis le pied du manoir jusqu'à moitié chemin
de ce village que tu aperçois là-bas, tout cela fait partie du domaine
de Penhoël!
—Notre patrimoine? dit Blaise; c'est assez gentil... Mais ce beau
château?... ajouta-t-il en montrant du doigt la maison des Pontalès.
Robert hocha la tête d'un air mystérieux.
—Ce sont nos alliés naturels, répliqua-t-il, et la journée ne se
passera pas sans que je fasse une visite à ces braves gens-là... En
attendant, songeons à nos petites affaires.
Il tira de sa poche une longue bourse pleine d'or, et mit une vingtaine
de louis dans la main de Blaise ébahi.
—Où as-tu pêché cela? murmura ce dernier.
—Pendant que tu ronflais, je travaillais, mon bonhomme... Je
t'expliquerai cela plus tard, si j'ai le temps... Tu vas te rendre à
Redon, ce matin, afin de payer notre dépense et celle de Lola...
—Ah!... fit l'Endormeur, Lola revient sur l'eau?...
—Tu la mèneras chez tous les marchands de Redon, reprit Robert,
afin qu'elle se choisisse une toilette superbe!... Le prix n'y fait
rien!... Quand elle aura achevé ses emplettes, tu la mettras dans la
plus belle voiture que tu pourras trouver là-bas, et tu me la ramèneras
lestement... Tu m'entends bien?... Je veux qu'elle arrive ici avec un
train de princesse!
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE.
LE MANOIR.
I
L'ÉRÈBE.
Nous sommes aux confins de l'ancien monde, sur une rampe abrupte,
jetant du haut de la falaise jusqu'à la grève les degrés gigantesques
d'un escalier de rochers.
La mer est devant nous. A droite et à gauche, les côtes du Finistère
découpent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche,
comme une rangée sans fin de dents blanches, l'écume de l'Océan
tourmenté.
Au dire d'écrivains sérieux et bien dignes de foi, quand la
tempête gronde sur cette mer houleuse et terrible, c'est jour de
grande fête pour les gens de ce pays. Derrière ces rocs noirs, il y a
une population qui vit de naufrages, et qui, selon le théâtre de la
Porte-Saint-Martin, habite d'immenses galeries souterraines où il se
passe un nombre infini de choses dramatiques.
Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux décor, tout
acteur représentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas
marcher; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont
des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur
donneraient-ils la massue et l'œil farouche de Polyphème; volontiers
nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale,
les dessineraient velus des pieds à la tête comme des orangs-outangs.
Leur réputation est faite désormais, et quelque jour, sur un théâtre
quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants,
au grand plaisir de notre public parisien.
Pauvre Bretagne! elle a pourtant des maires et des adjoints, et des
conseillers municipaux! En conscience, a-t-on le droit de calomnier
ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurés et qui font partie de
la garde nationale? Ah! si seulement la basse Bretagne savait lire,
messieurs les mélodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques
fadaises et de leurs balourdises éhontées!
Là-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la
civilisation marche peut-être moins vite que chez nous; mais, au moins,
ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrières.
Elle marche. Cacus n'est pas plus fabuleux que les prétendus fabricants
de naufrages de la baie des Trépassés. Ceux qui exploitent ces
excentricités formidables se trompent tout bonnement de siècle: ils
auraient plus tôt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des
Miracles ou l'hôtel du roi des ribauds...
Il nous a fallu poser ces prémisses pour avoir le droit de dire que, le
jour où notre récit se reprend, les rivages d'Ouessant et les falaises
de la côte étaient bordés d'un rang de curieux, parmi lesquels on n'eût
pas trouvé un seul de ces féroces pêcheurs qui sucent le sang tiède des
riches négociants surpris par un naufrage, pas une seule prêtresse de
l'île de Sein, pas l'ombre d'un druide.
C'étaient tous de bonnes gens, travaillant à la terre ou à la mer,
vivant du poisson conquis dans la baie terrible, ou du blé noir
arrosé de leurs sueurs; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf
que les visages étaient ici énergiquement marqués de cette empreinte
mélancolique et à la fois vaillante, particulière à la race bretonne.
Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs
coiffes blanches où se jouait le vent du large, regardaient de tous
leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu
de mémoire d'homme, depuis Saint-Pol jusqu'à Douarnenez.
Entre la plage, défendue par d'innombrables brisants, et le soleil qui
s'inclinait de plus en plus vers le niveau de la mer, mettant à la
crête de chaque vague mille étincelles mouvantes, on apercevait quelque
chose d'inconnu et d'inouï: une sorte de monstre, nageant sans rame ni
voile au milieu de cette mer flamboyante, et laissant flotter derrière
lui comme une énorme chevelure de fumée.
Les gens postés sur les falaises du continent voyaient cela confusément
et de trop loin, mais les riverains d'Ouessant, plus rapprochés,
pouvaient distinguer, quand le soleil se voilait à demi sous quelque
nuage, le corps noir et bas d'un navire, d'un vrai navire courant par
le calme avec une vitesse d'enfer.
Ses mâts faibles et nus avaient toutes leurs voiles carguées; ils
ne présentaient pas un seul pouce de toile au vent.
Et pourtant il courait, il courait! Son flanc semblait vomir une longue
traînée d'écume, et les rayons du soleil ne pouvaient point percer ce
noir panache de fumée qui se déroulait au loin derrière lui.
Qu'était-ce? On se signait avec terreur sur les falaises et le long des
rivages de l'île. On interrogeait les vieillards, qui ne savaient point
répondre. Et comme l'idée des choses de l'autre monde vient tout de
suite aux esprits bretons, on se disait bien bas que ce navire inconnu,
poussé par une force mystérieuse, était le fameux vaisseau fantôme,
dont les matelots parlent tant aux veillées et que personne n'a vu
jamais.
Le vaisseau qui n'a ni gouvernail ni voiles, et qui, remorqué par la
main de Satan, va plus vite que le vent des tempêtes...
C'était sans nul doute le présage d'un grand malheur. Celles dont
les frères ou les fils étaient sur l'Océan, à la grâce de Dieu,
s'agenouillaient et priaient...
Le navire cependant glissait sur la mer étincelante, et semblait se
jouer des mille écueils parsemés le long de sa route.
Il suivait une ligne presque parallèle au rivage, et sa marche
sinueuse évitait les rochers sous-marins, comme si l'être qui tenait le
gouvernail avait eu le don de voir clair au fond de l'eau.
De près, le mystérieux bâtiment présentait un aspect pour le moins
aussi étrange que de loin; et si les gens de la côte avaient pu jeter
un coup d'œil sur le pont, ils n'auraient point changé d'idée
touchant la nature diabolique du navire.
C'était une embarcation assez grande, longue, effilée, noire. Le pont
était propre et luisant comme le parquet d'un salon fashionable.
A l'avant et au pied du grand mât, dont la taille était tout à fait
en désaccord avec les proportions du navire, quelques matelots
travaillaient, et nul franc marin n'aurait su donner un nom à leur
besogne. A l'arrière, outre le timonier, on ne voyait qu'un groupe
composé de trois hommes d'un aspect véritablement extraordinaire.
Ils étaient abrités contre les rayons du soleil couchant par une
manière de tente dont chaque pan était formé par un grand châle de
cachemire aux douces et chatoyantes couleurs.
L'un des trois hommes était couché sur une pile de coussins, et tenait
entre ses lèvres le bout d'ambre d'une longue pipe indienne.
Les Anglais appellent _nababs_ une sorte d'aventuriers, enrichis
dans l'Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la
plupart du temps princières, qu'ils dépensent selon les mœurs
asiatiques.
Notre inconnu n'était en réalité qu'un nabab; mais les bonnes gens de
la côte l'auraient pris assurément pour le roi des enfers en personne.
C'était un homme jeune encore, d'une taille haute, à la fois robuste
et gracieuse, mais que semblaient amollir des habitudes d'indolente
paresse. Ses traits merveilleusement fins, et réguliers dans leur
mâle ensemble, avaient subi énergiquement l'influence du soleil des
tropiques; mais la teinte de bronze qui couvrait son visage allait bien
à ses yeux noirs, frangés de longs cils soyeux. Ses cheveux relevés
se cachaient presque entièrement sous un bonnet de cachemire; sa
barbe, taillée à la mode des Persans, tombait en masses flexibles et
brillantes jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de soie légère
qu'une ceinture lâche retenait autour de ses reins.
Il fumait lentement, aspirant çà et là une bouffée de son tabac à
la cendre perlée, dont les vapeurs embaumaient la tente. Ses yeux
nageaient dans le vide. On eût dit qu'un divin sommeil le berçait.
Dans la mollesse profonde de ce repos, il y avait de la force;
sous cette rêverie lourde, on devinait l'intelligence et l'audace
engourdies. Mais ce qui frappait surtout en cet homme, c'était la
beauté.
Loin de voiler cette beauté hautaine, la nonchalance où il s'endormait
à plaisir lui était comme une de ces fières draperies qui, tout en
recouvrant la ligne antique, l'accusent et en font saillir aux yeux les
nobles perfections.
L'un de ses deux compagnons, agenouillé à ses pieds, entretenait le
feu dans le fourneau sculpté de sa pipe, et lui offrait de temps en
temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glacé; l'autre, debout
derrière les coussins, agitait au-dessus de son front un éventail de
plumes.
Ils étaient noirs tous les deux comme des statues d'ébène, mais leurs
traits ne présentaient point ces lignes obtuses et camardes qui
distinguent les nègres de la côte de Guinée. C'étaient deux profils
grecs, taillés dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur
peau il fallait reconnaître le type pur de la race caucasienne.
Les matelots, disséminés sur le pont, semblaient craindre de franchir
la ligne qui séparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres
serviteurs excitaient constamment l'attention curieuse de
l'équipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides.
Le capitaine, gros Anglais à la figure honnête et froide, se promenait
à pas comptés le long du plat-bord. De l'autre côté du navire, un jeune
marin s'asseyait, les bras croisés, sur les bastingages. Il avait la
tête penchée contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque
tout entière sous ses grands cheveux épars. Malgré ce voile, on sentait
en quelque sorte sur ses traits pâles une douleur morne. Il y avait du
désespoir dans cette pose insouciante et affaissée qui le penchait en
équilibre au-dessus de l'abîme.
S'il y avait un péril, le jeune matelot ne s'en inquiétait guère.
Parfois même, il s'inclinait davantage en dehors de la balustrade, et
ses yeux, où brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec
envie l'eau transparente...
On ne faisait nulle attention à lui. Tous les regards étaient pour
le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient
presque à voix basse; on menait la manœuvre sans bruit, et le navire
creusait silencieusement son sillage.
Si quelque barque de pêcheur venait à couper la ligne blanche qu'il
semait loin derrière lui, l'équipage breton, enveloppé soudain dans un
nuage de fumée, se signait en tremblant comme les gens de la côte,
et tâchait d'épeler sur la poupe de l'étrange navire les lettres d'or
qui composaient le mot inconnu:
EREBUS.
Mise à part toute idée superstitieuse, les pêcheurs de la côte et
les paysans rassemblés sur le rivage voyaient là une des plus rares
merveilles qu'il eût été donné à l'homme de contempler. De moins
ignorants et de moins crédules eussent éprouvé à cet aspect une
surprise pareille.
L'œuvre hardie et miraculeuse du génie humain leur apparaissait à
l'improviste.
_L'Érèbe_ était le premier bâtiment à vapeur qui eût coupé encore les
vagues de l'Océan.
On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais
dans les classes les plus éclairées, comme on pourrait nier, de nos
jours, la possibilité des voyages aériens.
_L'Érèbe_ avait été essayé dans la Tamise, puis frété par notre nabab
pour le trajet de Londres à Bordeaux.
On se faisait alors une opinion fort exagérée des périls d'une
semblable navigation, et c'était peut-être pour cela que notre nabab
l'avait entreprise.
Il y a des hommes qui n'aiment point à enfourcher la selle, sinon
sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul écuyer n'a su dompter
encore.
Ce nabab était un personnage remarquable: en dehors même de sa richesse
et de ses mœurs bizarres, il méritait à plus d'un titre l'attention
curieuse que lui portait l'équipage de _l'Érèbe_.
A bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et
portait le titre de major. Mais c'était de sa part pure modestie, car
on n'ignorait point qu'il avait été général en chef des troupes de
l'iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant à
l'Asie, qui mesure plus d'étendue que la France réunie à l'Angleterre.
Il était arrivé à Londres six ou huit mois auparavant, accompagné d'une
suite vraiment royale. Il avait acheté un de ces rares palais qu'exclut
ordinairement la plate uniformité de Londres, et qui était situé au
bout de Portland-Place, en face du parc du Régent.
Là son luxe avait étonné la ville qui ne s'étonne de rien. Dans cette
lutte de magnificence effrénée qui commence tous les ans au mois de
mars pour finir vers la fin de juin, et qu'on appelle la _saison_, il
avait vaincu les plus riches et les plus fous. En quelques jours,
Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu'on
n'oubliait point après l'avoir regardé seulement une fois. A son insu,
il avait été proclamé le roi de la mode, le lion, le dieu...
On parlait avec admiration de l'étrange roman de sa vie: Montalt avait
gagné des batailles rangées et conquis des royaumes. Il ne manquait pas
de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppléer ainsi
au défaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l'empire de l'iman
de Mascate.
Avant de vaincre les hommes, il avait, disait-on, mené une existence
solitaire et sauvage dans l'intérieur de l'Afrique. Il avait terrassé
les grands tigres du Soudan et lutté corps à corps avec les lions de
l'Atlas...
C'était un héros. Sa gloire, méritée ou non, s'enflait sans relâche.
L'invention s'additionnait avec la réalité pour lui faire une bizarre
et romanesque renommée.
Et comme il passait, toujours insouciant et dédaigneux, au milieu de la
foule, l'invention s'échauffait jusqu'à l'enthousiasme; car la foule,
semblable à une femme coquette, prodigue ses faveurs à qui ne les veut
point.
Montalt était beau, jeune, noble. Il avait au plus haut degré ce
prestige que donnent les aventures. C'en était assez, et pourtant
ce n'était pas tout. Sa fortune atteignait, en outre, au dire des
nouvellistes, des proportions inusitées, et ne consistait en rien de ce
qui constitue la fortune dans nos pays européens.
Il n'avait ni terres, ni châteaux, ni actions de mines, ni créances sur
le trésor. Sa richesse était excentrique comme lui-même. Ses millions
tenaient dans le creux de sa main.
Il possédait une boîte dont personne n'avait vu jamais le contenu.
Cette boîte, que le roi George n'aurait peut-être pas pu acheter, était
en bois de sandal, incrustée de diamants, gros et petits, disposés
comme au hasard.
Il y avait déjà des places vides sur le couvercle de la boîte; car,
aussitôt que l'or manquait dans sa caisse, Montalt arrachait un des
diamants les plus petits, et le vendait, comme un prodigue aliène,
l'une après l'autre, les terres de son héritage.
Mais on croyait qu'il en restait encore assez pour fatiguer la
prodigalité la plus folle, pendant la plus longue de toutes les vies.
Aussi ne se gênait-il point. Son hôtel de Portland-Place ressemblait au
palais d'un souverain des _Mille et une Nuits_. On disait qu'il avait
cinquante chevaux sans prix dans son écurie, une armée d'esclaves,
et un sérail de cinquante femmes!
Ceci, nous devons le reconnaître, n'avait jamais été parfaitement
constaté, mais le fait passait pour acquis, et personne ne songeait à
le révoquer en doute.
De quoi Montalt n'était-il pas capable?...
Ce luxe était, quoi qu'il en soit, sans exemple dans l'histoire
de la fashion britannique. Les ladys scandalisées en tenaient bon
compte au nabab. Le harem de Montalt faisait les frais de tous les
thés de la noblesse et du _gentry_ dans le précieux _West-End_.
Cinquante femmes! Des beautés asiatiques et africaines. Des houris
de Circassie, des Vénus de Madagascar! Et aussi de belles filles
de Londres en vérité, des sylphides de Paris, des Italiennes, des
Espagnoles. On faisait, Dieu merci, la collection complète! Pour
comble, on ajoutait que Berry Montalt s'ennuyait profondément au
sein de ces délices. Ceux qui prétendaient savoir disaient qu'il ne
franchissait jamais les portes closes de son paradis.
Quel inépuisable sujet d'entretien! Quel plaisir on aurait eu à
surprendre les secrets de ce cœur blasé! Ce qu'on savait donnait si
extrême envie d'en savoir davantage!
Les on dit se croisaient. Quelques-uns prétendaient que le nabab
avait l'âme dure comme les diamants de sa boîte de sandal, et qu'il
éprouvait un plaisir cruel à broyer sous ses pieds le bonheur d'une
femme. D'autres affirmaient qu'il aimait un être mystérieux, caché à
tous les regards.
Pour les uns, il était froid comme un Antinoüs de marbre; pour les
autres, il était jaloux comme Othello...
Pour tous, le secret de son existence avait, sur le chapitre des
femmes, quelque chose de sombre et de terrible...
Mais il y avait une bien autre énigme! Ces femmes elles-mêmes, qui
pouvait les retenir ainsi cloîtrées dans un pays libre? Était-ce
l'avidité ou l'amour?...
Quant à la moralité de ce luxe fantastique, il y avait une chose
désolante. Montalt n'avait pas même, pour son sérail, l'excuse de la
religion. Il ne connaissait point Mahomet, et se déclarait aussi bon
calviniste que le doyen de Saint-Paul.
Les ladys blâmaient énergiquement et se déclaraient _choquées_, ce qui
est le suprême plaisir des ladys; mais elles s'occupaient outre mesure
du major Berry Montalt, et chacune d'elles pouvait se persuader, _in
petto_, que si le nabab avait eu le bonheur de posséder Sa Seigneurie
pour cinquante et unième aimée, il aurait donné congé bien vite à
toutes les autres.
Un volume ne suffirait pas à rapporter tout ce qui se disait d'absurde
ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C'étaient tantôt des
louanges outrées, tantôt des calomnies folles. Ici on exaltait sa
charité prodigue qui répandait autour de lui l'or à pleines mains; là
on prétendait tout bas qu'un grand crime pesait sur sa vie passée, et
que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il était fier
et réservé au point de refuser orgueilleusement sa main d'aventurier à
un membre du haut parlement; au dire des autres, on l'avait vu attablé
dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec
les boxeurs et les entraîneurs.
Les éclectiques concluaient que tout cela était vrai en masse. Montalt
était généreux et criminel comme les héroïques brigands de théâtre; il
était à la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple.
Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n'allaient-ils pas jadis courir la
pretantaine dans les cabarets de Bagdad?
La chose évidente, c'est que Montalt était le plus capricieux des
nababs, étant accordé que les nababs sont les plus capricieux des
hommes...
Berry Montalt quitta Londres comme il y était entré, à
l'improviste, et d'une façon éblouissante.
Le jour de son arrivée, on avait vu sa litière indienne, suivie par
des équipages dignes d'un roi, monter lentement Regent-street, au
milieu d'une foule innombrable de _cockneys_, pour gagner son palais de
Portland-Place.
Le jour de son départ, on vit sa magnifique voiture, entourée de ses
noirs à cheval, se diriger vers la Tamise où l'attendait _l'Érèbe_,
frété par lui seul.