Iselle, 27 février 1905.
Au matin du 24 février, sur le coup de sept heures et demie, la dernière
cloison rocheuse qui, sous le massif du Simplon, séparait la Suisse de
l'Italie, s'écroulait, éventrée par l'explosion d'une vingtaine de mines
bourrées de dynamite jusqu'au delà des limites qu'eût conseillées la
prudence. Mais l'équipe qui avait pris, la veille au soir, le travail «à
l'avancement» n'avait pas voulu laisser à l'équipe suivante, à l'équipe
rivale, l'honneur de donner ce coup suprême.
Le 20, dans son rapport journalier aux ingénieurs, Antonio Betassa,
«assistant», ou chef de chantier, de l'entreprise, écrivait sur le
registre-journal en quittant le chantier: «Dans trois ou quatre jours,
le superbe Monte Leone (c'est la cime culminante du massif), lui qui
voulait nous faire mourir avec son eau chaude, tombera entre mes mains
comme est tombé Port-Arthur aux mains des Japonais.» Et Betassa avait
tous les droits à cette faveur suprême de la montagne: lui-même, le 13
août 1898, avait donné, à Iselle, à la bouche du tunnel, le premier coup
de pioche dans le terrible granit; une bannière aux couleurs italiennes,
qui flotte au faîte de sa maison, la première case, aussi, construite
sur les chantiers, le rappelle orgueilleusement en une inscription
lapidaire.
[Illustration: Entrée nord-ouest du tunnel, à Brigue (Suisse).]
[Illustration: Une nouvelle grande gare pour le trafic international: la
gare de Brigue (Suisse). _Photographies Brocherel._]
L'équipe de la veille, méchamment, avait laissé à charger à ses
remplaçants douze wagons de déblais. Betassa en éprouva une rage folle.
Il sentait, derrière le diaphragme de roches, le vide tout près, le vide
où croupissait, enfermée en arrière par de massives portes de fer, la
nappe d'eau chaude qui avait contraint les ouvriers à interrompre le
travail du côté de la Suisses Il devait, lui, avancer suffisamment la
besogne pour que d'autres, une heure après son départ, eussent la gloire
de faire sauter la mine décisive, d'ouvrir la dernière brèche dans le
beau gneiss tout veiné de scintillants cristaux de quartz. Il se réfugia
dans un coin, malade, disait-il, bien déterminé, pour sa part, à ne rien
faire pour avancer d'un moment l'événement dont pourraient
s'enorgueillir des rivaux.
[Illustration: Les deux forces qui ont troué les 20 kilomètres de roche
du Simplon: la perforatrice et la dynamite.]
Puis une nouvelle arriva, du bout du tunnel: un train venait de
dérailler. Impossible de sortir à l'heure fixée pour la relève.
L'événement pouvait devenir tragique. Quand on s'imagine la situation
des travailleurs bloqués, par cet accident, dans ce trou sans issue, à
la merci d'une arrivée d'eau bouillante, d'un arrêt subit des
ventilateurs, on ne songe pas qu'une telle nouvelle ait pu causer à ces
hommes autre chose que de l'effroi. Elle emplit de joie l'âme de Betassa
et de ses collaborateurs. Les mineurs s'acharnèrent désormais à la
tâche, pressés, encouragés, excités par «l'assistant» et le
contremaître. Les quatre perforatrices alignées devant le front, lancées
à toute vitesse, vrillèrent la roche d'un grincement continu. Des trous
d'une profondeur inusitée, dangereuse peut-être, furent percés.
Et quand ce fut fini, tandis qu'on disposait les cartouches armées de
cordons plus longs aussi qu'à l'habitude,--car il fallait prévoir
l'arrivée des eaux et avoir le temps de fuir le plus loin
possible,--dans une poussée folle, les lourdes machines furent emportées
en arrière. En dix minutes elles étaient hors de l'atteinte de
l'explosion alors que ce travail prenait ordinairement plus d'une
demi-heure.
Alors, les travailleurs se retirèrent.
Nous avons donné, en de précédents articles, suffisamment de détails
techniques sur l'admirable travail que constitue le percement du Simplon
pour nous dispenser d'y revenir ici. Je rappellerai seulement en
quelques mots que la galerie principale, le tunnel qui sera achevé dans
quelques mois, est doublé parallèlement par une autre galerie, plus
étroite, qui deviendra plus tard un second tunnel semblable au premier,
et par où sont actuellement évacués les déblais et les eaux. Des
couloirs obliques, des «transversales», les réunissent de place en
place, bouchées à mesure que les travaux avancent.
[Illustration: Entrée sud-est du tunnel, à Iselle (Italie).]
[Illustration: Les vainqueurs du dernier rocher: l'assistant Betassa,
l'ingénieur Bacilieri et le chef d'équipe Ribotto.]
Afin de dévier les eaux par ces transversales, qui devaient les conduire
à la petite galerie, on avait élevé, en travers du tunnel, l'obstruant
jusqu'à la hauteur d'un mètre, des barrages formés d'une cloison de
planches garnie de sacs de sable.
Trois de ces digues formaient obstacle un peu au-dessous des
transversales numéros 45 _bis_, la plus rapprochée de l'avancement, 45
et 44.
Le temps que brûlaient les cinq mètres de mèche pendante au dehors de
chaque trou de mine, les ouvriers redescendirent, sans trop de hâte, la
grande galerie.
Un seul ingénieur les dirigeait, un ingénieur des Chemins de fer
fédéraux suisses, M. Carlo Bacilieri, attaché à la section d'Iselle, qui
a surveillé les travaux du côté de l'Italie.
A la transversale 44 une partie des ouvriers s'arrêtèrent. Ils étaient,
là, plus près pour juger, les mines parties, des résultats de
l'explosion et constater si le trou, le fameux trou, était enfin ouvert.
M. Bacilieri et les autres descendirent jusqu'à la transversale 43. Ici,
aucun travail de déviation des eaux n'avait été préparé. En hâte, par
prudence, M. Bacilieri ordonna d'élever un barrage sommaire...
Les cartouches explosèrent, au loin. Leurs détonations se répercutèrent
sourdement dans cet air lourd. En quelques secondes, on perçut, dans la
petite galerie, derrière l'épaisse porte de bois qui fermait la
transversale 43, le bruissement, puis le fracas des eaux qui passaient.
Toute la masse liquide enfermée entre la muraille brusquement crevée et
la porte de fer qui l'endiguait au nord s'écoulait en cataracte. M.
Bacilieri entr'ouvrit la lourde porte: une fumée emplit la transversale,
où l'eau reflua. Alors, inquiet des travailleurs manquants, il se
précipita vers le haut du tunnel. Il les rencontra à mi-route, dans les
ténèbres, où leurs petites lampes fumeuses balançaient de vacillantes
lueurs.
Le torrent bouillant avait submergé le barrage derrière lequel ils
s'abritaient. Affolés, ils fuyaient, ivres de peur et criant: «L'eau!
l'eau!» comme une horde, ils passèrent, poussant devant eux l'ingénieur
qui cherchait à les retenir, à les rassurer. Et, faut-il le dire? Comme
M. Bacilieri se baissait pour ramasser son chapeau, tombé à terre, il
reçut, par derrière, un coup violent sur la tête: la bête, devant le
danger, avait reparu en l'un de ces hommes apeurés.
Moins d'une demi-heure après, un de ces affreux trains dont les wagons
sont des caisses de tôle cahotantes et ferraillantes ramenait tout le
monde au jour.
[Illustration: Schéma de la dernière tranche du tunnel. P, porte de fer
enfermant la poche d'eau du côté nord; T, trou ouvert, le 24 février, à
l'avancement. Le trait pointillé indique le profil définitif du tunnel.]
Ces ouvriers venaient d'échapper à une mort atroce, à laquelle devaient
succomber deux de leurs ingénieurs, entrés un peu plus tard dans le
tunnel: en effet, l'afflux des eaux dans la petite galerie avait éteint
la machine qui actionnait les vaporisateurs destinés à rafraîchir l'air;
des gaz délétères, accumulés depuis des mois dans la nappe stagnante à
laquelle on venait de rendre tout à coup la liberté, empoisonnaient
rapidement l'atmosphère et la rendaient irrespirable. Pourtant, aucun de
ceux qui revenaient de l'avancement et qui avaient risqué ainsi leur vie
n'aurait donné pour beaucoup sa journée. Sur leurs wagonnets de fer, ils
chantaient et dansaient. Trois d'entre eux s'étaient juchés, à cheval,
sur la locomotive et poussaient des vivats, en entrant en gare.
Comme une traînée de poudre, la nouvelle que le tunnel était ouvert se
répandit dans tout le pays, d'Iselle à Varzo, à travers Balmalonesca,
cet étrange village de bois et de plâtras, sorti de terre comme par
enchantement, depuis le commencement des travaux. Il semblait que le
blanc panache de vapeur flottant au-dessus de la colonne d'eau chaude
qui s'écoulait par la petite galerie eût signalé l'événement aux deux
extrémités de l'étroite vallée. En un clin d'oeil, les maisons se
pavoisaient et les enfants, désertant l'école de Balmalonesca, se
rendaient, chantant, drapeaux au vent, à la rencontre des ouvriers qui
rentraient du travail. Une joie délirante emplissait l'âpre et
mélancolique contrée, ensevelie sous son linceul de frimas.
Et il faut avoir passé, en plein hiver, le Simplon, à travers la neige,
sous la menace des avalanches, et subi les angoisses de ces quatorze
mortelles heures de voyage sur des traîneaux trop primitifs; il faut
avoir contemplé cette lamentable caravane de pauvres gens livides,
grelottants, glacés sous de minces vêtements,--des Italiens, pour la
plupart, regagnant à la morte-saison la terre natale;--avoir souffert de
leurs souffrances, pour comprendre cette allégresse, pour entrevoir quel
adoucissement va apporter à la vie de ces pays le percement de la
montagne, et pour bénir jusqu'aux plus humbles de tous ceux qui
collaborèrent à la réalisation de cette gigantesque entreprise.
[Illustration: Une heure après le percement: l'eau chaude se déversant
de la petite galerie.]
... Cependant, du côté de Brigue, où la construction du tunnel est
terminée, on travaille en ce moment à l'établissement de chambres
souterraines qui, chargées d'explosifs puissants, permettraient, en cas
de guerre, d'anéantir le travail qui a coûté tant de peines!