IV

Je suis née, dit-elle, dans le pays du Nord, où les hivers sont longs et

froids, où la neige tombe parfois jusque dans les vallées et où elle

couvre les montagnes pendant des mois entiers. Le château de mon père

s’élève au milieu d’une haute forêt verte, où les vents, sans trêve,

agitent les feuilles, et où une froide rivière descend des gorges

glacées. Au midi s’étendait la vaste plaine, poudroyante de chaleur;

mais au-dessus de nous étaient des défilés rocheux, où les aigles font

leur nid et où hurle l’orage.

En hiver de grands feux emplissaient les âtres, et même au cœur de l’été

un vent frais soufflait des défilés. Mais lorsque j’étais encore enfant,

ma mère partit vers le Sud dans la suite de la grande Impératrice, et je

fus emmenée avec elle. Nous voyageâmes bien des jours, à travers monts

et plaines, nous vîmes Rome, où le Pape demeure dans un palais d’or, et

mainte autre cité, et nous parvînmes enfin à la cour du grand Empereur.

Là, deux ans ou plus, nous vécûmes dans le faste et les réjouissances,

car c’était une cour merveilleuse remplie de mimes, de magiciens, de

philosophes et de poètes.

Les dames de l’Impératrice passaient leurs journées en gaietés et en

musique, vêtues de légères robes de soie, se promenant dans des jardins

pleins de roses, et se baignant dans un frais bassin de marbre, tandis

que les eunuques de l’Empereur gardaient l’approche des jardins. Ah! les

bains dans le bassin de marbre, mon père! Il m’arrivait de rester

éveillée des nuits entières de chaleur méridionale en songeant au bain à

l’aurore sous les dernières étoiles. Car nous vivions dans un climat

brûlant, et je soupirais après les grands bois verts et la fraîche

rivière de la vallée paternelle.

Lorsque j’avais rafraîchi mon corps dans le bassin, je demeurais couchée

tout le jour à l’ombre grêle des cyprès, rêvant au bain suivant.

Ma mère soupira après la fraîcheur tant qu’elle en mourut. Puis

l’Impératrice me fit entrer dans un couvent et j’y fus oubliée. Le

couvent se trouvait au flanc d’une colline jaune et nue, où les abeilles

remplissaient le thym d’un chaud bourdonnement. Au-dessous s’étendait la

mer, enflammée de mille et mille rayons de lumière, et sur nos têtes un

ciel aveuglant, qui reflétait l’éclat du soleil, comme un immense

bouclier d’acier. Le couvent était construit sur l’emplacement d’un

ancien pavillon de plaisance, dont une sainte princesse avait fait don à

notre ordre, et une partie de l’habitation était encore debout, avec sa

cour et son jardin. Les religieuses avaient bâti tout le pourtour du

jardin, mais en conservant les cyprès au milieu, et le long bassin de

marbre où se baignaient naguère la princesse et ses dames. Le bassin

cependant, comme bien tu penses, ne servait plus à cet usage, car

l’ablution du corps est une faiblesse interdite aux vierges cloîtrées,

et notre abbesse, qui avait renom d’austérité, se vantait, telle la

sainte religieuse Sylvie, de ne toucher à l’eau que pour se laver

l’extrémité des doigts au moment de recevoir le saint sacrement. En

présence d’un semblable exemple, les nonnes étaient tenues de se

conformer à cette pieuse règle, et nombre d’entre elles, élevées au

couvent dès le jeune âge, professaient de l’horreur pour toute ablution,

et n’éprouvaient nul désir de débarrasser leur corps de sa malpropreté.

Mais pour moi, accoutumée au bain de chaque jour, je conservais dans mes

veines la fraîcheur de l’eau et dépérissais lentement de sa privation;

tel ton jardin pendant la sécheresse.

Ma cellule ne donnait pas sur le jardin, mais sur un abrupt sentier au

flanc de la montagne, où tout le long du jour le soleil semblait frapper

comme avec un fléau de feu. Et je voyais les paysans en sueur aller et

venir, peinant derrière leurs mules altérées, tandis que les mendiants

geignaient en grattant leurs ulcères.

Combien je détestais porter mes regards sur cet univers ardent. Je me

détournais, le cœur soulevé de répulsion et étendue sur mon grabat, je

regardais au plafond pendant des heures entières. Mais les mouches y

couraient par centaines, et leur bouillante rumeur était pire que

l’éblouissement auquel je cherchais à me soustraire. Parfois, aux heures

où je savais ne pas être observée, j’arrachais la bure étouffante, je

la suspendais aux barreaux de la fenêtre, pour ne plus voir le fuseau

lumineux qui traversait ma cellule, et les grains de poussière qui y

dansaient comme la graisse sur le feu. Mais alors l’obscurité

m’étouffait, je cherchais mon souffle comme si j’eusse été au fond d’une

fosse: tant qu’à la fin, d’un bond j’arrachais la robe suspendue, et me

jetant au pied du crucifix, je conjurais le Seigneur de m’accorder le

bienfait de la grâce, afin qu’il me fût permis d’échapper aux flammes

éternelles de l’enfer, dont assurément cette chaleur me donnait

l’avant-goût. Car ne pouvant supporter l’ardeur d’un jour d’été, de quel

esprit envisager l’idée du feu qui ne meurt jamais?

L’anxiété d’échapper aux flammes de l’enfer fit que je m’attachai à un

mode de vie plus dévot, et je me pris à réfléchir que, si ma détresse

physique venait à être quelque peu soulagée, il me deviendrait possible

de pratiquer avec plus de zèle les vigiles et les austérités.

Ayant enfin avoué à notre mère abbesse que l’air étouffant de ma cellule

m’incitait à une fâcheuse propension pour le sommeil, j’obtins d’elle

d’être logée dans la portion du bâtiment ayant vue sur le jardin.

Quelques jours durant, je m’y trouvai heureuse, car au lieu du flanc

poudreux de la montagne, des manants en sueur et de leurs baudets,

j’avais devant les yeux les cyprès noirs et les plants de légumes

bourgeonnants. Mais bientôt il fallut reconnaître que mon sort ne

s’était pas amélioré. Car, vers la mi-été, le jardin, ceint de bâtiments

de toutes parts, devint aussi étouffant que ma cellule même. Toute

verdure y flétrit et s’y dessécha, laissant à découvert des bandes de

terrain nu et rougeâtre sur lesquelles l’ombre des cyprès tombait si

étroite qu’elle ne suffisait pas à donner un peu de fraîcheur aux têtes

lasses des religieuses. Et j’en vins à regretter mon ancienne cellule,

où, de temps à autre, arrivait une brise marine, tiède et molle, mais

vivante, du moins. De là aussi pouvais-je apercevoir la mer elle-même.

Mais le pis n’est pas dit. Car, lorsque vint la canicule, voici que le

soleil, à certaines heures, jetait à mon plafond le miroitement des eaux

se jouant à la surface du bassin et la souffrance qui me vint de cela

passe la parole. En vérité, c’était un martyre, de voir les eaux claires

se jouer et onduler au-dessus de ma tête, sans apporter à mes membres

brûlants le moindre soulagement.

J’étais pareille à une image de bronze couchée dans le fond d’une

citerne. Mais la statue, du moins, si elle n’eût éprouvé nulle

fraîcheur, n’eût souffert nul tourment, tandis que chacune de mes

veines était comme la bouche du mauvais riche implorant une goutte

d’eau. O mon père, comment te dire ce que j’ai souffert? Parfois, j’en

arrivais, par terreur de ces reflets railleurs, à me cacher le visage

contre ma couche au moment de leur apparition et d’y rester jusqu’à la

fin du mirage. Et pourtant, aux jours où le ciel demeurait couvert, et

que le reflet n’apparaissait pas, la chaleur était encore plus pénible à

supporter.

Dans la journée, je n’osais guère m’aventurer au jardin, car les nonnes

s’y promenaient, et une fois, par un torride midi, elles me virent

penchée de telle sorte sur le bassin, qu’elles me saisirent, s’écriant

que j’avais voulu attenter à mes jours. Le scandale vint jusqu’aux

oreilles de la mère abbesse, qui me fit comparaître et me demanda de

quel démon j’avais été possédée. Je fondis en larmes et lui dis mon

irrésistible désir de baigner mon corps brûlant. Elle fut saisie de

colère, et s’écria: «Ne sais-tu donc point que c’est péché, péché

presque aussi grave que l’autre, et que les plus grands saints ont tous

condamné! Car il peut arriver que, par excès de scrupule, par désespoir

au sentiment de son indignité, une religieuse succombe à la tentation de

chercher la mort. Tandis que cet appétit pour une des pires

complaisances charnelles est à mettre au même degré que la concupiscence

ou l’adultère.» Et elle ordonna que je dorme chaque nuit, pendant un

mois, dans mon cilice, avec un voile sur le visage.

Eh bien, mon père, je crois que ce fut telle pénitence qui me conduisit

au péché. Car nous étions à la canicule, et ceci passait ce que la chair

peut endurer. Et la troisième nuit, après que la tourière eut fait sa

ronde et que toute lumière fut éteinte, je me levai, jetai bas robe et

voile, et je m’agenouillai défaillante à la fenêtre. Il n’y avait pas de

lune, mais le ciel était rempli d’étoiles. A première vue, le jardin

n’était qu’ombre, mais à mieux regarder, je perçus un scintillement

léger entre les troncs des cyprès: je connus que c’était la lueur des

étoiles reflétée dans le bassin. L’eau, l’eau était là, tout près de

moi, séparée de moi seulement par quelques verrous...

La tourière avait le sommeil profond et je connaissais l’endroit où elle

mettait ses clefs. Je m’y glissai, je pris les clefs, et, pieds nus,

suivis le long corridor. Les verrous de la porte du cloître étaient durs

et pesants, je les tirai à me rompre les poignets. Puis la clef tourna

et cria dans la serrure. Je restai immobile, toute secouée de terreur.

Les gonds, eux aussi, auraient-ils une voix? Mais rien ne bougeait. Je

poussai l’huis et me glissai au dehors. Le jardin était plus privé d’air

qu’une basse fosse, mais, du moins, pouvait-on y étendre les bras et

puis, ô mon père, la beauté des étoiles! Des cailloux pointus me

blessaient les pieds, mais en songeant à la joie de les rafraîchir dans

le bassin, les déchirures me semblaient douces... Mon père, j’ai ouï

parler des tentations qui assaillent les solitaires au désert, flattant

la chair jusqu’à vaincre toute résistance.

Mais de toutes ces séductions, il n’en est pas, j’imagine, qui puisse

dépasser l’extase où me mit la première caresse de l’eau. Pour faire

durer l’ivresse, je m’y laissai glisser tout doucement, me retenant des

mains à la margelle du bassin, et souriant de voir mon corps, à mesure

que je le laissais enfoncer, rompre la surface sombre et luisante,

brisant en cent éclats le reflet des étoiles. Et l’eau, mon père,

semblait me désirer autant que je la désirais moi-même. Les frissons

montaient tout autour de moi, d’abord en caresses furtives, puis d’une

longue étreinte qui m’enveloppa et m’aspira; à la fin, c’étaient des

baisers à mes lèvres. Elle ne jouait pas en joyeuse camarade comme l’eau

des torrents de mon enfance; c’était une amante secrète pleine de pitié

pour mes souffrances, qui les pansait avec des mains silencieuses.

Dès l’abord, elle m’apparut comme une complice, me promettant à voix

basse le secret en échange de mon amour. Et j’y retournai, mon père, et

j’y retournai. Chaque jour je vivais dans cette seule pensée; chaque

nuit j’y retournais avec une soif nouvelle...

Mais, à la fin, la vieille tourière mourut, et une jeune sœur converse

prit sa place. Elle avait le sommeil léger, et l’oreille fine. Je savais

quel danger je courais en allant jusqu’à sa cellule. Je connaissais le

danger, mais quand tombait la nuit, je sentais l’eau m’attirer. La

première nuit, je tins bon. La seconde nuit, je gagnai la porte de la

tourière. Elle ne fit pas un mouvement lorsque j’entrai, mais se leva

sans bruit et s’attacha à mes pas. La nuit suivante, elle avertit

l’abbesse, et toutes deux me surprirent au bord du bassin.

Je fus châtiée de terrible manière: jeûnes, discipline, cachot, défense

de boire; car l’abbesse demeurait stupéfaite de mon endurcissement dans

le péché, et était décidée à faire un exemple. Durant un mois, je

souffris les tourments de l’enfer; lorsqu’une nuit, les corsaires

sarrasins envahirent notre moutier. Soudain, les ténèbres s’emplirent de

feu et de sang. Mais, tandis que les autres nonnes couraient çà et là,

s’attachaient aux vêtements de la mère abbesse, ou hurlaient de peur sur

les marches de l’autel, je me glissai, inaperçue, par une poterne, et

gagnai les hauteurs.

Le lendemain, les troupes impériales fondirent sur les infidèles, en

pleine débauche, les exterminèrent et incendièrent leurs vaisseaux sur

le rivage. L’abbesse et les religieuses furent délivrées, les murs du

couvent rebâtis, et la paix rendue à la sainte demeure. Je sus tout cela

par une bergère des collines, qui, m’ayant découverte dans ma cachette,

m’apporta du miel et de l’eau. Dans son innocence, elle proposa de me

ramener au monastère, mais, pendant son sommeil, je mis bas bure et

scapulaire, et, lui dérobant son manteau, je pris la fuite. Depuis lors,

j’ai erré, solitaire, sur la terre; vivant dans les bois et les lieux

déserts, tourmentée souvent par la faim, par le froid, parfois par la

peur. Pourtant je supporte toutes les adversités avec résignation, et

sais faire face à tous dangers, pourvu qu’il me soit permis de dormir

sous le ciel libre et de laver la poussière de mon corps dans la

fraîcheur des eaux.

V

L’ermite, comme bien l’on pense, fut étrangement troublé par cette

histoire, non moins qu’effaré de ce qu’un pareil cas se trouvât sur son

chemin. Son premier mouvement fut de chasser la femme, car il n’ignorait

pas tout ce qu’il y a de détestable dans la passion pour l’eau, ni

comment saint Jérôme, saint Augustin et autres saints docteurs

enseignent que quiconque entend purifier son âme ne saurait être

distrait par le vain souci de la propreté corporelle.

Toutefois, se souvenant du désir qu’il avait eu de revoir ses laudes, il

n’osa pas juger trop sévèrement la faute de sa sœur.

De plus, il était ému par le récit de la femme sauvage, de ses

souffrances, de la plèbe sans foi ni loi parmi laquelle elle s’était

trouvée jetée, égyptiaques, jongleurs, bandits, sorciers même, car

ceux-ci sont maîtres ès incantations païennes de l’Orient, et pratiquent

encore leurs rites au sein des simples tribus montagnardes. Et pourtant,

elle ne voulait pas qu’il ne pensât que mal de cette gent vagabonde,

des mains de laquelle elle avait plus d’une fois reçu le vivre et le

réconfort, tandis que son pire péril (ainsi qu’il l’apprit à sa honte)

lui était venu de moines errants, qui sont la plaie et l’opprobre de la

chrétienté. Ils vont traînant leur paresse et leur débauche de couvent

en couvent, laissant sur leur passage un relent de rapine, de beuverie

ou de pis encore. A une ou deux reprises, la femme sauvage avait failli

tomber entre leurs mains, et ne s’était tirée d’affaire que grâce à sa

présence d’esprit et à son habitude de la forêt. Une fois, assura-t-elle

à l’ermite, elle avait trouvé gîte chez un faune et sa femelle, qui

l’avaient nourrie et hébergée dans leur caverne, où elle avait couché

sur un lit de feuillage, côte à côte avec leurs hirsutes petits. Et dans

cette caverne elle avait vu un Terme, ou idole de bois, très dégradée et

vétuste, devant laquelle les sylvains placèrent des guirlandes et le

miel de l’abeille sauvage, lorsqu’ils crurent leur convive endormie.

Elle lui parla aussi d’un village de tisserands montagnards où elle

avait passé plusieurs semaines, apprenant à participer à leurs travaux

en échange de l’hospitalité reçue. Par ce hameau passaient des

chemineaux, savetiers, charbonniers, chevriers, qui s’en venaient à

minuit, et enseignaient d’étranges doctrines dans les chaumières. Ce

qu’ils enseignaient, elle ne pouvait clairement expliquer, sauf que,

d’après leur créance, chaque âme est en communication directe avec le

Créateur, sans que besoin soit de prêtre ou d’intermédiaire d’aucune

sorte. Et, de la bouche de certains de leurs disciples, elle avait ouï

dire qu’il y a deux divinités, celle du bien et celle du mal, et que le

dieu du mal est assis à Rome sur le trône pontifical. Mais, en dépit de

ces ténébreuses doctrines, ces gens étaient doux et compatissants,

pleins de bonté envers les pauvres et les chemineaux. Aussi fut-elle

affligée lorsqu’un jour parut un moine dominicain, suivi d’une troupe de

soldats, qui s’emparèrent de plusieurs des tisserands et les traînèrent

en prison, tandis que les autres, avec leurs femmes et leurs enfants,

gagnaient la forêt en plein hiver. Elle prit la fuite avec eux,

redoutant d’être accusée de leur hérésie et pendant des mois ils se

tinrent cachés en des lieux sauvages; les plus âgés et les moins

robustes, lorsqu’ils tombaient malades par suite des privations et des

intempéries, étaient pieusement soignés par leurs frères et mouraient

dans la foi assurée du paradis.

La femme sauvage racontait toutes ces choses avec modestie et

simplicité, comme ne s’y étant trouvée mêlée que par mésaventure. Elle

dit encore à l’ermite que, chaque fois qu’elle venait à entendre le son

des cloches d’église, elle ne manquait jamais de dire un _Ave_ ou un

_Pater_, et que souvent, couchée dans les ténèbres de la forêt, elle

avait fait taire ses terreurs en récitant ces versets de vêpres:

«Gardez-nous, mon Dieu, comme la prunelle de l’œil;

«Donnez-nous protection à l’ombre de vos ailes.»

La plaie de son pied guérissait lentement, et pendant qu’elle se

cicatrisait, l’ermite allait chaque jour jusqu’à la grotte de la

réfugiée, lui donnant des enseignements d’amour et de charité, et

l’exhortant à retourner au cloître. Mais à ceci elle se refusait

constamment, si bien que, de crainte qu’elle ne tentât de s’enfuir avant

que son pied ne fût guéri et ne s’exposât ainsi à la faim ou aux mauvais

traitements, il lui fit promesse de ne rien révéler de sa retraite, ni

de prendre quelque mesure que ce fût pour la remettre au pouvoir de son

ordre.

A la vérité, il en vint à douter qu’elle eût la moindre vocation pour la

vie recluse. Cependant la candeur de son âme lui faisait croire qu’elle

pouvait être ramenée au bien si elle se sentait assurée de la liberté.

Aussi, après maint débat intérieur (sa promesse lui interdisant de

prendre de quiconque avis à cet égard), il résolut de la laisser

séjourner dans la caverne jusqu’à ce que quelque éclaircissement lui

vînt. Et un jour qu’il lui rendait visite vers l’heure de none (car il

avait contracté la pieuse habitude de réciter en sa compagnie l’office

du soir), il la trouva donnant des soins à un petit pâtre qu’un vertige

avait fait choir d’un rocher au-dessus de la grotte. Privé de sentiment

et couvert de sang, il gisait à ses pieds. Et l’ermite vit avec

émerveillement l’adresse qu’elle apportait à bander les blessures, et

comment elle rendit ses esprits à l’enfant en lui donnant à boire d’une

liqueur qu’elle-même avait distillée des simples de la montagne. Le

blessé ouvrit les yeux et loua le Seigneur, comme rendu à la vie par

l’intervention du ciel. Or, il était de notoriété publique que ce garçon

était sujet à des vertiges, et plus d’une fois était tombé cependant

qu’il gardait son troupeau.

Et l’ermite, sachant que les grands saints ou les impurs nécromants sont

seuls capables de chasser les démons, en vint à craindre que la femme

sauvage n’eût usé, à l’égard des esprits, d’exorcismes impies. Mais elle

lui donna à comprendre que le mal du pâtre n’avait d’autre cause que

l’ardeur du soleil et que de semblables étourdissements étant de

fréquente occurrence dans les climats chauds d’où elle venait, elle

avait appris, d’une femme experte en drogues, comment y remédier par une

décoction du «carduus benedictus» faite dans la troisième nuit de la

lune croissante, et sans aucune intervention magique. «Mais,

ajouta-t-elle, tu n’auras pas à redouter que j’attire le scandale sur ta

sainte retraite, car, grâce aux enseignements de cette même femme, ma

propre blessure est à peu près guérie, et demain, au coucher du soleil,

je partirai.»

L’ermite, à ces paroles, sentit un poids à son cœur, et il lui parut

que, dans le même instant, le regard de l’étrangère s’attristait. Et

voici que, soudain, ses doutes furent levés, et il connut quelles

étaient les volontés de Dieu à l’égard de la femme sauvage. «Pourquoi,

lui dit-il, fuir ces lieux où tu es à l’abri des dangers, et où tu peux

prendre soin du salut de ton âme. Serait-ce que tes pieds sont las de ne

plus cheminer, ou que ton esprit est assoiffé des propos du siècle?»

Elle lui répondit qu’elle n’avait nul désir de voyager et nulle

répulsion pour la solitude. «Mais, dit-elle, il me faut bien aller

mendier mon pain, puisqu’en cette solitude il n’y a que toi qui me

puisse nourrir. De plus, lorsqu’on saura que j’ai guéri le pâtre, les

gens curieux et avides de médisance pourront me rechercher et me ramener

de force au couvent.»

Alors l’ermite reprit: «Aux temps jadis, lorsque la foi de

Notre-Seigneur Jésus-Christ fut prêchée pour la première fois, il y eut

de saintes femmes qui s’en furent au désert et y vécurent dans la

solitude, pour la plus grande gloire de Dieu et l’édification de leur

sexe. Si ton esprit te porte à embrasser une existence à ce point

austère, à te contenter de ce que produit le désert, à passer tes jours

dans la prière et la veille, il n’est pas impossible que tu puisses

faire ainsi réparation du grave péché dont tu t’es rendue coupable, et

qu’il te soit permis de vivre et de mourir dans la paix de

Notre-Seigneur.»

Ainsi parla-t-il, sachant que si elle le quittait pour retourner à la

vie vagabonde, la faim et la peur la pourraient mener à de nouveaux

péchés. Tandis qu’en une vie de pénitence et de réclusion peut-être ses

yeux s’ouvriraient-ils à son iniquité.

Il la vit troublée par ses raisons et sur le point d’y céder, et

d’embrasser une vie de sainteté. Mais soudain elle devint comme frappée

de mutisme, les yeux abaissés sur la vallée qui s’ouvrait à leurs pieds.

«Un ruisseau coule au fond de ce ravin, dit-elle enfin; m’interdiras-tu

de m’y baigner au fort de l’été?--Ce n’est pas de moi, ma fille, mais de

la loi de Dieu, que vient cette défense, répondit l’ermite, et vois

comme le ciel t’accorde sa miraculeuse protection, car, en la chaude

saison, à l’époque de ta frénésie, notre ruisseau est tari, et ta

tentation te sera épargnée. Au demeurant, sur ces hauteurs, il n’est

jamais de ces excès de chaleur qui affolent le corps, mais, en tous

temps, avant l’aube comme à l’angélus, un souffle d’air vif qui

rafraîchit à l’égal d’un bain.»

Et, après avoir longuement médité sur ces choses, après avoir reçu

derechef l’engagement qu’elle ne serait pas trahie, la femme sauvage se

décida à adopter la vie d’anachorète, et l’ermite tomba à genoux,

adorant Dieu et se réjouissant à la pensée que, s’il sauvait l’âme de sa

sœur, son propre temps d’épreuve serait abrégé.

Les metteurs en scène · 第 35 / 40 题