Je suis née, dit-elle, dans le pays du Nord, où les hivers sont longs et
froids, où la neige tombe parfois jusque dans les vallées et où elle
couvre les montagnes pendant des mois entiers. Le château de mon père
s’élève au milieu d’une haute forêt verte, où les vents, sans trêve,
agitent les feuilles, et où une froide rivière descend des gorges
glacées. Au midi s’étendait la vaste plaine, poudroyante de chaleur;
mais au-dessus de nous étaient des défilés rocheux, où les aigles font
leur nid et où hurle l’orage.
En hiver de grands feux emplissaient les âtres, et même au cœur de l’été
un vent frais soufflait des défilés. Mais lorsque j’étais encore enfant,
ma mère partit vers le Sud dans la suite de la grande Impératrice, et je
fus emmenée avec elle. Nous voyageâmes bien des jours, à travers monts
et plaines, nous vîmes Rome, où le Pape demeure dans un palais d’or, et
mainte autre cité, et nous parvînmes enfin à la cour du grand Empereur.
Là, deux ans ou plus, nous vécûmes dans le faste et les réjouissances,
car c’était une cour merveilleuse remplie de mimes, de magiciens, de
philosophes et de poètes.
Les dames de l’Impératrice passaient leurs journées en gaietés et en
musique, vêtues de légères robes de soie, se promenant dans des jardins
pleins de roses, et se baignant dans un frais bassin de marbre, tandis
que les eunuques de l’Empereur gardaient l’approche des jardins. Ah! les
bains dans le bassin de marbre, mon père! Il m’arrivait de rester
éveillée des nuits entières de chaleur méridionale en songeant au bain à
l’aurore sous les dernières étoiles. Car nous vivions dans un climat
brûlant, et je soupirais après les grands bois verts et la fraîche
rivière de la vallée paternelle.
Lorsque j’avais rafraîchi mon corps dans le bassin, je demeurais couchée
tout le jour à l’ombre grêle des cyprès, rêvant au bain suivant.
Ma mère soupira après la fraîcheur tant qu’elle en mourut. Puis
l’Impératrice me fit entrer dans un couvent et j’y fus oubliée. Le
couvent se trouvait au flanc d’une colline jaune et nue, où les abeilles
remplissaient le thym d’un chaud bourdonnement. Au-dessous s’étendait la
mer, enflammée de mille et mille rayons de lumière, et sur nos têtes un
ciel aveuglant, qui reflétait l’éclat du soleil, comme un immense
bouclier d’acier. Le couvent était construit sur l’emplacement d’un
ancien pavillon de plaisance, dont une sainte princesse avait fait don à
notre ordre, et une partie de l’habitation était encore debout, avec sa
cour et son jardin. Les religieuses avaient bâti tout le pourtour du
jardin, mais en conservant les cyprès au milieu, et le long bassin de
marbre où se baignaient naguère la princesse et ses dames. Le bassin
cependant, comme bien tu penses, ne servait plus à cet usage, car
l’ablution du corps est une faiblesse interdite aux vierges cloîtrées,
et notre abbesse, qui avait renom d’austérité, se vantait, telle la
sainte religieuse Sylvie, de ne toucher à l’eau que pour se laver
l’extrémité des doigts au moment de recevoir le saint sacrement. En
présence d’un semblable exemple, les nonnes étaient tenues de se
conformer à cette pieuse règle, et nombre d’entre elles, élevées au
couvent dès le jeune âge, professaient de l’horreur pour toute ablution,
et n’éprouvaient nul désir de débarrasser leur corps de sa malpropreté.
Mais pour moi, accoutumée au bain de chaque jour, je conservais dans mes
veines la fraîcheur de l’eau et dépérissais lentement de sa privation;
tel ton jardin pendant la sécheresse.
Ma cellule ne donnait pas sur le jardin, mais sur un abrupt sentier au
flanc de la montagne, où tout le long du jour le soleil semblait frapper
comme avec un fléau de feu. Et je voyais les paysans en sueur aller et
venir, peinant derrière leurs mules altérées, tandis que les mendiants
geignaient en grattant leurs ulcères.
Combien je détestais porter mes regards sur cet univers ardent. Je me
détournais, le cœur soulevé de répulsion et étendue sur mon grabat, je
regardais au plafond pendant des heures entières. Mais les mouches y
couraient par centaines, et leur bouillante rumeur était pire que
l’éblouissement auquel je cherchais à me soustraire. Parfois, aux heures
où je savais ne pas être observée, j’arrachais la bure étouffante, je
la suspendais aux barreaux de la fenêtre, pour ne plus voir le fuseau
lumineux qui traversait ma cellule, et les grains de poussière qui y
dansaient comme la graisse sur le feu. Mais alors l’obscurité
m’étouffait, je cherchais mon souffle comme si j’eusse été au fond d’une
fosse: tant qu’à la fin, d’un bond j’arrachais la robe suspendue, et me
jetant au pied du crucifix, je conjurais le Seigneur de m’accorder le
bienfait de la grâce, afin qu’il me fût permis d’échapper aux flammes
éternelles de l’enfer, dont assurément cette chaleur me donnait
l’avant-goût. Car ne pouvant supporter l’ardeur d’un jour d’été, de quel
esprit envisager l’idée du feu qui ne meurt jamais?
L’anxiété d’échapper aux flammes de l’enfer fit que je m’attachai à un
mode de vie plus dévot, et je me pris à réfléchir que, si ma détresse
physique venait à être quelque peu soulagée, il me deviendrait possible
de pratiquer avec plus de zèle les vigiles et les austérités.
Ayant enfin avoué à notre mère abbesse que l’air étouffant de ma cellule
m’incitait à une fâcheuse propension pour le sommeil, j’obtins d’elle
d’être logée dans la portion du bâtiment ayant vue sur le jardin.
Quelques jours durant, je m’y trouvai heureuse, car au lieu du flanc
poudreux de la montagne, des manants en sueur et de leurs baudets,
j’avais devant les yeux les cyprès noirs et les plants de légumes
bourgeonnants. Mais bientôt il fallut reconnaître que mon sort ne
s’était pas amélioré. Car, vers la mi-été, le jardin, ceint de bâtiments
de toutes parts, devint aussi étouffant que ma cellule même. Toute
verdure y flétrit et s’y dessécha, laissant à découvert des bandes de
terrain nu et rougeâtre sur lesquelles l’ombre des cyprès tombait si
étroite qu’elle ne suffisait pas à donner un peu de fraîcheur aux têtes
lasses des religieuses. Et j’en vins à regretter mon ancienne cellule,
où, de temps à autre, arrivait une brise marine, tiède et molle, mais
vivante, du moins. De là aussi pouvais-je apercevoir la mer elle-même.
Mais le pis n’est pas dit. Car, lorsque vint la canicule, voici que le
soleil, à certaines heures, jetait à mon plafond le miroitement des eaux
se jouant à la surface du bassin et la souffrance qui me vint de cela
passe la parole. En vérité, c’était un martyre, de voir les eaux claires
se jouer et onduler au-dessus de ma tête, sans apporter à mes membres
brûlants le moindre soulagement.
J’étais pareille à une image de bronze couchée dans le fond d’une
citerne. Mais la statue, du moins, si elle n’eût éprouvé nulle
fraîcheur, n’eût souffert nul tourment, tandis que chacune de mes
veines était comme la bouche du mauvais riche implorant une goutte
d’eau. O mon père, comment te dire ce que j’ai souffert? Parfois, j’en
arrivais, par terreur de ces reflets railleurs, à me cacher le visage
contre ma couche au moment de leur apparition et d’y rester jusqu’à la
fin du mirage. Et pourtant, aux jours où le ciel demeurait couvert, et
que le reflet n’apparaissait pas, la chaleur était encore plus pénible à
supporter.
Dans la journée, je n’osais guère m’aventurer au jardin, car les nonnes
s’y promenaient, et une fois, par un torride midi, elles me virent
penchée de telle sorte sur le bassin, qu’elles me saisirent, s’écriant
que j’avais voulu attenter à mes jours. Le scandale vint jusqu’aux
oreilles de la mère abbesse, qui me fit comparaître et me demanda de
quel démon j’avais été possédée. Je fondis en larmes et lui dis mon
irrésistible désir de baigner mon corps brûlant. Elle fut saisie de
colère, et s’écria: «Ne sais-tu donc point que c’est péché, péché
presque aussi grave que l’autre, et que les plus grands saints ont tous
condamné! Car il peut arriver que, par excès de scrupule, par désespoir
au sentiment de son indignité, une religieuse succombe à la tentation de
chercher la mort. Tandis que cet appétit pour une des pires
complaisances charnelles est à mettre au même degré que la concupiscence
ou l’adultère.» Et elle ordonna que je dorme chaque nuit, pendant un
mois, dans mon cilice, avec un voile sur le visage.
Eh bien, mon père, je crois que ce fut telle pénitence qui me conduisit
au péché. Car nous étions à la canicule, et ceci passait ce que la chair
peut endurer. Et la troisième nuit, après que la tourière eut fait sa
ronde et que toute lumière fut éteinte, je me levai, jetai bas robe et
voile, et je m’agenouillai défaillante à la fenêtre. Il n’y avait pas de
lune, mais le ciel était rempli d’étoiles. A première vue, le jardin
n’était qu’ombre, mais à mieux regarder, je perçus un scintillement
léger entre les troncs des cyprès: je connus que c’était la lueur des
étoiles reflétée dans le bassin. L’eau, l’eau était là, tout près de
moi, séparée de moi seulement par quelques verrous...
La tourière avait le sommeil profond et je connaissais l’endroit où elle
mettait ses clefs. Je m’y glissai, je pris les clefs, et, pieds nus,
suivis le long corridor. Les verrous de la porte du cloître étaient durs
et pesants, je les tirai à me rompre les poignets. Puis la clef tourna
et cria dans la serrure. Je restai immobile, toute secouée de terreur.
Les gonds, eux aussi, auraient-ils une voix? Mais rien ne bougeait. Je
poussai l’huis et me glissai au dehors. Le jardin était plus privé d’air
qu’une basse fosse, mais, du moins, pouvait-on y étendre les bras et
puis, ô mon père, la beauté des étoiles! Des cailloux pointus me
blessaient les pieds, mais en songeant à la joie de les rafraîchir dans
le bassin, les déchirures me semblaient douces... Mon père, j’ai ouï
parler des tentations qui assaillent les solitaires au désert, flattant
la chair jusqu’à vaincre toute résistance.
Mais de toutes ces séductions, il n’en est pas, j’imagine, qui puisse
dépasser l’extase où me mit la première caresse de l’eau. Pour faire
durer l’ivresse, je m’y laissai glisser tout doucement, me retenant des
mains à la margelle du bassin, et souriant de voir mon corps, à mesure
que je le laissais enfoncer, rompre la surface sombre et luisante,
brisant en cent éclats le reflet des étoiles. Et l’eau, mon père,
semblait me désirer autant que je la désirais moi-même. Les frissons
montaient tout autour de moi, d’abord en caresses furtives, puis d’une
longue étreinte qui m’enveloppa et m’aspira; à la fin, c’étaient des
baisers à mes lèvres. Elle ne jouait pas en joyeuse camarade comme l’eau
des torrents de mon enfance; c’était une amante secrète pleine de pitié
pour mes souffrances, qui les pansait avec des mains silencieuses.
Dès l’abord, elle m’apparut comme une complice, me promettant à voix
basse le secret en échange de mon amour. Et j’y retournai, mon père, et
j’y retournai. Chaque jour je vivais dans cette seule pensée; chaque
nuit j’y retournais avec une soif nouvelle...
Mais, à la fin, la vieille tourière mourut, et une jeune sœur converse
prit sa place. Elle avait le sommeil léger, et l’oreille fine. Je savais
quel danger je courais en allant jusqu’à sa cellule. Je connaissais le
danger, mais quand tombait la nuit, je sentais l’eau m’attirer. La
première nuit, je tins bon. La seconde nuit, je gagnai la porte de la
tourière. Elle ne fit pas un mouvement lorsque j’entrai, mais se leva
sans bruit et s’attacha à mes pas. La nuit suivante, elle avertit
l’abbesse, et toutes deux me surprirent au bord du bassin.
Je fus châtiée de terrible manière: jeûnes, discipline, cachot, défense
de boire; car l’abbesse demeurait stupéfaite de mon endurcissement dans
le péché, et était décidée à faire un exemple. Durant un mois, je
souffris les tourments de l’enfer; lorsqu’une nuit, les corsaires
sarrasins envahirent notre moutier. Soudain, les ténèbres s’emplirent de
feu et de sang. Mais, tandis que les autres nonnes couraient çà et là,
s’attachaient aux vêtements de la mère abbesse, ou hurlaient de peur sur
les marches de l’autel, je me glissai, inaperçue, par une poterne, et
gagnai les hauteurs.
Le lendemain, les troupes impériales fondirent sur les infidèles, en
pleine débauche, les exterminèrent et incendièrent leurs vaisseaux sur
le rivage. L’abbesse et les religieuses furent délivrées, les murs du
couvent rebâtis, et la paix rendue à la sainte demeure. Je sus tout cela
par une bergère des collines, qui, m’ayant découverte dans ma cachette,
m’apporta du miel et de l’eau. Dans son innocence, elle proposa de me
ramener au monastère, mais, pendant son sommeil, je mis bas bure et
scapulaire, et, lui dérobant son manteau, je pris la fuite. Depuis lors,
j’ai erré, solitaire, sur la terre; vivant dans les bois et les lieux
déserts, tourmentée souvent par la faim, par le froid, parfois par la
peur. Pourtant je supporte toutes les adversités avec résignation, et
sais faire face à tous dangers, pourvu qu’il me soit permis de dormir
sous le ciel libre et de laver la poussière de mon corps dans la
fraîcheur des eaux.
V
L’ermite, comme bien l’on pense, fut étrangement troublé par cette
histoire, non moins qu’effaré de ce qu’un pareil cas se trouvât sur son
chemin. Son premier mouvement fut de chasser la femme, car il n’ignorait
pas tout ce qu’il y a de détestable dans la passion pour l’eau, ni
comment saint Jérôme, saint Augustin et autres saints docteurs
enseignent que quiconque entend purifier son âme ne saurait être
distrait par le vain souci de la propreté corporelle.
Toutefois, se souvenant du désir qu’il avait eu de revoir ses laudes, il
n’osa pas juger trop sévèrement la faute de sa sœur.
De plus, il était ému par le récit de la femme sauvage, de ses
souffrances, de la plèbe sans foi ni loi parmi laquelle elle s’était
trouvée jetée, égyptiaques, jongleurs, bandits, sorciers même, car
ceux-ci sont maîtres ès incantations païennes de l’Orient, et pratiquent
encore leurs rites au sein des simples tribus montagnardes. Et pourtant,
elle ne voulait pas qu’il ne pensât que mal de cette gent vagabonde,
des mains de laquelle elle avait plus d’une fois reçu le vivre et le
réconfort, tandis que son pire péril (ainsi qu’il l’apprit à sa honte)
lui était venu de moines errants, qui sont la plaie et l’opprobre de la
chrétienté. Ils vont traînant leur paresse et leur débauche de couvent
en couvent, laissant sur leur passage un relent de rapine, de beuverie
ou de pis encore. A une ou deux reprises, la femme sauvage avait failli
tomber entre leurs mains, et ne s’était tirée d’affaire que grâce à sa
présence d’esprit et à son habitude de la forêt. Une fois, assura-t-elle
à l’ermite, elle avait trouvé gîte chez un faune et sa femelle, qui
l’avaient nourrie et hébergée dans leur caverne, où elle avait couché
sur un lit de feuillage, côte à côte avec leurs hirsutes petits. Et dans
cette caverne elle avait vu un Terme, ou idole de bois, très dégradée et
vétuste, devant laquelle les sylvains placèrent des guirlandes et le
miel de l’abeille sauvage, lorsqu’ils crurent leur convive endormie.
Elle lui parla aussi d’un village de tisserands montagnards où elle
avait passé plusieurs semaines, apprenant à participer à leurs travaux
en échange de l’hospitalité reçue. Par ce hameau passaient des
chemineaux, savetiers, charbonniers, chevriers, qui s’en venaient à
minuit, et enseignaient d’étranges doctrines dans les chaumières. Ce
qu’ils enseignaient, elle ne pouvait clairement expliquer, sauf que,
d’après leur créance, chaque âme est en communication directe avec le
Créateur, sans que besoin soit de prêtre ou d’intermédiaire d’aucune
sorte. Et, de la bouche de certains de leurs disciples, elle avait ouï
dire qu’il y a deux divinités, celle du bien et celle du mal, et que le
dieu du mal est assis à Rome sur le trône pontifical. Mais, en dépit de
ces ténébreuses doctrines, ces gens étaient doux et compatissants,
pleins de bonté envers les pauvres et les chemineaux. Aussi fut-elle
affligée lorsqu’un jour parut un moine dominicain, suivi d’une troupe de
soldats, qui s’emparèrent de plusieurs des tisserands et les traînèrent
en prison, tandis que les autres, avec leurs femmes et leurs enfants,
gagnaient la forêt en plein hiver. Elle prit la fuite avec eux,
redoutant d’être accusée de leur hérésie et pendant des mois ils se
tinrent cachés en des lieux sauvages; les plus âgés et les moins
robustes, lorsqu’ils tombaient malades par suite des privations et des
intempéries, étaient pieusement soignés par leurs frères et mouraient
dans la foi assurée du paradis.
La femme sauvage racontait toutes ces choses avec modestie et
simplicité, comme ne s’y étant trouvée mêlée que par mésaventure. Elle
dit encore à l’ermite que, chaque fois qu’elle venait à entendre le son
des cloches d’église, elle ne manquait jamais de dire un _Ave_ ou un
_Pater_, et que souvent, couchée dans les ténèbres de la forêt, elle
avait fait taire ses terreurs en récitant ces versets de vêpres:
«Gardez-nous, mon Dieu, comme la prunelle de l’œil;
«Donnez-nous protection à l’ombre de vos ailes.»
La plaie de son pied guérissait lentement, et pendant qu’elle se
cicatrisait, l’ermite allait chaque jour jusqu’à la grotte de la
réfugiée, lui donnant des enseignements d’amour et de charité, et
l’exhortant à retourner au cloître. Mais à ceci elle se refusait
constamment, si bien que, de crainte qu’elle ne tentât de s’enfuir avant
que son pied ne fût guéri et ne s’exposât ainsi à la faim ou aux mauvais
traitements, il lui fit promesse de ne rien révéler de sa retraite, ni
de prendre quelque mesure que ce fût pour la remettre au pouvoir de son
ordre.
A la vérité, il en vint à douter qu’elle eût la moindre vocation pour la
vie recluse. Cependant la candeur de son âme lui faisait croire qu’elle
pouvait être ramenée au bien si elle se sentait assurée de la liberté.
Aussi, après maint débat intérieur (sa promesse lui interdisant de
prendre de quiconque avis à cet égard), il résolut de la laisser
séjourner dans la caverne jusqu’à ce que quelque éclaircissement lui
vînt. Et un jour qu’il lui rendait visite vers l’heure de none (car il
avait contracté la pieuse habitude de réciter en sa compagnie l’office
du soir), il la trouva donnant des soins à un petit pâtre qu’un vertige
avait fait choir d’un rocher au-dessus de la grotte. Privé de sentiment
et couvert de sang, il gisait à ses pieds. Et l’ermite vit avec
émerveillement l’adresse qu’elle apportait à bander les blessures, et
comment elle rendit ses esprits à l’enfant en lui donnant à boire d’une
liqueur qu’elle-même avait distillée des simples de la montagne. Le
blessé ouvrit les yeux et loua le Seigneur, comme rendu à la vie par
l’intervention du ciel. Or, il était de notoriété publique que ce garçon
était sujet à des vertiges, et plus d’une fois était tombé cependant
qu’il gardait son troupeau.
Et l’ermite, sachant que les grands saints ou les impurs nécromants sont
seuls capables de chasser les démons, en vint à craindre que la femme
sauvage n’eût usé, à l’égard des esprits, d’exorcismes impies. Mais elle
lui donna à comprendre que le mal du pâtre n’avait d’autre cause que
l’ardeur du soleil et que de semblables étourdissements étant de
fréquente occurrence dans les climats chauds d’où elle venait, elle
avait appris, d’une femme experte en drogues, comment y remédier par une
décoction du «carduus benedictus» faite dans la troisième nuit de la
lune croissante, et sans aucune intervention magique. «Mais,
ajouta-t-elle, tu n’auras pas à redouter que j’attire le scandale sur ta
sainte retraite, car, grâce aux enseignements de cette même femme, ma
propre blessure est à peu près guérie, et demain, au coucher du soleil,
je partirai.»
L’ermite, à ces paroles, sentit un poids à son cœur, et il lui parut
que, dans le même instant, le regard de l’étrangère s’attristait. Et
voici que, soudain, ses doutes furent levés, et il connut quelles
étaient les volontés de Dieu à l’égard de la femme sauvage. «Pourquoi,
lui dit-il, fuir ces lieux où tu es à l’abri des dangers, et où tu peux
prendre soin du salut de ton âme. Serait-ce que tes pieds sont las de ne
plus cheminer, ou que ton esprit est assoiffé des propos du siècle?»
Elle lui répondit qu’elle n’avait nul désir de voyager et nulle
répulsion pour la solitude. «Mais, dit-elle, il me faut bien aller
mendier mon pain, puisqu’en cette solitude il n’y a que toi qui me
puisse nourrir. De plus, lorsqu’on saura que j’ai guéri le pâtre, les
gens curieux et avides de médisance pourront me rechercher et me ramener
de force au couvent.»
Alors l’ermite reprit: «Aux temps jadis, lorsque la foi de
Notre-Seigneur Jésus-Christ fut prêchée pour la première fois, il y eut
de saintes femmes qui s’en furent au désert et y vécurent dans la
solitude, pour la plus grande gloire de Dieu et l’édification de leur
sexe. Si ton esprit te porte à embrasser une existence à ce point
austère, à te contenter de ce que produit le désert, à passer tes jours
dans la prière et la veille, il n’est pas impossible que tu puisses
faire ainsi réparation du grave péché dont tu t’es rendue coupable, et
qu’il te soit permis de vivre et de mourir dans la paix de
Notre-Seigneur.»
Ainsi parla-t-il, sachant que si elle le quittait pour retourner à la
vie vagabonde, la faim et la peur la pourraient mener à de nouveaux
péchés. Tandis qu’en une vie de pénitence et de réclusion peut-être ses
yeux s’ouvriraient-ils à son iniquité.
Il la vit troublée par ses raisons et sur le point d’y céder, et
d’embrasser une vie de sainteté. Mais soudain elle devint comme frappée
de mutisme, les yeux abaissés sur la vallée qui s’ouvrait à leurs pieds.
«Un ruisseau coule au fond de ce ravin, dit-elle enfin; m’interdiras-tu
de m’y baigner au fort de l’été?--Ce n’est pas de moi, ma fille, mais de
la loi de Dieu, que vient cette défense, répondit l’ermite, et vois
comme le ciel t’accorde sa miraculeuse protection, car, en la chaude
saison, à l’époque de ta frénésie, notre ruisseau est tari, et ta
tentation te sera épargnée. Au demeurant, sur ces hauteurs, il n’est
jamais de ces excès de chaleur qui affolent le corps, mais, en tous
temps, avant l’aube comme à l’angélus, un souffle d’air vif qui
rafraîchit à l’égal d’un bain.»
Et, après avoir longuement médité sur ces choses, après avoir reçu
derechef l’engagement qu’elle ne serait pas trahie, la femme sauvage se
décida à adopter la vie d’anachorète, et l’ermite tomba à genoux,
adorant Dieu et se réjouissant à la pensée que, s’il sauvait l’âme de sa
sœur, son propre temps d’épreuve serait abrégé.