VI

A partir de ce jour, durant deux années, l’ermite et la femme sauvage

vécurent côte à côte, se réunissant pour prier aux grandes fêtes de

l’année, mais le reste du temps demeurant séparés, occupés à de pieuses

pratiques.

Tout d’abord, l’ermite, connaissant la faiblesse des femmes et leur peu

de vocation pour la vie solitaire, avait craint de se voir distrait par

le voisinage de la pénitente. Mais elle se tint fidèlement aux

instructions qu’il lui donna, évitant de le voir en dehors des fêtes

d’obligation, et, lorsqu’ils se trouvaient en présence l’un de l’autre,

témoignant d’une attitude à ce point modeste et pieuse, que l’âme de

l’ermite y acquit une ferveur nouvelle. Et peu à peu, il lui devint doux

de penser que, tout proche de lui encore qu’invisible, un autre être

accomplissait aux mêmes heures que lui les mêmes tâches, si bien

qu’occupé à cultiver son jardin, à réciter le chapelet, à dire, debout

sous les étoiles, l’office de minuit, il se sentait une compagnie dans

ses travaux comme dans ses dévotions.

Cependant le bruit s’était répandu au loin qu’une femme, qui savait

chasser les démons, avait établi sa demeure dans la falaise de l’ermite.

Aussi beaucoup de malades vinrent-ils de la vallée la trouver, et s’en

retournèrent-ils guéris par elle. Ces pauvres pèlerins lui apportèrent

de l’huile et de la farine, et, de ses mains, elle se fit un jardin

pareil à celui de l’ermite, où elle sema du blé et des lentilles. Mais

jamais elle ne consentit à prendre une truite au ruisseau, ni à accepter

en présent quelque sauvagine prise au piège, car elle disait qu’au cours

de sa vie vagabonde les bêtes des bois l’avaient traitée comme une amie

et qu’elle avait dormi en paix au milieu d’elles. Aussi ne pouvait-elle

souffrir qu’on leur fît du mal.

La troisième année survint une peste; et la mort s’en fut par les cités,

et pour y échapper, beaucoup de pauvres paysans s’enfuirent dans la

montagne. L’ermite et sa pénitente prirent soin d’eux, et les remèdes de

la femme sauvage furent à ce point efficaces que la renommée en parvint

jusqu’à la ville, d’où une députation de bourgeois, porteurs de riches

présents, la vint trouver, la suppliant de descendre et de venir

réconforter leurs malades. L’ermite, la voyant partir pour une aussi

périlleuse mission, l’eût voulu accompagner, mais elle lui représenta

qu’il valait mieux demeurer pour donner des soins aux fugitifs. Et

durant de longs jours son cœur se consuma à prier pour elle, et il

tremblait, à l’arrivée de tout venant, qu’il ne portât la nouvelle de sa

mort.

Pourtant, à la fin, elle reparut, épuisée, mais saine et sauve, chargée

des bénédictions de la cité entière. Dès lors, son renom de sainteté

s’étendit aussi loin que celui de l’ermite.

Voyant la constance dont elle faisait preuve dans la vie qu’elle avait

choisie et les progrès qu’elle avait faits dans la voie de la

perfection, l’ermite sentit qu’il devenait opportun de lui prêcher à

nouveau le retour au couvent. Plus d’une fois il prit la résolution de

lui en parler, et puis le cœur lui manqua. A la fin, il vint à penser

qu’à différer ce devoir, il mettait en péril sa propre âme, et sur ce,

au premier jour de fête, en la revoyant, il lui rappela qu’en dépit de

ses œuvres pies, elle vivait toujours dans le péché et l’excommunication

et que, maintenant qu’elle avait goûté de nouveau aux douceurs du bien,

il était de son devoir de confesser sa faute et de se remettre aux mains

de ses supérieurs.

Elle l’écouta d’un air soumis, mais lorsqu’il eut parlé, elle demeura

silencieuse et ses larmes coulèrent; et à la regarder, il pleura aussi

et ne dit plus rien. Et ayant dit leurs prières ensemble, ils s’en

retournèrent chacun à sa grotte.

Ce ne fut qu’à la fin de l’hiver que la violence de la peste s’atténua.

Le printemps et le commencement de l’été ne furent que de pluies et de

chaleurs intenses. Lorsque l’ermite, à l’occasion de la Pentecôte, fut

visiter la femme sauvage, elle lui parut si faible et si épuisée que,

lorsqu’ils eurent récité le _Veni sancte_ et les psaumes propres, il la

taxa d’excès dans la rigueur des pénitences. Mais elle répondit que sa

faiblesse n’était point due à un abus de macérations; mais bien de ce

qu’elle avait rapporté de ses fatigues auprès des malades une lassitude

corporelle qu’aggravait encore l’intempérie de la saison. Les pluies

pernicieuses continuaient, tombant surtout pendant la nuit, tandis que

durant le jour de chaudes vapeurs s’élevaient du sol. La lassitude

envahit l’ermite à son tour, et à grand’peine se traînait-il jusqu’à la

source où il s’approvisionnait d’eau potable. Il prit l’habitude de s’y

rendre avant le chant du coq, aussitôt après avoir récité matines, car à

cette heure la pluie cessait pour l’ordinaire, et une faible brise se

faisait sentir. A cause de cette pluvieuse saison, le ruisseau n’avait

pas tari, et au lieu de remplir goutte à goutte sa gourde au mince filet

de la source, l’ermite l’allait faire d’un seul coup à la rive même. Et

une fois, comme il descendait la pente abrupte du ravin, il entendit le

taillis s’agiter et vit remuer le feuillage comme si quelqu’un s’y

mouvait. Le bruit cessa en même temps que le mouvement des feuilles,

mais l’ermite eut le cœur saisi, car il lui avait semblé entrevoir dans

la pénombre une apparence humaine, comme celle que revêtent les

sylvains. Et la pensée que de pareils êtres pussent hanter le ravin lui

faisait horreur.

Quelques jours s’écoulèrent, et de nouveau, en descendant au ruisseau,

il vit une forme fugitive dans les buissons. Cette fois, une peur plus

grande le saisit, et ce fut avec ferveur qu’il pria pour les âmes

exposées à la tentation. Et lorsqu’il revit la femme sauvage à la fête

des Sept Macchabées, qui tombe le premier jour d’août, il fut effrayé de

son aspect délabré, et la supplia de cesser tout travail et de se

confier à ses soins. Mais elle s’y refusa, doucement, lui demandant

seulement de lui garder constamment une place dans ses prières.

Avant la fête de l’Assomption les pluies prirent fin, et la peste qui

commençait à reparaître s’arrêta. Mais l’ardeur du soleil ne fit que

croître, et la falaise de l’ermite devint une fournaise. Pareille

chaleur avait été jusque-là chose inconnue dans la contrée; mais les

gens ne murmuraient point, car la cessation de la pluie fut le salut de

leurs récoltes et marqua la fin de la peste. Ces bienfaits, on les

attribua pour une grande part aux prières et aux macérations des deux

saints anachorètes. Aussi, à la veille de l’Assomption, envoya-t-on un

messager à l’ermite pour lui faire savoir que, le lendemain, dès le

point du jour, citadins et habitants de la vallée viendraient, conduits

par leur évêque porteur de la bénédiction pontificale pour les deux

solitaires, et qu’il se proposait de célébrer la messe de l’Assomption

dans la caverne au flanc de la falaise. A cette nouvelle, l’ermite ne se

connut plus d’allégresse, car il vit là un signe d’en haut, témoignant

que ses prières avaient été écoutées, et qu’il avait conquis le salut

pour la femme sauvage aussi bien que pour lui. Et toute la nuit il pria,

afin que le lendemain elle confessât sa faute et pût recevoir en même

temps que lui le très saint sacrement.

Avant l’aube, il récita les psaumes du propre nocturne, puis, ceignant

son froc et chaussant ses sandales, il partit à la rencontre de

l’évêque.

Comme il descendait, le jour se levait sur les monts, et il lui parut

n’avoir jamais contemplé aurore si belle. Les profondeurs du ciel en

étaient remplies de clarté, et cette clarté pénétrait jusqu’aux replis

boisés de la vallée, de même que la grâce avait pénétré les replis les

plus obscurs de son âme. La brise matinale était tombée, il n’entendait

que le bruit de ses propres pas, et le murmure du ruisseau, dont le

courant, bien qu’atténué, coulait encore parmi les rochers; mais comme

il atteignait le fond du ravin, le son du plain-chant vint jusqu’à lui,

et il sut que les pèlerins n’étaient pas loin. Son cœur bondit et ses

pieds se hâtèrent mais pour s’arrêter soudain au bord du ruisseau, car,

dans un retour où l’eau dormante avait encore quelque profondeur, il vit

luire un corps de femme, et, sur la berge, gisaient la bure et les

sandales de la femme sauvage!

La peur et la colère s’emparèrent du cœur de l’ermite, et il demeura

comme frappé de mutisme, se couvrant les yeux, de honte. Cependant le

chant des pèlerins s’enflait, plus clair, plus proche, et il cria

furieusement à la femme sauvage d’avoir à sortir de l’eau et à se

cacher.

Elle ne répondit pas, mais dans la pénombre il vit ses membres ondoyer

avec l’ondoiement de l’eau, tandis que ses yeux étaient tournés vers lui

comme en dérision. Rempli de rage, il enjamba les pierres, jusqu’à la

berge, se pencha et saisit la femme par l’épaule. A ce moment, il l’eût

étranglée de ses mains, tant le contact de sa chair le remplit

d’horreur. Mais cependant qu’il l’accablait des plus cruelles injures,

il vit qu’elle le fixait avec des yeux sans regard, et soudain il connut

qu’elle était trépassée. Alors, au milieu de sa colère et de sa

crainte, il se sentit atteint d’un grand coup. Car voici que tous ses

labeurs avaient été vains, et qu’en dépit de ses efforts, celle qu’il

avait aimée en Jésus-Christ était demeurée dans le péché.

Un instant, la pitié le prit; l’instant d’après, il comprit que des gens

l’allaient découvrir, courbé sur le corps d’une femme nue, d’une femme

qu’il leur avait donnée pour sainte! mais qu’à tous aujourd’hui il

serait loisible de tenir pour l’instrument de sa perdition. Et voyant

comme, à ce contact, tout le patient édifice de son salut avait été

ruiné, et son âme exposée au plus mortel des périls, il sentit la terre

tourner et ses yeux ne virent plus la lumière.

Déjà apparaissait la tête de la procession et le ravin retentissait des

amples accords du _Salve Regina_. Quand l’ermite rouvrit les yeux, l’air

étincelait des feux de mille cierges, faisant briller l’or des vêtements

sacerdotaux, l’ostensoir éblouissant sous son dais. Et toute proche de

lui, il vit la face de l’évêque.

L’ermite se releva sur les genoux. «Mon père devant Dieu, s’écria-t-il,

voici que, pour mes péchés, je viens d’être visité par un démon.» Mais,

tandis qu’il parlait, il s’aperçut que personne ne l’écoutait parmi les

assistants, mais que l’évêque et tout le clergé étaient tombés à genoux

au bord du ruisseau. Et, suivant leurs regards, l’ermite vit que les

eaux troubles recouvraient comme d’un vêtement les membres de la femme

sauvage, tandis qu’autour de sa tête flottait une lueur. Et jusqu’aux

derniers rangs de la multitude une grande clameur s’éleva, car plus d’un

se trouvait là, qu’avait guéri la femme sauvage et qui voyait, dans ce

prodige, la main de Dieu. Mais voici qu’une nouvelle terreur s’empara de

l’ermite: n’avait-il pas jeté une malédiction à une sainte expirante? Ne

l’avait-il pas dénoncée à la face de tout un peuple? Et cette angoisse

nouvelle, si proche de la première, ébranla à tel point son corps

débile, que ses membres défaillirent et qu’il retomba derechef.

La terre parut osciller et les visages inclinés s’envelopper d’un

brouillard. Mais comme sa voix chancelante faisait encore effort pour

confesser ses péchés, il sentit sur lui le souffle de l’absolution et

l’huile sainte du viatique apposée à ses yeux et à ses lèvres. La paix

rentra en lui, et avec elle l’ardent désir de voir une dernière fois ses

laudes, ainsi qu’il avait souhaité de le faire à l’article de la mort.

Mais il n’était déjà plus en état de faire connaître son désir et

chercha à le chasser de son esprit. Mais dans sa faiblesse, il ne put

s’en défaire, et les larmes coulèrent sur son visage.

Et voici que, tandis qu’il gisait là, sentant le monde se dérober et

faire place à l’éternité, il entendit comme un concert de voix qui

semblait descendre du ciel et se mêler aux chants de la foule. Et les

paroles du cantique étaient celles de ses propres laudes, si longtemps

enfouies dans le secret de son cœur, et qui maintenant retentissaient

joyeuses au-dessus de lui parmi les sphères célestes. Et son âme s’éleva

sur les ailes du chant, et portée par elles s’en fut au séjour de

miséricorde.

Les metteurs en scène · 第 36 / 40 题