A partir de ce jour, durant deux années, l’ermite et la femme sauvage
vécurent côte à côte, se réunissant pour prier aux grandes fêtes de
l’année, mais le reste du temps demeurant séparés, occupés à de pieuses
pratiques.
Tout d’abord, l’ermite, connaissant la faiblesse des femmes et leur peu
de vocation pour la vie solitaire, avait craint de se voir distrait par
le voisinage de la pénitente. Mais elle se tint fidèlement aux
instructions qu’il lui donna, évitant de le voir en dehors des fêtes
d’obligation, et, lorsqu’ils se trouvaient en présence l’un de l’autre,
témoignant d’une attitude à ce point modeste et pieuse, que l’âme de
l’ermite y acquit une ferveur nouvelle. Et peu à peu, il lui devint doux
de penser que, tout proche de lui encore qu’invisible, un autre être
accomplissait aux mêmes heures que lui les mêmes tâches, si bien
qu’occupé à cultiver son jardin, à réciter le chapelet, à dire, debout
sous les étoiles, l’office de minuit, il se sentait une compagnie dans
ses travaux comme dans ses dévotions.
Cependant le bruit s’était répandu au loin qu’une femme, qui savait
chasser les démons, avait établi sa demeure dans la falaise de l’ermite.
Aussi beaucoup de malades vinrent-ils de la vallée la trouver, et s’en
retournèrent-ils guéris par elle. Ces pauvres pèlerins lui apportèrent
de l’huile et de la farine, et, de ses mains, elle se fit un jardin
pareil à celui de l’ermite, où elle sema du blé et des lentilles. Mais
jamais elle ne consentit à prendre une truite au ruisseau, ni à accepter
en présent quelque sauvagine prise au piège, car elle disait qu’au cours
de sa vie vagabonde les bêtes des bois l’avaient traitée comme une amie
et qu’elle avait dormi en paix au milieu d’elles. Aussi ne pouvait-elle
souffrir qu’on leur fît du mal.
La troisième année survint une peste; et la mort s’en fut par les cités,
et pour y échapper, beaucoup de pauvres paysans s’enfuirent dans la
montagne. L’ermite et sa pénitente prirent soin d’eux, et les remèdes de
la femme sauvage furent à ce point efficaces que la renommée en parvint
jusqu’à la ville, d’où une députation de bourgeois, porteurs de riches
présents, la vint trouver, la suppliant de descendre et de venir
réconforter leurs malades. L’ermite, la voyant partir pour une aussi
périlleuse mission, l’eût voulu accompagner, mais elle lui représenta
qu’il valait mieux demeurer pour donner des soins aux fugitifs. Et
durant de longs jours son cœur se consuma à prier pour elle, et il
tremblait, à l’arrivée de tout venant, qu’il ne portât la nouvelle de sa
mort.
Pourtant, à la fin, elle reparut, épuisée, mais saine et sauve, chargée
des bénédictions de la cité entière. Dès lors, son renom de sainteté
s’étendit aussi loin que celui de l’ermite.
Voyant la constance dont elle faisait preuve dans la vie qu’elle avait
choisie et les progrès qu’elle avait faits dans la voie de la
perfection, l’ermite sentit qu’il devenait opportun de lui prêcher à
nouveau le retour au couvent. Plus d’une fois il prit la résolution de
lui en parler, et puis le cœur lui manqua. A la fin, il vint à penser
qu’à différer ce devoir, il mettait en péril sa propre âme, et sur ce,
au premier jour de fête, en la revoyant, il lui rappela qu’en dépit de
ses œuvres pies, elle vivait toujours dans le péché et l’excommunication
et que, maintenant qu’elle avait goûté de nouveau aux douceurs du bien,
il était de son devoir de confesser sa faute et de se remettre aux mains
de ses supérieurs.
Elle l’écouta d’un air soumis, mais lorsqu’il eut parlé, elle demeura
silencieuse et ses larmes coulèrent; et à la regarder, il pleura aussi
et ne dit plus rien. Et ayant dit leurs prières ensemble, ils s’en
retournèrent chacun à sa grotte.
Ce ne fut qu’à la fin de l’hiver que la violence de la peste s’atténua.
Le printemps et le commencement de l’été ne furent que de pluies et de
chaleurs intenses. Lorsque l’ermite, à l’occasion de la Pentecôte, fut
visiter la femme sauvage, elle lui parut si faible et si épuisée que,
lorsqu’ils eurent récité le _Veni sancte_ et les psaumes propres, il la
taxa d’excès dans la rigueur des pénitences. Mais elle répondit que sa
faiblesse n’était point due à un abus de macérations; mais bien de ce
qu’elle avait rapporté de ses fatigues auprès des malades une lassitude
corporelle qu’aggravait encore l’intempérie de la saison. Les pluies
pernicieuses continuaient, tombant surtout pendant la nuit, tandis que
durant le jour de chaudes vapeurs s’élevaient du sol. La lassitude
envahit l’ermite à son tour, et à grand’peine se traînait-il jusqu’à la
source où il s’approvisionnait d’eau potable. Il prit l’habitude de s’y
rendre avant le chant du coq, aussitôt après avoir récité matines, car à
cette heure la pluie cessait pour l’ordinaire, et une faible brise se
faisait sentir. A cause de cette pluvieuse saison, le ruisseau n’avait
pas tari, et au lieu de remplir goutte à goutte sa gourde au mince filet
de la source, l’ermite l’allait faire d’un seul coup à la rive même. Et
une fois, comme il descendait la pente abrupte du ravin, il entendit le
taillis s’agiter et vit remuer le feuillage comme si quelqu’un s’y
mouvait. Le bruit cessa en même temps que le mouvement des feuilles,
mais l’ermite eut le cœur saisi, car il lui avait semblé entrevoir dans
la pénombre une apparence humaine, comme celle que revêtent les
sylvains. Et la pensée que de pareils êtres pussent hanter le ravin lui
faisait horreur.
Quelques jours s’écoulèrent, et de nouveau, en descendant au ruisseau,
il vit une forme fugitive dans les buissons. Cette fois, une peur plus
grande le saisit, et ce fut avec ferveur qu’il pria pour les âmes
exposées à la tentation. Et lorsqu’il revit la femme sauvage à la fête
des Sept Macchabées, qui tombe le premier jour d’août, il fut effrayé de
son aspect délabré, et la supplia de cesser tout travail et de se
confier à ses soins. Mais elle s’y refusa, doucement, lui demandant
seulement de lui garder constamment une place dans ses prières.
Avant la fête de l’Assomption les pluies prirent fin, et la peste qui
commençait à reparaître s’arrêta. Mais l’ardeur du soleil ne fit que
croître, et la falaise de l’ermite devint une fournaise. Pareille
chaleur avait été jusque-là chose inconnue dans la contrée; mais les
gens ne murmuraient point, car la cessation de la pluie fut le salut de
leurs récoltes et marqua la fin de la peste. Ces bienfaits, on les
attribua pour une grande part aux prières et aux macérations des deux
saints anachorètes. Aussi, à la veille de l’Assomption, envoya-t-on un
messager à l’ermite pour lui faire savoir que, le lendemain, dès le
point du jour, citadins et habitants de la vallée viendraient, conduits
par leur évêque porteur de la bénédiction pontificale pour les deux
solitaires, et qu’il se proposait de célébrer la messe de l’Assomption
dans la caverne au flanc de la falaise. A cette nouvelle, l’ermite ne se
connut plus d’allégresse, car il vit là un signe d’en haut, témoignant
que ses prières avaient été écoutées, et qu’il avait conquis le salut
pour la femme sauvage aussi bien que pour lui. Et toute la nuit il pria,
afin que le lendemain elle confessât sa faute et pût recevoir en même
temps que lui le très saint sacrement.
Avant l’aube, il récita les psaumes du propre nocturne, puis, ceignant
son froc et chaussant ses sandales, il partit à la rencontre de
l’évêque.
Comme il descendait, le jour se levait sur les monts, et il lui parut
n’avoir jamais contemplé aurore si belle. Les profondeurs du ciel en
étaient remplies de clarté, et cette clarté pénétrait jusqu’aux replis
boisés de la vallée, de même que la grâce avait pénétré les replis les
plus obscurs de son âme. La brise matinale était tombée, il n’entendait
que le bruit de ses propres pas, et le murmure du ruisseau, dont le
courant, bien qu’atténué, coulait encore parmi les rochers; mais comme
il atteignait le fond du ravin, le son du plain-chant vint jusqu’à lui,
et il sut que les pèlerins n’étaient pas loin. Son cœur bondit et ses
pieds se hâtèrent mais pour s’arrêter soudain au bord du ruisseau, car,
dans un retour où l’eau dormante avait encore quelque profondeur, il vit
luire un corps de femme, et, sur la berge, gisaient la bure et les
sandales de la femme sauvage!
La peur et la colère s’emparèrent du cœur de l’ermite, et il demeura
comme frappé de mutisme, se couvrant les yeux, de honte. Cependant le
chant des pèlerins s’enflait, plus clair, plus proche, et il cria
furieusement à la femme sauvage d’avoir à sortir de l’eau et à se
cacher.
Elle ne répondit pas, mais dans la pénombre il vit ses membres ondoyer
avec l’ondoiement de l’eau, tandis que ses yeux étaient tournés vers lui
comme en dérision. Rempli de rage, il enjamba les pierres, jusqu’à la
berge, se pencha et saisit la femme par l’épaule. A ce moment, il l’eût
étranglée de ses mains, tant le contact de sa chair le remplit
d’horreur. Mais cependant qu’il l’accablait des plus cruelles injures,
il vit qu’elle le fixait avec des yeux sans regard, et soudain il connut
qu’elle était trépassée. Alors, au milieu de sa colère et de sa
crainte, il se sentit atteint d’un grand coup. Car voici que tous ses
labeurs avaient été vains, et qu’en dépit de ses efforts, celle qu’il
avait aimée en Jésus-Christ était demeurée dans le péché.
Un instant, la pitié le prit; l’instant d’après, il comprit que des gens
l’allaient découvrir, courbé sur le corps d’une femme nue, d’une femme
qu’il leur avait donnée pour sainte! mais qu’à tous aujourd’hui il
serait loisible de tenir pour l’instrument de sa perdition. Et voyant
comme, à ce contact, tout le patient édifice de son salut avait été
ruiné, et son âme exposée au plus mortel des périls, il sentit la terre
tourner et ses yeux ne virent plus la lumière.
Déjà apparaissait la tête de la procession et le ravin retentissait des
amples accords du _Salve Regina_. Quand l’ermite rouvrit les yeux, l’air
étincelait des feux de mille cierges, faisant briller l’or des vêtements
sacerdotaux, l’ostensoir éblouissant sous son dais. Et toute proche de
lui, il vit la face de l’évêque.
L’ermite se releva sur les genoux. «Mon père devant Dieu, s’écria-t-il,
voici que, pour mes péchés, je viens d’être visité par un démon.» Mais,
tandis qu’il parlait, il s’aperçut que personne ne l’écoutait parmi les
assistants, mais que l’évêque et tout le clergé étaient tombés à genoux
au bord du ruisseau. Et, suivant leurs regards, l’ermite vit que les
eaux troubles recouvraient comme d’un vêtement les membres de la femme
sauvage, tandis qu’autour de sa tête flottait une lueur. Et jusqu’aux
derniers rangs de la multitude une grande clameur s’éleva, car plus d’un
se trouvait là, qu’avait guéri la femme sauvage et qui voyait, dans ce
prodige, la main de Dieu. Mais voici qu’une nouvelle terreur s’empara de
l’ermite: n’avait-il pas jeté une malédiction à une sainte expirante? Ne
l’avait-il pas dénoncée à la face de tout un peuple? Et cette angoisse
nouvelle, si proche de la première, ébranla à tel point son corps
débile, que ses membres défaillirent et qu’il retomba derechef.
La terre parut osciller et les visages inclinés s’envelopper d’un
brouillard. Mais comme sa voix chancelante faisait encore effort pour
confesser ses péchés, il sentit sur lui le souffle de l’absolution et
l’huile sainte du viatique apposée à ses yeux et à ses lèvres. La paix
rentra en lui, et avec elle l’ardent désir de voir une dernière fois ses
laudes, ainsi qu’il avait souhaité de le faire à l’article de la mort.
Mais il n’était déjà plus en état de faire connaître son désir et
chercha à le chasser de son esprit. Mais dans sa faiblesse, il ne put
s’en défaire, et les larmes coulèrent sur son visage.
Et voici que, tandis qu’il gisait là, sentant le monde se dérober et
faire place à l’éternité, il entendit comme un concert de voix qui
semblait descendre du ciel et se mêler aux chants de la foule. Et les
paroles du cantique étaient celles de ses propres laudes, si longtemps
enfouies dans le secret de son cœur, et qui maintenant retentissaient
joyeuses au-dessus de lui parmi les sphères célestes. Et son âme s’éleva
sur les ailes du chant, et portée par elles s’en fut au séjour de
miséricorde.