Le quatorzième jour, il parvint à sa propre vallée et aperçut les murs
de sa cité natale profilés contre le ciel. Ses pieds étaient douloureux
et son cœur pesant, car son long pèlerinage ne lui avait rapporté que
lassitude et qu’humiliation. Par surcroît, pas une goutte de pluie
n’était tombée, et il ne doutait pas que son jardin eût péri. Il gravit
péniblement la falaise et atteignit sa caverne à l’angélus. Là, un
prodige l’attendait. Car, bien que le sol environnant fût desséché et
friable, son jardin reluisait d’humidité, et les plantes, fraîches et
épanouies, avaient poussé d’un jet sans précédent. Chose plus
surprenante encore, les vrilles de coloquinte avaient été guidées
alentour de la porte, et s’agenouillant, il vit la terre binée entre les
rangs de légumes germés, tandis que chaque feuille ruisselait comme
après une averse. Il parut alors à l’ermite qu’il se trouvait en
présence d’un miracle, mais, doutant de ses mérites, il se refusait à
croire qu’il en pût être digne et entra dans sa demeure pour méditer
sur l’événement. Et sur sa couche de roseaux il vit une jeune femme
endormie, couverte d’un vêtement singulier, avec d’étranges amulettes
autour du cou.
Ce spectacle remplit l’ermite de frayeur, car il se souvenait du nombre
de cas où le démon, pour tenter les Pères du désert, avait pris la forme
d’une femme. Il réfléchit pourtant que, n’éprouvant aucun plaisir à la
vue de cette créature, brune comme cornouille et amaigrie par la marche,
il ne courait guère de péril à la regarder. Il la prit d’abord pour une
Egyptiaque errante, mais voyant sur son sein, parmi les amulettes
païennes, un Agnus Dei, il en fut si surpris qu’il se pencha sur elle et
la réveilla.
Elle sursauta, mais voyant la cuculle et le bourdon de l’ermite, et son
visage incliné, elle demeura étendue et dit: «J’ai arrosé chaque jour
ton jardin en échange des haricots et de l’huile que j’ai pris à ta
provision.--Qui es-tu et d’où viens-tu? dit l’ermite.--Je suis une femme
sauvage et je vis dans les bois.» Et comme il la pressait derechef de
lui dire pourquoi elle avait cherché refuge dans sa caverne, elle lui
apprit que le Midi, d’où elle venait, était envahi par des compagnies
d’hommes d’armes et par des troupes de malfaiteurs, et qu’il y prévalait
un désordre et un carnage fort grands. L’ermite reconnut ces nouvelles
pour vraies, les ayant apprises au cours de son voyage de retour.
La femme sauvage lui raconta encore qu’elle avait été traquée à travers
bois, comme une bête, par un gros d’hommes d’armes ivres--des
lansquenets du Nord, à en juger d’après leurs habits et leur langage
barbares. Enfin, mourante de faim et recrue de fatigue, elle avait
atteint la caverne et y avait trouvé une cachette contre ceux qui la
poursuivaient. «Je ne crains, dit-elle, ni les animaux féroces, ni les
gens des bois, charbonniers, égyptiaques, ménestrels errants ou
colporteurs. Les voleurs de grand chemin ne me touchent pas, car je suis
pauvre, et ma peau est noire. Mais quant à ces hommes d’armes saouls de
vin, ils sont plus à craindre que loups ou tigres.»
Et le cœur de l’ermite s’attendrit, car il pensa à sa petite sœur
couchée, la gorge ouverte, sur les marches de l’autel, et aux scènes de
sang et de pillage qui l’avaient fait fuir jusqu’au fond du désert.
Aussi, dit-il à l’étrangère que, puisqu’il n’était pas bienséant qu’elle
demeurât dans sa grotte, il manderait à une pieuse dame de la ville
qu’elle voulût bien l’héberger et lui procurer de l’ouvrage. «Car,
dit-il, je vois, grâce à la sainte image suspendue à ton cou, que tu
n’es pas une malheureuse païenne, mais bien une enfant de Jésus-Christ,
pour égarée que tu sois au désert.--Oui, répondit-elle, je suis
chrétienne, et sais autant d’oraisons que toi-même, mais je ne remettrai
jamais les pieds dans l’enceinte d’une ville, de peur qu’on ne me
reprenne et me fasse rentrer au cloître.--Quoi! s’écria l’ermite, en
sursautant, serais-tu une nonne parjure?» Et il fit le signe de la
croix, songeant encore au démon. Elle sourit et reprit: «Il est vrai que
je fus naguère une femme cloîtrée, mais jamais ne le serai-je plus de
mon gré. Chasse-moi si telle est ta volonté, mais je ne pourrai aller
bien loin, m’étant blessée au pied en gravissant la côte pour porter de
l’eau dans ton jardin.» Et elle fit voir sa blessure. A cette vue, pour
effrayé qu’il fût, l’ermite se sentit ému de pitié; il lava la plaie et
la banda, et tout en faisant de la sorte, il pensait que, peut-être, son
étrange visiteuse lui avait-elle été dépêchée non pour la perdition de
son âme à lui, mais pour son salut à elle. Et dès cette heure, il eut à
cœur de la sauver.
Mais comme il ne pouvait être convenable qu’elle restât davantage dans
sa caverne, il la fit boire, lui donna une poignée de lentilles, l’aida
à se lever, et lui mettant en main son bourdon, la guida jusqu’à une
anfractuosité s’ouvrant, non loin de là, dans la falaise. Et cependant
qu’ils cheminaient, les cloches du soir se firent entendre par delà la
vallée: il se mit à réciter l’angélus, et elle s’associa à lui
pieusement, les mains jointes, sans omettre une seule parole.
Toutefois, la pensée du crime qu’elle avait commis pesait à l’âme du
saint homme, et le lendemain, lorsqu’il fut lui porter des provisions,
il lui demanda comment il avait pu se faire qu’elle eût succombé à un
péché aussi abominable. Et voici le récit qu’elle lui fit.