III

Le quatorzième jour, il parvint à sa propre vallée et aperçut les murs

de sa cité natale profilés contre le ciel. Ses pieds étaient douloureux

et son cœur pesant, car son long pèlerinage ne lui avait rapporté que

lassitude et qu’humiliation. Par surcroît, pas une goutte de pluie

n’était tombée, et il ne doutait pas que son jardin eût péri. Il gravit

péniblement la falaise et atteignit sa caverne à l’angélus. Là, un

prodige l’attendait. Car, bien que le sol environnant fût desséché et

friable, son jardin reluisait d’humidité, et les plantes, fraîches et

épanouies, avaient poussé d’un jet sans précédent. Chose plus

surprenante encore, les vrilles de coloquinte avaient été guidées

alentour de la porte, et s’agenouillant, il vit la terre binée entre les

rangs de légumes germés, tandis que chaque feuille ruisselait comme

après une averse. Il parut alors à l’ermite qu’il se trouvait en

présence d’un miracle, mais, doutant de ses mérites, il se refusait à

croire qu’il en pût être digne et entra dans sa demeure pour méditer

sur l’événement. Et sur sa couche de roseaux il vit une jeune femme

endormie, couverte d’un vêtement singulier, avec d’étranges amulettes

autour du cou.

Ce spectacle remplit l’ermite de frayeur, car il se souvenait du nombre

de cas où le démon, pour tenter les Pères du désert, avait pris la forme

d’une femme. Il réfléchit pourtant que, n’éprouvant aucun plaisir à la

vue de cette créature, brune comme cornouille et amaigrie par la marche,

il ne courait guère de péril à la regarder. Il la prit d’abord pour une

Egyptiaque errante, mais voyant sur son sein, parmi les amulettes

païennes, un Agnus Dei, il en fut si surpris qu’il se pencha sur elle et

la réveilla.

Elle sursauta, mais voyant la cuculle et le bourdon de l’ermite, et son

visage incliné, elle demeura étendue et dit: «J’ai arrosé chaque jour

ton jardin en échange des haricots et de l’huile que j’ai pris à ta

provision.--Qui es-tu et d’où viens-tu? dit l’ermite.--Je suis une femme

sauvage et je vis dans les bois.» Et comme il la pressait derechef de

lui dire pourquoi elle avait cherché refuge dans sa caverne, elle lui

apprit que le Midi, d’où elle venait, était envahi par des compagnies

d’hommes d’armes et par des troupes de malfaiteurs, et qu’il y prévalait

un désordre et un carnage fort grands. L’ermite reconnut ces nouvelles

pour vraies, les ayant apprises au cours de son voyage de retour.

La femme sauvage lui raconta encore qu’elle avait été traquée à travers

bois, comme une bête, par un gros d’hommes d’armes ivres--des

lansquenets du Nord, à en juger d’après leurs habits et leur langage

barbares. Enfin, mourante de faim et recrue de fatigue, elle avait

atteint la caverne et y avait trouvé une cachette contre ceux qui la

poursuivaient. «Je ne crains, dit-elle, ni les animaux féroces, ni les

gens des bois, charbonniers, égyptiaques, ménestrels errants ou

colporteurs. Les voleurs de grand chemin ne me touchent pas, car je suis

pauvre, et ma peau est noire. Mais quant à ces hommes d’armes saouls de

vin, ils sont plus à craindre que loups ou tigres.»

Et le cœur de l’ermite s’attendrit, car il pensa à sa petite sœur

couchée, la gorge ouverte, sur les marches de l’autel, et aux scènes de

sang et de pillage qui l’avaient fait fuir jusqu’au fond du désert.

Aussi, dit-il à l’étrangère que, puisqu’il n’était pas bienséant qu’elle

demeurât dans sa grotte, il manderait à une pieuse dame de la ville

qu’elle voulût bien l’héberger et lui procurer de l’ouvrage. «Car,

dit-il, je vois, grâce à la sainte image suspendue à ton cou, que tu

n’es pas une malheureuse païenne, mais bien une enfant de Jésus-Christ,

pour égarée que tu sois au désert.--Oui, répondit-elle, je suis

chrétienne, et sais autant d’oraisons que toi-même, mais je ne remettrai

jamais les pieds dans l’enceinte d’une ville, de peur qu’on ne me

reprenne et me fasse rentrer au cloître.--Quoi! s’écria l’ermite, en

sursautant, serais-tu une nonne parjure?» Et il fit le signe de la

croix, songeant encore au démon. Elle sourit et reprit: «Il est vrai que

je fus naguère une femme cloîtrée, mais jamais ne le serai-je plus de

mon gré. Chasse-moi si telle est ta volonté, mais je ne pourrai aller

bien loin, m’étant blessée au pied en gravissant la côte pour porter de

l’eau dans ton jardin.» Et elle fit voir sa blessure. A cette vue, pour

effrayé qu’il fût, l’ermite se sentit ému de pitié; il lava la plaie et

la banda, et tout en faisant de la sorte, il pensait que, peut-être, son

étrange visiteuse lui avait-elle été dépêchée non pour la perdition de

son âme à lui, mais pour son salut à elle. Et dès cette heure, il eut à

cœur de la sauver.

Mais comme il ne pouvait être convenable qu’elle restât davantage dans

sa caverne, il la fit boire, lui donna une poignée de lentilles, l’aida

à se lever, et lui mettant en main son bourdon, la guida jusqu’à une

anfractuosité s’ouvrant, non loin de là, dans la falaise. Et cependant

qu’ils cheminaient, les cloches du soir se firent entendre par delà la

vallée: il se mit à réciter l’angélus, et elle s’associa à lui

pieusement, les mains jointes, sans omettre une seule parole.

Toutefois, la pensée du crime qu’elle avait commis pesait à l’âme du

saint homme, et le lendemain, lorsqu’il fut lui porter des provisions,

il lui demanda comment il avait pu se faire qu’elle eût succombé à un

péché aussi abominable. Et voici le récit qu’elle lui fit.

Les metteurs en scène · 第 34 / 40 题