II

Il résolut un beau jour d’aller visiter le saint de la Roche, qui vivait

sur l’autre versant des montagnes. Des voyageurs lui avaient parlé de ce

solitaire et rapportaient comment il habitait, dans la sainteté et dans

l’austérité, un lieu désert parmi les monts, où la neige demeurait tout

l’hiver et que le soleil accablait en été.

Le saint, disait-on, avait fait vœu de se retirer loin du monde en un

point où il n’y eût ni ombre ni eau, afin qu’il ne fût pas tenté d’en

prendre à son aise, et, par là, de songer moins souvent à son Créateur.

Mais partout où se portèrent ses pas, il trouvait un arbre étendant ses

branches, ou bien une source jaillissante, si bien qu’il finit par

gravir les hauteurs dénudées où rien ne pousse et où l’eau ne provient

que de la fonte des neiges au printemps. Il découvrit un haut rocher

dressé sur le sol, et y creusa une excavation de ses mains. Il y mit

cinq années et usa ses doigts jusqu’à l’os. Il s’assit alors dans

l’ouverture qui faisait face à l’occident, de sorte qu’en hiver il

recevait peu de chaleur du soleil, tandis qu’en été il s’en trouvait

dévoré. Depuis des années sans nombre, il était assis là, immobile.

L’ermite se sentait fort attiré par le récit de ces austérités,

auxquelles, dans son humilité, il ne songeait pas à égaler les siennes,

mais que pour le bien de son âme, il souhaitait de contempler et de

louer. Aussi, un jour, chaussa-t-il ses sandales; il se tailla un

bourdon dans l’aulnaie du ruisseau, et se mit en route pour aller

visiter le saint de la Roche. On était à la douce saison où lèvent les

semences, où les arbres se couvrent de bourgeons. L’ermite était

soucieux à la pensée de laisser ses plantes sans eau, mais il ne pouvait

songer à entreprendre le voyage en hiver, à cause des neiges, et d’autre

part, en été, il pouvait craindre que son potager eût plus encore à

pâtir de son absence. Il partit donc, priant Dieu que la pluie vînt à

tomber pendant qu’il serait parti, et comptant être de retour au bout

de cinq journées.

Les paysans dans les champs quittaient leur travail pour demander sa

bénédiction, et nombre d’entre eux l’eussent même suivi, s’il ne leur

eût dit le but de son pèlerinage auprès du saint de la Roche et son

désir de l’accomplir seul, ainsi qu’il sied à un solitaire rendant

visite à un de ses pareils. Ils respectèrent sa volonté et, poursuivant

sa route, il pénétra dans la forêt. Dans la forêt, il marcha deux jours

et dormit deux nuits. Il entendit hurler les loups et passer les renards

dans les broussailles. Une fois, au crépuscule, un homme brun et velu le

vint regarder au travers du feuillage, puis s’enfuit, le galop de ses

sabots s’assourdissant dans sa course. Mais l’ermite ne redoutait ni les

bêtes féroces, ni les malfaiteurs, ni même les faunes et les satyres qui

demeurent encore aux mystérieuses profondeurs des forêts où la croix n’a

pas été dressée. Car il se disait: «Si je meurs, n’est-ce pas pour la

plus grande gloire de Dieu. Si je reste en vie, ne faut-il pas que ce

soit aux mêmes fins?»

Seulement il éprouvait une secrète angoisse à la pensée qu’il pouvait

mourir sans avoir revu ses laudes. Cependant, le troisième jour, il

parvint sans mésaventure à une nouvelle vallée.

Il commença alors à gravir la montagne, traversant d’abord des bois de

hêtres et de chênes, puis des pins et des genêts, enfin des crètes de

roche rouge où une chétive croissance de lentisques et de bruyères

couvrait seule la pierre pelée. Dès lors il pensa toucher au but, mais

il lui fallut deux jours encore voyager dans une pareille région, le

ciel semblant tout proche, et les pays verdoyants s’abaissant dans le

lointain. Parfois, pendant des heures, il ne voyait que des pentes

rougeâtres aux maigres buissons, et le ciel d’un bleu dur, si voisin

qu’il semblait qu’on eût pu le toucher de la main. Puis, à un détour du

chemin, les rochers s’écartaient et le regard plongeait dans un long

défilé revêtu de pins par delà lequel la forêt s’étendait jusqu’à une

plaine étincelante de cités et fermée par une autre chaîne de montagnes

distante de bien des journées de marche. Aux yeux de certains, ceci eût

été un redoutable spectacle, faisant souvenir le voyageur de son

isolement et des périls qui foisonnent aux lieux déserts, et de

l’impuissance humaine à leur encontre. Mais l’ermite était si bien fait

à la solitude, et avait tant d’amour pour toutes choses créées que pour

lui les rochers dénudés chantaient les louanges de leur créateur et que

les vastes espaces rendaient témoignage à sa grandeur. De sorte que son

serviteur continuait son voyage sans frayeur.

Mais un matin, après une longue escalade le long des pentes abruptes et

malaisées, le voyageur fit halte à une courbe du chemin, car à ses pieds

se déroulait non une plaine étincelante de cités, mais une immensité

d’argent liquide atteignant jusqu’aux limites du monde. L’ermite connut

que c’était la mer. La peur le saisit, car c’était un effrayant

spectacle de voir la prodigieuse plaine s’agiter comme palpite une

poitrine humaine. Et tandis qu’il la contemplait il lui sembla que le

sol ondulait aussi sous ses pieds. Mais il se souvint aussitôt comment

Notre-Seigneur avait marché sur les flots, comment même sainte Marie

l’Egyptienne, une grande pécheresse, avait franchi à pied sec les eaux

du Jourdain, pour recevoir le très saint sacrement des mains de Zozyme

l’abbé. Et alors le cœur de l’ermite redevint calme, et il chantait en

descendant la montagne: «La mer te louera, Seigneur!» Tout le jour il la

vit et la perdit de vue tour à tour: mais vers le soir, il parvint à un

étroit défilé dans la montagne et s’étendit pour dormir dans un bois de

pins. Six jours s’étaient écoulés depuis son départ, et de nouveau il

s’inquiétait au sujet de ses légumes, mais il se dit: «Qu’importe que

périsse mon jardin, s’il m’est donné de voir un saint homme face à face

et de louer Dieu en sa compagnie.» Et son abattement ne dura guère.

Il était sur pied avant l’aube, sous les étoiles pâlissantes, et

quittant le bois où il avait dormi il commença à gravir la face d’une

haute falaise dont il lui fallait saisir les aspérités avec les mains,

tandis qu’à chaque pas qu’il gagnait, un rocher semblait se pencher

au-devant de lui comme pour le repousser dans l’abîme. De la sorte, les

pieds meurtris et saignants, il atteignit un haut plateau pierreux au

moment même où le soleil s’enfonçait dans la mer: et, dans la lumière

pourprée, il vit une roche creuse, et dans le creux, le saint se tenant

assis. L’ermite tomba à genoux, en louant Dieu, puis s’étant relevé,

courut au travers du plateau vers la roche. En approchant, il vit que le

saint était un très vieil homme, vêtu d’une peau de chèvre et portant

une longue barbe blanche. Il demeurait assis, immobile, les mains sur

les genoux, et fixait sur le soleil couchant deux orbites sanguinolents.

Près de lui était un jeune garçon, également vêtu de peaux, occupé à

chasser les mouches de son visage, mais elles revenaient sans cesse se

poser sur l’humeur qui coulait de ses yeux.

Il ne parut ni entendre ni voir l’arrivée de l’ermite, et se tint tout

tranquille, jusqu’à ce que le jeune garçon lui dit: «Mon père, voici un

pèlerin.» Alors le saint éleva la voix et demanda rudement qui était là

et ce que voulait l’étranger. L’ermite répondit: «Mon père, le renom de

vos saintes pratiques est venu jusqu’à moi, fort loin d’ici. Etant

moi-même un solitaire, et bien que je ne puisse vous être comparé en

piété, il m’a paru séant de passer les monts afin que nous nous

trouvions réunis et puissions louer la solitude.» Le saint répliqua:

«Imbécile, comment deux hommes pourraient-ils se réunir et louer la

solitude, puisque, par le fait même, ils mettent fin à l’objet de leurs

louanges!» A cela l’ermite fut cruellement interdit, car il avait médité

en chemin, les termes de sa harangue, la récitant nombre de fois.

Aujourd’hui elle lui apparaissait plus vaine que le pétillement du fagot

sous la marmite. Toutefois il reprit courage et dit: «Il est vrai, mon

père; mais deux pécheurs ne peuvent-ils s’asseoir côte à côte et louer

le Seigneur, qui leur a enseigné les bienfaits de la solitude.» L’autre

répondit: «Si tu avais vraiment appris à connaître les bienfaits de

cette solitude, tu n’en ferais pas si bon marché en d’inutiles

pérégrinations.» Et comme l’ermite ne savait que dire, il reprit

encore: «Si deux pécheurs se rencontrent, ils ne sauraient mieux louer

le Seigneur qu’en allant chacun son chemin en silence.» Après avoir

prononcé ces paroles, il ferma la bouche et demeura immobile tandis que

le jeune garçon chassait les mouches de ses orbites. Mais le cœur de

l’ermite défaillit, car, pour la première fois il sentit la fatigue du

chemin parcouru, et la grande distance qui le séparait de chez lui.

Il avait eu l’intention de consulter le saint au sujet de ses laudes et

de savoir s’il était à propos de les détruire. Mais maintenant il ne

trouvait plus le courage de rien dire, et tournant les talons, il

commença à descendre la montagne.

Soudain il entendit courir après lui, le jeune garçon le rejoignait et

lui mit dans la main un rayon de miel: «Tu es venu de loin et dois avoir

faim», dit-il, et avant que l’ermite ait pu le remercier, il était

retourné à sa tâche.

L’ermite descendit la montagne jusqu’à la forêt où il avait dormi

précédemment, et y refit sa couche, mais il n’eut nulle envie de manger

avant de s’endormir, car son cœur avait faim plus que son corps, et ses

larmes rendaient amer le rayon de miel.

Les metteurs en scène · 第 33 / 40 题