Il résolut un beau jour d’aller visiter le saint de la Roche, qui vivait
sur l’autre versant des montagnes. Des voyageurs lui avaient parlé de ce
solitaire et rapportaient comment il habitait, dans la sainteté et dans
l’austérité, un lieu désert parmi les monts, où la neige demeurait tout
l’hiver et que le soleil accablait en été.
Le saint, disait-on, avait fait vœu de se retirer loin du monde en un
point où il n’y eût ni ombre ni eau, afin qu’il ne fût pas tenté d’en
prendre à son aise, et, par là, de songer moins souvent à son Créateur.
Mais partout où se portèrent ses pas, il trouvait un arbre étendant ses
branches, ou bien une source jaillissante, si bien qu’il finit par
gravir les hauteurs dénudées où rien ne pousse et où l’eau ne provient
que de la fonte des neiges au printemps. Il découvrit un haut rocher
dressé sur le sol, et y creusa une excavation de ses mains. Il y mit
cinq années et usa ses doigts jusqu’à l’os. Il s’assit alors dans
l’ouverture qui faisait face à l’occident, de sorte qu’en hiver il
recevait peu de chaleur du soleil, tandis qu’en été il s’en trouvait
dévoré. Depuis des années sans nombre, il était assis là, immobile.
L’ermite se sentait fort attiré par le récit de ces austérités,
auxquelles, dans son humilité, il ne songeait pas à égaler les siennes,
mais que pour le bien de son âme, il souhaitait de contempler et de
louer. Aussi, un jour, chaussa-t-il ses sandales; il se tailla un
bourdon dans l’aulnaie du ruisseau, et se mit en route pour aller
visiter le saint de la Roche. On était à la douce saison où lèvent les
semences, où les arbres se couvrent de bourgeons. L’ermite était
soucieux à la pensée de laisser ses plantes sans eau, mais il ne pouvait
songer à entreprendre le voyage en hiver, à cause des neiges, et d’autre
part, en été, il pouvait craindre que son potager eût plus encore à
pâtir de son absence. Il partit donc, priant Dieu que la pluie vînt à
tomber pendant qu’il serait parti, et comptant être de retour au bout
de cinq journées.
Les paysans dans les champs quittaient leur travail pour demander sa
bénédiction, et nombre d’entre eux l’eussent même suivi, s’il ne leur
eût dit le but de son pèlerinage auprès du saint de la Roche et son
désir de l’accomplir seul, ainsi qu’il sied à un solitaire rendant
visite à un de ses pareils. Ils respectèrent sa volonté et, poursuivant
sa route, il pénétra dans la forêt. Dans la forêt, il marcha deux jours
et dormit deux nuits. Il entendit hurler les loups et passer les renards
dans les broussailles. Une fois, au crépuscule, un homme brun et velu le
vint regarder au travers du feuillage, puis s’enfuit, le galop de ses
sabots s’assourdissant dans sa course. Mais l’ermite ne redoutait ni les
bêtes féroces, ni les malfaiteurs, ni même les faunes et les satyres qui
demeurent encore aux mystérieuses profondeurs des forêts où la croix n’a
pas été dressée. Car il se disait: «Si je meurs, n’est-ce pas pour la
plus grande gloire de Dieu. Si je reste en vie, ne faut-il pas que ce
soit aux mêmes fins?»
Seulement il éprouvait une secrète angoisse à la pensée qu’il pouvait
mourir sans avoir revu ses laudes. Cependant, le troisième jour, il
parvint sans mésaventure à une nouvelle vallée.
Il commença alors à gravir la montagne, traversant d’abord des bois de
hêtres et de chênes, puis des pins et des genêts, enfin des crètes de
roche rouge où une chétive croissance de lentisques et de bruyères
couvrait seule la pierre pelée. Dès lors il pensa toucher au but, mais
il lui fallut deux jours encore voyager dans une pareille région, le
ciel semblant tout proche, et les pays verdoyants s’abaissant dans le
lointain. Parfois, pendant des heures, il ne voyait que des pentes
rougeâtres aux maigres buissons, et le ciel d’un bleu dur, si voisin
qu’il semblait qu’on eût pu le toucher de la main. Puis, à un détour du
chemin, les rochers s’écartaient et le regard plongeait dans un long
défilé revêtu de pins par delà lequel la forêt s’étendait jusqu’à une
plaine étincelante de cités et fermée par une autre chaîne de montagnes
distante de bien des journées de marche. Aux yeux de certains, ceci eût
été un redoutable spectacle, faisant souvenir le voyageur de son
isolement et des périls qui foisonnent aux lieux déserts, et de
l’impuissance humaine à leur encontre. Mais l’ermite était si bien fait
à la solitude, et avait tant d’amour pour toutes choses créées que pour
lui les rochers dénudés chantaient les louanges de leur créateur et que
les vastes espaces rendaient témoignage à sa grandeur. De sorte que son
serviteur continuait son voyage sans frayeur.
Mais un matin, après une longue escalade le long des pentes abruptes et
malaisées, le voyageur fit halte à une courbe du chemin, car à ses pieds
se déroulait non une plaine étincelante de cités, mais une immensité
d’argent liquide atteignant jusqu’aux limites du monde. L’ermite connut
que c’était la mer. La peur le saisit, car c’était un effrayant
spectacle de voir la prodigieuse plaine s’agiter comme palpite une
poitrine humaine. Et tandis qu’il la contemplait il lui sembla que le
sol ondulait aussi sous ses pieds. Mais il se souvint aussitôt comment
Notre-Seigneur avait marché sur les flots, comment même sainte Marie
l’Egyptienne, une grande pécheresse, avait franchi à pied sec les eaux
du Jourdain, pour recevoir le très saint sacrement des mains de Zozyme
l’abbé. Et alors le cœur de l’ermite redevint calme, et il chantait en
descendant la montagne: «La mer te louera, Seigneur!» Tout le jour il la
vit et la perdit de vue tour à tour: mais vers le soir, il parvint à un
étroit défilé dans la montagne et s’étendit pour dormir dans un bois de
pins. Six jours s’étaient écoulés depuis son départ, et de nouveau il
s’inquiétait au sujet de ses légumes, mais il se dit: «Qu’importe que
périsse mon jardin, s’il m’est donné de voir un saint homme face à face
et de louer Dieu en sa compagnie.» Et son abattement ne dura guère.
Il était sur pied avant l’aube, sous les étoiles pâlissantes, et
quittant le bois où il avait dormi il commença à gravir la face d’une
haute falaise dont il lui fallait saisir les aspérités avec les mains,
tandis qu’à chaque pas qu’il gagnait, un rocher semblait se pencher
au-devant de lui comme pour le repousser dans l’abîme. De la sorte, les
pieds meurtris et saignants, il atteignit un haut plateau pierreux au
moment même où le soleil s’enfonçait dans la mer: et, dans la lumière
pourprée, il vit une roche creuse, et dans le creux, le saint se tenant
assis. L’ermite tomba à genoux, en louant Dieu, puis s’étant relevé,
courut au travers du plateau vers la roche. En approchant, il vit que le
saint était un très vieil homme, vêtu d’une peau de chèvre et portant
une longue barbe blanche. Il demeurait assis, immobile, les mains sur
les genoux, et fixait sur le soleil couchant deux orbites sanguinolents.
Près de lui était un jeune garçon, également vêtu de peaux, occupé à
chasser les mouches de son visage, mais elles revenaient sans cesse se
poser sur l’humeur qui coulait de ses yeux.
Il ne parut ni entendre ni voir l’arrivée de l’ermite, et se tint tout
tranquille, jusqu’à ce que le jeune garçon lui dit: «Mon père, voici un
pèlerin.» Alors le saint éleva la voix et demanda rudement qui était là
et ce que voulait l’étranger. L’ermite répondit: «Mon père, le renom de
vos saintes pratiques est venu jusqu’à moi, fort loin d’ici. Etant
moi-même un solitaire, et bien que je ne puisse vous être comparé en
piété, il m’a paru séant de passer les monts afin que nous nous
trouvions réunis et puissions louer la solitude.» Le saint répliqua:
«Imbécile, comment deux hommes pourraient-ils se réunir et louer la
solitude, puisque, par le fait même, ils mettent fin à l’objet de leurs
louanges!» A cela l’ermite fut cruellement interdit, car il avait médité
en chemin, les termes de sa harangue, la récitant nombre de fois.
Aujourd’hui elle lui apparaissait plus vaine que le pétillement du fagot
sous la marmite. Toutefois il reprit courage et dit: «Il est vrai, mon
père; mais deux pécheurs ne peuvent-ils s’asseoir côte à côte et louer
le Seigneur, qui leur a enseigné les bienfaits de la solitude.» L’autre
répondit: «Si tu avais vraiment appris à connaître les bienfaits de
cette solitude, tu n’en ferais pas si bon marché en d’inutiles
pérégrinations.» Et comme l’ermite ne savait que dire, il reprit
encore: «Si deux pécheurs se rencontrent, ils ne sauraient mieux louer
le Seigneur qu’en allant chacun son chemin en silence.» Après avoir
prononcé ces paroles, il ferma la bouche et demeura immobile tandis que
le jeune garçon chassait les mouches de ses orbites. Mais le cœur de
l’ermite défaillit, car, pour la première fois il sentit la fatigue du
chemin parcouru, et la grande distance qui le séparait de chez lui.
Il avait eu l’intention de consulter le saint au sujet de ses laudes et
de savoir s’il était à propos de les détruire. Mais maintenant il ne
trouvait plus le courage de rien dire, et tournant les talons, il
commença à descendre la montagne.
Soudain il entendit courir après lui, le jeune garçon le rejoignait et
lui mit dans la main un rayon de miel: «Tu es venu de loin et dois avoir
faim», dit-il, et avant que l’ermite ait pu le remercier, il était
retourné à sa tâche.
L’ermite descendit la montagne jusqu’à la forêt où il avait dormi
précédemment, et y refit sa couche, mais il n’eut nulle envie de manger
avant de s’endormir, car son cœur avait faim plus que son corps, et ses
larmes rendaient amer le rayon de miel.