I
L’ermite vivait dans une caverne, au creux d’une colline. Au bas de la
colline, dans un ravin, coulait un ruisseau bordé de chênes et de
saules. Et par delà la vallée, à une demi-journée de marche, une autre
colline, haute et escarpée, portait, profilée contre le ciel, une petite
cité, ceinte de murailles aux créneaux gibelins en queue d’aronde.
Lorsque l’ermite était enfant et vivait dans la cité, les créneaux
étaient carrés et l’étendard d’un maître guelfe flottait sur le donjon.
Puis, un jour, dans le lointain, une mince colonne bleu d’acier parut:
c’étaient des hommes d’armes qui chevauchèrent au travers de la vallée,
serpentèrent au flanc de la colline, et enfoncèrent les poternes.
Pierres et feu grégeois grêlèrent du haut des remparts; les rues
retentirent du choc des boucliers; les épées se heurtèrent dans les
passages et les escaliers, lances et fauchards dégouttèrent sur des
chairs prostrées, et le lieu calme et familier fut mué en charnier.
L’enfant s’enfuit plein d’horreur. Il avait vu son père partir pour ne
plus reparaître, sa mère tomber morte d’un coup d’arquebuse dans
l’instant où elle se penchait de la plateforme d’une tour, sa petite
sœur égorgée sur les degrés de la chapelle; et il s’était échappé,
courant pour sauver sa vie, par les ruelles glissantes de sang,
franchissant des corps encore chauds et pantelants, à travers les jambes
des soldats en ribote. Il avait passé les poternes, et, au delà des
fermes incendiées, des récoltes foulées, des vergers dépouillés, gagné
le calme abri des bois, où, trouvant enfin un sol dont la face ne fût
pas mutilée par la main de l’homme, il s’y laissa tomber et y pressa son
visage.
Il n’eut nul désir de s’en retourner. Son seul vœu fut de vivre caché,
loin de la vie.
Au flanc de la colline il trouva une roche creuse et construisit
au-dessus de l’ouverture un auvent de branchages assujettis par des
sarments. Il se nourrit de noisettes et de racines, de truites que de
ses mains il capturait sous les pierres du ruisseau.
De tout temps, ç’avait été un enfant tranquille, aimant à demeurer assis
aux pieds de sa mère, regardant s’épanouir les fleurs sous l’aiguille,
tandis que l’aumônier lisait l’_Histoire des Pères du désert_ dans un
grand livre aux fermoirs d’argent. Il eût souhaité d’être élevé en clerc
ou en érudit plutôt qu’en fils de chevalier; et ses instants les plus
heureux étaient ceux où il servait la messe pour le chapelain, de grand
matin, sentant son cœur s’envoler de plus en plus haut, telle une
alouette, jusqu’à se perdre dans l’infini de l’espace et de la lumière.
Heureuses presque au même point avaient été les heures passées auprès du
peintre étranger venu d’au delà des monts pour décorer la chapelle, et
sous le pinceau duquel les visages célestes semblaient sortir de la
muraille; comme s’il eût semé quelque graine enchantée qu’on eût vu
germer sous le regard. A mesure qu’un nouveau visage nimbé d’or
apparaissait, l’enfant sentait qu’il avait fait la conquête d’un nouvel
ami, d’un ami qui viendrait, la nuit, se pencher sur lui, écartant de
son oreiller les vilaines visions, les visions de monstres voraces qui
sont aux porches des églises, des chauves-souris et des dragons à
méchante figure, des reptiles énormes, des sangliers ailés et hirsutes,
troupeau diabolique qui descend la nuit des façades et poursuit à
travers la ville l’âme des petits enfants pêcheurs.
Avec les progrès de l’œuvre du peintre, les anges au brillant harnois
foisonnaient autour du lit de l’enfant, en rangs si compacts qu’au
travers de leurs ailes entre-croisées il n’y avait plus place pour que
mufle ou griffe pût passer. Et lui avec un soupir se retournait sur
l’oreiller qui semblait doux et tiède, à le croire gonflé du duvet de
ces ailes tutélaires.
Tous ces souvenirs lui revenaient à la mémoire dans sa caverne à flanc
de coteau. Le silence semblait l’investir de ses ailes, comme pour
l’abriter contre la vie et le péché.
Jamais ne se sentait-il inquiet ni mécontent. Il goûtait les longues
journées silencieuses et vides, pareilles l’une à l’autre comme les
perles d’un collier. Il chérissait plus que tout la pensée que le temps
ne lui ferait pas défaut pour sauver son âme.
De son âme grand souci lui était venu depuis le jour où un cortège de
flagellants avait passé par la ville, faisant étalage de corps émaciés,
striés par la discipline, exhortant le peuple à bannir les vains
ornements, la bonne chère, le mariage et le lucre, les danses et les
jeux, et de ne songer qu’au moyen de se garder des griffes du malin et
des rouges brasiers de l’enfer.
Pendant de longs jours, l’image de ce brasier avait hanté l’imagination
du petit garçon; tel, à l’horizon d’une plaine, le reflet d’une ville
incendiée.
Il lui sembla que les pièges à éviter fussent sans nombre; qu’il y eût,
innocentes en apparence, tant de choses coupables. Que pouvait y
comprendre un enfant de son âge? Pas un instant n’osa-t-il penser à
autre chose, et la scène de pillage et de massacre de laquelle il
s’était échappé donnait une consistance réelle à la sanglante vision.
Tel était l’enfer, mais mille et mille fois pire! Il savait aujourd’hui
l’aspect de la chair tenaillée par le démon, il connaissait les
hurlements des damnés, l’odeur des corps brûlés. Comment serait-il
possible à un chrétien de soustraire un seul instant de ses jours et de
ses nuits à la lutte sans trêve pour échapper à la colère divine?
Peu à peu ce sentiment d’horreur alla s’apaisant, ne laissant subsister
qu’une satisfaction sereine au minutieux accomplissement des devoirs
religieux.
Son esprit n’avait nulle complaisance naturelle à considérer le mal, et,
dans la solitude bénie de sa vie nouvelle, ses pensées s’attachaient de
plus en plus au charme de la sainteté. Son désir fut de devenir
parfaitement bon et de vivre dans l’amour et la charité envers le
prochain. Le plus sûr moyen de demeurer dans ces sentiments à son égard,
ne serait-il pas de s’en tenir constamment éloigné?
Tout d’abord, la vie lui fut rude, car en hiver, il éprouva de grandes
difficultés à pourvoir à sa nourriture. Il y avait des nuits où le ciel
était pareil à une voûte de fer; un vent rauque secouait le bois de
chênes dans la vallée, et une terreur gagnait le solitaire, pire que le
pire des froids. Mais le temps vint où ses concitoyens et les paysans
des vallées voisines connurent qu’il s’était retiré dans la solitude
pour y mener une vie de dévotion, et de ce jour, ses peines prirent fin.
Car des personnes pieuses lui apportèrent en présent de l’huile et des
fruits secs; une bonne femme lui offrit des semences de son jardin; une
autre lui tissa une robe de bure; d’autres encore l’eussent muni de
toutes sortes de provisions et de hardes, s’il n’eût tout refusé, sauf
l’indispensable. La femme des mains de laquelle il avait reçu les
graines lui apprit à se faire un petit jardin sur le bord méridional de
l’escarpement. Durant tout un été l’ermite transporta de la terre prise
au bord du ruisseau; et durant l’été suivant, de l’eau pour entretenir
la verdeur du jardinet.
Dès lors, la peur de la solitude s’en fut de lui, car il était occupé
tout le jour au point d’avoir grand’peine, la nuit, à chasser le démon
du sommeil, celui que saint Arsène l’abbé a signalé comme le plus grand
ennemi du solitaire.
Il gardait en sa mémoire bonne provision de prières et de litanies
auxquelles s’ajoutaient de longs passages de la sainte messe et d’autres
offices. Et il comptait les heures du jour par ses divers actes de
dévotion. Les dimanches et fêtes, lorsque le vent portait, il entendait
les cloches de la ville natale qui lui permettaient de suivre le culte
des fidèles, et de retenir les saisons de l’année liturgique. Si bien
qu’à quérir l’eau de la rivière, à bêcher le jardin, à ramasser du bois
pour son feu, à accomplir ses devoirs religieux, l’ermite ne connaissait
pas un seul instant d’oisiveté. Les premiers temps, pendant les vigiles
nocturnes, il avait eu très peur des étoiles, qui semblaient le
surveiller d’un regard cruel, comme si elles percevaient la fragilité de
son cœur et prenaient mesure de sa petitesse. Mais un jour, un clerc
errant qu’il eut l’occasion d’héberger lui donna à entendre qu’au dire
des plus savants docteurs en théologie, les étoiles étaient la demeure
des esprits bienheureux; et cette idée fut à l’ermite un grand motif de
consolation. Même par les nuits d’hiver, lorsque les aigles criaient
parmi les pics et qu’on entendait le long hurlement des loups autour des
bergeries de la vallée, il ne ressentait plus aucune peur, mais se
figurait ces rumeurs comme l’expression des voix mauvaises du monde, il
se réfugiait au plus profond de sa caverne. Parfois, pour se tenir en
éveil, il composait des laudes en l’honneur de Notre-Seigneur et des
saints, et elles lui parurent si plaisantes qu’il craignit de les
oublier; si bien qu’après un long débat intérieur, il décida de demander
à un prêtre qui venait parfois le visiter en ami de les vouloir bien
consigner par écrit. Et le prêtre écrivit les laudes sur un beau
parchemin que l’ermite avait séché et préparé de ses mains. Et lorsque
l’ermite les vit écrites, elles lui semblèrent si belles qu’il redouta
de commettre le péché d’orgueil en les regardant trop souvent. De sorte
qu’il les plaça entre deux pierres plates, dans sa caverne, faisant vœu
de ne les tirer de là qu’une fois l’an, à Pâques, lorsque Notre-Seigneur
est ressuscité et qu’il est séant à un chrétien de se réjouir. Mais,
hélas! lorsque Pâques se fit proche, il se vit dans l’attente de la
sainte fête, moins à cause de la Résurrection de Notre-Seigneur qu’à
cause de l’agrément qu’il allait prendre à relire ses chères laudes,
tracées sur beau parchemin. Là-dessus, il fit vœu de ne plus y jeter les
yeux que lorsqu’il serait à l’article de la mort.
Ainsi, pendant des années, vécut l’ermite pour la gloire de Dieu et dans
la paix de son âme.