J’avais toujours pensé que Jack Gisburn était un génie peu au-dessus de
la moyenne,--bien qu’un très brave garçon,--et je ne fus donc nullement
surpris d’apprendre qu’à l’apogée de sa gloire il avait renoncé à la
peinture, et qu’ayant épousé une riche veuve, il s’était établi avec
elle dans une ville de la Côte d’azur (bien que j’eusse plutôt compris
que ce fût à Rome ou à Florence).
L’apogée de sa gloire, c’est ainsi que s’exprimaient les femmes en
parlant de Gisburn. Il me semble encore entendre Mrs Gideon Thwing--son
dernier modèle de Chicago--déplorer son inexplicable abdication. «Bien
entendu, cela donnera une plus-value énorme à mon portrait; mais ce
n’est pas à cela que je pense, monsieur Rickham, me dit-elle. Je ne
songe qu’à la perte que fait l’art.» Cette perte, Mrs Thwing n’était pas
seule à la pleurer. La charmante Hermia Croft ne m’avait-elle pas, à la
dernière exposition de la «Grafton Gallery», à Londres, arrêté devant
les _Danseuses au clair de lune_ de Gisburn, pour me dire, les larmes
aux yeux: «Jamais nous ne reverrons son pareil.»
Eh bien,--même à travers le prisme des larmes d’Hermia,--je me sentais
capable de supporter le coup avec égalité d’âme. Pauvre Jack Gisburn!
les femmes avaient fait sa réputation, c’étaient bien elles qui devaient
le pleurer. Les hommes manifestèrent moins de regrets, et les gens du
métier eurent à peine un murmure. Jalousie professionnelle? Peut-être
bien. Dans ce cas, le petit Claud Nutley fit amende honorable en
publiant dans le _Burlington_ une très belle «nécrologie» de Jack, un de
ces articles à effet, remplis d’expressions techniques jetées au hasard,
que j’ai entendu comparer aux tableaux de Gisburn. Mais la résolution du
peintre étant évidemment irrévocable, la discussion se calma peu à peu,
et, selon la prédiction de M. Thwing, la valeur des «Gisburn» augmenta
rapidement.
Ce ne fut que trois ans plus tard, au cours d’une villégiature sur la
Riviera, que je me demandai tout à coup pourquoi Gisburn avait renoncé à
la peinture.
En y réfléchissant, le problème me parut même offrir de l’intérêt.
Accuser sa femme? C’était trop simple! Ses aimables modèles n’avaient
même pas la consolation de dire que c’était Mrs Gisburn qui avait tué
son ambition; car Mrs Gisburn--en tant que femme de Jack--n’avait existé
qu’environ un an après la détermination du peintre. Il était, en effet,
possible qu’il l’eût épousée par amour du confort et parce qu’il ne
voulait pas continuer à peindre; mais il aurait été difficile de prouver
qu’il avait renoncé à la peinture parce qu’il l’avait épousée.
Toutefois, si ce n’était pas elle qui avait tué son ambition, elle
n’avait ni su le ramener à son chevalet ni mettre en valeur son talent.
Lui remettre le pinceau en main, quelle vocation pour une femme! Mais
Mrs Gisburn ne sembla pas le comprendre, et je trouvai piquant d’en
rechercher le pourquoi.
La vie désœuvrée que l’on mène sur la Riviera se prête à de telles
spéculations. Et un jour où j’allais à Monte-Carlo, ayant entrevu, à
travers les pins, les terrasses à balustres de la villa de Jack, j’eus
l’idée de me rendre chez lui le lendemain.
Je trouvai le ménage buvant le thé sous ses palmiers, et l’accueil de
Mrs Gisburn fut si cordial que plus d’une fois, pendant les semaines
suivantes, je m’en prévalus pour retourner la voir. Non pas que ce fût
une femme «intéressante»; sur ce point, miss Croft pouvait être
tranquille. C’est précisément parce qu’elle ne l’était pas (qu’on me
pardonne ce paradoxe) que je m’y intéressais.
Jack, pendant toute sa vie, avait été entouré de femmes intéressantes:
son art, nourri par elles, s’était épanoui dans la tiède atmosphère de
leur adulation. Il me paraissait, par conséquent, d’autant plus curieux
d’observer l’effet que produirait sur lui «l’influence écrasante de la
médiocrité». (Je cite miss Croft.)
J’ai déjà dit que Mrs Gisburn était fort riche, et je m’aperçus tout de
suite que son mari en éprouvait une satisfaction à la fois délicate et
dédaigneuse. J’ai souvent eu l’occasion de constater que ceux qui
affectent de mépriser l’argent en tirent les plaisirs les plus subtils;
et l’élégant mépris de Jack pour la grosse fortune de sa femme lui
permettait, sans déroger à son attitude d’indifférence, de contenter
pleinement tous ses goûts artistiques. Il demeurait, j’en conviens,
insensible au luxe banal; mais il achetait des bronzes de la Renaissance
et des tableaux du dix-huitième siècle avec un discernement qui dénotait
la plus large opulence. «La seule chose qui puisse faire pardonner la
fortune, c’est de l’employer à mettre le beau en circulation», me dit
Jack, un jour où nous nous trouvions assis dans sa jolie salle à manger,
autour d’une table délicieusement ornée de vieux sèvres. Mrs Gisburn,
regardant son mari d’un œil attendri, se crut obligée de m’expliquer
cette parole en ajoutant: «Ce pauvre Jack a une sensibilité presque
maladive pour toutes les formes de la beauté.»
Ce pauvre Jack, en effet! C’est ainsi que les femmes avaient toujours
parlé de lui: il n’est que juste de le noter à sa décharge. Ce qui me
frappa aujourd’hui c’est que, pour la première fois, cela parut le
contrarier. Si souvent je l’avais vu trop visiblement ravi par de tels
hommages--était-ce la note conjugale qui leur enlevait leur saveur? Non,
car, chose étonnante, je m’aperçus que Jack était épris de sa femme, et
assez épris même pour ne pas voir à quel point elle était absurde.
C’était de son absurdité à lui qu’il rougissait maintenant, et du rôle
ridicule dont elle persistait à l’affubler.
--Ma chère amie, on ne me dit plus de pareilles fadaises depuis que j’ai
renoncé à la peinture; c’est bon pour Victor Grindle.
Ce fut son unique protestation. Puis il se leva de table pour aller
savourer l’air sur la terrasse ensoleillée.
Je le suivis des yeux, frappé par ces derniers mots. Victor Grindle
était, en effet, l’homme du moment, comme Jack lui-même avait été, pour
ainsi dire, l’homme du jour. Le jeune artiste s’était, disait-on, formé
chez mon ami, et je me demandais s’il n’y avait pas un peu de jalousie
dans la mystérieuse abdication de ce dernier. Mais non, car ce n’était
qu’après cet événement que les «Grindle» avaient commencé à orner les
murs des salons Louis XV.
Je me retournai vers Mrs Gisburn, qui s’était attardée dans la salle à
manger pour donner un morceau de sucre à son griffon.
--Pourquoi donc a-t-il renoncé à la peinture? lui demandai-je
brusquement.
Ses sourcils se levèrent en un mouvement qui trahissait une naïve
surprise.
--Oh! vous savez, ce n’est plus une nécessité pour lui, et je tiens à ce
qu’il s’amuse un peu maintenant, dit-elle avec simplicité.
Mon œil parcourut la charmante pièce dans laquelle nous nous trouvions,
ornée de boiseries blanches, de porcelaines chinoises où se reflétaient
les tons des rideaux vert pâle, et de pastels Louis XV dans leurs vieux
cadres dédorés.
--Et a-t-il même banni ses tableaux? Je n’en ai pas vu un seul dans la
maison.
Mrs Gisburn eut un semblant de gêne qui contrastait avec la franchise
habituelle de son attitude.
--C’est à cause de sa modestie ridicule. Il dit que ses tableaux ne sont
pas dignes d’être accrochés au mur. Il les a tous renvoyés excepté
un--mon portrait--et encore a-t-il fallu que je garde celui-là chez moi.
Sa modestie ridicule--la modestie de Jack à l’égard de ses œuvres? Ma
curiosité allait croissant, et je dis d’un ton persuasif:
--Il faut absolument que je voie votre portrait.
Elle jeta un regard inquiet sur la terrasse où son mari, assis
nonchalamment sous une guérite, fumait un cigare en tenant la tête de
son lévrier entre ses genoux.
--Eh bien, venez pendant qu’il ne nous voit pas, dit-elle, avec un petit
rire qui dissimulait mal sa gêne; et me conduisant entre les deux
rangées de bustes romains qui ornaient le hall, elle me fit monter
l’élégant escalier où, à chaque palier, des nymphes en terre cuite
surgissaient entre des touffes d’azalées.
Dans le coin le plus obscur du boudoir de Mrs Gisburn, parmi une
profusion de jolis bibelots, je vis dans l’inévitable cadre enguirlandé
une de ces toiles ovales que je connaissais si bien. Rien que
l’ornementation du cadre évoquait tout le passé de Gisburn.
Mrs Gisburn tira les rideaux de la fenêtre, déplaça une jardinière,
poussa de côté un fauteuil et me dit:
--D’ici, vous le verrez à peu près. Je l’avais fait placer au-dessus de
la cheminée, mais il n’a pas voulu l’y laisser.
Oui, je le voyais tout juste, et c’était la première fois qu’il me
fallait écarquiller les yeux pour voir un portrait de Jack. En général,
on le trouvait à la place d’honneur, soit suspendu au panneau central
d’un élégant salon, soit sur un chevalet monumental, disposé de façon à
recevoir toute la lumière que laissaient traverser de riches rideaux de
vitrage en point de Venise. Je m’aperçus tout de suite qu’une place plus
modeste seyait mieux au tableau; cependant, à mesure que mes yeux
s’habituaient à la pénombre, toutes les qualités caractéristiques en
ressortaient: les hésitations se cachant sous les audaces, et les traits
de prestidigitation par lesquels, avec une adresse si consommée, Jack
trouvait le moyen de détourner l’attention de l’ensemble du portrait sur
quelques détails amusants. La physionomie de Mrs Gisburn, si
insignifiante que pour ainsi dire elle formait le fond de son propre
portrait, s’était prêtée d’une manière frappante au développement de ce
faux talent. La tableau était un des plus «forts» de Jack, comme
l’auraient dit ses admirateurs; il représentait, de sa part, une somme
d’efforts musculaires et de mouvements violents qui rappelaient les
efforts fantastiquement exagérés du clown qui soulève une plume. Le
tableau, en somme, répondait exactement au désir qu’aurait la jolie
mondaine d’être peinte «brutalement» pour se reposer du «joli portrait»,
en conservant cependant toutes les qualités de ce dernier.
--C’est sa dernière œuvre, vous savez, dit Mrs Gisburn avec une fierté
naïve. La dernière sauf une, se reprit-elle, mais celle-ci ne compte
pas, parce qu’il l’a détruite.
--Détruite?
J’allais lui demander une explication lorsque j’entendis derrière nous
le pas de Jack.
En le voyant là, les mains dans les poches de son veston de velours, ses
cheveux blonds rejetés en arrière sur le front pâle, ses joues minces et
légèrement hâlées creusées par le sourire qui soulevait les pointes
d’une élégante moustache, je compris à quel degré il était empreint de
la même qualité que ses portraits, celle de paraître plus beau qu’il ne
l’était réellement. Sans s’apercevoir du regard presque craintif de sa
femme, il fixa froidement les yeux sur son portrait.
--Mr Rickham a demandé à le voir, commença-t-elle, comme si elle eût
voulu s’excuser.
Il haussa les épaules en souriant.
--Oh! il y a longtemps que Rickham m’a découvert, répondit-il
négligemment.
Puis il passa son bras sous le mien.
--Venez voir le reste de la maison, ajouta-t-il.
Il me fit tout visiter avec une espèce de vanité bourgeoise: les salles
de bain, les tuyaux acoustiques, les armoires, enfin toutes les
complications et tous les multiples raffinements de l’installation
moderne; et, chaque fois que j’exprimais mon admiration, il répétait
avec une indifférence affectée, mais en bombant un peu la poitrine:
--Oui, je ne sais vraiment pas comment on peut vivre sans cela.
C’était certainement la fin qu’on eût pu prévoir pour lui. Seulement il
était, malgré tout, si beau, si charmant, si séduisant, que j’étais
tenté de lui crier: «Soyez donc mécontent de vos loisirs», comme
autrefois j’avais eu envie de lui dire: «Soyez donc mécontent de vos
œuvres!» Mais le cri s’arrêta sur mes lèvres.
--Voilà mon sanctuaire, continua-t-il, en me conduisant dans une pièce
sombre et modeste, au bout du large corridor.
C’était un cabinet carré, sobrement meublé de fauteuils en cuir: pas de
choses à «effet», pas de bric-à-brac, rien qui rappelât le cabinet de
travail de l’homme célèbre, destiné à être reproduit dans les revues
artistiques; et, ce qui me frappait surtout, aucune apparence d’atelier.
Cela paraissait prouver la rupture définitive de Jack avec sa vie
d’autrefois.
--Vous ne vous occupez plus jamais de peinture? demandai-je en cherchant
toujours des yeux une trace quelconque de son art.
--Jamais, dit-il sèchement.
--Ni d’aquarelles? ni d’eaux-fortes?
Son œil souriant s’assombrit et ses joues pâlirent un peu sous le hâle.
--Je n’y songe même pas, mon cher, pas plus que si je n’avais jamais
manié un pinceau.
Et, à son ton, j’eus l’intuition qu’il ne pensait qu’à cela. Je
m’éloignais un peu, instinctivement embarrassé par ma découverte
inattendue, et mon regard tomba sur un petit tableau placé au-dessus de
la cheminée, le seul objet ornant les sombres boiseries de la pièce.
--Sapristi! Un Stroud! m’écriai-je.
C’était l’esquisse d’un âne, d’un vieil âne usé, debout à la pluie,
s’abritant sous un pan de mur.
Jack se tut, mais je sentis derrière moi sa respiration pressée.
--Quelle merveille! C’est fait avec deux traits, mais posé sur des bases
immuables. Veinard! d’où avez-vous tiré ce chef-d’œuvre?
Il répondit lentement:
--Mrs Stroud me l’a donné.
--Ah! je ne savais même pas que vous connaissiez Stroud. Il était
tellement farouche.
--Je ne l’ai connu qu’après... balbutia-t-il. Mrs Stroud me fit venir
pour faire son portrait après sa mort.
--Après sa mort? Vous?
Je dus laisser percer par trop de surprise dans mon exclamation, car il
répondit avec un léger ricanement:
--Ma foi, oui. Vous savez qu’elle est d’une naïveté désolante, cette
pauvre femme; sa seule idée de faire faire le portrait de son mari par
un peintre à la mode. Ah! le pauvre Stroud! Elle pensait que c’était le
plus sûr moyen de faire connaître son talent, de forcer l’opinion du
public!
--Etait-ce là son histoire?
--C’était son histoire. Elle avait foi en lui, ou, du moins, le croyait.
Mais elle n’admettait pas de n’avoir pas tous les gens du monde avec
elle. Elle était désespérée, les jours de vernissage, que l’on pût
s’approcher librement de ses tableaux. Pauvre femme! Ce n’est qu’un être
incomplet, qui a besoin de s’appuyer sur les autres. Stroud est le seul
être complet que j’aie jamais connu.
--Que vous ayez jamais connu? Mais vous venez de dire...
Gisburn eut un étrange sourire.
--Oh! je l’ai connu et il m’a connu, mais après sa mort seulement.
Je baissai instinctivement la voix:
--Quand sa femme vous a envoyé chercher?
--Oui. Elle n’en avait pas compris l’ironie! Elle désirait qu’il fût
justifié,--et par moi!
Il rit de nouveau, et jeta la tête en arrière pour contempler l’esquisse
de l’âne.
--Il y a eu des jours où je ne pouvais pas regarder cette esquisse. Mais
je me suis forcé à la placer ici, et maintenant elle m’a guéri. Oui,
guéri. Voilà pourquoi je ne barbouille plus de couleurs, mon cher
Rickham; ou plutôt c’est à cause de Stroud lui-même.
Pour la première fois, ma vague curiosité au sujet de mon ami se
changea en un désir sérieux de le mieux comprendre.
--Racontez-moi donc comment c’est arrivé, lui dis-je.
Il continuait à regarder le petit tableau, en roulant entre ses doigts
une cigarette qu’il avait oublié d’allumer. Tout à coup il se tourna
vers moi:
--Oui, je vous le raconterai volontiers, parce que je vous ai toujours
soupçonné de mépriser mes œuvres.
Je fis un geste de protestation qu’il arrêta avec un haussement
d’épaules plein de bonne humeur.
--Oh! mon cher, je m’en fichais quand j’avais foi en moi-même; et
maintenant c’est un lien de plus entre nous!
Il eut un sourire ironique et poussa en avant un fauteuil.
--Là, installez-vous confortablement. Voici les cigares que vous aimez.
Il les plaça à ma portée, et continua à arpenter la pièce, en s’arrêtant
de temps à autre sous le tableau de l’âne.
--Comment c’est arrivé? Je vous le conterai en cinq minutes. Et cela n’a
pas pris plus de temps!... Je me rappelle encore mon étonnement et ma
joie en recevant la lettre de Mrs Stroud. Au fond de moi-même, j’avais,
bien entendu, toujours senti qu’il n’avait pas son pareil, seulement
j’avais suivi le courant, je m’étais fait l’écho des platitudes que l’on
débitait sur lui dans le monde, et j’avais fini par croire que Stroud
n’était qu’un «raté», un de ceux qui restent en arrière. Et sapristi! il
est resté en arrière, mais c’est parce qu’il devait demeurer! Nous
autres, nous avons dû nous laisser pousser en avant ou sombrer, mais
Stroud était bien au-dessus du courant, il reposait sur des bases
immuables, comme vous le disiez.
J’allai donc chez lui dans les meilleures dispositions. J’étais même
attendri à la pensée émouvante qu’il aurait, après sa carrière manquée,
la gloire posthume d’être peint par moi! J’avais l’intention de faire le
portrait gratuitement: je le dis à Mrs Stroud lorsqu’elle commença à
bégayer quelque chose sur son peu de fortune. Je me vois encore lui
répondant dans un élan superbe que l’honneur était pour moi. Oh! j’étais
généreux, mon cher Rickham! Je posais pour moi-même comme si j’avais été
mon propre modèle.
On me conduisit auprès du lit mortuaire, et on m’y laissa. J’avais
envoyé d’avance tous mes accessoires et il ne me restait plus qu’à
placer le chevalet et à me mettre au travail.
Stroud n’était mort que vingt-quatre heures auparavant, de la rupture
d’un anévrisme qui avait laissé le visage intact et sans trace de
souffrance. Je l’avais rencontré une ou deux fois dans ma vie, et il
m’avait paru plutôt insignifiant. Mais je vis maintenant qu’il était
superbe. J’en fus heureux d’abord au point de vue esthétique, heureux
d’avoir un tel «sujet» à traiter. Puis, comme je me mettais au travail,
j’eus subitement l’étrange impression que Stroud était encore en vie! Je
commençai à esquisser sa tête, et je sentis son regard qui s’appuyait
sur moi... Alors je me demandai: «S’il m’observait vraiment, que
dirait-il de ma manière de travailler?» Cette pensée était tellement
obsédante que mes traits devinrent hésitants. J’étais de plus en plus
nerveux et indécis...
Une fois, en levant la tête, je crus le voir sourire dans sa barbe
grise, comme s’il eût possédé un secret qu’il s’amusait à me cacher.
Ceci m’exaspéra encore davantage.
Son secret? Mais j’en avais, moi, un secret qui valait mille fois mieux
que le sien! Je me mis à l’ouvrage avec rage, et j’essayai quelques-uns
de mes coups d’audace; je les «ratai» tous. Je vis bien qu’il ne
regardait pas ces «trompe-l’œil». Je ne pouvais détourner son
attention; son œil demeurait fixé sur l’œuvre elle-même, dans ce qu’elle
avait vraiment de difficile, et c’étaient ces difficultés que j’avais
toujours éludées ou cachées par de jolies taches de couleur. Mais comme
il mettait tous mes mensonges à nu!
Je relevai de nouveau la tête et j’aperçus, pour la première fois, cette
esquisse de l’âne, qui était accrochée au mur près du lit. Mrs Stroud me
dit après que c’était la dernière œuvre de son mari,--un souvenir fixé
d’une main tremblante, à l’époque où il était allé dans le Devonshire
pour se soigner d’une crise au cœur. Ce n’était qu’une note prise à la
hâte, mais c’était aussi toute son histoire artistique. Chaque trait
révélait des années de travail persistant, tenace, dédaigneux. Un homme
qui aurait toujours navigué avec le courant n’eût jamais eu la force de
remonter le fleuve ainsi.
Je me remis à mon travail, et je continuai à tâtonner et à patauger;
puis je regardai l’âne de nouveau. Je vis que dès le premier trait de
son esquisse Stroud avait su où il voulait en venir. Il avait possédé
son sujet, il se l’était assimilé, il l’avait pour ainsi dire réincarné.
Et moi? Je n’avais créé aucune de mes œuvres,--je les avais simplement
adoptées!... Enfin sous le regard de cet œil qui m’observait, je me
sentis incapable de tracer un trait de plus. Incapable? Mais je l’avais
toujours été! «Je n’avais jamais rien su.» Seulement, avec mes modèles
et mon public, un empâtement un peu voyant suffisait pour cacher la
chose. Je les aveuglais à coups de couleur... Eh! je m’aperçus que le
regard du mort traversait cette couleur menteuse, pénétrait jusqu’aux
dessous les plus cachés de mon œuvre.
Quand on parle une langue étrangère, même avec facilité, on dit la
moitié du temps, non pas ce que l’on veut, mais ce que l’on peut! Et
c’est ainsi que je peignais; en présence de ce mort qui me regardait, ce
qu’on appelait ma «technique» s’effondrait comme un château de cartes.
Il ne se moquait pas de moi, vous comprenez, ce pauvre Stroud, seulement
il était là à m’observer, et sur ses lèvres, à travers sa barbe grise,
je crus lire la question: «Savez-vous bien où vous allez en arriver?»
Si j’avais pu peindre cette question sur son visage, le portrait eût été
un chef-d’œuvre. Puisque j’en étais incapable, il ne me restait qu’à le
reconnaître, et cette grâce me fut donnée. Mais à cette minute, mon cher
Rickham, que n’aurais-je donné pour avoir Stroud devant moi et
l’entendre dire: «Ce n’est pas trop tard, mon garçon, je vais vous
montrer comment il faut vous y prendre...»? C’était trop tard, ce l’eût
été même si Stroud avait été vivant. Je pliai bagage et descendis chez
Mrs Stroud. Bien entendu, je ne lui racontai pas ce que je viens de vous
confier, elle n’y aurait rien compris. Je lui déclarai simplement que
j’étais trop ému pour entreprendre le portrait de son mari. Cette idée
lui plut, c’était une sentimentale! C’est même à cause de cela qu’elle
me donna l’esquisse de l’âne. Mais elle était très désappointée de ne
pas avoir le portrait, elle tenait tant à ce que son mari fût peint par
un artiste en vogue! Je crus un moment qu’elle ne me lâcherait jamais,
et, ne sachant plus comment me dépêtrer d’elle, je lui suggérai de faire
venir Grindle. Oui, c’est moi qui ai lancé Grindle. Je dis à Mrs Stroud
qu’il était l’homme de l’avenir; elle le répéta à ses amies et cela
devint vrai...
Le petit Grindle fit le portrait de Stroud sans broncher; et elle
accrocha ce portrait parmi les chefs-d’œuvre de son mari...
Gisburn se laissa tomber dans un fauteuil près du mien, et, la tête
rejetée en arrière, contempla l’esquisse de l’âne.
--J’aime à me figurer que Stroud lui-même me l’aurait donnée, s’il
avait pu dire ce jour-là ce qu’il pensait.
Et, en réponse à la question que je lui fis presque machinalement:
--Recommencer à peindre! s’écria-t-il, quand la seule chose qui me
rapproche de lui est que j’ai eu le courage d’y renoncer?
Il se leva et posa la main sur mon épaule en riant:
--Seulement, l’ironie de la chose, c’est que je peins encore, puisque
Grindle le fait pour moi! La race des Stroud ne se renouvelle pas de
sitôt,--mais le peintre moyen a toujours une postérité!