II

Vous me dites (commença Don Egidio) que vous connaissez notre petit lac,

et, si vous l’avez vu, vous comprendrez pourquoi il me rappelait

toujours le _hortus inclusus_ du Cantique des Cantiques.

_Colomba mea in foraminibus petræ!_ ces mots me revenaient chaque fois

que, rentrant d’un petit voyage dans les hauteurs, j’apercevais, bien

loin en dessous, le lac bleu caché dans ses montagnes. Nous ne

jalousions nullement la beauté des grands lacs. Ils ressemblent aux

tableaux d’apparat que le grand seigneur accroche dans sa galerie, mais

notre lac d’Iseo est le petit chef-d’œuvre qu’il cache dans sa propre

chambre.

Vous m’avez dit l’avoir vu en été, lorsqu’il reflète le ciel bleu, et

c’est à cette époque aussi que je le connus pour la première fois. Le

vieux comte m’avait trouvé travaillant sur un de ses vergers dans la

vallée, et, apprenant que j’étais maltraité par mon beau-père,--un

colporteur ivrogne du Val Mastellone que ma pauvre mère avait rencontré

à la foire de Lovere, une ou deux années auparavant,--il m’avait ramené

chez lui à Iseo. Je servais la messe dans notre village montagnard de

Cerveno, et les enfants m’appelaient le «petit prêtre», parce que, mon

travail achevé, je me faufilais dans l’église pour échapper aux coups et

aux jurons de mon beau-père. «Je ferai de lui un vrai prêtre», déclara

le comte, et cet après-midi-là, perché sur le siège de sa berline de

voyage, je fus arraché aux terribles scènes qui avaient attristé mon

enfance, pour entrer dans une autre vie, où il me sembla que tout le

monde était heureux comme un ange sur un _presepio_.

Vous rappelez-vous la villa du comte? Située sur le bord du lac, en face

du mont Isola, elle est dominée par le village de Siviano et par la

vieille église paroissiale où j’ai dit la messe pendant quinze heureuses

années. Le village s’échelonne sur le penchant de la montagne, mais la

villa surplombe le lac, souriant à sa propre image comme le baigneur sur

les bords de l’eau. Quelle vision du paradis j’eus ce jour-là! Dans

notre église, au fond de la vallée, se trouvait un vieux tableau sombre

de saint Sébastien: dans le fond on voyait le palais le plus magnifique,

avec des jardins en terrasse, ornés de statues et de fontaines, et dans

lesquels des gens richement vêtus se promenaient de long en large sans

se préoccuper du martyr. La villa du comte, avec ses terrasses, ses

roses, ses escaliers de marbre descendant jusqu’au lac, me rappelait ce

palais; seulement, au lieu d’être habitée par des oisifs cruels et

malfaisants comme ceux du tableau, c’était la demeure de gens qui

furent, pour le pauvre gars recueilli par eux, les meilleurs des amis.

Le vieux comte était veuf lorsque je le connus. Il s’était marié deux

fois et sa première femme lui avait laissé deux enfants: une fille et un

fils. L’aînée, Donna Marianna, avait alors vingt ans; elle tenait la

maison de son père et était véritablement la mère des deux garçons. Ni

belle ni savante, elle n’aimait guère le monde, mais elle était comme le

pied de lavande que le pauvre cultive sur sa fenêtre, une petite fleur

incolore dont l’odeur se répand dans toute la maison. Son frère, le

comte, studieux, mais d’une constitution délicate, portait sur son

visage cette empreinte de mélancolie que l’on voit dans certains

portraits de jeunes gens du Titien. Il ressemblait à un prince exilé et

en deuil. De sa seconde femme le comte avait un enfant de mon âge, le

comte Andrea, beau comme un saint Georges, mais moins bon que les

autres. A cause de son plus jeune âge, il n’était sans doute pas à même

de comprendre aussi bien que son frère et sa sœur pourquoi un fils de

paysan, sans aucune éducation, avait été amené à la table de son père,

et les deux aînés avaient si peur de me blesser que, sans les

taquineries d’Andrea, je n’aurais jamais corrigé mes manières vulgaires,

ou appris à me tenir en présence de mes supérieurs. Le comte Andrea ne

me ménageait pas ses agaceries, et le comte Roberto, malgré sa faiblesse

native, savait châtier sévèrement son frère lorsqu’il pensait que la

leçon avait été trop rude; mais il me semblait pour ma part assez

naturel qu’un être tellement supérieur jouât le maître vis-à-vis d’un

ver de terre comme moi.

Je ne m’attarderai pas sur les débuts de cette nouvelle existence, car

c’est plutôt à sa fin qu’a trait mon récit. Je voudrais cependant que

vous vous rendissiez compte de ce que ce changement de vie put être pour

moi. Pensez donc ce que dut ressentir le jeune paysan que j’étais, en

quittant un travail pénible, agrémenté de coups, et abandonnant une

cabane délabrée de montagne, pour entrer dans une belle maison, pleine

d’objets rares et magnifiques, et d’êtres qui me parurent encore plus

rares et plus beaux. Serez-vous surpris si je vous dis que je me sentais

prêt à baiser la trace de leurs pas et à donner la dernière goutte de

mon sang pour les servir?

A l’âge requis, je fus envoyé au séminaire de Lodi; et pendant les

congés je revenais dans la famille, à Milan. Le comte Andrea était

devenu un des plus beaux jeunes hommes qui fussent au monde, mais il

aimait un peu trop le plaisir, et le vieux comte le maria au plus vite à

la fille d’un grand seigneur vénitien, qui lui apporta en dot un

magnifique domaine en Istrie. La comtesse Gemma, c’est ainsi que

s’appelait cette dame, était une tête de linotte, à l’air ingénu; mais,

sous ses dehors enjoués, elle cachait un caractère souple et rusé. Le

vieux comte n’avait pas assez de finesse pour suivre ses manœuvres, et

la petite comtesse cachait ses desseins sous un bavardage innocent. Son

beau-père disait qu’elle n’avait qu’un défaut: c’était qu’une de ses

tantes avait épousé un Autrichien; et cet événement s’étant accompli

avant la naissance de la nièce, il l’absolvait en souriant de la part

qu’elle avait pu y prendre. Elle confirma la bonne opinion qu’il avait

d’elle en donnant deux fils à son mari, et Roberto ne se montrant guère

disposé au mariage, ces garçons furent regardés comme les héritiers de

la maison.

J’avais, pendant ce temps, terminé le cours de mes études, et le vieux

comte, à la sortie du séminaire, m’avait fait nommer curé de Siviano.

C’était l’année du mariage du comte Andrea, et il y eut de grandes

réjouissances à la villa. Trois ans plus tard, le vieux comte mourut, au

grand chagrin de ses deux enfants aînés, Donna Marianna et le comte

Roberto. Le frère et la sœur fermèrent les appartements qu’ils

occupaient dans leur palais de Milan et se retirèrent à Siviano pendant

une année. Ce fut alors que j’appris à connaître mon ami. Je l’avais

aimé auparavant, mais sans le comprendre; maintenant je sus de quel

métal il était. Son goût pour la lecture le portait à mener une vie

retirée, et son frère cadet s’imagina qu’il ne tiendrait pas à assumer

la charge du domaine. Mais si telle avait été la pensée d’Andrea, il fut

déçu. Roberto envisagea résolument ses nouveaux devoirs et, conscient de

son manque de savoir-faire vis-à-vis des paysans, il tâcha d’y remédier

par un plus grand zèle pour leur bien-être. Je l’ai vu travailler des

jours entiers pour réconcilier deux ennemis que son père eût mis

d’accord par un mot, tel le saint évêque auquel un pauvre demandait

deux sous et qui s’écria: «Hélas! mon frère, je n’ai pas deux sous dans

ma bourse, mais voici à leur place deux pièces d’or, si elles peuvent

vous être utiles.» Nous eûmes de longues conférences sur la condition de

ses gens, et il m’envoya souvent au fond de la vallée pour examiner de

près les besoins de la population qui se trouvait sur ses terres. Aucun

grief ne passait pour lui inaperçu, aucun abus ne lui semblait

indéracinable, et les heures que des gens de son rang auraient données à

la lecture ou au plaisir, il les consacrait à régler une querelle de

bornage ou à examiner la valeur d’une plainte au percepteur. J’ai

souvent dit qu’il pratiquait l’apostolat autant que moi; cela le faisait

sourire, et il me répondait que tout propriétaire rural était un roi et

que, dans l’antiquité, le roi était toujours le prêtre.

Donna Maria insistait pour qu’il se mariât, mais il déclarait que ses

fermiers lui tenaient lieu de famille et que, grâce à l’intérieur

qu’elle lui faisait, il ne sentait pas le besoin de prendre une femme.

Il passait plutôt pour un caractère froid, alors qu’il était tout

simplement réfléchi, et peut-être capable d’une explosion de passion

d’autant plus forte qu’elle aurait été plus contenue. Mais il me confia

quelles étaient ses vraies raisons pour ne pas se marier. «Un homme, me

dit-il, ne prend pas de femme et ne se réjouit pas tandis que sa mère

agonise.» Or, l’Italie, sa mère, était à la mort, environnée de vautours

étrangers.

Vous êtes trop jeune, mon fils, pour savoir ce qu’ont été ces jours; et,

ceux-là seuls qui les ont traversés peuvent le comprendre. L’Italie se

mourait, en effet, mais la Lombardie, c’était son cœur, et ce cœur

battait encore, refluant vers ses extrémités, déjà sans vie, le peu de

sang qui lui restait. Ses bourreaux, las de leur œuvre, l’avaient

abandonnée à une morne torpeur, mais, au moment où elle s’endormait dans

la mort, le ciel lui envoya Radetsky pour la ramener brutalement à la

vie, et au premier coup de verge qu’il lui donna elle se redressa sur

ses pieds, mutilée mais debout.

Ah! les tristes temps, mon fils! Le nom de l’Italie était sur nos

lèvres, tandis qu’au fond de notre cœur, c’était surtout à l’Autriche

que nous pensions. Nous appelions à grands cris la liberté, l’unité, le

droit de vote; mais en vérité, nous ne rêvions que de chasser

l’Autrichien.

Nous autres prêtres du Nord, nous étions tous des libéraux et nous

partagions les idées politiques des nobles et des gens de lettres. Le

livre de Gioberti était notre bréviaire, et Sa Sainteté, le nouveau

pape, devait se mettre à la tête de notre croisade. Mais en attendant,

tout ce travail souterrain se faisait en secret, tandis que la Lombardie

dansait, donnait des fêtes, mariait ses enfants et remplissait les

fonctions civiles et militaires de l’empire. Pendant que cette vie

continuait, Roberto demeurait enseveli dans ses projets, tels les

mineurs de notre vallée qui passaient des mois entiers sous terre.

Quoique je ne fusse pas son confident, je savais bien quelles étaient

ses pensées, car elles se lisaient dans son œil illuminé. Il avait

parfois le regard du visionnaire qui entend une voix secrète. Certes,

nous l’entendions tous, cette voix, mais à nos oreilles elle se mêlait

aux autres bruits, tandis que pour Roberto c’était un appel qui dominait

les autres.

Tout était calme en apparence. Un cardinal autrichien régnait à Milan,

et un pape autrichien de cœur siégeait à Rome. En Lombardie, l’Autriche

demeurait en arrêt comme une bête de proie prête à nous bondir à la

gorge si nous faisions un mouvement pour nous débattre. Les modérés, au

parti desquels appartenait le comte Roberto, parlaient de prudence, de

compromis, de l’éducation du peuple: mais si leur parole était prudente,

elle cachait des desseins violents. Pendant plusieurs années, les

Milanais avaient gardé vis-à-vis de leurs maîtres un extérieur de

bienveillance. Les nobles s’étaient engagés sous les ordres du vice-roi,

et dans le passé les deux aristocraties s’étaient alliées par de

fréquents mariages. Mais maintenant, une à une, les grandes familles

avaient fermé leur porte au monde officiel. Bien que quelques-uns, parmi

les plus jeunes et les plus indifférents, ceux-là qui veulent danser et

dîner à tout prix, persistassent à aller au palais et à se montrer à

l’Opéra, côte à côte avec l’ennemi, la mode avait changé, et ceux qui

n’avaient jamais voulu frayer avec les Autrichiens étaient maintenant

applaudis comme des patriotes. Parmi ceux-ci, naturellement, se trouvait

le comte Roberto, qui, pendant plusieurs années, s’était tenu à l’écart

de la société autrichienne et en avait silencieusement voulu à son frère

de n’en pas faire autant. Andrea et Gemma étaient comme ces papillons de

nuit que la lumière attire. Les terres qu’avait Gemma en Istrie, et les

relations de sa famille avec la noblesse autrichienne, leur donnaient un

prétexte de faire leur cour au vice-roi. Roberto les laissait libres,

bien que son attitude fût une protestation muette contre leur conduite.

Ils étaient toujours les bienvenus au palais Siviano; mais Donna

Marianna et son frère aîné avaient renoncé à sortir pour n’avoir pas à

se montrer aux soirées de la comtesse Gemma. Si Andrea ou Gemma se

rendaient compte de la désapprobation de leurs aînés, ils avaient au

moins l’habileté de feindre l’ignorer, car Roberto, riche et généreux,

toujours prêt à payer leurs dettes, et qui paraissait être un

célibataire endurci, était un personnage trop important pour qu’on le

froissât ouvertement par des discussions politiques. Ils étaient

persuadés que, si leur frère se mariait jamais, ce serait par dépit, et

que leur avenir était assuré s’ils ne lui causaient aucun

mécontentement. Je ne serai jamais qu’un simple paysan et je ne prétends

pas avoir le don de discerner les mobiles secrets du cœur; mais

l’habitude de confesser donne à tout prêtre une certaine connaissance de

l’âme humaine, et j’ai été surpris que la sagesse mondaine d’Andrea et

de Gemma ne leur fît pas mieux comprendre le caractère de leur frère. Je

savais pour ma part qu’aucune des passions de Roberto ne pouvait partir

d’une impulsion mesquine, et j’étais persuadé que s’il aimait jamais une

femme comme il aimait l’Italie, c’est de la patrie qu’il recevrait sa

fiancée.

Vous avez vu, n’est-ce pas, par ces grands calmes qui, en automne,

précèdent les orages, se détacher de temps en temps une feuille jaunie

qui tourbillonne seule dans l’air? Ainsi dans l’atmosphère lourde de la

Lombardie, un mot, un regard, un incident insignifiant devenait comme un

présage de tempête. C’était en 45. Un an auparavant, la mort glorieuse

des frères Bandiera avait secoué l’Italie d’un long frémissement. Dans

la Romagne, Renzi et ses compagnons avaient tenté d’agir à la suite de

la protestation exposée dans le «Manifeste de Rimini», et, malgré leur

échec, ils avaient semé le germe recueilli plus tard par d’Azeglio et

Cavour. Partout s’accomplissait ce travail profond et silencieux, et

nulle part le silence n’était plus profond ni plus vibrant que dans les

rues de Milan.

Le comte Roberto avait l’habitude d’entendre chaque jour la messe à la

cathédrale, et un matin qu’il se tenait dans un des bas-côtés de

l’église une jeune fille, accompagnée de son père, passa près de lui.

Roberto connaissait le père: c’était un Milanais sans fortune, de la

grande maison des Intelvi, qui s’était volontairement séparé de la

société en acceptant un poste dans une administration du gouvernement.

Roberto remarqua que des officiers autrichiens, groupés près de là,

suivaient des yeux la jeune fille, et il entendit dire à l’un d’eux:

«C’est un morceau de choix trop fin pour des vaincus», et un autre

répondre en riant: «Oui, c’est un mets digne d’être servi à la table des

vainqueurs.»

La jeune fille avait entendu. Elle était devenue blanche comme l’anémone

des bois, puis rouge comme si les mots l’eussent souffletée. Elle

murmura quelques mots à l’oreille de son père, qui se contenta de

secouer la tête et de l’emmener, sans même regarder les Autrichiens.

Roberto entendit la messe, puis se hâta d’aller se poster sous le porche

de la cathédrale. Un instant plus tard, les officiers passèrent et se

placèrent aussi sur le seuil de la porte. La jeune fille ne tarda pas à

sortir au bras de son père. Ses admirateurs s’avancèrent pour saluer

Intelvi, et celui-ci, avec sa servilité habituelle, échangea avec eux

des formules de politesse, tandis que leurs regards insolents

détaillaient la beauté de la jeune fille.

La pauvre enfant tremblait comme une feuille, et ses yeux, en fuyant

ceux des Autrichiens, rencontrèrent ceux de Roberto. Son regard s’envola

vers lui, tel l’oiseau blessé qui cherche un refuge, et Roberto

l’accueillit dans son cœur. Il lui sembla que c’étaient les yeux de

l’Italie qui le regardaient à travers ceux de la jeune fille, car

l’amour, habile comédien, sait se déguiser de mille façons.

Un mois plus tard, Faustina Intelvi était la femme de Roberto. Donna

Marianna se réjouit avec moi, car nous savions que Roberto l’avait

épousée par amour et elle semblait digne de son choix. Quant au comte

Andrea et à sa femme, je vous laisse deviner de quelle amertume était

mélangé le baiser avec lequel ils accueillirent la fiancée. Ils étaient

tout souriants le jour du mariage de Roberto et firent de tels

compliments à sa femme que Donna Marianna crut y voir une preuve de leur

grandeur d’âme; mais, pour ma part, j’aurais préféré les voir moins

aimables. Cependant toutes mes craintes s’évanouirent devant le bonheur

rayonnant de mon ami. Chez certaines natures, l’amour croît

graduellement comme la lumière du soleil levant qui pénètre peu à peu

dans la vallée; mais chez Roberto c’était l’éclat soudain de l’astre

illuminant la cime de la montagne. Il marchait dans la vie avec le pas

mal assuré de l’aveugle qui a recouvré la vue, et un jour il me dit en

riant: «L’amour nous fait découvrir des mondes nouveaux.»

Hélas! mon fils, la comtesse n’avait que dix-huit ans et son mari en

avait quarante. Le comte Roberto avait l’âme d’un poète mais les traits

fatigués, et il boitait légèrement. En Italie, on marie les jeunes

filles comme on vendrait une terre. Là où deux domaines se touchent, on

unit deux êtres. Quant à la jeune fille sans dot, c’est un bibelot que

l’on donne au plus offrant. Faustina fut donnée à son acquéreur comme si

elle eût été un tableau pour sa galerie; et la transaction lui parut

sans doute aussi naturelle qu’à ses parents. Elle marcha à l’autel comme

une Iphigénie, mais la pâleur sied à une mariée, et une fille bien

élevée doit pleurer en quittant sa mère. Il en aurait peut-être été

autrement si elle avait deviné quel amour la guettait au seuil de sa

nouvelle demeure et quelle tendresse était prête à l’envelopper; mais

son mari était un homme silencieux, qui ne savait pas exprimer ce qu’il

sentait.

Le grand palais Siviano était une demeure sévère pour une jeune fille.

Roberto et sa sœur l’avaient habité comme s’il eût été un monastère, ne

sortant jamais et ne recevant que ceux qui travaillaient pour la

«cause». Pour Faustina, habituée à la société autrichienne, facile et

accueillante, les réceptions du dimanche soir, au palais Siviano, durent

sembler aussi tristes qu’un congrès scientifique. Roberto se complaisait

à la regarder comme la victime de l’insolence des barbares, une

personnification de son pays profanée par la convoitise de l’ennemi;

mais bien que Faustina eût, comme toute fille belle et pauvre, plus

d’une fois baissé les yeux devant un regard trop hardi ou une parole

trop familière, je doute qu’elle rattachât de tels incidents à la

situation politique de l’Italie. Elle savait, bien entendu, qu’en

épousant Siviano elle entrait dans une maison fermée aux Autrichiens; un

des premiers soins de Siviano avait été de faire une pension à son

beau-père à la condition qu’Intelvi renonçât à sa situation et cessât

toutes relations avec le gouvernement. Le vieil hypocrite, trop heureux

de vivre à ce prix sans rien faire, embrassa la cause libérale avec un

zèle qui ne semblait plus permettre aucune tiédeur à sa fille. Mais il

eut plus de peine qu’il n’aurait cru à reprendre sa place parmi ses

anciens amis. Malgré son zèle patriotique, les Milanais se méfiaient de

lui, et comme il était de ces gens qui aiment à bavarder à une table de

café, il retourna graduellement à son ancienne coterie. Il était

impossible de défendre à Faustina de voir ses parents, et elle respira

chez eux un air plein de tolérance pour les Autrichiens.

Mais n’allez pas croire que la jeune comtesse parût ingrate ou

malheureuse. Elle était timide et silencieuse, et il aurait fallu un

caractère plus audacieux que celui de Roberto pour briser la barrière

qui subsistait entre eux. Ils semblaient causer plutôt à travers une

grille de couvent qu’autour de l’âtre; mais si Roberto avait demandé à

Faustina plus qu’elle ne pouvait donner, extérieurement au moins c’était

une épouse modèle. Elle me choisit aussitôt pour confesseur et je

veillai sur ses premiers pas dans la vie. Jamais sœur cadette ne fut

plus tendre pour son aînée qu’elle pour Donna Marianna; jamais jeune

femme ne fut plus fidèle à ses devoirs religieux, meilleure pour ses

inférieurs, plus charitable pour les pauvres; et cependant vivre auprès

d’elle, c’était vivre dans une pièce aux volets clos. Malgré toute la

tendresse de Roberto, c’était toujours l’oiseau en cage, la fleur

transplantée. Donna Marianna fut la première à s’en apercevoir.

--Cette enfant a besoin de plus de soleil et de plus d’air, dit-elle.

--Du soleil? De l’air? répéta Roberto. Ne sort-elle pas chaque matin

pour aller à l’église? Ne fait-elle pas chaque après-midi sa promenade

en voiture au Corso?

Donna Marianna n’était sûrement pas d’une intelligence transcendante,

mais il y avait dans son cœur plus de sagesse que dans la tête de bien

des femmes.

--A notre âge, mon frère, la vie est comme une pièce située au nord et

dont les fenêtres donnent sur un paysage où déjà les ombres

s’allongent. Faustina a besoin d’une vie plus gaie. Elle est blanche

comme une jacinthe qui pousserait dans une cave.

Roberto pâlit, et je vis que sa sœur avait exprimé ce qu’il pensait

lui-même. Il répondit:

--Vous voulez que je la laisse aller chez Gemma?

--Laissez-la aller partout où il y a un peu de gaieté.

--De la gaieté maintenant? s’écria-t-il avec un geste pour désigner la

sombre ligne de portraits qui s’allongeait au-dessus de sa tête.

--Qu’elle s’amuse donc quand elle le peut, mon frère.

Ce soir-là, après le dîner, Roberto appela sa femme auprès de lui. «Mon

enfant, dit-il, allez mettre vos bijoux. Votre sœur Gemma donne un bal

et la voiture vous attend. Je suis trop sauvage pour me sentir à l’aise

au milieu de ces divertissements, mais j’ai prié votre père de vous

accompagner.»

Andrea et Gemma accueillirent leur jeune belle-sœur avec effusion, et, à

partir de ce moment, elle fut souvent avec eux. Gemma ne permettait pas

que l’on parlât politique chez elle; il était donc bien naturel que

Faustina, habituée aux réunions solennelles du palais Siviano, se plût

dans un salon où les causeries étaient aussi animées que celles de la

villa florentine où s’abritaient contre la peste les joyeux conteurs de

Boccace. Mais le mécontentement politique s’accentuait et, malgré les

affinités autrichiennes de Gemma, il ne lui était plus possible de

recevoir ouvertement l’ennemi. Toutefois on murmurait tout bas que sa

porte restait toujours entre-bâillée pour les vieux amis; et ces bruits

venaient peut-être de ce que l’un d’eux, officier de cavalerie

autrichienne, était son propre cousin,--le fils de cette tante dont la

mésalliance avait si souvent fait le sujet des railleries de son

beau-père. On ne pouvait blâmer la comtesse Gemma de ne pas fermer son

salon à quelqu’un de son sang, et l’ostracisme dont les officiers de la

garnison étaient l’objet rendait naturel que le jeune Welkenstern se

prévalût de sa parenté pour fréquenter la maison. Toutes ces choses

avaient dû parvenir aux oreilles de Roberto; mais il n’y parut pas, et

sa femme continua à aller et venir comme bon lui semblait. Lorsqu’ils

retournèrent, l’été suivant, dans la villa ombreuse de Siviano, on

aurait pu comparer sa voix au clair ruisseau qui met sa note joyeuse

dans le silence des bois et sa fraîcheur à celle du printemps. Il n’en

était pas de même de Roberto. Je le trouvai vieilli, préoccupé et encore

plus silencieux que de coutume. Mais je ne doutai pas que ses

préoccupations ne fussent toutes politiques, car lorsque son œil se

reposait sur Faustina il devenait limpide comme le lac.

Le comte Andrea et sa femme habitaient une villa contiguë et, durant

leur villégiature, les deux ménages n’en faisaient pour ainsi dire

qu’un. Roberto allait souvent à Milan pour des affaires dont on devinait

facilement la nature. Il ramenait parfois des hôtes chez lui, et dans

ces cas-là, Faustina et Donna Marianna allaient passer la journée chez

le comte Andrea. J’ai déjà dit que je n’étais pas dans les secrets de

Roberto, mais il connaissait mes tendances libérales, et à quelques-unes

de ses paroles je devinai facilement le travail qui se faisait en

dessous. En attendant, le nouveau pape avait été élu et, du Piémont à la

Calabre, nous saluâmes en sa personne le drapeau sous lequel nos hôtes

devaient se battre.

Le temps marchait, et nous avions atteint les derniers mois de 1847. La

villa d’Iseo était fermée depuis la fin d’août. Roberto n’aimait pas

beaucoup son triste palais de Milan, et il avait toujours été dans ses

habitudes de passer neuf mois de l’année à Siviano. Mais il était pour

l’instant trop absorbé par son travail pour s’éloigner de Milan, et sa

femme et sa sœur l’y avaient rejoint après les chaleurs du mois d’août.

Durant l’automne, il m’avait fait venir une fois ou deux pour me

consulter sur des affaires qui concernaient ses vergers et, au cours de

nos conversations, il avait parfois fait allusion à des choses plus

graves. Ce fut au mois de juillet de cette année qu’une troupe de

Croates avait marché sur Ferrare avec des fusils et des canons chargés.

La vue des canons avait réveillé la haine pour l’Autriche, et maintenant

le pays tout entier répétait le cri de la Lombardie: «Repoussons le

barbare!» Dans ces cœurs brûlant de patriotisme il ne pouvait entrer

aucune idée d’accommodement, de compromis, de réorganisation: l’Italie

aux Italiens d’abord; monarchie, fédération, république ensuite,

qu’importe?

La griffe de l’oppresseur nous étranglait, et les plus clairvoyants

devinaient bien que l’intention secrète de Metternich était de provoquer

une rébellion qu’il ferait écraser ensuite par ses Croates. Mais c’était

trop tard pour rappeler la Lombardie à la prudence. Dans les premiers

jours de la nouvelle année, au cours des émeutes du tabac, le sang avait

coulé dans Milan. Peu après, le club du Lion avait été fermé et on

avait publié des édits défendant le chant de l’hymne de _Pio Nono_, le

port du blanc et du bleu, la collecte de souscriptions pour les victimes

des émeutes. Milan répondit à chaque défense par un nouveau défi. Les

grandes dames prirent le deuil pour les émeutiers tués par les soldats.

La moitié des gardes nobles donnèrent leur démission, et le comte

Borromeo renvoya la Toison d’or à l’empereur. De nouveaux régiments ne

cessaient d’entrer dans la ville et ce n’était un secret pour personne

que Radetsky remettait en état les fortifications. A la fin de janvier

quelques-uns des libéraux les plus en vue furent arrêtés et envoyés en

exil; et deux mois plus tard l’état de siège fut proclamé à Milan. Aux

premières arrestations quelques membres du parti libéral avaient

précipitamment quitté la ville, et je ne fus pas surpris d’apprendre

quelques jours plus tard que des ordres avaient été donnés pour ouvrir

la villa de Siviano. Le comte et la comtesse y arrivèrent au

commencement de février.

Je n’avais pas vu la comtesse depuis sept mois et je fus surpris de son

changement. Elle était plus pâle que jamais et sa démarche s’était

alourdie. Elle ne semblait pourtant pas partager les angoisses

politiques de son mari; on aurait dit même qu’elle les soupçonnait à

peine. Un voile de tristesse semblait envelopper toute sa personne et

nous la dissimuler, tel le brouillard sur notre lac. J’eus l’impression

que son âme m’avait échappé et il me tardait de la reprendre sous ma

direction. Mais elle prétexta son mauvais état de santé pour ne pas se

confesser, et je dus me résoudre à attendre et à prier pour elle au pied

de l’autel. Je remarquai pourtant qu’elle secouait de temps à autre

cette langueur. Sa mélancolie se dissipait alors et la vie souriait dans

ses yeux; mais l’instant d’après le nuage se reformait et ses pensées

nous fuyaient une fois de plus. Elle ressemblait au lac par un de ces

jours de rafales où un nouveau coup de vent se cache derrière chaque

promontoire.

Pendant ce temps il y avait un va-et-vient continuel de messagers entre

Siviano et la ville. Ils venaient surtout la nuit, lorsque tout dormait,

et disparaissaient avant le jour; mais, malgré leurs précautions, les

nouvelles qu’ils apportaient se répandaient par tout le pays. La

Lombardie était sur pied. De Pavie à Mantoue, de Côme à Brescia, les

rues ruisselaient de sang. A Pavie et à Padoue les Universités se

fermèrent.

Le vice-roi, effrayé, se préparait à quitter Milan pour se retirer à

Vérone, et Radetsky continuait à lancer ses hommes à travers les Alpes,

jusqu’à ce qu’il y en eût cent mille massés entre le Piave et le Ticino.

Et maintenant tous les yeux étaient tournés vers Turin. Ah! comme nous

guettions sur les montagnes l’étendard bleu du Piémont! Charles-Albert

nous paraissait acquis; tout son peuple était armé pour nous sauver, les

rues retentissaient du cri: «Avanti, Savoia!» Cependant la Savoie

demeurait silencieuse et hésitante. La tension des nerfs était telle que

chaque jour rempli d’espoirs et de désappointements semblait long comme

un siècle. Nous comptions les heures par les nouvelles qu’elles

apportaient, et à chaque minute il se produisait une autre alerte.

Puis, tout à coup, on apprit que Vienne s’était soulevé. C’était au Nord

que le soleil de la liberté luisait pour nous. Je n’oublierai jamais ce

jour-là. Roberto me fit appeler de bonne heure et je le trouvai souriant

et résolu comme un soldat à la veille du combat. Il avait fait tous ses

préparatifs pour quitter Milan, et attendait une convocation. Chacun

dans la maison sentait qu’on était à la veille d’un grand événement, et

Donna Marianna, émue et agitée, avait demandé à son frère que tous

ensemble s’agenouillassent à la table sainte le lendemain. Roberto et

sa sœur s’étaient confessés la veille: la comtesse Faustina avait encore

trouvé un prétexte pour n’en pas faire autant. Je ne l’avais pas vue

chez le comte, mais en quittant la maison je la rencontrai dans l’allée

de lauriers. Par cette matinée froide et humide elle avait mis un voile

noir sur sa tête, et elle marchait d’un pas nonchalant. A mon approche,

elle leva vivement la tête et me fit signe de la suivre dans un des

bosquets de lauriers taillés qui bordaient l’allée.

--Don Egidio, dit-elle, vous avez appris la nouvelle?

--Je fis un signe d’assentiment.

--Le comte part demain pour Milan, continua-t-elle.

--Cela paraît probable, Excellence; on se battra demain,--je veux dire

que nous sommes à la veille de la guerre. Nous sommes entre les mains de

Dieu, Excellence.

--Entre les mains de Dieu? murmura-t-elle.

Ses yeux errèrent dans le vague, et nous demeurâmes tous deux

silencieux; puis elle tira une bourse de sa poche.

--J’oubliais, s’écria-t-elle. Ceci est pour cette pauvre fille dont vous

m’avez parlé l’autre jour... Comment s’appelait-elle donc--cette jeune

fille qui fut séduite par un soldat autrichien à la foire de Peschiera?

--Ah! Vannina, dis-je; hélas! Excellence, elle est morte!

--Morte!

La comtesse devint pâle et laissa tomber sa bourse. Je la ramassai et la

lui tendit, mais elle la replaça dans ma main.

--Gardez-la, murmura-t-elle, et dites des messes pour Vannina.

Puis elle se dirigea lentement vers la maison.

Je poursuivis mon chemin vers la grille; avant que je ne l’atteignisse,

j’entendis de nouveau la voix de la comtesse:

--Don Egidio, appela-t-elle.

Et je me retournai.

--Vous venez dire la messe à la chapelle demain matin?

--Le comte l’a désiré, Excellence.

Elle hésita un instant.

--Je ne suis pas assez bien pour aller jusqu’au village cet après-midi,

dit-elle enfin. Voulez-vous venir plus tard et me confesser ici?

--Volontiers, Excellence.

--Alors, venez au coucher du soleil.

Elle me regarda gravement.

--Il y a longtemps que je ne me suis confessée, ajouta-t-elle.

--Mon enfant, la porte du ciel est toujours prête à s’ouvrir.

Elle ne répondit pas et je continuai ma route. Je retournai à la villa

un peu avant le coucher du soleil, dans l’espoir de causer avec Roberto.

Comme Faustina, je sentais que nous étions à la veille d’avoir la

guerre, et l’incertitude de l’avenir me rendait plus précieux chacun des

instants que mon ami pouvait me consacrer. Je savais qu’il avait été

occupé toute la journée, mais j’espérais le trouver prêt pour le départ

et disposé à me donner une demi-heure. J’avais raison: le domestique qui

me reçut me pria de le suivre dans l’appartement du comte. Roberto seul,

le dos tourné à la porte, était assis devant une table couverte de

cartes et de papiers. Il se leva et je vis que son visage était blême.

--Roberto! m’écriai-je, tout ému, en l’appelant de son nom de baptême,

comme au temps de notre enfance.

Il me fit signe de m’asseoir.

--Egidio, dit-il tout à coup, ma femme vous a envoyé chercher pour la

confesser?

--J’ai rencontré la comtesse en rentrant ce matin, répondis-je; elle a

exprimé le désir de communier demain matin avec vous et Donna Marianna,

et j’ai promis de revenir ce soir pour entendre sa confession.

Roberto se tut, regardant fixement devant lui, comme s’il eût été

inconscient de ma réponse. Enfin il leva la tête.

--Vous êtes-vous aperçu, demanda-t-il, que ma femme est souffrante

depuis quelque temps?

--On voit bien que la comtesse n’est pas dans son état normal. Elle

paraît triste et nerveuse, et je pense qu’elle se tourmente au sujet de

Votre Excellence.

Le comte se pencha vers moi et posa sa main amaigrie sur la mienne.

--Appelez-moi Roberto, dit-il.

Il y eut encore un silence; puis il reprit:

--Depuis que je vous ai vu ce matin, il s’est passé une chose terrible.

Après votre départ j’ai envoyé chercher Andrea et Gemma, pour leur dire

les nouvelles de Vienne et les prévenir que je serais sans doute appelé

avant la nuit. Vous savez comme moi que nous touchons à une crise. On se

battra avant vingt-quatre heures, ou je ne connais pas mon pays; et la

guerre éclatera plus tôt que nous ne le croyons. Il était de mon devoir

de mettre mes affaires entre les mains d’Andrea et de lui confier ma

femme. Ne vous inquiétez pas, ajouta-t-il en souriant, un homme prudent

ne part pas pour un long voyage sans mettre sa maison en ordre, et, si

les choses prennent la tournure que je suppose, il peut se passer

plusieurs mois avant que je revienne à Siviano. Mais ce n’est pas pour

vous raconter tout ceci que je vous ai fait venir.

Il repoussa sa chaise et se mit à marcher de long en large, de son pas

traînard.

--Mon Dieu! s’écria-t-il, comment m’exprimer? Quand Andrea m’eut écouté,

je le vis échanger un coup d’œil avec sa femme, qui dit avec sa voix

doucereuse:

«--Oui, Andrea, c’est votre devoir.

«--Votre devoir? demandai-je. Qu’est-ce qui est votre devoir?

Andrea passa la langue sur ses lèvres sèches et regarda de nouveau son

épouse pour se donner du courage.

«--Votre femme a un amant, dit-il.

Gemma saisit mon bras au moment où je me jetais sur son mari. Il est dix

fois plus fort que moi, mais vous vous souvenez comme je le forçais à

vous demander grâce autrefois, lorsqu’il vous maltraitait.

«--Lâchez-moi, dis-je à sa femme. Il faut qu’il rétracte ses paroles.

Andrea se mit à pleurnicher.

«--Oh! mon pauvre frère, je donnerais ma vie pour pouvoir les rétracter.

«--Ce secret nous a fait mourir de chagrin, ajouta Gemma.

«--Ce secret? Le secret de quoi? Comment osez-vous?...

Gemma tomba à genoux comme une tragédienne.

«--Frappez-moi, tuez-moi, c’est moi qui suis la coupable. C’est chez moi

qu’elle a rencontré celui...

«--Qui?

«--Frantz Welkenstern, mon cousin,» gémit-elle.

Je suppose que je restai devant eux frappé de stupeur, et ils répétèrent

le nom plusieurs fois, comme s’ils n’étaient pas sûrs que je l’eusse

entendu.--Pas entendu! s’écria-t-il tout à coup, s’effondrant sur une

chaise et cachant sa figure dans ses mains. Entendrai-je maintenant

jamais autre chose?

Il resta très longtemps assis, la tête dans les mains.

Puis, avec un grand effort, il reprit son récit d’une voix basse mais

résolue, comme s’il se débattait contre un accès de folie. Il répéta en

détail, avec un calme étrange, chacune des accusations de son frère: la

rencontre dans le salon de la comtesse Gemma, l’innocente amitié des

deux jeunes gens, les racontars sur de mystérieuses visites à une villa

de la porte Ticinese, la manière dont le scandale associé à leur nom

était allé en augmentant. Andrea prétendit qu’au début sa femme et lui

avaient refusé d’écouter ces récits. Puis, lorsque les bruits eurent

pris trop de consistance, ils avaient envoyé chercher Welkenstern, lui

avaient adressé des remontrances et l’avaient, mais en vain, supplié de

changer de régiment. Le jeune officier avait nié avec indignation et

déclaré que quitter son poste à un tel moment équivaudrait à une

désertion.

Roberto continua à détailler avec une pénible exactitude chaque incident

de ce triste récit jusqu’à ce qu’il s’écriât:

--Et dire qu’il faut la quitter sans pouvoir étouffer ce mensonge!

Ce cri me soulagea d’un poids immense.

--Il ne faut pas la quitter! m’écriai-je.

Il secoua la tête.

--Je suis engagé.

--Ceci est votre premier devoir, repris-je.

--Ce serait le devoir de tout autre homme, mais ce ne peut être celui

d’un Italien!

Je me tus: à cette époque-là, l’argument était sans réplique.

Enfin je lui dis:

--Il ne peut arriver aucun mal à la comtesse pendant votre absence.

Donna Marianna et moi, nous veillerons sur elle. Et quand vous

reviendrez...

Il me regarda gravement:

--Si je reviens.

--Roberto!

--Nous sommes des hommes, Egidio, nous savons tous deux ce qui va se

passer. Milan est déjà cerné et on dit que Charles-Albert se met en

marche. Cette année, en Italie, les pluies du printemps seront des

pluies de sang!

--En votre absence, répondis-je, pas un souffle ne l’effleurera!

--Et si je ne reviens jamais pour la défendre? Andrea et Gemma ont pour

elle une haine implacable, Egidio! Ils ne cessaient de répéter: «Il est

de son âge, et la jeunesse appelle la jeunesse.» Elle est sur leur

chemin, Egidio!

--Réfléchissez, mon fils. Ils ne l’aiment pas, peut-être, mais pourquoi

la haïraient-ils à ce point? Elle ne vous a pas donné d’enfant.

--Pas d’enfant!

Il se tut.

--Mais si. Elle a été souffrante ces temps-ci, s’écria-t-il, frappé

d’une idée soudaine.

--Roberto! Roberto! suppliai-je.

Il se leva et saisit mon bras.

--Egidio, vous avez foi en elle?

--Elle est pure comme le lis sur l’autel!

Roberto sembla réfléchir.

--Ses yeux sont des puits de vérité, et elle a été une vraie fille pour

ma sœur. Egidio, reprit-il subitement, ai-je l’air d’un vieillard?

--Calmez-vous, Roberto, suppliai-je.

--Me calmer! Avec ce poison dans le sang! Un amant--et un amant

autrichien!

--Je répondrais de son innocence sur ma vie! m’écriai-je, et qui la

connaît mieux que moi? N’ai-je pas lu dans son âme comme dans une eau

limpide?

--Et si ce que vous y avez lu n’était que le reflet de votre foi en

elle?

--Mon fils, je suis prêtre, et le prêtre pénètre dans l’âme comme l’ange

pénétra dans la prison de Pierre. Je vois la vérité dans son cœur comme

je vois le Christ dans l’hostie.

--Non, non; elle est coupable! s’écria Roberto.

Je me redressai, terrifié.

--Roberto, taisez-vous.

Il me regarda avec un sourire incrédule.

--Pauvre simple homme de Dieu! dit-il.

--Je n’échangerais pas ma simplicité contre la vôtre, vous qui êtes dupe

de la première insinuation de l’envie!

--L’envie--vous le croyez?

--Est-ce douteux?

--Vous en répondriez sur votre vie?

--Sur ma vie.

--Sur votre foi?

--Sur ma foi.

--Sur vos vœux de prêtre.

--Mes vœux?

Je m’arrêtai et le regardai.

Il s’était levé et avait posé sa main sur mon épaule.

--Vous voyez maintenant où j’en veux venir, dit-il avec calme. Il faut

que tout à l’heure je prenne votre place.

--Ma place?

--Lorsque ma femme descendra. Vous me comprenez?

--Ah! vous êtes fou! m’écriai-je en m’éloignant de lui.

--Le suis-je vraiment? répliqua-t-il avec un étrange sang-froid.

Réfléchissez donc; elle ne s’est pas confessée depuis notre retour de

Milan...

--Mais sa mauvaise santé en est cause, interrompis-je.

--Et cependant aujourd’hui elle vous envoie chercher.

--Afin de pouvoir communier avec vous à la veille de votre départ.

--Si c’est là sa véritable raison, ses premiers mots la disculperont.

Il faut que je les entende, ces mots!

--Vous êtes complètement fou, répétai-je.

--C’est étrange, dit-il lentement. Vous répondiez sur votre vie de

l’innocence de ma femme, et cependant vous me refusez le seul moyen de

le prouver.

--Je donnerais ma vie pour chacun de vous, mais ce que vous me demandez

ne m’appartient pas.

--Le prêtre d’abord, l’homme ensuite, ricana-t-il.

--Oui, bien après.

Il me jeta un long regard de mépris.

--Nous autres, laïques, nous sommes prêts à donner jusqu’au dernier

lambeau de chair; mais vous autres, prêtres, vous voulez garder votre

soutane entière.

--Je vous le répète, ma soutane ne m’appartient pas.

--Eh! grand Dieu! s’écria-t-il, vous avez, ma foi, raison: elle

m’appartient. Qui vous en a revêtu, si ce n’est mon père? Qui vous a

aidé à la garder, si ce ne sont mes aumônes? Paysan! mendiant! Entendez

pontifier sa sainteté!

--Oui, répliquai-je, j’étais en effet un paysan et un malheureux laïque

lorsque votre père m’a recueilli, et s’il m’avait laissé ce que

j’étais, j’aurais pu avoir une excuse de me prêter à n’importe quelle

sale besogne que mes supérieurs auraient exigée de moi; mais il a fait

de moi un prêtre, et m’a placé au-dessus de vous tous en me confiant le

soin de vos âmes comme de la mienne.

Il s’assit, secoué par des sanglots.

--Ah! s’écria-t-il, m’auriez-vous répondu ainsi lorsque nous étions

enfants et que je me mettais entre Andrea et vous?

--Si Dieu m’en avait donné la force.

--Vous appelez force vouloir sacrifier une femme pour assurer votre

salut?

--Son âme est confiée à mes soins, non aux vôtres, mon fils. Elle est en

sûreté avec moi.

--Elle? mais moi? Je vais au-devant de la mort et je laisse derrière moi

une chose qui est pire que la mort!

Il se pencha et saisit mon bras.

--Ce n’est pas pour moi que je plaide, mais pour elle, pour elle,

Egidio! Ne voyez-vous pas à quel enfer vous la condamnerez, si je ne

reviens pas? Quelle arme a-t-elle contre cette haine toujours en éveil?

Leurs mensonges s’attacheront à elle et lui suceront peu à peu la vie.

Vous et Marianna êtes sans défense contre de tels ennemis.

--Laissez-la entre les mains de Dieu, mon fils!

--C’est facile à dire, mais, ah! l’abbé, si vous étiez homme! Que

deviendrai-je si ce poison se répand en moi et si je vais me battre avec

la pensée que chaque balle autrichienne peut être envoyée par la main de

son amant? Et si je meurs pour rendre la liberté, non seulement à

l’Italie, mais encore pour rendre la liberté à ma femme?

Je posai la main sur son épaule:

--Mon fils, je réponds d’elle. Remettez-vous-en à moi.

Il me fixa étrangement.

--Et si vous vous trompez?

--Je ne me trompe pas; j’en prends tous les saints à témoin.

--Et pourtant, vous me tendez un piège, dit-il; vous savez tout, et vous

vous faites parjure pour m’épargner.

Ces mots pénétrèrent en moi comme un glaive. Effaré, je le fixai, et je

vis que son regard avait la dureté de l’acier. Le mien ne put le

soutenir.

--Vous savez tout, répétait-il, et c’est pour cela que vous n’osez pas

me céder votre place.

--Dites plutôt que je n’ose pas faillir à mon devoir de prêtre.

Il n’écouta pas ma réponse.

--Est-ce le moment de discuter votre devoir de prêtre? Puisque vous avez

confiance en elle, sauvez-la à tout prix!

Je me dis: «L’éternité ne me réserve rien de plus affreux que ceci.» Et

cependant je demeurai ferme!

A ce moment, la porte s’ouvrit et nous vîmes paraître Donna Marianna.

--Faustina m’envoie demander si M. le curé est ici, dit-elle.

--Oui, il est ici. Priez-la d’aller à la chapelle, répondit avec calme

Roberto, en fermant la porte sur elle afin qu’elle ne vît pas son

visage.

Nous l’entendîmes traverser en trottinant la grande salle.

Roberto se tourna vers moi:

--Egidio!

Et à partir de ce moment, je ne fus plus qu’un fétu de paille entre ses

mains.

La chapelle touchait à la pièce dans laquelle nous nous trouvions. Il

ouvrit la porte et, dans le crépuscule, j’aperçus la petite lampe qui

brillait devant l’image de la Vierge et, dans un des coins, le vieux

confessionnal en bois sculpté. Mais je vis tout cela comme dans un rêve,

car il n’y avait de réel pour moi que la main de fer qui s’abattit au

même instant sur mon épaule.

--Vite, dit-il.

Et il me repoussa. Avant que j’aie eu le temps de me rendre compte de ce

qui s’était passé, la porte-fenêtre s’était fermée à clef derrière moi

et j’étais seul dehors. Le soleil s’était couché et je me sentis envahi

par le froid du crépuscule printanier. De loin en loin, une fenêtre

s’éclairait sur la longue façade de la villa; les statues mettaient des

taches pâles dans l’ombre des bosquets. A travers les vitraux de la

chapelle je vis briller la lampe rouge du sanctuaire, et je me mis à

errer comme un fou dans le jardin.

Toute la nuit, sur mon lit, je me tordis de désespoir. Avant le jour, on

me fit savoir que le comte avait reçu un dernier ordre de Milan et qu’il

devait partir dans une heure. Je pris en courant le chemin trempé de

rosée qui descend au lac. Tout me semblait nouveau, silencieux et

étrange, et dans la pâleur de l’aube naissante les statues paraissaient

des morts dans leur linceul.

Je trouvai la famille dans la grande salle sous le portrait du vieux

comte: Andrea et Gemma, assis ensemble, avaient les traits tirés, mais

paraissaient convenables et maîtres d’eux-mêmes, comme le seraient des

parents qui s’attendent à hériter. Donna Marianna, un voile noir sur la

tête et le visage abîmé par les larmes, alla s’effondrer près d’eux;

Roberto me reçut avec calme, puis se tourna vers sa sœur.

--Allez chercher ma femme, dit-il.

Pendant son absence personne ne parla, et nous entendîmes distinctement

le frais murmure de l’eau dans la fontaine du jardin, et le bruit des

rats dans le mur. Andrea et sa femme regardèrent par la fenêtre, et

Roberto s’assit dans le fauteuil sculpté de son père. Puis la porte

s’ouvrit et livra passage à Faustina.

J’eus le cœur serré en la voyant. Ce n’était plus que l’ombre

d’elle-même et elle nous regardait sans nous voir. Conduite à une chaise

par Marianna, elle croisa les mains et fixa ses yeux mornes sur son

mari. Je les observais alternativement, éclairés par cette lumière

spectrale du jour naissant, et il me semblait que nous étions autant

d’âmes dépouillées de notre enveloppe et réunies devant Dieu comme pour

un suprême jugement. Quant à l’acte auquel j’avais été contraint par la

force, j’en étais à peine conscient. J’éprouvais seulement un sentiment

de peur qui m’étouffait à un tel point que j’avais la sensation physique

d’un homme qui se noie.

Tout à coup Roberto rompit le silence; sa voix claire et ferme me donna

un peu de courage pour secouer cette terreur envahissante. Il parla de

l’accusation portée contre sa femme, des bruits calomnieux répandus sur

elle à la veille de leur première séparation. Le devoir, dit-il,

exigeait de lui qu’il allât se battre pour son pays et qu’il défendît

l’honneur de sa femme. Pour être digne de mettre son épée au service de

l’Italie, il fallait qu’avant de partir il détruisît cette odieuse

calomnie. Le temps lui manquait pour faire une enquête prolongée; il lui

fallait prendre le plus court chemin. Il me regarda et je me mis à

trembler. Puis il se tourna vers Andrea et Gemma.

--Lorsque vous êtes venus me répéter ces bruits calomnieux, dit-il avec

sang-froid, vous vous rappelez ce qui a été convenu entre nous:

l’honneur de la famille devait être sauf si, après m’être substitué à

Don Egidio pour entendre la confession de ma femme, cette confession me

convainquait de son innocence. C’est bien ce que nous avions décidé,

n’est-ce pas?

Andrea murmura quelques mots et Gemma frappa nerveusement la dalle avec

son pied.

--Après votre départ, hier soir, continua Roberto, je confiai ce que

vous m’aviez dit à Don Egidio, qui se porta garant de l’innocence de ma

femme, mais refusa de se prêter à notre stratagème; je l’y contraignis

par la force et je pris sa place dans le confessionnal.

Marianna éclata en sanglots et fit un grand signe de croix, tandis

qu’une lueur étrange passait dans les yeux de Faustina.

Il y eut un silence; puis Roberto se leva et, traversant la pièce, alla

prendre sa femme par la main.

--Votre place est à côté de moi, comtesse Siviano, dit-il.

Et il la fit asseoir sur la chaise qui se trouvait à côté de la sienne.

Gemma bondit sur ses pieds, mais son mari la força à se rasseoir.

--Jésus, Maria! gémit Donna Marianna.

Roberto porta la main de sa femme à ses lèvres.

--Vous me pardonnez, dit-il, d’avoir pris ce moyen pour vous défendre?

Et se tournant vers Andrea, il ajouta lentement:

--Je déclare ma femme innocente et mon honneur satisfait. Vous jurez de

vous en rapporter à ma décision?

Je ne sus jamais ce qu’avait bégayé Andrea ni quelles paroles venimeuses

Gemma avait marmottées entre ses dents serrées, car mes yeux

demeurèrent fixés sur le visage de Faustina.

Elle s’était laissé conduire par Roberto comme une aveugle, et elle

avait écouté son mari avec un visage impassible; mais lorsqu’il eut

cessé de parler, le regard de Faustina perdit sa froide rigidité et elle

s’appuya silencieusement contre lui. Il l’entoura de son bras, elle

glissa à ses pieds, et Marianna accourut auprès d’elle pour la relever.

A ce moment nous entendîmes sur le lac un bruit d’avirons et nous vîmes

accoster une barque. Quatre forts rameurs du mont Isola venaient emmener

le comte à Iseo, d’où il devait partir pour Milan. Son domestique,

havresac au dos, frappa à la porte-fenêtre de la terrasse pour

l’avertir.

--Il n’y a pas de temps à perdre, Excellence, s’écria-t-il.

Roberto se retourna et saisit ma main.

--Priez pour moi, dit-il à voix basse.

Et avec un geste d’adieu aux autres il quitta la salle et descendit

vivement la terrasse.

Marianna, tenant Faustina dans ses bras, pleurait de joie.

--Regarde-moi, chérie, disait-elle. Songe qu’il reviendra bientôt, et

voici déjà le soleil qui se lève!

Andrea et Gemma avaient disparu silencieusement, comme des revenants au

chant du coq, et, au-dessus de Milan, l’aube se levait toute rouge.

Si le soleil se leva rouge ce jour-là, il se coucha couleur de sang. Ce

fut le premier des cinq jours de Milan--«les cinq jours glorieux», comme

on les appelle. Roberto atteignit la ville un peu avant qu’on ne fermât

les portes. Ceci nous parvint de source certaine, mais ce fut à peu près

tout. Nous sûmes vaguement qu’il était au Broletto, d’où il dut

s’échapper lorsque les Autrichiens firent sauter la porte, et, plus

tard, dans la Case Vidiser avec Casati, Cattaneo et ses collègues; mais

après qu’on eut commencé d’élever les barricades, nous ne suivîmes ses

traces que de loin en loin. Tantôt il avait été aperçu dans le gros de

la mêlée, tantôt soignant les blessés sous les ordres de Bertani. On

aurait supposé que sa place eût été plutôt dans le conseil, avec les

chefs du parti, mais on était à une heure où chacun tenait à donner son

sang, et où les hommes tels que Cernuschi, Dandolo, Anfossi, della Porta

se battaient à côté d’étudiants, d’artisans, de paysans. Il est certain

qu’on vit le comte le cinquième jour, car, parmi les volontaires qui se

pressaient en foule derrière Manara, à l’assaut de la Porta-Tosa, se

trouvait un serviteur du Palazzo Siviano, qui jura avoir vu son maître

charger avec Manara au dernier assaut, et se précipiter, sabre au

clair, contre les grilles; mais, au moment où celles-ci cédèrent devant

la fougue impétueuse des nôtres, le comte était tombé et avait disparu,

entraîné sans doute par le flot des paysans qui se réfugiaient dans la

ville. Puis nous ne sûmes plus rien. Il y eut dans Milan un affreux

carnage, et personne ne sut combien de nos amis se trouvaient parmi les

corps mutilés par les sabres croates.

A la villa, nous attendîmes avec angoisse; les nouvelles nous

parvenaient d’heure en heure.

Le 23, Radetsky avait fui de Milan pour se tourner contre Venise qui se

dressait en face de lui. Le 24, les premiers Piémontais avaient traversé

le Ticino et Charles-Albert lui-même était parvenu à Paris le 29. Les

cloches de Milan avaient porté le mot de Turin à Naples, de Gênes à

Ancône, et tout le pays se déversait comme une marée sur la Lombardie.

Les héros sortaient de ce sol ensanglanté comme le blé sort de terre

après les pluies printanières; et chaque jour un nom nouveau était

répété de bouche en bouche; mais ce n’était jamais le nom de celui dont

nous attendions si impatiemment le retour, et pour lequel nos prières

s’élevaient vers le ciel.

Les semaines passèrent; on parla des victoires de Pastrengo, de Goito,

de Rivoli; nous sûmes que Radetsky était cerné et que nos troupes,

arrivant de Rome, de Toscane et de la Vénétie, se refermaient sur lui.

Puis des mois s’écoulèrent, et nous eûmes la nouvelle de la défaite de

Custozza. Nous vîmes les forces dispersées de Charles-Albert repoussées

du Mincio à l’Oglio, de l’Oglio à l’Adda. Nous suivîmes de loin la

terrible retraite de Milan, et nous vîmes nos sauveurs balayés comme la

poussière par un jour d’orage. Jamais nous n’eûmes un mot de Roberto.

Un ciel noir pesait sur la Lombardie, et nulle part il ne pesait plus

lourdement que sur la vieille villa d’Iseo. En septembre Donna Marianna

et la jeune comtesse prirent le deuil; le comte Andrea et Gemma

suivirent leur exemple. En octobre, la comtesse accoucha d’une fille.

Faute d’un héritier mâle, le comte Andrea prit possession du palais

Siviano, et les deux femmes restèrent à la villa. Je n’ai pas le courage

de vous raconter ce qui suivit. Donna Marianna ne cessait de pleurer et

de prier, et il se passa beaucoup de temps avant que l’enfant ne lui

arrachât un sourire. Quant à la comtesse Faustina, elle restait

impassible comme une des statues du jardin. On choisit dans le village

une nourrice pour l’enfant. Je ne m’étonnai pas que le sein glacé de la

mère ne pût le nourrir. Je passais une partie de mes journées à la

villa, réconfortant de mon mieux Donna Marianna.

Pendant les longues soirées nous restions tous trois dans la grande

salle mal éclairée, sous le portrait du vieux comte, et parfois, quand

je regardais la comtesse Faustina assise sur le siège sculpté, à côté du

fauteuil vide de son mari, un frisson glacial me passait sur tout le

corps.

Enfin les forces me manquèrent, et un jour de printemps j’allai trouver

mon évêque pour lui ouvrir mon cœur. C’était un saint vieillard et il

m’écouta patiemment.

--Alors, vous aviez cru à l’innocence de cette femme, et pendant que

vous cherchiez à la défendre, vous vous êtes trouvé tout à coup dehors,

la porte de la chapelle fermée contre vous?

--Oui, monseigneur.

--Et si vous n’êtes pas revenu, c’est que vous êtes resté stupéfié par

la révélation du comte?

--Oui, monseigneur.

Le saint évêque me dit:

--Si vous n’avez pas encouru l’interdit qu’un tel crime eût mérité,

puisque réellement vous avez agi par contrainte, tout au moins avez-vous

péché par un manque de courage et d’énergie. Rentrez, mon fils, je vous

ferai connaître ma décision.

Trois mois plus tard je reçus l’ordre de quitter ma paroisse et de

partir pour l’Amérique, où on réclamait un prêtre pour la mission

italienne de New-York, et je m’embarquai à Gênes. Je ne savais pas plus

ce qu’était l’Amérique que le paysan de la montagne. Je m’attendais à

être attaqué par des sauvages vêtus de plumes en débarquant, et pendant

les premiers mois qui suivirent mon arrivée je souhaitais au moins une

fois par jour qu’un tel sort m’eût été réservé. Mais il est inutile de

vous raconter tout ce que j’ai souffert dans ces premiers jours.

L’Église, selon son habitude, m’avait traité avec miséricorde, et sa

punition était douce...

J’étais depuis quatre ans à New-York et je m’étais résigné à mon sort,

lorsqu’on vint un jour me chercher pour un professeur italien malade qui

réclamait un prêtre.

Il y avait à cette époque-là beaucoup de réfugiés italiens à New-York,

et, comme ils avaient pour la plupart une certaine éducation, ils

gagnaient leur vie en donnant des leçons d’italien aux gens de la

société. Le messager me conduisit dans une petite chambre pauvrement

meublée, située au dernier étage d’une misérable pension. Sur la carte

de visite clouée à la porte je lus le nom «De Roberti, professeur

d’italien». A l’intérieur, un homme au visage hagard et aux cheveux gris

s’agitait sur un lit étroit. Il tourna vers moi un œil vitreux, et je

reconnus Roberto Siviano.

Je m’appuyai contre le chambranle de la porte sans pouvoir parler.

--Qu’y a-t-il donc? demanda le docteur, qui se penchait sur le lit.

Je lui dis en bégayant que le malade était un vieil ami.

--Il ne reconnaîtrait pas son plus vieux camarade en ce moment, dit le

docteur. Il a le délire, mais la fièvre tombera au coucher du soleil.

Je m’assis au chevet du lit et je pris la main de Roberto dans la

mienne.

--Est-ce qu’il va mourir? demandai-je.

--Je ne le crois pas, mais il a besoin de soins.

--Je le soignerai.

Le docteur fit un signe d’assentiment et sortit. Je restais assis dans

la petite chambre, la main brûlante de Roberto dans la mienne. Peu à peu

la fièvre tomba; les doigts agités se calmèrent et le rouge disparut de

ses joues amaigries. Vers la fin de la journée il leva les yeux sur moi

et me sourit.

--Egidio, dit-il tranquillement.

Je lui administrai les derniers sacrements, et les ayant reçus avec

dévotion il s’endormit paisiblement. J’étais trop inquiet sur le sort de

mon ami pour chercher à pénétrer le mystère qui l’entourait. Mon unique

souci était de sauver sa vie. Nuit et jour je luttai contre la fièvre

qui céda enfin. Le plus souvent il avait le délire, ou restait

inconscient; mais il me reconnaissait de temps à autre et murmurait:

«Egidio» avec un regard apaisé.

J’avais employé à le soigner une grande partie du temps consacré

d’habitude à mes occupations paroissiales, et, lorsque tout danger fut

conjuré, je dus retourner à mes ouailles. Je commençai alors seulement à

me demander ce qui avait amené Roberto en Amérique, mais je n’osais pas

chercher la réponse.

Enfin, le quatrième jour, je pris le temps de grimper jusqu’à sa

chambre. Je le trouvai assis, soutenu par des oreillers, faible comme un

enfant, mais calme et avec l’œil clair. Je m’élançai au-devant de lui,

mais il m’arrêta:

--Monsieur le curé, dit-il, le docteur m’apprend que je dois la vie à

vos soins, et j’ai à vous remercier de la bonté que vous avez montrée à

un étranger sans ami.

--Un étranger? dis-je avec stupéfaction. Il me regarda tranquillement.

--Je ne crois pas que nous nous soyons jamais rencontrés, dit-il.

Un instant, je crus qu’il était repris de fièvre; mais un second coup

d’œil me prouva qu’il était parfaitement maître de lui.

--Roberto! m’écriai-je en tremblant.

--Je vous demande pardon, dit-il froidement, mais mon nom est Roberti et

non Roberto.

Je crus que le plancher allait me manquer et je dus m’appuyer contre le

mur.

--Vous n’êtes pas le comte Roberto de Siviano, de Milan?

--Je suis Tommaso de Roberti, professeur d’italien, et je viens de

Modène.

--Et vous ne m’avez jamais vu? poursuivis-je.

--Jamais, que je sache.

--N’avez-vous jamais demeuré à Siviano, sur le lac d’Iseo? dis-je en

baissant la voix.

Il répondit tranquillement:

--Je ne connais pas cette partie de l’Italie.

Mon cœur se serra et je me tus.

--Vous m’avez confondu avec un ami, je suppose, ajouta-t-il.

--Oui, m’écriai-je, je vous ai confondu avec un ami.

Et je tombai à genoux près de son lit, en pleurant comme un enfant.

Tout à coup, je sentis une main qui se posait sur mon épaule:

--Egidio, dit-il d’une voix brisée. Regardez-moi.

Je levai les yeux et je retrouvai son ancien sourire. Nous nous serrâmes

alors l’un contre l’autre sans dire un mot. Mais bientôt il se recula et

me repoussa doucement.

--Asseyez-vous là-bas, Egidio. Je suis encore bien faible et je ne puis

parler beaucoup.

--Attendons, Roberto. Dormez; nous causerons demain.

--Non; ce que j’ai à dire ne peut attendre. Il me regarda avec

attention.

--Vous avez une paroisse à New-York?

Je fis un signe d’assentiment.

--Et mon travail me retient ici; j’ai des élèves; il est trop tard pour

changer.

--Pour changer?

Il continua à me regarder avec calme.

--Il me serait difficile de trouver de l’occupation ailleurs.

--Mais pourquoi vous en iriez-vous? m’écriai-je.

--Il le faudra, répondit-il d’un ton décidé, si vous persistez à

reconnaître en moi votre ancien ami, le comte Siviano.

--Roberto!

Il leva la main.

--Egidio, dit-il, je suis seul ici et sans ami. L’amitié, la sympathie

de mon curé seraient pour moi une consolation dans cette ville

étrangère; mais il ne faut pas que ce soit celle du curé de Siviano:

vous comprenez?

--Roberto, m’écriai-je, c’est trop affreux de comprendre!

--Soyez homme, Egidio, dit-il avec un peu d’impatience. Vous avez le

choix et il faut décider maintenant. Si vous consentez à ne faire aucune

question, à ne nommer personne, à ne faire aucune allusion au passé,

vivons comme des amis pour l’amour de Dieu! Sinon, dès que mes jambes

pourront me porter, il me faudra repartir. Le monde est grand,

heureusement.--Mais pourquoi nous séparer, après tout?

Je tombai à genoux à ses côtés.

--Il ne le faut pas, m’écriai-je. Faites de moi ce que vous voulez.

Donnez-moi vos ordres et je vous obéirai. Sauf une fois, ne vous ai-je

pas toujours obéi?

Je sentis sa main se refermer sur la mienne.

--Egidio, me dit-il avec reproche.

--Non, non, je me rappellerai. Je ne dirai rien.

--Vous ne penserez rien?

--Je ne penserai rien, ajoutai-je en faisant un dernier effort.

--Dieu vous bénisse! répondit-il.

Mon fils, pendant huit ans j’ai tenu parole. Nous nous vîmes tous les

jours, nous mangeâmes, nous marchâmes, nous causâmes ensemble, nous

vécûmes comme David et Jonathan, mais sans même jeter un coup d’œil sur

le passé.

Comment s’était-il échappé de Milan? Comment avait-il atteint New-York?

Je ne le sus jamais. En vrais Italiens, nous parlâmes souvent de la

libération de l’Italie, mais jamais de la part qu’il avait pu prendre à

cette œuvre. Une seule fois, il lui échappa une question: il me demanda

pourquoi j’avais été envoyé en Amérique. Le sang me monta au visage et

avant que j’aie eu le temps de répondre, il me fit signe de me taire.

--Je vois, dit-il, c’était l’expiation.

Pendant les premières années, il avait beaucoup à faire; je devinai vite

la frugalité de sa vie, à quoi il employait le fruit de son travail.

Dans toutes les parties du monde, les exilés italiens mettaient de

l’argent de côté pour la grande cause. Roberto avait, à New-York, des

amis politiques, et il allait quelquefois dans d’autres villes pour

assister à des réunions et faire des discours. Son zèle était

infatigable, et sans moi il serait parti souvent mourant de faim, plutôt

que de ne pas donner à dîner à un compatriote. J’étais de cœur et d’âme

avec lui, mais j’avais tout le poids de la paroisse sur les épaules, et

peut-être aussi ma longue expérience des hommes m’avait-elle rendu un

peu moins crédule que la charité chrétienne ne le veut; car j’aurais

juré sans peine que certains des hommes qui s’attachaient à ses pas

n’avaient jamais vu couler le sang autrichien, et auraient volontiers

mangé dans la même gamelle que leurs ennemis. Heureusement mon ami ne

connut jamais de tels doutes. Il avait autant de foi dans ses

compatriotes que dans la cause, et, si quelques-uns de ses protégés

dépensaient dans la guinguette voisine l’argent si péniblement gagné

qu’il leur avait donné, jamais il ne le soupçonna.

Sa maladie le laissa très affaibli; peu à peu il perdit ses élèves, et

les patriotes se refroidirent à mesure que se vidaient ses poches. Vers

la fin je l’emmenai demeurer dans ma pauvre mansarde. Il perdait ses

forces journellement, toussait beaucoup et passait la plus grande

partie de son temps dans la maison. Ce durent être pour lui des jours

bien cruels, mais il ne se plaignit pas et me reçut toujours avec une

parole enjouée. Lorsque ses élèves l’eurent quitté, et que sa santé

l’eût empêché de chercher du travail au dehors, il mit à sa porte une

enseigne d’écrivain public, et gagna ainsi quelques sous en servant de

secrétaire à mes pauvres paroissiens; mais il lui était pénible de

prendre leur argent et la moitié du temps il faisait le travail pour

rien. Je savais qu’il lui était très dur de vivre, comme il le disait, à

la charge de quelqu’un, et je lui cherchais de l’occupation parmi mes

amis les «negozianti», qui lui envoyaient des lettres à copier, des

comptes à faire et autres travaux de ce genre; mais nous étions tous

pauvres, et ce qu’il gagnait ne suffisait plus à ses modestes besoins.

Ainsi vécut cet homme juste, et c’est ainsi qu’il mourut dans mes bras

après huit ans d’exil. Dieu, qui l’avait laissé vivre assez longtemps

pour voir Solferino et Villafranca, ne fut jamais plus miséricordieux

qu’en lui épargnant le spectacle de Monte-Rotondo et de Mantoue. Mais ce

sont des choses dont je n’ai pas le droit de parler. Bien que l’Italie

nouvelle n’ait pas réalisé notre rêve, il est écrit que Dieu connaît les

siens, et il ne peut méconnaître les cœurs de ceux qui avaient rêvé de

la façonner à son image.

Quant à mon ami, je ne doute pas qu’il ne repose en paix; sa vie juste

et sa mort sainte plaideront peut-être en sa faveur!...

Les metteurs en scène · 第 30 / 40 题