LE CONFESSIONNAL

I

Dans ma jeunesse, j’avais un goût très vif pour ce qu’on appelle «la

couleur locale». Cela avait, à cette époque-là, la saveur de la

nouveauté, et passait pour stimuler l’imagination d’une manière toute

particulière. Comme aliment de l’imagination, l’utilité de ce goût est

peut-être contestable, mais il fournit assurément un but aux recherches

de la fantaisie vagabonde. Je ne connais pas de chasse plus

passionnante, surtout pour le jeune homme accablé de travail et privé de

congés, qui s’imagine qu’il lui suffirait de se mettre en quête pour en

découvrir les traces partout.

Même la grande ville industrielle où, pendant quelques années, ma

jeunesse se trouva rivée à un bureau de comptable, n’était pas

dépourvue de pittoresque. Beaucoup d’ouvriers des manufactures de

Dunstable étaient Italiens, et s’étaient établis dans ce quartier peu

agréable et malsain de la ville appelé la «Marine». La «Marine», tout

comme les petites villes plus aristocratiques, avait son quartier

commerçant et son quartier bien habité, son église, son théâtre et son

restaurant. Quand j’étais pris de la maladie de la couleur locale, je me

mettais à fréquenter le restaurant, baraque en planches, basse de

plafond et aux vitres ternies, où le fait de consommer du macaroni

gluant ou une friture graisseuse suffisait pour me transporter à Venise,

au restaurant du Cappello d’Oro, tandis qu’une simple tasse de café et

un cigare effilé transformaient la nappe maculée en un de ces dessus de

marbre des petites tables du café Pedrotti à Padoue. Ce jeu

d’imagination était complété par Agostino, le garçon aux yeux cernés et

au col las, qui maniait avec une élégance toute classique sa serviette

d’un blanc douteux, et dont le zèle allait pour moi jusqu’à s’assurer du

degré de chaleur de mon potage en y trempant son doigt. Par Agostino

j’appris l’histoire de la colonie ouvrière, avec tous les détails de ses

querelles et de ses vengeances, et je connus, de vue au moins, les

principales figures de ces drames domestiques. Le restaurant était

fréquenté par les principaux personnages de la Marine: le surveillant

des ouvriers italiens à l’usine Meriton, le docteur, son épouse la

sage-femme, une Napolitaine plantureuse aux boucles huileuses, au grand

chapeau de peluche, au cou gras entouré d’un collier de corail, et enfin

Don Egidio, le curé de la petite église italienne. Le docteur et sa

femme ne venaient que les jours de fête, mais le surveillant et Don

Egidio étaient des clients réguliers. Le premier était un homme affable

mais silencieux, et je comptais surtout pour me distraire sur Don

Egidio, dont les grosses lèvres étaient toujours prêtes à s’ouvrir quand

il s’agissait de causer. Les paroles qu’elles émettaient avaient les

sons gutturaux du dialecte bergamasque, et l’on devinait aisément le

paysan du nord sous la soutane usée du prêtre. Par le fait, Don Egidio

lui-même me raconta qu’il venait d’un village du val Camonica, la

radieuse vallée qui s’étend vers le nord du lac Iseo jusqu’aux glaciers

de l’Adamello. Son beau-père avait été journalier dans l’un des jardins

fruitiers que louait un comte milanais, propriétaire de grands domaines

dans le val Camonica: et ce gentilhomme s’était intéressé au jeune

garçon, qu’il avait vu travailler dans un de ses vergers, l’avait pris

chez lui, dans sa villa sur le lac d’Iseo, et l’avait ensuite préparé à

entrer dans les ordres.

C’était sans doute à cet incident que Don Egidio était redevable du

mélange d’aisance et de simplicité qui donnait un charme imprévu à sa

personne lourde et négligée. On pouvait le comparer à un fruit sauvage

qui aurait été transplanté dans les vergers du comte, et que la culture

aurait rendu plus moelleux sans lui faire perdre sa saveur. Je n’ai

jamais vu pratiquer avec un art aussi naturel les rapports sociaux. Et

ce qui prouvait combien cette sociabilité était instinctive, c’est

qu’elle s’exerçait surtout vis-à-vis des ouvriers qui formaient sa

paroisse.

Il régnait sur ses ouailles avec l’autorité indulgente du bon prêtre.

Sur les points importants il demeurait inflexible; mais sur des

questions plus insignifiantes il avait cette élasticité de jugement qui

permet à la discipline catholique de s’adapter à toutes les inégalités

de la conscience humaine. Lorsqu’il avait prononcé son jugement, c’était

en dernier ressort et sans appel; mais avant de juger il ne manquait pas

d’envisager la question sous des angles divers. Son influence était

reconnue non seulement par les fidèles de sa paroisse, mais par le

sergent de ville du coin, le propriétaire du cabaret, et l’épicier

ambitieux qui dirigeait la politique du quartier. L’opinion générale, à

Dunstable, était que la Marine eût été un véritable enfer sans le

prêtre; non pas que ce fût avec lui précisément le paradis; mais Don

Egidio reflétait dans sa personne le peu de ciel bleu visible à travers

la fumée des usines. On n’exerce pas une telle influence sans en jouir,

et, somme toute, le prêtre était probablement un homme satisfait; mais

il ne s’ensuit pas que ce fût un homme heureux. Ce point demeura obscur

pour moi dans les débuts. A première vue, Don Egidio semblait la

bonhomie même. Son extérieur indiquait l’absence de tout souci. Il

marchait avec lenteur et en se dandinant, il avait le rire prompt, et ce

regard amical dont la sympathie est toujours en éveil. Il me fallut

longtemps pour découvrir sous sa parole facile la réticence inhérente à

sa profession, et sous cette gaieté presque enfantine un fonds de

mélancolie cachée. L’aspect et la conversation de Don Egidio étaient si

loin d’évoquer l’idée des moindres complexités psychologiques que

j’attribuais cette tristesse à sa pauvreté ou au mal du pays. Il n’y a

pas d’homme plus frugal dans ses goûts et ses habitudes que le prêtre de

campagne en Italie; mais je savais que Don Egidio avait connu, à un âge

où les impressions sont encore fraîches, tous les raffinements d’une

vie luxueuse. Quelles qu’aient pu être les privations auxquelles son

apostolat l’avait condamné depuis, on sentait trop, dans sa

conversation, l’influence de cette vie antérieure pour ne pas voir

qu’elle avait fait une profonde impression sur ses goûts; et, malgré sa

simplicité évangélique, il était le type de l’aumônier qui a son couvert

mis à la table du châtelain.

Il se trouvait que j’avais profité d’un de mes congés en Europe pour

explorer les vallées romantiques reliant la Valteline au lac Iseo, et le

souvenir que j’en gardais était tel qu’il me parut impossible que Don

Egidio pût, sans un serrement de cœur, s’habituer aux rues boueuses de

la Marine. Le contraste était trop complet entre ces paysages du Titien

et les bicoques de briques qui bordaient les trottoirs malpropres de la

Marine.

Cette impression s’accentua encore lorsque Don Egidio me fit sa première

visite. Il vint un soir d’hiver, au moment où un bon feu éclairait

joyeusement mes rayons de bibliothèque, mes vieilles gravures et les

quelques potiches chinoises achetées sur mes modestes économies.

«Ah! dit-il avec un soupir de bien-être, en déposant son chapeau luisant

et son parapluie mal plié, il y a bien longtemps que je ne suis entré

dans une _casa signorile_.»

Le souvenir que j’avais gardé de son pauvre appartement--il logeait avec

le docteur et la sage-femme--enlevait à ce compliment toute teinte

d’ironie, et je gardai le silence tandis qu’il s’effondrait avec volupté

dans mon fauteuil.

«C’est bien, répéta-t-il en regardant autour de lui: des livres, des

porcelaines, des bibelots. Je me réjouis de voir qu’il existe encore de

tels objets!» Et il jeta un coup d’œil satisfait sur le verre de Marsala

que je lui avais versé.

Don Egidio était l’homme le plus tempérant du monde et ne buvait jamais

plus d’un verre de vin, mais il aimait à savourer lentement mes cigares

de la Havane. Sous l’influence de mon tabac, il devint encore plus

aimablement bavard, et je me figurai parfois que de tous les devoirs

imposés par son ministère, aucun ne devait lui être plus pénible que le

secret de la confession. Il parlait souvent de sa jeunesse dans la villa

du comte, où il avait été élevé avec les deux fils de son protecteur, et

je voyais bien que les années passées dans l’intimité de ses

bienfaiteurs étaient encore le souvenir le plus vivant de son existence.

L’amour pour la beauté de son pays natal, qui existe à l’état latent

chez presque tous les paysans italiens, s’était spécialisé en lui au

contact de goûts plus raffinés. Non seulement il pouvait me dire en

connaisseur que le comte avait une merveilleuse collection de tableaux,

mais encore que la chapelle de la villa contenait un monument funéraire

de Bambaja, et que les critiques n’étaient pas d’accord quant à

l’authenticité du Léonard de Vinci du palais de la famille à Milan.

Sur tous ces sujets il était inépuisable; il n’y en avait qu’un seul

qu’il n’abordait jamais: c’était celui de son séjour en Amérique. Je me

rappelle encore la façon dont il me coupa la parole lorsque je le

questionnai là-dessus.

«Un prêtre, me dit-il, est un soldat, et doit obéir aveuglément aux

ordres qu’il reçoit.» Puis il posa son verre de Marsala et traversa

lentement la pièce.

«Je n’avais pas remarqué, ajouta-t-il aussitôt, que vous aviez ici une

photographie du «Sposalizio» de la Brera. Quel tableau! _E stupendo!_»

Puis il revint s’asseoir et alluma en souriant un autre cigare.

Je vis aussitôt que j’avais touché à un sujet que la discipline

ecclésiastique protégeait contre le bavardage. Je respectais trop mon

ami pour insister, et plus d’une fois je crus comprendre qu’il m’était

reconnaissant de ne pas mettre sa réserve à l’épreuve.

Bien que Don Egidio eût soixante ans passés quand je fis connaissance

avec lui, ce ne fut qu’à la fin d’un hiver très rigoureux, et cinq ou

six ans plus tard, que je commençai à le considérer comme un vieillard.

On aurait dit que le froid persistant de notre climat l’avait flétri. Il

s’était courbé, sa poitrine s’était creusée, et sa lèvre inférieure

tremblotait continuellement. La chaleur de l’été ne sembla pas le

remonter, et en septembre, quand je rentrai de mon congé, je le trouvai

relevant à peine d’une pneumonie. Durant l’automne il n’osa affronter

l’air froid du soir, et de temps à autre j’allai lui tenir compagnie

dans sa petite chambre, où j’avais introduit un luxe inusité sous forme

d’un fauteuil et d’un poêle à gaz.

Mes occupations rendaient pourtant ces visites assez rares, et j’avais

passé plusieurs semaines sans voir le curé, lorsqu’un matin de novembre,

par la neige, je le rencontrai à la gare. J’allais passer la journée à

New-York, et je n’eus que le temps de lui faire un signe amical, avant

de monter dans mon wagon; mais quelques instants après je le vis grimper

péniblement dans le même train. Je le trouvai assis dans le wagon

ordinaire, son parapluie entre les jambes; à côté de lui, sur le siège,

il avait posé un petit ballot enveloppé d’un mouchoir de coton rouge. La

précaution avec laquelle, à mon approche, il s’empara du paquet, attira

mon regard, et il répondit à mon coup d’œil par un sourire:

«Ce sont, me dit-il, des fleurs pour les morts, les fleurs les plus

belles des serres de M. Meriton--_si figuri_! Un de mes jeunes

paroissiens, qui est employé par le jardinier, m’apporte tous les ans,

pour cet anniversaire, une superbe gerbe de fleurs--dans des cas comme

celui-ci ce n’est pas un péché, ajouta-t-il, avec cette souplesse de

jugement qui est un des grands charmes du caractère italien. Une quinte

de toux l’arrêta.

--Et pourquoi voyagez-vous par ce temps de neige, monsieur le curé? lui

dis-je.

De son œil naïf, il me fixa gravement.

--Parce que c’est le jour des morts, mon fils, dit-il, et que je vais

porter ces fleurs au cimetière pour honorer la mémoire du plus noble

cœur qui ait jamais existé.

--Vous allez à New-York?

--A Brooklyn, répondit-il.

J’hésitai un instant. J’aurais bien voulu l’interroger, et je me

demandais si c’était à cause de sa toux, ou parce qu’il ne tenait pas à

être questionné, qu’il me faisait des réponses aussi brèves.

--Avec un tel rhume, vous avez tort de circuler par un temps comme

celui-ci.

Il fit un geste d’indifférence.

--Je n’ai jamais manqué cet anniversaire, pas une seule fois en dix-huit

ans. Sans moi, il n’aurait personne!

Il croisa les mains sur son parapluie et détourna la tête pour cacher le

tremblement de sa lèvre.

Je me décidai subitement à pénétrer malgré lui son secret.

--Votre ami est enterré au cimetière du Mont-Calvaire?

Il fit un signe d’assentiment.

--C’est une longue route à faire seul, monsieur le curé. Les rues seront

sûrement glissantes, et il souffle un vent glacial. Donnez-moi vos

fleurs, et je les enverrai par un commissionnaire. Je vous donne ma

parole qu’elles arriveront sûrement à destination.

Il eut un regard de doux entêtement.

--Mon fils, vous êtes jeune, dit-il, et vous ne savez pas combien les

morts ont besoin de nous.

Il tira son bréviaire de sa poche et l’ouvrit en souriant: _Mi scusi?_

murmura-t-il.

L’affaire qui m’appelait en ville m’obligea à me séparer de lui dès que

le train fut en gare, et, pressé par l’heure, je le laissai loin

derrière moi, cherchant à se frayer un passage à travers la foule

compacte qui encombrait le quai. Avant de nous séparer j’avais appris

toutefois qu’il retournerait à Dunstable par le train de quatre heures,

et j’étais décidé à terminer mon affaire à temps pour rentrer avec lui.

En arrivant à Wall Street, j’appris que la personne avec laquelle

j’avais rendez-vous était malade et retenue à la campagne. J’avais donc

ma journée devant moi et je ne me sentais guère embarrassé de son

emploi, étant à l’âge où les distractions ne manquent pas; mais, en

route pour aller demander à déjeuner dans une maison amie, je me jetai

tout à coup dans un fiacre et me fis conduire rapidement à la gare de

Brooklyn. J’avais déjà pris mon billet, et j’étais installé sur le bac,

lorsque je me rendis nettement compte que j’avais été distrait de mon

projet par un sentiment de réelle inquiétude au sujet de Don Egidio. Je

calculai qu’il n’avait guère plus d’une heure d’avance, et qu’étant

donnés ma plus grande agilité, et le fiacre que j’avais à ma

disposition, j’arriverais à temps au cimetière pour le faire mettre à

l’abri avant que les rafales de grésil, qui déjà balayaient l’estuaire,

ne se fussent transformées en neige.

A la grille du cimetière je perdis un peu de ma confiance. Par ce triste

anniversaire les avenues étaient pleines de pieux visiteurs, et le

gardien ne se souvint pas d’avoir vu entrer un gros prêtre italien, très

enrhumé, portant dans un mouchoir rouge une gerbe de fleurs. Il me donna

bien quelques indications vagues, mais je me gardai de les suivre, et,

grâce à cette précaution, au bout d’une demi-heure de recherches, je

découvris mon pauvre curé, agenouillé sur la terre gelée dans une des

allées les plus écartées de la grande nécropole. La tombe sur laquelle

il priait était jonchée de fleurs prises en cachette dans les serres de

M. Meriton, et sur la pierre tombale je lus l’inscription suivante:

IL CONTE SIVIANO

DA MILANO

_Super flumina Babylonis, illic sedimus et

flevimus._

Je restai là quelques instants sans que Don Egidio me vît, et lorsqu’il

se leva il était si absorbé par la douleur qu’il me regarda presque sans

surprise.

--Monsieur le curé, dis-je, j’ai une voiture qui attend à la grille. Il

faut que vous rentriez avec moi.

Il fit un signe d’assentiment et je passai sa main sous mon bras.

Il voulut retourner sur la tombe.

--Encore un instant, mon fils, dit-il; c’est peut-être pour la dernière

fois!

Il restait là, immobile, les yeux fixés sur les fleurs amoncelées, qui

étaient déjà meurtries et noircies par le froid.

--Le laisser seul ainsi--après soixante ans! Mais Dieu est partout,

murmura-t-il au moment où je l’emmenais.

Il me sembla peu disposé à parler en revenant, et j’étais surtout

préoccupé de le tenir enveloppé dans mon gros manteau, et de lui faire

faire son lit dès que je l’eus ramené chez lui. La sage-femme alla

chercher dans sa chambre un couvre-pieds capitonné, et le dorlota comme

s’il eût appartenu au sexe qui avait d’habitude recours à ses services;

tandis qu’Agostino, sur mon ordre, apportait un bol de soupe chaude, qui

s’annonça de loin par un réconfortant parfum d’ail. Je laissai le curé

aux mains expertes de la garde-malade, comptant passer le lendemain soir

pour prendre des nouvelles; mais un surcroît de travail me retint très

tard à l’usine, et, le jour suivant, il se présenta encore un autre

empêchement. Le troisième jour, au moment où je quittais mon bureau, un

petit gamin de la Marine vint me dire que le curé était plus mal, et

demandait à me voir. Je sautai dans le tramway le plus rapproché, et dix

minutes plus tard je montais quatre à quatre l’escalier du docteur.

Je fus tout étonné de trouver la chambre de Don Egidio froide et

inoccupée. Mais la sage-femme vint aussitôt me rassurer, en m’annonçant

qu’elle avait transporté le malade dans son appartement à elle, où il

aurait au moins un bon lit et quelques rayons de soleil pour l’égayer.

Il était là, en effet, faible mais souriant, dans un milieu qui

contrastait singulièrement avec la simplicité monastique de celui auquel

il était habitué. La chambre de la sage-femme était gaie, sinon soignée,

et le bon curé se trouvait entouré de chromos anecdotiques, de

photographies de jeunes accouchées présentant fièrement leur rejeton à

l’objectif, et d’innombrables _santolini_ napolitains enguirlandés de

feuilles de palmiers.

La sage-femme me dit tout bas que le pauvre homme avait une pleurésie et

qu’il devait être près de la dernière étape. Je constatai, en effet,

qu’il était bien bas, mais rien n’indiquait un danger immédiat, et

j’avais le pressentiment qu’il lutterait encore quelque temps. Il était

clair qu’il prévoyait d’avance l’issue du conflit, et la solennité avec

laquelle il me reçut me prouva qu’il se préparait à la suprême épreuve.

--Mon fils, dit-il, lorsque la sage-femme se fut retirée, j’ai une

faveur à vous demander. Vous m’avez trouvé hier faisant mes adieux à mon

meilleur ami. (Une quinte de toux interrompit sa phrase.) Je ne vous ai

jamais dit, continua-t-il, le nom de la famille avec laquelle j’ai été

élevé. Ce nom est Siviano, et la tombe sur laquelle je priais était

celle du fils aîné du comte, avec lequel j’étais lié comme un frère. Il

repose depuis dix-huit ans sur cette terre étrangère--_in terrâ

alienâ_--et lorsque je mourrai, il n’y aura plus personne pour soigner

sa tombe.

Je vis ce qu’il attendait de moi.

--J’en aurai soin, monsieur le curé.

--Je savais bien pouvoir compter sur votre promesse, mon enfant, et vous

êtes toujours de parole. Mais mon ami est un étranger pour vous--vous

êtes jeune, et à votre âge la vie est une maîtresse qui efface vite les

douloureux souvenirs. A quel titre vous chargeriez-vous de soigner la

tombe d’un étranger? Je ne puis l’exiger, mais je vous raconterai son

histoire--et je crois qu’alors, dans la joie comme dans la douleur,

vous penserez à lui; car dans la joie vous vous rappellerez combien il

fut malheureux, et dans la douleur son souvenir sera comme la main d’un

ami dans la vôtre.

Les metteurs en scène · 第 29 / 40 题