chipotant, piquant chaque morceau de petit salé. Elle donnait de
légers coups sur les os pour juger de leur épaisseur, les retournait,
examinait les quelques lambeaux de viande rose, en répétant:
-- Non, non, ça ne me dit pas.
-- Alors, prenez une langue, un morceau de tête de cochon, une tranche
de veau piqué, dit la charcutière patiemment.
Mais mademoiselle Saget branlait la tête. Elle resta là encore un
instant, faisant des mines dégoûtées au-dessus des plats; puis, voyant
que décidément on se taisait et qu'elle ne saurait rien, elle s'en
alla, en disant:
-- Non, voyez-vous, j'avais envie d'une côtelette panée, mais celle
qui vous reste est trop grasse... Ce sera pour une autre fois.
Lisa se pencha pour la suivre du regard, entre les crépines de
l'étalage. Elle la vit traverser la chaussée et entrer dans le
pavillon aux fruits.
-- La vieille bique! grogna Gavard.
Et, comme ils étaient seuls, il raconta quelle place il avait trouvée
pour Florent. Ce fut toute une histoire. Un de ses amis, monsieur
Verlaque, inspecteur à la marée, était tellement souffrant, qu'il se
trouvait forcé de prendre un congé. Le matin même le pauvre homme lui
disait qu'il serait bien aise de proposer lui-même son remplaçant,
pour se ménager la place, s'il venait à guérir.
-- Vous comprenez, ajouta Gavard, Verlaque n'en a pas pour six mois.
Florent gardera la place. C'est une jolie situation... Et nous mettons
la police dedans! La place dépend de la préfecture. Hein! sera-ce
assez amusant, quand Florent ira toucher l'argent de ces argousins!
Il riait d'aise, il trouvait cela profondément comique.
-- Je ne veux pas de cette place, dit nettement Florent. Je me suis
juré de ne rien accepter de l'empire. Je crèverais de faim, que je
n'entrerais pas à la préfecture. C'est impossible, entendez-vous,
Gavard!
Gavard entendait et restait un peu gêné. Quenu avait baissé la tête.
Mais Lisa s'était tournée, regardait fixement Florent, le cou gonflé,
la gorge crevant le corsage. Elle allait ouvrir la bouche, quand la
Sarriette entra, il y eut un nouveau silence.
-- Ah bien! s'écria la Sarriette avec son rire tendre, j'allais
oublier d'acheter du lard... Madame Quenu, coupez-moi douze bardes,
mais bien minces, n'est-ce pas? pour des alouettes... C'est Jules qui
a voulu manger des alouettes... Tiens, vous allez bien, mon oncle?
Elle emplissait la boutique de ses jupes folles. Elle souriait à tout
le monde, d'une fraîcheur de lait, décoiffée d'un côté par le veut des
Halles. Gavard lui avait pris les mains; et elle, avec son
effronterie:
-- Je parie que vous parliez de moi, quand je suis entrée Qu'est-ce
que vous disiez donc, mon oncle?
Lisa l'appela.
-- Voyez, est-ce assez mince comme cela?
Sur un bout de planche, devant elle, elle coupait des bardes,
délicatement. Puis, en les enveloppant:
-- Il ne vous faut rien autre chose?
-- Ma foi, puisque je me suis dérangée, dit la Sarriette, donnez-moi
une livre de saindoux... Moi, j'adore les pommes de terre frites, je
fais un déjeuner avec deux sous de pommes de terre frites et une botte
de radis... Oui, une livre de saindoux, madame Quenu.
La charcutière avait mis une feuille de papier fort sur une balance.
Elle prenait le saindoux dans le pot, sous l'étagère, avec une spatule
de buis, augmentant à petits coups, d'une main douce, le tas de
graisse qui s'étalait un peu. Quand la balance tomba, elle enleva le
papier, le plia, le corna vivement, du bout des doigts.
-- C'est vingt-quatre sous, dit-elle, et six sous de bardes, ça fait
trente sous... Il ne vous faut rien autre chose?
La Sarriette dit que non. Elle paya, riant toujours, montrant ses
dents, regardant les hommes en face, avec sa jupe grise qui avait
tourné, son fichu rouge mal attaché, qui laissait voir une ligne
blanche de sa gorge, au milieu. Avant de sortir, elle alla menacer
Gavard en répétant:
-- Alors vous ne voulez pas me dire ce que vous racontiez quand je
suis entrée? Je vous ai vu rire, du milieu de la rue... Oh! le
sournois. Tenez, je ne vous aime plus.
Elle quitta la boutique, elle traversa la rue en courant. La belle
Lisa dit sèchement:
-- C'est mademoiselle Saget qui nous l'a envoyée.
Puis le silence continua. Gavard était consterné de l'accueil que
Florent faisait à sa proposition. Ce fut la charcutière qui reprit la
première, d'une voix très-amicale:
-- Vous avez tort, Florent, de refuser cette place d'inspecteur à la
marée... Vous savez combien les emplois sont pénibles à trouver. Vous
êtes dans une position à ne pas vous montrer difficile.
-- J'ai dit mes raisons, répondit-il.
Elle haussa les épaules.
-- Voyons, ce n'est pas sérieux... Je comprends à la rigueur que vous
n'aimiez pas le gouvernement. Mais ça n'empêche pas de gagner son
pain, ce serait trop bête... Et puis, l'empereur n'est pas un méchant
homme, mon cher. Je vous laisse dire quand vous racontez vos
souffrances. Est-ce qu'il le savait seulement, lui, si vous mangiez du
pain moisi et de la viande gâtée? Il ne peut pas être à tout, cet
homme... Vous voyez que, nous autres, il ne nous a pas empêchés de
faire nos affaires... Vous n'êtes pas juste, non, pas juste du tout.
Gavard était de plus en plus gêné. Il ne pouvait tolérer devant lui
ces éloges de l'empereur.
-- Ah! non, non, madame Quenu, murmura-t-il, vous allez trop loin.
C'est tout de la canaille...
-- Oh! vous, interrompit la belle Lisa en s'animant, vous ne serez
content que le jour où vous vous serez fait voler et massacrer avec
vos histoires. Ne parlons pas politique, parce que ça me mettrait en
colère... Il ne s'agit que de Florent, n'est-ce pas? Eh bien, je dis
qu'il doit absolument accepter la place d'inspecteur. Ce n'est pas ton
avis, Quenu?
Quenu, qui ne soufflait mot, fut très-ennuyé de la question brusque de
sa femme.
-- C'est une bonne place, dit-il sans se compromettre.
Et, comme un nouveau silence embarrassé se faisait:
-- Je vous en prie, laissons cela, reprit Florent. Ma résolution est
bien arrêtée. J'attendrai.
-- Vous attendrez! s'écria Lisa perdant patience.
Deux flammes roses étaient montées à ses joues. Les hanches élargies,
plantée debout dans son tablier blanc, elle se contenait pour ne pas
laisser échapper une mauvaise parole. Une nouvelle personne entra, qui
détourna sa colère. C'était madame Lecoeur.
-- Pourriez-vous me donner une assiette assortie d'une demi-livre, à
cinquante sous la livre? demanda-t-elle.
Elle feignit d'abord de ne pas voir son beau-frère; puis, elle le
salua d'un signe de tête, sans parler. Elle examinait les trois hommes
de la tête aux pieds, espérant sans doute surprendre leur secret, à la
façon dont ils attendaient qu'elle ne fût plus là. Elle sentait
qu'elle les dérangeait; cela la rendait plus anguleuse, plus aigre,
dans ses jupes tombantes, avec ses grands bras d'araignée, ses mains
nouées qu'elle tenait sous son tablier. Comme elle avait une légère
toux:
-- Est-ce que vous êtes enrhumée? dit Gavard gêné par le silence.
Elle répondit un non bien sec. Aux endroits où les os perçaient son
visage, la peau, tendue, était d'un rouge brique, et la flamme sourde
qui brûlait ses paupières, annonçait quelque maladie de foie, couvant
dans ses aigreurs jalouses. Elle se retourna vers le comptoir, suivit
chaque geste de Lisa qui la servait, de cet oeil méfiant d'une cliente
persuadée qu'on va la voler.
-- Ne me donnez pas de cervelas, dit-elle, je n'aime pas ça.
Lisa avait pris un couteau mince et coupait des tranches de saucisson.
Elle passa au jambon fumé et au jambon ordinaire, détachant des filets
délicats, un peu courbée, les yeux sur le couteau. Ses mains potelées,
d'un rose vif, qui touchaient aux viandes avec des légèretés molles,
en gardaient une sorte de souplesse grasse, des doigts ventrus aux
phalanges. Elle avança une terrine, en demandant:
-- Vous voulez du veau piqué, n'est-ce pas?
Madame Lecoeur parut se consulter longuement; puis elle accepta. La
charcutière coupait maintenant dans des terrines. Elle prenait sur le
bout d'un couteau à large lame des tranches de veau piqué et de pâté
de lièvre. Et elle posait chaque tranche au milieu de la feuille de
papier, sur les balances.
-- Vous ne me donnez pas de la hure aux pistaches? fit remarquer
madame Lecoeur, de sa voix mauvaise.
Elle dut donner de la hure aux pistaches. Mais la marchande de beurre
devenait exigeante. Elle voulut deux tranches de galantine; elle
aimait ça. Lisa, irritée déjà, jouant d'impatience avec le manche des
couteaux, eut beau lui dire que la galantine était truffée, qu'elle ne
pouvait en mettre que dans les assiettes assorties à trois francs la
livre. L'autre continuait à fouiller les plats, cherchant ce qu'elle
allait demander encore. Quand l'assiette assortie fut pesée, il fallut
que la charcutière ajoutât de la gelée et des cornichons. Le bloc de
gelée, qui avait la forme d'un gâteau de Savoie, au milieu d'une
plaque de porcelaine, trembla sous sa main brutale de colère; et elle
fit jaillir le vinaigre, en prenant, du bout des doigts, deux gros
cornichons dans le pot, derrière l'étuve.
-- C'est vingt-cinq sous, n'est-ce pas? dit madame Lecoeur, sans se
presser.
Elle voyait parfaitement la sourde irritation de Lisa. Elle en
jouissait, tirant sa monnaie avec lenteur, comme perdue dans les gros
sous de sa poche. Elle regardait Gavard en dessous, goûtait le silence
embarrassé que sa présence prolongeait, jurant qu'elle ne s'en irait
pas, puisqu'on faisait « des cachoteries » avec elle. La charcutière
lui mit enfin son paquet dans la main, et elle dut se retirer. Elle
s'en alla, sans dire un mot, avec un long regard, tout autour de la
boutique.
Quand elle ne fut plus là, Lisa éclata.
-- C'est encore la Saget qui nous l'a envoyée, celle-là! Est-ce que
cette vieille gueuse va faire défiler toutes les Halles ici, pour
savoir ce que nous disons!... Et comme elles sont malignes! A-t-on
jamais vu acheter des côtelettes panées et des assiettes assorties à
cinq heures du soir! Elles se donneraient des indigestions, plutôt que
de ne pas savoir... Par exemple, si la Saget m'en renvoie une autre,
vous allez voir comme je la recevrai. Ce serait ma soeur, que je la
flanquerais à la porte.
Devant la colère de Lisa, les trois hommes se taisaient.
Gavard était venu s'accouder sur la balustrade de l'étalage, à rampe
de cuivre; il s'absorbait, faisait tourner un des balustres de cristal
taillé, détaché de sa tringle de laiton. Puis, levant la tête:
-- Moi, dit-il, j'avais regardé ça comme une farce.
-- Quoi donc? demanda Lisa encore toute secouée.
-- La place d'inspecteur à la marée.
Elle leva les mains, regarda Florent une dernière fois, s'assit sur la
banquette rembourrée du comptoir, ne desserra plus les dents. Gavard
expliquait tout au long son idée: le plus attrapé, en somme, ça serait
le gouvernement qui donnerait ses écus. Il répétait avec complaisance:
-- Mon cher, ces gueux-là vous ont laissé crever de faim, n'est-ce
pas? Eh bien, il faut vous faire nourrir par eux, maintenant... C'est
très-fort, ça m'a séduit tout de suite.
Florent souriait, disait toujours non. Quenu, pour faire plaisir à sa
femme, tenta de trouver de bons conseils. Mais celle-ci semblait ne
plus écouter. Depuis un instant, elle regardait avec attention du côté
des Halles. Brusquement, elle se remit debout, en s'écriant:
-- Ah! c'est la Normande qu'on envoie maintenant. Tant pis! la
Normande payera pour les autres.
Une grande brune poussait la porte de la boutique. C'était la belle
poissonnière, Louise Méhudin, dite la Normande. Elle avait une beauté
hardie, très-blanche et délicate de peau, presque aussi forte que
Lisa, mais d'oeil plus effronté et de poitrine plus vivante. Elle
entra, cavalière, avec sa chaîne d'or sonnant sur son tablier, ses
cheveux nus peignés à la mode, son noeud de gorge, un noeud de
dentelle qui faisait d'elle une des reines coquettes des Halles. Elle
portait une vague odeur de marée; et, sur une de ses mains, près du
petit doigt, il y avait une écaille de hareng, qui mettait là une
mouche de nacre. Les deux femmes, ayant habité la même maison, rue
Pirouette, étaient des amies intimes, très-liées par une pointe de
rivalité qui les faisait s'occuper l'une de l'autre, continuellement.
Dans le quartier, on disait la belle Normande, comme on disait la
belle Lisa. Cela les opposait, les comparait, les forçait à soutenir
chacune sa renommée de beauté. En se penchant un peu, la charcutière,
de son comptoir, apercevait dans le pavillon, en face, la
poissonnière, au milieu de ses saumons et de ses turbots. Elles se
surveillaient toutes deux. La belle Lisa se serrait davantage dans ses
corsets. La belle Normande ajoutait des bagues à ses doigts et des
noeuds à ses épaules. Quand elles se rencontraient, elles étaient
très-douces, très-complimenteuses, l'oeil furtif sous la paupière à
demi close, cherchant les défauts. Elles affectaient de se servir
l'une chez l'autre et de s'aimer beaucoup.
-- Dites, c'est bien demain soir que vous faites le boudin? demanda la
Normande de son air riant.
Lisa resta froide. La colère, très-rare chez elle, était tenace et
implacable. Elle répondit oui, sèchement, du bout des lèvres.
-- C'est que, voyez-vous, j'adore le boudin chaud, quand il sort de la
marmite... Je viendrai vous en chercher.
Elle avait conscience du mauvais accueil de sa rivale. Elle regarda
Florent, qui semblait l'intéresser: puis, comme elle ne voulait pas
s'en aller sans dire quelque chose, sans avoir le dernier mot, elle
eut l'imprudence d'ajouter:
-- Je vous en ai acheté avant-hier, du boudin... Il n'était pas bien
frais.
-- Pas bien frais! répéta la charcutière, toute blanche, les lèvres
tremblantes.
Elle se serait peut-être contenue encore, pour que la Normande ne crût
pas qu'elle prenait du dépit, à cause de son noeud de dentelle. Mais
on ne se contentait pas de l'espionner, on venait l'insulter, cela
dépassait la mesure. Elle se courba, les poings sur son comptoir; et,
d'une voix un peu rauque:
-- Dites donc, la semaine dernière, quand vous m'avez vendu cette
paire de soles, vous savez, est-ce que je suis allée vous dire
qu'elles étaient pourries devant le monde!
-- Pourries!... mes soles pourries!... s'écria la poissonnière, la
face empourprée.
Elles restèrent un instant suffoquées, muettes et terribles, au-dessus
des viandes. Toute leur belle amitié s'en allait; un mot avait suffi
pour montrer les dents aiguës sous le sourire.
-- Vous êtes une grossière, dit la belle Normande. Si jamais je remets
les pieds ici, par exemple!
-- Allez donc, allez donc, dit la belle Lisa. On sait bien à qui on a
affaire.
La poissonnière sortit, sur un gros mot qui laissa la charcutière
toute tremblante. La scène s'était passée si rapidement, que les trois
hommes, abasourdis, n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Lisa se
remit bientôt. Elle reprenait la conversation, sans faire aucune
allusion à ce qui venait de se passer, lorsque Augustine, la fille de
boutique, rentra de course. Alors, elle dit à Gavard, en le prenant en
particulier, de ne pas rendre réponse à monsieur Verlaque; elle se
chargeait de décider son beau-fière, elle demandait deux jours, au
plus. Quenu retourna à la cuisine. Comme Gavard emmenait Florent, et
qu'ils entraient prendre un vermout chez monsieur Lebigre, il lui
montra trois femmes, sous la rue couverte, entre le pavillon de la
marée et le pavillon de la volaille.
-- Elles en débitent! murmura-t-il, d'un air envieux.
Les Halles se vidaient, et il y avait là, en effet, mademoiselle
Saget, madame Lecoeur et la Sarriette, au bord du trottoir. La vieille
fille pérorait.
-- Quand je vous le disais, madame Lecoeur, votre beau-frère est
toujours fourré dans leur boutique... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?
-- Oh! de mes yeux vu! Il était assis sur une table. Il semblait chez
lui.
-- Moi, interrompit la Sarriette, je n'ai rien entendu de mal... Je ne
sais pas pourquoi vous vous montez la tête.
Mademoiselle Saget haussa les épaules.
-- Ah! bien, reprit-elle, vous êtes encore d'une bonne pâte, vous, ma
belle!... Vous ne voyez donc pas pourquoi les Quenu attirent monsieur
Gavard?... Je parie, moi, qu'il laissera tout ce qu'il possède à la
petite Pauline.
-- Vous croyez cela! s'écria madame Lecoeur, blême de fureur.
Puis, elle reprit d'une voix dolente, comme si elle venait de recevoir
un grand coup:
-- Je suis toute seule, je n'ai pas de défense, il peut bien faire ce
qu'il voudra, cet homme... Vous avez entendu, sa nièce est pour lui.
Elle a oublié ce qu'elle m'a coûté, elle me livrerait pieds et poings
liés.
-- Mais non, ma tante, dit la Sarriette, c'est vous qui n'avez jamais
eu que de vilaines paroles pour moi.
Elles se réconcilièrent sur-le-champ, elles s'embrassèrent. La nièce
promit de ne plus être taquine; la tante jura, sur ce qu'elle avait de
plus sacré, qu'elle regardait la Sarriette comme sa propre fille.
Alors mademoiselle Saget leur donna des conseils sur la façon dont
elles devaient se conduire pour forcer Gavard à ne pas gaspiller son
bien. Il fut convenu que les Quenu-Gradelle étaient des pas
grand'chose, et qu'on les surveillerait.
-- Je ne sais quel mic-mac il y a chez eux, dit la vieille fille, mais
ça ne sent pas bon... Ce Florent, ce cousin de madame Quenu, qu'est-ce
que vous en pensez, vous autres?
Les trois femmes se rapprochèrent, baissant la voix.
-- Vous savez bien, reprit madame Lecoeur, que nous l'avons vu, un
matin, les souliers percés, les habits couverts de poussière, avec
l'air d'un voleur qui a fait un mauvais coup... Il me fait peur, ce
garçon-là.
-- Non, il est maigre, mais il n'est pas vilain homme, murmura la
Sarriette.
Mademoiselle Saget réfléchissait. Elle pensait tout haut:
-- Je cherche depuis quinze jours, je donne ma langue aux chiens...
monsieur Gavard le connaît certainement... J'ai dû le rencontrer
quelque part, je me souviens plus...
Elle fouillait encore sa mémoire, quand la Normande arriva comme une
tempête. Elle sortait de la charcuterie.
-- Elle est polie, cette grande bête de Quenu! s'écria-t-elle,
heureuse de se soulager. Est-ce qu'elle ne vient pas de me dire que je
ne vendais que du poisson pourri! Ah! je vous l'ai arrangée!... En
voilà une baraque, avec leurs cochonneries gâtées qui empoisonnent le
monde!
-- Qu'est-ce que vous lui aviez donc dit? demanda la vieille, toute
frétillante, enchantée d'apprendre que les deux femmes s'étaient
disputées.
-- Moi! mais rien du tout! pas ça, tenez!... J'étais entrée
très-poliment la prévenir que je prendrais du boudin demain soir, et
alors elle m'a agonie de sottises... Fichue hypocrite, va, avec ses
airs d'honnêteté! Elle payera ça plus cher qu'elle ne pense.
Les trois femmes sentaient que la Normande ne disait pas la vérité;
mais elles n'en épousèrent pas moins sa querelle avec un flot de
paroles mauvaises. Elles se tournaient du côté de la rue Rambuteau,
insultantes, inventant des histoires sur la saleté de la cuisine des
Quenu, trouvant des accusations vraiment prodigieuses. Ils auraient
vendu de la chair humaine que l'explosion de leur colère n'aurait pas
été plus menaçante. Il fallut que la poissonnière recommençât trois
fois son récit.
-- Et le cousin, qu'est-ce qu'il a dit? demanda méchamment
mademoiselle Saget.
-- Le cousin! répondit la Normande d'une voix aiguë, vous croyez au
cousin, vous!... Quelque amoureux, ce grand dadais!
Les trois autres commères se récrièrent. L'honnêteté de Lisa était un
des actes de foi du quartier.
-- Laissez donc! est-ce qu'on sait jamais, avec ces grosses sainte n'y
touche, qui ne sont que graisse? Je voudrais bien la voir sans
chemise, sa vertu!... Elle a un mari trop serin pour ne pas le faire
cocu.
Mademoiselle Saget hochait la tête, comme pour dire qu'elle n'était
pas éloignée de se ranger à cette opinion. Elle reprit doucement:
-- D'autant plus que le cousin est tombé on ne sait d'où, et que
l'histoire racontée par les Quenu est bien louche.
-- Eh! c'est l'amant de la grosse! affirma de nouveau la poissonnière.
Quelque vaurien, quelque rouleur qu'elle aura ramassé dans la rue. Ça
se voit bien.
-- Les hommes maigres sont de rudes hommes, déclara la Sarriette d'un
air convaincu.
-- Elle l'a habillé tout à neuf, fit remarquer madame Lecoeur. Il doit
lui coûter bon.
-- Oui, oui, vous pourriez avoir raison, murmura la vieille
demoiselle. Il faudra savoir...
Alors, elles s'engagèrent à se tenir au courant de ce qui se passerait
dans la baraque des Quenu-Gradelle. La marchande de beurre prétendait
qu'elle voulait ouvrir les yeux de son beau-frère sur les maisons
qu'il fréquentait. Cependant, la Normande s'était un peu calmée; elle
s'en alla, bonne fille au fond, lassée d'en avoir trop conté. Quand
elle ne fut plus là, madame Lecoeur dit sournoisement:
-- Je suis sûre que la Normande aura été insolente, c'est son
habitude... Elle ferait bien de ne pas parler des cousins qui tombent
du ciel, elle qui a trouvé un enfant dans sa boutique à poissons.
Elles se regardèrent en riant toutes les trois. Puis, lorsque madame
Lecoeur se fut éloignée à son tour:
-- Ma tante a tort de s'occuper de ces histoires, ça la maigrit,
reprit la Sarriette. Elle me battait quand les hommes me regardaient.
Allez, elle peut chercher, elle ne trouvera pas de mioche sous son
traversin, ma tante.
Mademoiselle Saget eut un nouveau rire. Et quand elle fut seule, comme
elle retournait rue Pirouette, elle pensa que « ces trois pécores » ne
valaient pas la corde pour les pendre. D'ailleurs, on avait pu la
voir, il serait très-mauvais de se brouiller avec les Quenu-Gradelle,
des gens riches et estimés après tout. Elle fit un détour, alla rue
Turbigo, à la boulangerie Taboureau, la plus belle boulangerie du
quartier. Madame Taboureau, qui était une amie intime de Lisa, avait,
sur toutes choses, une autorité incontestée. Quand on disait: « Madame
Taboureau a dit ceci, madame Taboureau a dit cela, » il n'y avait plus
qu'à s'incliner. La vieille demoiselle, sous prétexte, ce jour-là, de
savoir à quelle heure le four était chaud, pour apporter un plat de
poires, dit le plus grand bien de la charcutière, se répandit en
éloges sur la propreté et sur l'excellence de son boudin. Puis,
contente de cet alibi moral, enchantée d'avoir soufflé sur l'ardente
bataille qu'elle flairait, sans s'être fâchée avec personne, elle
rentra décidément, l'esprit plus libre, retournant cent fois dans sa
mémoire l'image du cousin de madame Quenu.
Ce même jour, le soir, après le dîner, Florent sortit, se promena
quelque temps, sous une des rues couvertes des Halles. Un fin
brouillard montait, les pavillons vides avaient une tristesse grise,
piquée des larmes jaunes du gaz. Pour la première fois, Florent se
sentait importun; il avait conscience de la façon malapprise dont il
était tombé au milieu de ce monde gras, en maigre naïf; il s'avouait
nettement qu'il dérangeait tout le quartier, qu'il devenait une gêne
pour les Quenu, un cousin de contrebande, de mine par trop
compromettante. Ces réflexions le rendaient fort triste, non pas qu'il
eût remarqué chez son frère ou chez Lisa la moindre dureté; il
souffrait de leur bonté même; il s'accusait de manquer de délicatesse
en s'installant ainsi chez eux. Des doutes lui venaient. Le souvenir
de la conversation dans la boutique, l'après-midi, lui causait un
malaise vague. Il était comme envahi par cette odeur des viandes du
comptoir, il se sentait glisser à une lâcheté molle et repue.
Peut-être avait-il eu tort de refuser cette place d'inspecteur qu'on
lui offrait. Cette pensée mettait en lui une grande lutte; il fallait
qu'il se secouât pour retrouver ses roideurs de conscience. Mais un
vent humide s'était levé, soufflant sous la rue couverte. Il reprit
quelque calme et quelque certitude, lorsqu'il fut obligé de boutonner
sa redingote. Le vent emportait de ses vêtements cette senteur grasse
de la charcuterie, dont il était tout alangui.
Il rentrait, quand il rencontra Claude Lantier. Le peintre, renfermé
au fond de son paletot verdâtre, avait la voix sourde, pleine de
colère. Il s'emporta contre la peinture, dit que c'était un métier de
chien, jura qu'il ne toucherait de sa vie à un pinceau. L'après-midi,
il avait crevé d'un coup de pied une tête d'étude qu'il faisait
d'après cette gueuse de Cadine. Il était sujet à ces emportements
d'artiste impuissant en face des oeuvres solides et vivantes qu'il
rêvait. Alors, rien n'existait plus pour lui, il battait les rues,
voyait noir, attendait le lendemain comme une résurrection.
D'ordinaire, il disait qu'il se sentait gai le matin et horriblement
malheureux le soir; chacune de ses journées était un long effort
désespéré. Florent eut peine à reconnaître le flâneur insouciant des
nuits de la Halle. Ils s'étaient déjà retrouvés à la charcuterie.
Claude, qui connaissait l'histoire du déporté, lui avait serré la
main, en lui disant qu'il était un brave homme. Il allait, d'ailleurs,
très-rarement chez les Quenu.
-- Vous êtes toujours chez ma tante? dit Claude. Je ne sais pas
comment vous faites pour rester au milieu de cette cuisine. Ça pue là
dedans. Quand j'y passe une heure, il me semble que j'ai assez mangé
pour trois jours. J'ai eu tort d'y entrer ce matin; c'est ça qui m'a
fait manquer mon étude.
Et, au bout de quelques pas faits en silence:
-- Ah! les braves gens! reprit-il. Ils me font de la peine, tant ils
se portent bien. J'avais songé à faire leurs portraits, mais je n'ai
jamais su dessiner ces figures rondes où il n'y a pas d'os... Allez,
ce n'est pas ma tante Lisa qui donnerait des coups de pied dans ses
casseroles. Suis-je assez bête d'avoir crevé la tête de Cadine!
Maintenant, quand j'y songe, elle n'était peut-être pas mal.
Alors, ils causèrent de la tante Lisa. Claude dit que sa mère ne
voyait plus la charcutière depuis longtemps. Il donna à entendre que
celle-ci avait quelque honte de sa soeur mariée à un ouvrier;
d'ailleurs, elle n'aimait pas les gens malheureux. Quant à lui, il
raconta qu'un brave homme s'était imaginé de l'envoyer au collège,
séduit par les ânes et les bonnes femmes qu'il dessinait, dès l'âge de
huit ans; le brave homme était mort, en lui laissant mille francs de
rente, ce qui l'empêchait de mourir de faim.
-- N'importe, continua-t-il, j'aurais mieux aimé être un ouvrier...
Tenez, menuisier, par exemple. Ils sont très-heureux, les menuisiers.
Ils ont une table à faire, n'est-ce pas? ils la font, et ils se
couchent, heureux d'avoir fini leur table, absolument satisfaits...
Moi, je ne dors guère la nuit. Toutes ces sacrées études que je ne
peux achever me trottent dans la tête. Je n'ai jamais fini, jamais,
jamais.
Sa voix se brisait presque dans des sanglots. Puis, il essaya de rire.
Il jurait, cherchait des mots orduriers, s'abîmait en pleine boue,
avec la rage froide d'un esprit tendre et exquis qui doute de lui et
qui rêve de se salir. Il finit par s'accroupir devant un des regards
donnant sur les caves des Halles, où le gaz brûle éternellement. Là,
dans ces profondeurs, il montra à Florent, Marjolin et Cadine qui
soupaient tranquillement, assis sur une des pierres d'abatage des
resserres aux volailles. Les gamins avaient des moyens à eux pour se
cacher et habiter les caves, après la fermeture des grilles.
-- Hein! quelle brute, quelle belle brute! répétait Claude en parlant
de Marjolin avec une admiration envieuse. Et dire que cet animal-là
est heureux!... Quand ils vont avoir achevé leurs pommes, ils se
coucheront ensemble dans un de ces grands paniers pleins de plumes.
C'est une vie ça, au moins!... Ma foi, vous avez raison de rester dans
la charcuterie; peut-être que ça vous engraissera.
Il partit brusquement. Florent remonta à sa mansarde, troublé par ces
inquiétudes nerveuses qui réveillaient ses propres incertitudes. Il
évita, le lendemain, de passer la matinée à la charcuterie; il fit une
grande promenade le long des quais. Mais, au déjeuner, il fut repris
par la douceur fondante de Lisa. Elle lui reparla de la place
d'inspecteur à la marée, sans trop insister, comme d'une chose qui
méritait réflexion. Il l'écoutait, l'assiette pleine, gagné malgré lui
par la propreté dévote de la salle à manger; la natte mettait une
mollesse sous ses pieds; les luisants de la suspension de cuivre, le
jaune tendre du papier peint et du chêne clair des meubles, le
pénétraient d'un sentiment d'honnêteté dans le bien-être, qui
troublait ses idées du faux et du vrai. Il eut cependant la force de
refuser encore, en répétant ses raisons, tout en ayant conscience du
mauvais goût qu'il y avait à faire un étalage brutal de ses
entêtements et de ses rancunes, eu un pareil lieu, Lisa ne se fâcha
pas; elle souriait au contraire, d'un beau sourire qui embarrassait
plus Florent que la sourde irritation de la veille. Au dîner, on ne
causa que des grandes salaisons d'hiver, qui allaient tenir tout le
personnel de la charcuterie sur pied.
Les soirées devenaient froides. Dès qu'on avait dîné, on passait dans
la cuisine. Il y faisait très-chaud. Elle était si vaste, d'ailleurs,
que plusieurs personnes y tenaient à l'aise, sans gêner le service,
autour d'une table carrée, placée au milieu. Les murs de la pièce
éclairée au gaz étaient recouverts de plaques de faïence blanches et
bleues, à hauteur d'homme. À gauche, se trouvait le grand fourneau de
fonte, percé de trois trous, dans lesquels trois marmites trapues
enfonçaient leurs culs noirs de la suie du charbon de terre; au bout,
une petite cheminée, montée sur un four et garnie d'un fumoir, servait
pour les grillades; et, au-dessus du fourneau, plus haut que les
écumoires, les cuillers, les fourchettes à longs manches, dans une
rangée de tiroirs numérotés, s'alignaient les chapelures, la fine et
la grosse, les mies de pain pour paner, les épices, le girofle, la
muscade, les poivres. À droite, la table à hacher, énorme bloc de
chêne appuyé contre la muraille, s'appesantissait, toute couturée et
toute creusée; tandis que plusieurs appareils, fixés sur le bloc, une
pompe à injecter, une machine à pousser, une hacheuse mécanique,
mettaient là, avec leurs rouages et leurs manivelles, l'idée
mystérieuse et inquiétante de quelque cuisine de l'enfer. Puis, tout
autour des murs, sur des planches, et jusque sous les tables,
s'entassaient des pots, des terrines, des seaux, des plats, des
ustensiles de fer-blanc, une batterie de casseroles profondes,
d'entonnoirs élargis, des râteliers de couteaux et de couperets, des
files de lardoires et d'aiguilles, tout un monde noyé dans la graisse.
La graisse débordait, malgré la propreté excessive, suintait entre les
plaques de faïence, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un
reflet grisâtre à la fonte du fourneau, polissait les bords de la
table à hacher d'un luisant et d'une transparence de chêne verni. Et,
au milieu de cette buée amassée goutte à goutte, de cette évaporation
continue des trois marmites, où fondaient les cochons, il n'était
certainement pas, du plancher au plafond, un clou qui ne pissât la
graisse.
Les Quenu-Gradelle fabriquaient tout chez eux. Ils ne faisaient guère
venir du dehors que les terrines des maisons renommées, les rillettes,
les bocaux de conserve, les sardines, les fromages, les escargots.
Aussi, dès septembre, s'agissait-il de remplir la cave, vidée pendant
l'été. Les veillées se prolongeaient même après la fermeture de la
boutique. Quenu, aidé d'Auguste et de Léon, emballait les saucissons,
préparait les jambons, fondait les saindoux, faisait les lards de
poitrine, les lards maigres, les lards à piquer. C'était un bruit
formidable de marmites et de hachoirs, des odeurs de cuisine qui
montaient dans la maison entière. Cela sans préjudice de la
charcuterie courante, de la charcuterie fraîche, les pâtés de foie et
de lièvre, les galantines, les saucisses et les boudins.
Ce soir-là, vers onze heures, Quenu, qui avait mis en train deux
marmites de saindoux, dut s'occuper du boudin. Auguste l'aida. À un
coin de la table carrée, Lisa et Augustine raccommodaient du linge;
tandis que, devant elles, de l'autre côté de la table, Florent était
assis, la face tournée vers le fourneau, souriant à la petite Pauline
qui, montée sur ses pieds, voulait qu'il la fit « sauter en l'air. »
Derrière eux, Léon hachait de la chair à saucisse, sur le bloc de
chêne, à coups lents et réguliers.
Auguste alla d'abord chercher dans la cour deux brocs pleins de sang
de cochon. C'était lui qui saignait à l'abattoir. Il prenait le sang
et l'intérieur des bêtes, laissant aux garçons d'échaudoir le soin
d'apporter, l'après-midi, les porcs tout préparés dans leur voiture.
Quenu prétendait qu'Auguste saignait comme pas un garçon charcutier de
Paris.
La vérité était qu'Auguste se connaissait à merveille à la qualité du
sang; le boudin était bon, toutes les fois qu'il disait: « Le boudin
sera bon. »
-- Eh bien, aurons-nous du bon boudin? demanda Lisa. Il déposa ses
deux brocs, et, lentement:
-- Je le crois, madame Quenu, oui, je le crois... Je vois d'abord ça à
la façon dont le sang coule. Quand je retire le couteau, si le sang
part trop doucement, ce n'est pas un bon signe, ça prouve qu'il est
pauvre...
-- Mais interrompit Quenu, c'est aussi selon comme le couteau a été
enfoncé.
La face blême d'Auguste eut un sourire.
-- Non, non, répondit-il, j'enfonce toujours quatre doigts du couteau;
c'est la mesure... Mais, voyez-vous, le meilleur signe, c'est encore
lorsque le sang coule et que je le reçois en le battant avec la main,
dans le seau. Il faut qu'il soit d'une bonne chaleur, crémeux, sans
être trop épais.
Augustine avait laissé son aiguille. Les yeux levés, elle regardait
Auguste. Sa figure rougeaude, aux durs cheveux châtains, prenait un
air d'attention profonde. D'ailleurs, Lisa, et la petite Pauline
elle-même, écoutaient également avec un grand intérêt.
-- Je bats, je bats, je bats, n'est-ce pas? continua le garçon, en
faisant aller sa main dans le vide, comme s'il fouettait une crème. Eh
bien, quand je retire ma main et que je la regarde, il faut qu'elle
soit comme graissée par le sang, de façon à ce que le gant rouge soit
bien du même rouge partout... Alors, on peut dire sans se tromper:
« Le boudin sera bon, »
Il resta un instant la main en l'air, complaisamment, l'attitude
molle; cette main qui vivait dans des seaux de sang était toute rosé,
avec des ongles vifs, au bout de la manche blanche. Quenu avait
approuvé de la tête. Il y eut un silence. Léon hachait toujours.
Pauline, qui était restée songeuse, remonta sur les pieds de son
cousin, en criant de sa voix claire:
-- Dis, cousin, raconte-moi l'histoire du monsieur qui a été mangé par
les bêtes.
Sans doute, dans cette tête de gamine, l'idée du sang des cochons
avait éveillé celle « du monsieur mangé par les bêtes. » Florent ne
comprenait pas, demandait quel monsieur. Lisa se mit à rire.
-- Elle demande l'histoire de ce malheureux, vous savez, cette
histoire que vous avez dite un soir à Gavard. Elle l'aura entendue.
Florent était devenu tout grave. La petite alla prendre dans ses bras
le gros chat jaune, l'apporta sur les genoux du cousin, en disant que
Mouton, lui aussi, voulait écouter l'histoire. Mais Mouton sauta sur
la table. Il resta là, assis, le dos arrondi, contemplant ce grand
garçon maigre qui, depuis quinze jours, semblait être pour lui un
continuel sujet de profondes réflexions. Cependant, Pauline se
fâchait, elle tapait des pieds, elle voulait l'histoire. Comme elle
était vraiment insupportable:
-- Eh! racontez-lui donc ce qu'elle demande, dit Lisa à Florent, elle
nous laissera tranquille.
Florent garda le silence un instant encore. Il avait les yeux à terre.
Puis, levant la tête lentement, il s'arrêta aux deux femmes qui
tiraient leurs aiguilles, regarda Quenu et Auguste qui préparaient la
marmite pour le boudin. Le gaz brûlait tranquille, la chaleur du
fourneau était très-douce, toute la graisse de la cuisine luisait dans
un bien-être de digestion large. Alors, il posa la petite Pauline sur
l'un de ses genoux, et, souriant d'un sourire triste, s'adressant à
l'enfant:
-- Il était une fois un pauvre homme. On l'envoya très-loin,
très-loin, de l'autre côté de la mer... Sur le bateau qui l'emportait,
il y avait quatre cents forçats avec lesquels on le jeta. Il dut vivre
cinq semaines au milieu de ces bandits, vêtu comme eux de toile à
voile, mangeant à leur gamelle. De gros poux le dévoraient, des sueurs
terribles le laissaient sans force. La cuisine, la boulangerie, la
machine du bateau, chauffaient tellement les faux-ponts, que dix des
forçats moururent de chaleur. Dans la journée, on les faisait monter
cinquante à la fois, pour leur permettre de prendre l'air de la mer;
et, comme on avait peur d'eux, deux canons étaient braqués sur
l'étroit plancher où ils se promenaient. Le pauvre homme était bien
content, quand arrivait son tour. Ses sueurs se calmaient un peu. Il
ne mangeait plus, il était très-malade. La nuit, lorsqu'on l'avait
remis aux fers, et que le gros temps le roulait entre ses deux
voisins, il se sentait lâche, il pleurait, heureux de pleurer sans
être vu...
Pauline écoutait, les yeux agrandis, ses deux petites mains croisées
dévotement.
-- Mais, interrompit-elle, ce n'est pas l'histoire du monsieur qui a
été mangé par les bêtes... C'est une autre histoire, dis, mon cousin?
-- Attends, tu verras, répondit doucement Florent. J'y arriverai, à
l'histoire du monsieur... Je te raconte l'histoire tout entière.
-- Ah! bien, murmura l'enfant d'un air heureux.
Pourtant elle resta pensive, visiblement préoccupée par quelque grosse
difficulté qu'elle ne pouvait résoudre. Enfin, elle se décida.
-- Qu'est-ce qu'il avait donc fait, le pauvre homme, demanda-t-elle,
pour qu'on le renvoyât et qu'on le mit dans le bateau?
Lisa et Augustine eurent un sourire. L'esprit de l'enfant les
ravissait. Et Lisa, sans répondre directement, profita du la
circonstance pour lui faire la morale; elle la frappa beaucoup, en lui
disant qu'on mettait aussi dans le bateau les enfants qui n'étaient
pas sages.
-- Alors, fit remarquer judicieusement Pauline, c'était bien fait, si
le pauvre homme de mon cousin pleurait la nuit.
Lisa reprit sa couture, en baissant les épaules. Quenu n'avait pas
entendu. Il venait de couper dans la marmite des rondelles d'oignon
qui prenaient, sur le feu, des petites voix claires et aiguës de
cigales pâmées de chaleur. Ça sentait très-bon. La marmite, lorsque
Quenu y plongeait sa grande cuiller de bois, chantait plus fort,
emplissant la cuisine de l'odeur pénétrante de l'oignon cuit. Auguste
préparait, dans un plat, des gras de lard. Et le hachoir de Léon
allait à coups plus vifs, raclant la table par moments pour ramener la
chair à saucisse qui commençait à se mettre en pâte.
-- Quand on fut arrivé, continua Florent, on conduisit l'homme dans
une île nommée l'île du Diable. Il était là avec d'autres camarades
qu'on avait aussi chassés de leur pays. Tous furent très-malheureux.
On les obligea d'abord à travailler comme des forçats. Le gendarme qui
les gardait les comptait trois fois par jour, pour être bien sûr qu'il
ne manquait personne. Plus tard, on les laissa libres de faire ce
qu'ils voulaient; on les enfermait seulement la nuit, dans une grande
cabane de bois, où ils dormaient sur des hamacs tendus entre deux
barres. Au bout d'un an, ils allaient nu-pieds, et leurs vêtements
étaient si déchirés, qu'ils montraient leur peau. Ils s'étaient
construit des huttes avec des troncs d'arbre, pour s'abriter contre le
soleil, dont la flamme brûle tout dans ce pays-là; mais les huttes ne
pouvaient les préserver des moustiques qui, la nuit, les couvraient de
boutons et d'enflures. Il en mourut plusieurs; les autres devinrent
tout jaunes, si secs, si abandonnés, avec leurs grandes barbes, qu'ils
faisaient pitié...
-- Auguste, donnez-moi les gras, cria Quenu.
Et lorsqu'il tint le plat, il fit glisser doucement dans la marmite
les gras de lard, en les délayant du bout de la cuiller. Les gras
fondaient. Une vapeur plus épaisse monta du fourneau.
-- Qu'est ce qu'on leur donnait à manger? demanda la petite Pauline
profondément intéressée.
-- On leur donnait du riz plein de vers et de la viande qui sentait
mauvais, répondit Florent, dont la voix s'assourdissait. Il fallait
enlever les vers pour manger le riz. La viande, rôtie et très-cuite,
s'avalait encore; mais bouillie, elle puait tellement, qu'elle donnait
souvent des coliques.
-- Moi, j'aime mieux être au pain sec, dit l'enfant après s'être
consultée.
Léon, ayant fini de hacher, apporta la chair à saucisse dans un plat,
sur la table carrée. Mouton, qui était resté assis, les yeux sur
Florent, comme extrêmement surpris par l'histoire, dut se reculer un
peu, ce qu'il fit de très-mauvaise grâce. Il se pelotonna, ronronnant,
le nez sur la chair à saucisse. Cependant, Lisa paraissait ne pouvoir
cacher son étonnement ni son dégoût; le riz plein de vers et la viande
qui sentait mauvais lui semblaient sûrement des saletés à peine
croyables, tout à fait déshonorantes pour celui qui les avait mangées.
Et, sur son beau visage calme, dans le gonflement de son cou, il y
avait une vague épouvante, eu face de cet homme nourri de choses
immondes.
-- Non, ce n'était pas un lieu de délices, reprit-il, oubliant la
petite Pauline, les yeux vagues sur la marmite qui fumait. Chaque jour
des vexations nouvelles, un écrasement continu, une violation de toute
justice, un mépris de la charité humaine, qui exaspéraient les
prisonniers et les brûlaient lentement d'une fièvre de rancune
maladive. On vivait en bête, avec le fouet éternellement levé sur les
épaules. Ces misérables voulaient tuer l'homme... On ne peut pas
oublier, non ce n'est pas possible. Ces souffrances crieront vengeance
un jour.
Il avait baissé la voix, et les lardons qui sifflaient joyeusement
dans la marmite la couvraient de leur bruit de friture bouillante.
Mais Lisa l'entendait, effrayée de l'expression implacable que son
visage avait prise brusquement. Elle le jugea hypocrite, avec cet air
doux qu'il savait feindre.
Le ton sourd de Florent avait mis le comble au plaisir de Pauline.
Elle s'agitait sur le genou du cousin, enchantée de l'histoire.
-- Et l'homme, et l'homme? murmurait-elle.
Florent regarda la petite Pauline, parut se souvenir, retrouva son
sourire triste.
-- L'homme, dit-il, n'était pas content d'être dans l'île. Il n'avait
qu'une idée, s'en aller, traverser la mer pour atteindre la côte, dont
on voyait, par les beaux temps, la ligne blanche à l'horizon. Mais ce
n'était pas commode. Il fallait construire un radeau. Comme des
prisonniers s'étaient sauvés déjà, on avait abattu tous les arbres de
l'île, afin que les autres ne pussent se procurer du bois. L'île était
toute pelée, si nue, si aride sous les grands soleils, que le séjour
en devenait plus dangereux et plus affreux encore. Alors l'homme eut
l'idée, avec deux de ses camarades, de se servir des troncs d'arbres
de leurs huttes. Un soir, ils partirent sur quelques mauvaises poutres
qu'ils avaient liées avec des branches sèches. Le vent les portait
vers la côte. Le jour allait paraître, quand leur radeau échoua sur un
banc de sable, avec une telle violence, que les troncs d'arbres
détachés furent emportés par les vagues. Les trois malheureux
faillirent rester dans le sable; ils enfonçaient jusqu'à la ceinture;
même il y en eut un qui disparut jusqu'au menton, et que les deux
autres durent retirer. Enfin ils atteignirent un rocher, où ils
avaient à peine assez de place pour s'asseoir. Quand le soleil se
leva, ils aperçurent en face d'eux la côte, une barre de falaises
grises tenant tout un côté de l'horizon. Deux, qui savaient nager, se
décidèrent à gagner ces falaises. Ils aimaient mieux risquer de se
noyer tout de suite que de mourir lentement de faim sur leur écueil.
Ils promirent à leur compagnon de venir le chercher, lorsqu'ils
auraient touché terre et qu'ils se seraient procuré une barque.
----Ah! voilà, je sais maintenant! cria la petite Pauline, tapant de
joie dans ses mains. C'est l'histoire du monsieur qui a été mangé par
les bêtes.
-- Ils purent atteindre la côte, poursuivit Florent; mais elle était
déserte, ils ne trouvèrent une barque qu'au bout de quatre jours...
Quand ils revinrent à recueil, ils virent leur compagnon étendu sur le
dos, les pieds et les mains dévorés, la face rongée, le ventre plein
d'un grouillement de crabes qui agitaient la peau des flancs, comme si
un râle furieux eût traversé ce cadavre à moitié mangé et frais
encore.
Un murmure de répugnance échappa à Lisa et à Augustine. Léon, qui
préparait des boyaux de porc pour le boudin, fit une grimace. Quenu
s'arrêta dans son travail, regarda Auguste pris de nausées. Et il n'y
avait que Pauline qui riait. Ce ventre, plein d'un grouillement de
crabes, s'étalait étrangement au milieu de la cuisine, mêlait des
odeurs suspectes aux parfums du lard et de l'oignon.
-- Passez-moi le sang! cria Quenu, qui, d'ailleurs, ne suivait pas
l'histoire.
Auguste apporta les deux brocs. Et, lentement, il versa le sang dans
la marmite, par minces filets rouges, tandis que Quenu le recevait, en
tournant furieusement la bouillie qui s'épaississait. Lorsque les
brocs furent vides, ce dernier, atteignant un à un les tiroirs,
au-dessus du fourneau, prit des pincées d'épices. Il poivra surtout
fortement.
-- Ils le laissèrent là, n'est-ce pas? demanda Lisa. Ils revinrent
sans danger?
-- Comme ils revenaient, répondit Florent, le vent tourna, ils furent
poussés en pleine mer. Une vague leur enleva une rame, et l'eau
entrait à chaque souffle, si furieusement, qu'ils n'étaient occupés
qu'à vider la barque avec leurs mains. Ils roulèrent, ainsi en face
des côtes, emportés par une rafale, ramenés par la marée, ayant achevé
leurs quelques provisions, sans une bouchée de pain. Cela dura trois
jours.
-- Trois jours! s'écria la charcutière stupéfaite, trois jours sans
manger!
-- Oui, trois jours sans manger. Quand le vent d'est les poussa enfin
à terre, l'un d'eux était si affaibli, qu'il resta sur le sable toute
une matinée. Il mourut le soir. Son compagnon avait vainement essayé
de lui faire mâcher des feuilles d'arbre.
À cet endroit, Augustine eut un léger rire; puis, confuse d'avoir ri,
ne voulant pas qu'on pût croire qu'elle manquait de coeur:
-- Non, non, balbutia-t-elle, ce n'est pas de ça que je ris. C'est de
Mouton... Regardez donc Mouton, madame.
Lisa, à son tour, s'égaya. Mouton, qui avait toujours sous le nez le
plat de chair à saucisse, se trouvait probablement incommodé et
dégoûté par toute cette viande. Il s'était levé, grattant la table de
la patte, comme pour couvrir le plat, avec la hâte des chats qui
veulent enterrer leurs ordures. Puis il tourna le dos au plat, il
s'allongea sur le flanc, en s'étirant, les yeux demi-clos, la tête
roulée dans une caresse béate. Alors tout le monde complimenta Mouton;
on affirma que jamais il ne volait, qu'on pouvait laisser la viande à
sa portée. Pauline racontait très-confusément qu'il lui léchait les
doigts et qu'il la débarbouillait, après le dîner, sans la mordre.
Mais Lisa revint à la question de savoir si l'on peut rester trois
jours sans manger. Ce n'était pas possible.
-Non! dit-elle, je ne crois pas ça... D'ailleurs, il n'y a personne
qui soit resté trois jours sans manger. Quand on dit: « Un tel crève
de faim, » c'est une façon de parler. On mange toujours, plus ou
moins... Il faudrait des misérables tout à fait abandonnés, des gens
perdus.
Elle allait dire sans doute « des canailles sans aveu; » mais elle se
retint, en regardant Florent. Et la moue méprisante de ses lèvres, son
regard clair avouaient carrément que les gredins seuls jeûnaient de
cette façon désordonnée. Un homme capable d'être resté trois jours
sans manger était pour elle un être absolument dangereux. Car, enfin,
jamais les honnêtes gens ne se mettent dans des positions pareilles.
Florent étouffait maintenant. En face de lui, le fourneau, dans lequel
Léon venait de jeter plusieurs pelletées de charbon, ronflait comme un
chantre dormant au soleil. La chaleur devenait très-forte. Auguste,
qui s'était chargé des marmites de saindoux, les surveillait, tout en
sueur; tandis que, s'épongeant le front avec sa manche, Quenu
attendait que le sang se fût bien délayé. Un assoupissement de
nourriture, un air chargé d'indigestion flottait.
-- Quand l'homme eut enterré son camarade dans le sable, reprit
Florent lentement, il s'en alla seul, droit devant lui. La Guyane
hollandaise, où il se trouvait, est un pays de forêts, coupé de
fleuves et de marécages. L'homme marcha pendant plus de huit jours,
sans rencontrer une habitation. Tout autour de lui, il sentait la mort
qui l'attendait. Souvent, l'estomac tenaillé par la faim, il n'osait
mordre aux fruits éclatants qui pendaient des arbres; il avait peur de
ces baies aux reflets métalliques, dont les bosses noueuses suaient le
poison. Pendant des journées entières, il marchait sous des voûtes de
branches épaisses, sans apercevoir un coin de ciel, au milieu d'une
ombre verdâtre, toute pleine d'une horreur vivante. De grands oiseaux
s'envolaient sur sa tête, avec un bruit d'ailes terrible et des cris
subits qui ressemblaient à des râles de mort; des sauts de singes, des
galops de bêtes traversaient les fourrés, devant lui, pliant les
tiges, faisant tomber une pluie de feuilles, comme sous un coup de
vent; et c'était surtout les serpents qui le glaçaient, quand il
posait le pied sur le sol mouvant de feuilles sèches, et qu'il voyait
des tètes minces filer entre les enlacements monstrueux des racines.
Certains coins, les coins d'ombre humide, grouillaient d'un
pullulement de reptiles, noirs, jaunes, violacés, zébrés, tigrés,
pareils à des herbes mortes, brusquement réveillées et fuyantes.
Alors, il s'arrêtait, il cherchait une pierre pour sortir de cette
terre molle où il enfonçait; il restait là des heures, avec
l'épouvante de quelque boa, entrevu au fond d'une clairière, la queue
roulée, la tête droite, se balançant comme un tronc énorme, taché de
plaques d'or. La nuit, il dormait sur les arbres, inquiété par le
moindre frôlement, croyant entendre des écailles sans fin glisser dans
les ténèbres. Il étouffait sous ces feuillages interminable; l'ombre y
prenait une chaleur renfermée de fournaise, une moiteur d'humidité,
une sueur pestilentielle, chargée des arômes rudes des bois odorants
et des fleurs puantes. Puis, lorsqu'il se dégageait enfin, lorsque, au
bout de longues heures de marche, il revoyait le ciel, l'homme se
trouvait en face de larges rivières qui lui barraient la route; il les
descendait, surveillant les échines grises des caïmans, fouillant du
regard les herbes charriées, passant à la nage, quand il avait trouvé
des eaux plus rassurantes. Au delà, les forêts recommençaient.
D'autres fois, c'était de vastes plaines grasses, des lieues couvertes
d'une végétation drue, bleuies de loin en loin du miroir clair d'un
petit lac. Alors, l'homme faisait un grand détour, il n'avançait plus
qu'en tâtant le terrain, ayant failli mourir, enseveli sous une de ces
plaines riantes qu'il entendait craquer à chaque pas. L'herbe géante,
nourrie par l'humus amassé, recouvre des marécages empestés, des
profondeurs de boue liquide; et il n'y a, parmi les nappes de verdure,
s'allongeant sur l'immensité glauque, jusqu'au bord de l'horizon, que
d'étroites jetées de terre ferme, qu'il faut connaître si l'on ne veut
pas disparaître à jamais. L'homme, un soir, s'était enfoncé jusqu'au
ventre. À chaque secousse qu'il tentait pour se dégager, la boue
semblait monter à sa bouche. Il resta tranquille pendant près de deux
heures. Comme la lune se levait, il put heureusement saisir une
branche d'arbre, au-dessus de sa tête. Le jour où il arriva à une
habitation, ses pieds et ses mains saignaient, meurtris, gonflés par
des piqûres mauvaises. Il était si pitoyable, si affamé, qu'on eut
peur de lui. On lui jeta à manger à cinquante pas de la maison,
pendant que le maître gardait sa porte avec un fusil.
Florent se tut, la voix coupée, les regards au loin. Il semblait ne
plus parler que pour lui. La petite Pauline, que le sommeil prenait,
s'abandonnait, la tête renversée, faisant des efforts pour tenir
ouverts ses yeux émerveillés. Et Quenu se fâchait.
-- Mais, animal! criait-t-il à Léon, tu ne sais donc pas tenir un
boyau... Quand tu me regarderas! Ce n'est pas moi qu'il faut regarder,
c'est le boyau... Là, comme cela. Ne bouge plus, maintenant.
Léon, de la main droite, soulevait un long bout de boyau vide, dans
l'extrémité duquel un entonnoir très-évasé était adapté; et, de la
main gauche, il enroulait le boudin autour d'un bassin, d'un plat rond
de métal, à mesure que le charcutier emplissait l'entonnoir à grandes
cuillerées. La bouillie coulait, toute noire et toute fumante,
gonflant peu à peu le boyau, qui retombait ventru, avec des courbes
molles. Comme Quenu avait retiré la marmite du feu, ils apparaissaient
tous deux, lui et Léon, l'enfant, d'un profil mince, lui, d'une face
large, dans l'ardente lueur du brasier, qui chauffait leurs visages
pâles et leurs vêtements blancs d'un ton rose.
Lisa et Augustine s'intéressaient à l'opération, Lisa surtout, qui
gronda à son tour Léon, parce qu'il pinçait trop le boyau avec les
doigts, ce qui produisait des noeuds, disait-elle. Quand le boudin fut
emballé, Quenu le glissa doucement dans une marmite d'eau bouillante.
Il parut tout soulagé, il n'avait plus qu'à le laisser cuire.
-- Et l'homme, et l'homme? murmura de nouveau Pauline, rouvrant les
yeux, surprise de ne plus entendre le cousin parler.
Florent la berçait sur son genou, ralentissant encore son récit, le
murmurant comme un chant de nourrice.
-- L'homme, dit-il, parvint à une grande ville. On le prit d'abord
pour un forçat évadé; il fut retenu plusieurs mois en prison... Puis
on le relâcha, il fit toutes sortes de métiers, tint des comptes,
apprit à lire aux enfants; un jour même, il entra, comme homme de
peine, dans des travaux de terrassement... L'homme rêvait toujours de
revenir dans son pays. Il avait économisé l'argent nécessaire,
lorsqu'il eut la fièvre jaune. On le crut mort, on s'était partagé ses
habits; et quand il en réchappa, il ne retrouva pas même une
chemise... Il fallut recommencer. L'homme était très-malade. Il avait
peur de rester là-bas... Enfin, l'homme put partir, l'homme revint.
La voix avait baissé de plus en plus. Elle mourut, dans un dernier
frisson des lèvres. La petite Pauline dormait, ensommeillée par la fin
de l'histoire, la tête abandonnée sur l'épaule du cousin. Il la
soutenait du bras, il la berçait encore du genou, insensiblement,
d'une façon douce. Et, comme on ne faisait plus attention à lui, il
resta là, sans bouger, avec cette enfant endormie.
C'était le grand coup de feu, comme disait Quenu. Il retirait le
boudin de la marmite. Pour ne point crever ni nouer les bouts
ensemble, il les prenait avec un bâton, les enroulait, les portait
dans la cour, où ils devaient sécher rapidement sur des claies. Léon
l'aidait, soutenait les bouts trop longs. Ces guirlandes de boudin,
qui traversaient la cuisine, toutes suantes, laissaient des traînées
d'une fumée forte qui achevaient d'épaissir l'air. Auguste, donnant un
dernier coup d'oeil à la fonte du saindoux, avait, de son côté,
découvert les deux marmites, où les graisses bouillaient lourdement,
en laissant échapper, de chacun de leurs bouillons crevés, une légère
explosion d'âcre vapeur. Le flot gras avait monté depuis le
commencement de la veillée; maintenant il noyait le gaz, emplissait la
pièce, coulait partout, mettant dans un brouillard les blancheurs
roussies de Quenu et de ses deux garçons. Lisa et Augustine s'étaient
levées. Tous soufflaient comme s'ils venaient de trop manger.
Augustine monta sur ses bras Pauline endormie. Quenu, qui aimait à
fermer lui-même la cuisine, congédia Auguste et Léon, en disant qu'il
rentrerait le boudin. L'apprenti se retira très-rouge; il avait glissé
dans sa chemise près d'un mètre de boudin, qui devait le griller.
Puis, les Quenu et Florent, restés seuls, gardèrent le silence. Lisa,
debout, mangeait un morceau de boudin tout chaud, qu'elle mordait à
petits coups de dents, écartant ses belles lèvres pour ne pas les
brûler; et le bout noir s'en allait peu à peu dans tout ce rose.
-- Ah bien! dit-elle, la Normande a eu tort d'être mal polie... Il est
bon, aujourd'hui, le boudin.
On frappa à la porte de l'allée, Gavard entra. Il restait tous les
soirs chez monsieur Lebigre jusqu'à minuit. Il venait pour avoir une
réponse définitive, au sujet de la place d'inspecteur à la marée.
-- Vous comprenez, expliqua-t-il, monsieur Verlaque ne peut attendre
davantage, il est vraiment trop malade... Il faut que Florent se
décide. J'ai promis de donner une réponse demain, à la première heure.
-- Mais Florent accepte, répondit tranquillement Lisa, en donnant un
non veau coup de dents dans son boudin.
Florent, qui n'avait pas quitté sa chaise, pris d'un étrange
accablement, essaya vainement de se lever et de protester.
-- Non, non, reprit la charcutière, c'est chose entendue... Voyons,
mon cher Florent, vous avez assez souffert. Ça fait frémir, ce que
vous racontiez tout à l'heure. Il est temps que vous vous rangiez.
Vous appartenez à une famille honorable, vous avez reçu de
l'éducation, et c'est peu convenable vraiment, de courir les chemins,
en véritable gueux... À votre âge, les enfantillages ne sont plus
permis... Vous avez fait des folies, eh bien, on les oubliera, on vous
les pardonnera. Vous rentrerez dans votre classe, dans la classe des
honnêtes gens, vous vivrez comme tout le monde, enfin.
Florent l'écoutait, étonné, ne trouvant pas une parole. Elle avait
raison, sans doute. Elle était si saine, si tranquille, qu'elle ne
pouvait vouloir le mal. C'était lui, le maigre, le profil noir et
louche, qui devait être mauvais et rêver des choses inavouables. Il ne
savait plus pourquoi il avait résisté jusque-là.
Mais elle continua, abondamment, le gourmandant comme un petit garçon
qui a fait des fautes et qu'on menace des gendarmes. Elle était
très-maternelle, elle trouvait des raisons très-convaincantes. Puis,
comme dernier argument:
-- Faites-le pour nous, Florent, dit-elle. Nous tenons une certaine
position dans le quartier, qui nous force à beaucoup de
ménagements...J'ai peur qu'on ne jase, la, entre nous. Cette place
arrangera tout, vous serez quelqu'un, même vous nous ferez honneur.
Elle devenait caressante. Une plénitude emplissait Florent; il était
comme pénétré par cette odeur de la cuisine, qui le nourrissait de
toute la nourriture dont l'air était chargé; il glissait à la lâcheté
heureuse de cette digestion continue du milieu gras où il vivait
depuis quinze jours. C'était, à fleur de peau, mille chatouillements
de graisse naissante, un lent envahissement de l'être entier, une
douceur molle et boutiquière. À cette heure avancée de la nuit, dans
la chaleur de cette pièce, ses âpretés, ses volontés se fondaient en
lui; il se sentait si alangui par cette soirée calme, par les parfums
du boudin et du saindoux, par cette grosse Pauline endormie sur ses
genoux, qu'il se surprit à vouloir passer d'autres soirées semblables,
des soirées sans fin, qui l'engraisseraient. Mais ce fut surtout
Mouton qui le détermina. Mouton dormait profondément, le ventre en
l'air, une patte sur son nez, la queue ramenée contre ses flancs comme
pour lui servir d'édredon; et il donnait avec un tel bonheur de chat,
que Florent murmura, en le regardant:
-- Non! c'est trop bête, à la fin... J'accepte. Dites que j'accepte,
Gavard.
Alors, Lisa acheva son boudin, s'essuyant les doigts, doucement, au
bord de son tablier. Elle voulut préparer le bougeoir de son
beau-frère, pendant que Gavard et Quenu le félicitaient de sa
détermination. Il fallait faire une fin après tout; les casse-cou de
la politique ne nourrissent pas. Et elle, debout, le bougeoir allumé,
regardait Florent d'un air satisfait, avec sa belle face tranquille de
vache sacrée.