III

Trois jours plus tard, les formalités étaient faites, la préfecture

acceptait Florent des mains de monsieur Verlaque, presque les yeux

fermés, à simple titre de remplaçant, d'ailleurs. Gavard avait voulu

les accompagner. Quand il se retrouva seul avec Florent, sur le

trottoir, il lui donna des coups de coude dans les côtes, riant sans

rien dire, avec des clignements d'yeux goguenards. Les sergents de

ville qu'il rencontra sur le quai de l'Horloge lui parurent sans doute

très-ridicules; car, en passant devant eux, il eut un léger renflement

de dos, une moue d'homme qui se retient pour ne pas éclater au nez des

gens.

Dès le lendemain, monsieur Verlaque commença à mettre le nouvel

inspecteur au courant de la besogne. Il devait, pendant quelques

matinées, le guider au milieu du monde turbulent qu'il allait avoir à

surveiller. Ce pauvre Verlaque, comme le nommait Gavard, était un

petit homme pâle, toussant beaucoup, emmaillotté de flanelle, de

foulards, de cache nez, se promenant dans l'humidité fraîche et dans

les eaux courantes de la poissonnerie, avec des jambes maigres

d'enfant maladif.

Le premier matin, lorsque Florent arriva à sept heures, il se trouva

perdu, les yeux effarés, la tête cassée. Autour des neuf bancs de

criée, rôdaient déjà des revendeuses, tandis que les employés

arrivaient avec leurs registres, et que les agents des expéditeurs,

portant en sautoir des gibecières de cuir, attendaient la recette,

assis sur des chaises renversées, contre les bureaux de vente. On

déchargeait, on déballait la marée, dans l'enceinte fermée des bancs,

et jusque sur les trottoirs. C'était, le long du carreau, des

amoncellements de petites bourriches, un arrivage continu de caisses

et de paniers, des sacs de moules empilés laissant couler des rigoles

d'eau. Les compteurs-verseurs, très-affairés, enjambant les tas,

arrachaient d'une poignée la paille des bourriches, les vidaient, les

jetaient, vivement; et, sur les larges mannes rondes, en un seul de

coup de main, ils distribuaient les lots, leur donnaient une tournure

avantageuse. Quand les mannes s'étalèrent, Florent put croire qu'un

banc de poissons venait d'échouer là, sur ce trottoir, râlant encore,

avec les nacres rosés, les coraux saignants, les perles laiteuses,

toutes les moires et toutes les pâleurs glauques de l'Océan.

Pêle-mêle, au hasard du coup de filet, les algues profondes, où dort

la vie mystérieuse des grandes eaux, avaient tout livré: les

cabillauds, les aigrefins, les carrelets, les plies, les limandes,

bêtes communes, d'un gris sale, aux taches blanchâtres; les congres,

ces grosses couleuvres d'un bleu de vase, aux minces yeux noirs, si

gluantes qu'elles semblent ramper, vivantes encore; les raies

élargies, à ventre pâle bordé de rouge tendre, dont les dos superbes,

allongeant les noeuds saillants de l'échine, se marbrent, jusqu'aux

baleines tendues des nageoires, de plaques de cinabre coupées par des

zébrures de bronze florentin, d'une bigarrure assombrie de crapaud et

de fleur malsaine; les chiens de mer, horribles, avec leurs têtes

rondes, leurs bouches largement fendues d'idoles chinoises, leurs

courtes ailes de chauves-souris charnues, monstres qui doivent garder

de leurs abois les trésors des grottes marines. Puis, venaient les

beaux poissons, isolés, un sur chaque plateau d'osier: les saumons,

d'argent guilloché, dont chaque écaille semble un coup de burin dans

le poli du métal; les mulets, d'écailles plus fortes, de ciselures

plus grossières; les grands turbots, les grandes barbues, d'un grain

serré et blanc comme du lait caillé; les thons, lisses et vernis,

pareils à des sacs de cuir noirâtre; les bars arrondis, ouvrant une

bouche énorme, faisant songer à quelque âme trop grosse, rendue à

pleine gorge, dans la stupéfaction de l'agonie. Et, de toutes parts,

les soles, par paires, grises ou blondes, pullulaient; les équilles

minces, raidies, ressemblaient à des rognures d'étain; les harengs,

légèrement tordus, montraient tous, sur leurs robes lamées, la

meurtrissure de leurs ouïes saignantes; les dorades grasses se

teintaient d'une pointe de carmin, tandis que les maquereaux, dorés,

le dos strié de brunissures verdâtres, faisaient luire la nacre

changeante de leurs flancs, et que les grondins roses, à ventres

blancs, les têtes rangées au centre des mannes, les queues

rayonnantes, épanouissaient d'étranges floraisons, panachées de blanc

de perle et de vermillon vif. Il y avait encore des rougets de roche,

à la chair exquise, du rouge enluminé des cyprins, des caisses de

merlans aux reflets d'opale, des paniers d'éperlans, de petits paniers

propres, jolis comme des paniers de fraises, qui laissaient échapper

une odeur puissante de violette. Cependant, les crevettes roses, les

crevettes grises, dans des bourriches, mettaient, au milieu de la

douceur effacée de leurs tas, les imperceptibles boutons de jais de

leurs milliers d'yeux; les langoustes épineuses, les homards tigrés de

noir, vivants encore, se traînant sur leurs pattes cassées,

craquaient.

Florent écoutait mal les explications de monsieur Verlaque, Une barre

de soleil, tombant du haut vitrage de la rue couverte, vint allumer

ces couleurs précieuses, lavées et attendries par la vague, irisées et

fondues dans les tons de chair des coquillages, l'opale des merlans,

la nacre des maquereaux, l'or des rougets, la robe lamée des harengs,

les grandes pièces l'argenterie des saumons. C'était comme les écrins,

vidés à terre, de quelque fille des eaux, des parures inouïes et

bizarres, un ruissellement, un entassement de colliers, de bracelets

monstrueux, de broches gigantesques, de bijoux barbares, dont l'usage

échappait. Sur le dos des raies et des chiens de mer, de grosses

pierres sombres, violâtres, verdâtres, s'enchâssaient dans un métal

noirci; et les minces barres des équilles, les queues et les nageoires

des éperlans, avaient des délicatesses de bijouterie fine.

Mais ce qui montait à la face de Florent, c'était un souffle frais, un

vent de mer qu'il reconnaissait, amer et salé. Il se souvenait des

côtes de la Guyane, des beaux temps de la traversée. Il lui semblait

qu'une baie était là, quand l'eau se retire et que les algues fument

au soleil; les roches mises à nu s'essuient, le gravier exhale une

haleine forte de marée. Autour de lui, le poisson, d'une grande

fraîcheur, avait un bon parfum, ce parfum un peu âpre et irritant qui

déprave l'appétit.

Monsieur Verlaque toussa. L'humidité le pénétrait, il se serrait plus

étroitement dans son cache-nez.

-- Maintenant, dit-il, nous allons passer au poisson d'eau douce.

Là, du côté du pavillon aux fruits, et le dernier vers la rue

Rambuteau, le banc de la criée est entouré de deux viviers

circulaires, séparés en cases distinctes par des grilles de fonte. Des

robinets de cuivre, à col de cygne, jettent de minces filets d'eau.

Dans chaque case, il y a des grouillements confus d'écrevisses, des

nappes mouvantes de dos noirâtres de carpes, des noeuds vagues

d'anguilles, sans cesse dénoués et renoués. Monsieur Verlaque fut

repris d'une toux opiniâtre. L'humidité était plus fade, une odeur

molle de rivière, d'eau tiède endormie sur le sable.

L'arrivage des écrevisses d'Allemagne, en boîtes et en paniers, était

très-fort ce matin-là. Les poissons blancs de Hollande et d'Angleterre

encombraient aussi le marché. On déballait les carpes du Rhin,

mordorées, si belles avec leurs roussissures métalliques, et dont les

plaques d'écailles ressemblent à des émaux cloisonnés et bronzés; les

grands brochets, allongeant leurs becs féroces, brigands des eaux,

rudes, d'un gris de fer; les tanches, sombres et magnifiques,

pareilles à du cuivre rouge taché de vert-de-gris. Au milieu de ces

dorures sévères, les mannes de goujons et de perches, les lots de

truites, les tas d'ablettes communes, de poissons plats pêchés à

l'épervier, prenaient des blancheurs vives, des échines bleuâtres

d'acier peu à peu amollies dans la douceur transparente des ventres;

et de gros barbillons, d'un blanc de neige, étaient la note aiguë de

lumière de cette colossale nature morte. Doucement, dans les viviers,

on versait des sacs de jeunes carpes; les carpes tournaient sur

elles-mêmes, restaient un instant à plat, puis filaient, se perdaient.

Des paniers de petites anguilles se vidaient d'un bloc, tombaient au

fond des cases comme un seul noeud de serpents; tandis que les

grosses, celles qui avaient l'épaisseur d'un bras d'enfant, levant la

tête, se glissaient d'elles-mêmes sous l'eau, du jet souple des

couleuvres qui se cachent dans un buisson. Et couchés sur l'osier sali

des mannes, des poissons dont le râle durait depuis le matin,

achevaient longuement de mourir, au milieu du tapage des criées; ils

ouvraient la bouche, les flancs serrés, comme pour boire l'humidité de

l'air, et ces hoquets silencieux, toutes les trois secondes,

bâillaient démesurément.

Cependant monsieur Verlaque avait ramené Florent aux bancs de la

marée. Il le promenait, lui donnait des détails très-compliqués. Aux

trois côtés intérieurs du pavillon, autour des neuf bureaux, des flots

de foule s'étaient massés, qui faisaient sur chaque bord des tas de

têtes moutonnantes, dominées par des employés, assis et haut perchés,

écrivant sur des registres.

-- Mais, demanda Florent, est-ce que ces employés appartiennent tous

aux facteurs?

Alors, monsieur Verlaque, faisant le tour par le trottoir, l'amena

dans l'enceinte d'un des bancs de criée. Il lui expliqua les cases et

le personnel du grand bureau de bois jaune, puant le poisson, maculé

parles éclaboussures des mannes. Tout en haut, dans la cabine vitrée,

l'agent des perceptions municipales prenait les chiffres des enchères.

Plus bas, sur des chaises élevées, les poignets appuyés à d'étroits

pupitres, étaient assises les deux femmes qui tenaient les tablettes

de vente pour le compte du facteur. Le banc est double; de chaque

côté, à un bout de la table de pierre qui s'allonge devant le bureau,

un crieur posait les mannes, mettait à prix les lots et les grosses

pièces; tandis que la tablettière, au-dessus de lui, la plume aux

doigts, attendait l'adjudication. Et il lui montra, en dehors de

l'enceinte, en face, dans une autre cabine de bois jaune, la

caissière, une vieille et énorme femme, qui rangeait des piles de sous

et de pièces de cinq francs.

-- Il y a deux contrôles, disait-il, celui de la préfecture de la

Seine et celui de la préfecture de police. Cette dernière, qui nomme

les facteurs, prétend avoir la charge de les surveiller.

L'administration de la Ville, de son côté, entend assister à des

transactions qu'elle frappe d'une taxe.

Il continua de sa petite voix froide, racontant tout au long la

querelle des deux préfectures. Florent ne l'écoutait guère. Il

regardait la tablettière qu'il avait en face de lui, sur une des

hautes chaises. C'était une grande fille brune, de trente ans, avec de

gros yeux noirs, l'air très-posé; elle écrivait, les doigts allongés,

en demoiselle qui a reçu de l'instruction.

Mais son attention fut détournée par le glapissement du crieur, qui

mettait un magnifique turbot aux enchères.

-- Il y a marchand à trente francs!... à trente francs! à trente

francs!

Il répétait ce chiffre sur tous les tons, montant une gamme étrange,

pleine de soubresauts. Il était bossu, la face de travers, les cheveux

ébouriffés, avec un grand tablier bleu à bavette. Et le bras tendu,

violemment, les yeux jetant des flammes:

-- Trente-un! trente-deux! trente-trois! trente-trois cinquante!...

trente-trois cinquante!...

Il reprit haleine, tournant la manne, l'avançant sur la table de

pierre, tandis que des poissonnières se penchaient, touchaient le

turbot, légèrement, du bout du doigt. Puis, il repartit, avec une

furie nouvelle, jetant un chiffre de la main à chaque enchérisseur,

surprenant les moindres signes, les doigts levés, les haussements de

sourcils, les avancements de lèvres, les clignements d'yeux; et cela

avec une telle rapidité, un tel bredouillement, que Florent, qui ne

pouvait le suivre, resta déconcerté quand le bossu, d'une voix plus

chantante, psalmodia d'un ton de chantre qui achève un verset:

-- Quarante-deux! quarante-deux!... à quarante-deux francs le turbot!

C'était la belle Normande qui avait mis la dernière enchère. Florent

la reconnut, sur la ligne des poissonnières, rangées contre les

tringles de fer qui fermaient l'enceinte de la criée. La matinée était

fraîche. Il y avait là une file de palatines, un étalage de grands

tabliers blancs, arrondissant des ventres, des gorges, des épaules

énormes. Le chignon haut, tout garni de frisons, la chair blanche et

délicate, la belle Normande montrait son noeud de dentelle, au milieu

des tignasses crépues, coiffées d'un foulard, des nez d'ivrognesses,

des bouches insolemment fendues, des faces égueulées comme des pots

cassés. Elle aussi reconnut le cousin de madame Quenu, surprise de le

voir là, au point d'en chuchoter avec ses voisines.

Le vacarme des voix devenait tel, que monsieur Verlaque renonça à ses

explications. Sur le carreau, des hommes annonçaient les grands

poissons, avec des cris prolongés qui semblaient sortir de porte-voix

gigantesques; un surtout qui hurlait: « La moule! la moule! » d'une

clameur rauque et brisée, dont les toitures des Halles tremblaient.

Les sacs de moules, renversés, coulaient dans des paniers; on en

vidait d'autres à la pelle. Les mannes défilaient, les raies, les

soles, les maquereaux, les congres, les saumons, apportés et remportés

par les compteurs-verseurs, au milieu des bredouillements qui

redoublaient, et de l'écrasement des poissonnières qui faisaient

craquer les barres de fer. Le crieur, le bossu, allumé, battant l'air

de ses bras maigres, tendait les mâchoires en avant. À la fin, il

monta sur un escabeau, fouetté par les chapelets de chiffres qu'il

lançait à toute volée, la bouche tordue, les cheveux en coup de vent,

n'arrachant plus à son gosier séché qu'un sifflement inintelligible.

En haut, l'employé des perceptions municipales, un petit vieux tout

emmitouflé dans un collet de faux astrakan, ne montrait que son nez,

sous sa calotte de velours noir; et la grande tablettière brune, sur

sa haute chaise de bois, écrivait paisiblement, les yeux calmes dans

sa face un peu rougie par le froid, sans seulement battre des

paupières, aux bruits de crécelle du bossu, qui montaient le long de

ses jupes.

-- Ce Logre est superbe, murmura monsieur Verlaque en souriant. C'est

le meilleur crieur du marché... Il vendrait des semelles de bottes

pour des paires de soles.

Il revint avec Florent dans le pavillon. En passant de nouveau devant

la criée du poisson d'eau douce, où les enchères étaient plus froides,

il lui dit que cette vente baissait, que la pêche fluviale en France

se trouvait fort compromise. Un crieur, de mine blonde et chafouine,

sans un geste, adjugeait d'une voix monotone des lots d'anguilles et

d'écrevisses; tandis que, le long des viviers, les compteurs-verseurs

allaient, pêchant avec des filets à manches courts.

Cependant, la cohue augmentait autour des bureaux de vente. Monsieur

Verlaque remplissait en toute conscience son rôle d'instructeur,

s'ouvrant un passage à coups de coude, continuant à promener son

successeur au plus épais des enchères. Les grandes revendeuses étaient

là, paisibles, attendant les belles pièces, chargeant sur les épaules

des porteurs les thons, les turbots, les saumons. À terre, les

marchandes des rues se partageaient des mannes de harengs et de

petites limandes, achetées en commun. Il y avait encore des bourgeois,

quelques rentiers des quartiers lointains, venus à quatre heures du

matin pour faire l'emplette d'un poisson frais, et qui finissaient par

se laisser adjuger tout un lot énorme, quarante à cinquante francs de

marée, qu'ils mettaient ensuite la journée entière à céder aux

personnes de leurs connaissances. Des poussées enfonçaient brusquement

des coins de foule. Une poissonnière trop serrée, se dégagea, les

poings levés, le cou gonflé d'ordures. Puis, des murs compactes se

formaient. Alors, Florent qui étouffait, déclara qu'il avait assez vu,

qu'il avait compris.

Comme monsieur Verlaque l'aidait à se dégager, ils se trouvèrent face

à face avec la belle Normande. Elle resta plantée devant eux; et, de

son air de reine:

-- Est-ce que c'est bien décidé, monsieur Verlaque, vous nous quittez?

-- Oui, oui, répondit le petit homme. Je vais me reposer à la

campagne, à Clamart. Il paraît que l'odeur du poisson me fait mal...

Tenez, voici monsieur qui me remplace.

Il s'était tourné, en montrant Florent. La belle Normande fut

suffoquée. Et comme Florent s'éloignait, il crut l'entendre murmurer à

l'oreille de ses voisines, avec des rires étouffés: « Ah bien! nous

allons nous amuser, alors! »

Les poissonnières faisaient leur étalage. Sur tous les bancs de

marbre, les robinets des angles coulaient à la fois, à grande eau.

C'était un bruit d'averse, un ruissellement de jets roides qui

sonnaient et rejaillissaient; et du bord des bancs inclinés, de

grosses gouttes filaient, tombant avec un murmure adouci de source,

s'éclaboussant dans les allées, où de petits ruisseaux couraient,

emplissaient d'un lac certains trous, puis repartaient en mille

branches, descendaient la pente, vers la rue Rambuteau. Une buée

d'humidité montait, une poussière de pluie, qui soufflait au visage de

Florent cette haleine fraîche, ce vent de mer qu'il reconnaissait,

amer et salé; tandis qu'il retrouvait, dans les premiers poissons

étalés, les nacres roses, les coraux saignants, les perles laiteuses,

toutes les moires et toutes les pâleurs glauques de l'Océan.

Cette première matinée le laissa très-hésitant. Il regrettait d'avoir

cédé à Lisa. Dès le lendemain, échappé à la somnolence grasse de la

cuisine, il s'était accusé de lâcheté avec une violence qui avait

presque mis des larmes dans ses yeux. Mais il n'osa revenir sur sa

parole, Lisa l'effrayait un peu; il voyait le pli de ses lèvres, le

reproche muet de son beau visage. Il la traitait en femme trop

sérieuse et trop satisfaite pour être contrariée. Gavard,

heureusement, lui inspira une idée qui le consola. Il le prit à part,

le soir même du jour où monsieur Verlaque l'avait promené au milieu

des criées, lui expliquant, avec beaucoup de réticences, que « ce

pauvre diable » n'était pas heureux. Puis, après d'autres

considérations sur ce gredin de gouvernement qui tuait ses employés à

la peine, sans leur assurer seulement de quoi mourir, il se décida à

faire entendre qu'il serait charitable d'abandonner une partie des

appointements à l'ancien inspecteur. Florent accueillit cette idée

avec joie.

C'était trop juste, il se considérait comme le remplaçant intérimaire

de monsieur Verlaque; d'ailleurs, lui, n'avait besoin de rien,

puisqu'il couchait et qu'il mangeait chez son frère. Gavard ajouta

que, sur les cent cinquante francs mensuels, un abandon de cinquante

francs lui paraissait très-joli; et, en baissant la voix, il fit

remarquer que ça ne durerait pas longtemps, car le malheureux était

vraiment poitrinaire jusqu'aux os. Il fut convenu que Florent verrait

la femme, s'entendrait avec elle, pour ne pas blesser le mari. Cette

bonne action le soulageait, il acceptait maintenant l'emploi avec une

pensée de dévouement, il restait dans le rôle de toute sa vie.

Seulement, il fit jurer au marchand de volailles de ne parler à

personne de cet arrangement. Comme celui-ci avait aussi une vague

terreur de Lisa, il garda le secret, chose très-méritoire.

Alors, toute la charcuterie fut heureuse. La belle Lisa se montrait

très-amicale pour son beau-frère; elle l'envoyait se coucher de bonne

heure, afin qu'il pût se lever matin; elle lui tenait son déjeuner

bien chaud; elle n'avait plus honte de causer avec lui sur le

trottoir, maintenant qu'il portait une casquette galonnée. Quenu, ravi

de ces bonnes dispositions, ne s'était jamais si carrément attablé, le

soir, entre son frère et sa femme. Le dîner se prolongeait souvent

jusqu'à neuf heures, pendant qu'Augustine restait au comptoir. C'était

une longue digestion, coupée des histoires du quartier, des jugements

positifs portés par la charcutière sur la politique. Florent devait

dire comment avait marché la vente de la marée. Il s'abandonnait peu à

peu, arrivait à goûter la béatitude de cette vie réglée. La salle à

manger jaune clair avait une netteté et une tiédeur bourgeoises qui

l'amollissaient dès le seuil. Les bons soins de la belle Lisa

mettaient autour de lui un duvet chaud, où tous ses membres

enfonçaient. Ce fut une heure d'estime et de bonne entente absolues.

Mais Gavard jugeait l'intérieur des Quenu-Gradelle trop endormi. Il

pardonnait à Lisa ses tendresses pour l'empereur, parce que,

disait-il, il ne faut jamais causer politique avec les femmes, et que

la belle charcutière était, après tout, une femme très-honnête qui

faisait aller joliment son commerce. Seulement, par goût, il préférait

passer ses soirées chez monsieur Lebigre, où il retrouvait tout un

petit groupe d'amis qui avaient ses opinions. Quand Florent fut nommé

inspecteur de la marée, il le débaucha, il l'emmena pendant des

heures, le poussant à vivre en garçon, maintenant qu'il avait une

place.

Monsieur Lebigre tenait un fort bel établissement, d'un luxe tout

moderne. Placé à l'encoignure droite de la rue Pirouette, sur la rue

Rambuteau, flanqué de quatre petits pins de Norwége dans des caisses

peintes en vert, il faisait un digne pendant à la grande charcuterie

des Quenu-Gradelle. Les glaces claires laissaient voir la salle, ornée

de guirlandes de feuillages, de pampres et de grappes, sur un fond

vert tendre. Le dallage était blanc et noir, à grands carreaux. Au

fond, le trou béant de la cave s'ouvrait sous l'escalier tournant, à

draperie rouge, qui menait au billard du premier étage. Mais le

comptoir surtout, à droite, était très riche, avec son large reflet

d'argent poli. Le zinc retombant sur le soubassement de marbre blanc

et rouge, en une haute bordure gondolée, l'entourait d'une moire,

d'une nappe de métal, comme un maître-autel chargé de ses broderies. À

l'un des bouts, les théières de porcelaine pour le vin chaud et le

punch, cerclées de cuivre, dormaient sur le fourneau à gaz; à l'autre

bout, une fontaine de marbre, très-élevée, très-sculptée, laissait

tomber perpétuellement dans une cuvette un fil d'eau si continu, qu'il

semblait immobile; et, au milieu, au centre des trois pentes du zinc,

se creusait un bassin à rafraîchir et à rincer, où des litres entamés

alignaient leurs cols verdâtres. Puis, l'armée des verres, rangée par

bandes, occupait les deux côtés: les petits verres pour l'eau-de-vie,

les gobelets épais pour les canons, les coupes pour les fruits, les

verres à absinthe, les choppes, les grands verres à pied, tous

renversés, le cul en l'air, reflétant dans leur pâleur les luisants du

comptoir. Il y avait encore, à gauche, une urne de melchior montée sur

un pied qui servait de tronc; tandis que, à droite, une urne semblable

se hérissait d'un éventail de petites cuillers.

D'ordinaire, monsieur Lebigre trônait derrière le comptoir, assis sur

une banquette de cuir rouge capitonné. Il avait sous la main les

liqueurs, des flacons de cristal taillé, à moitié enfoncés dans les

trous d'une console; et il appuyait son dos rond à une immense glace

tenant tout le panneau, traversée par deux étagères, deux lames de

verre qui supportaient des bocaux et des bouteilles. Sur l'une, les

bocaux de fruits, les cerises, les prunes, les pêches, mettaient leurs

taches assombries; sur l'autre, entre des paquets de biscuits

symétriques, des fioles claires, vert tendre, rouge tendre, jaune

tendre, faisaient rêver à des liqueurs inconnues, à des extraits de

fleurs d'une limpidité exquise. Il semblait que ces fioles fussent

suspendues en l'air, éclatantes et comme allumées, dans la grande

lueur blanche de la glace.

Pour donner à son établissement un air de café, monsieur Lebigre avait

placé, en face du comptoir, contre le mur, deux petites table de fonte

vernie, avec quatre chaises. Un lustre à cinq becs et à globes dépolis

pendait du plafond. L'oeil-de-boeuf, une horloge toute dorée, était à

gauche, au-dessus d'un tourniquet scellé dans la muraille. Puis, au

fond, il y avait le cabinet particulier, un coin de la boutique que

séparait une cloison, aux vitres blanchies par un dessin à petits

carreaux; pendant le jour, une fenêtre qui s'ouvrait sur la rue

Pirouette, l'éclairait d'une clarté louche; le soir, un bec de gaz y

brûlait, au-dessus de deux tables peintes en faux marbre. C'était là

que Gavard et ses amis politiques se réunissaient après leur diner,

chaque soir. Ils s'y regardaient comme chez eux, ils avaient habitué

le patron à leur réserver la place. Quand le dernier venu avait tiré

la porte de la cloison vitrée, ils se savaient si bien gardés, qu'ils

parlaient très-carrément « du grand coup de balai. » Pas un

consommateur n'aurait osé entrer.

Le premier jour, Gavard donna à Florent quelques détails sur monsieur

Lebigre. C'était un brave homme qui venait parfois prendre son café

avec eux. On ne se gênait pas devant lui, parce qu'il avait dit un

jour qu'il s'était battu en 48. Il causait peu, paraissait bêta. En

passant, avant d'entrer dans le cabinet, chacun de ces messieurs lui

donnait une poignée de main silencieuse, par-dessus les verres et les

bouteilles. Le plus souvent, il avait à côté de lui, sur la banquette

de cuir rouge, une petite femme blonde, une fille qu'il avait prise

pour le service du comptoir, outre le garçon à tablier blanc qui

s'occupait des tables et du billard. Elle se nommait Rose, était

très-douce, très-soumise. Gavard, clignant de l'oeil, raconta à

Florent qu'elle poussait la soumission fort loin avec le patron.

D'ailleurs, ces messieurs se faisaient servir par Rose, qui entrait et

qui sortait, de son air humble et heureux, au milieu des plus

orageuses discussions politiques.

Le jour où le marchand de volailles présenta Florent à ses amis, ils

ne trouvèrent, en entrant dans le cabinet vitré, qu'un monsieur d'une

cinquantaine d'années, à l'air pensif et doux, avec un chapeau douteux

et un grand pardessus marron. Le menton appuyé sur la pomme d'ivoire

d'un gros jonc, en face d'une chope pleine, il avait la bouche

tellement perdue au fond d'une forte barbe, que sa face semblait

muette et sans lèvres.

-- Comment va, Robine? demanda Gavard.

Robine allongea silencieusement une poignée de main, sans répondre,

les yeux adoucis encore par un vague sourire de salut; puis, il remit

le menton sur la pomme de sa canne, et regarda Florent par-dessus sa

chope. Celui-ci avait fait jurer à Gavard de ne pas conter son

histoire, pour éviter les indiscrétions dangereuses; il ne lui déplut

pas de voir quelque méfiance dans l'attitude prudente de ce monsieur à

forte barbe. Mais il se trompait. Jamais Robine ne parlait davantage.

Il arrivait toujours le premier, au coup de huit heures, s'asseyait

dans le même coin, sans lâcher sa canne, sans ôter ni son chapeau, ni

son pardessus; personne n'avait vu Robine sans chapeau sur la tête. Il

restait là, à écouter les autres, jusqu'à minuit, mettant quatre

heures à vider sa chope, regardant successivement ceux qui parlaient,

comme s'il eût entendu avec les yeux. Quand Florent, plus tard,

questionna Gavard sur Robine, celui-ci parut en faire un grand cas;

c'était un homme très-fort; sans pouvoir dire nettement où il avait

fait ses preuves; il le donna comme un des hommes d'opposition les

plus redoutés du gouvernement. Il habitait, rue Saint-Denis, un

logement où personne ne pénétrait. Le marchand de volailles racontait

pourtant y être allé une fois. Les parquets cirés étaient garantis par

des chemins de toile verte; il y avait des housses et une pendule

d'albâtre à colonnes. Madame Robine, qu'il croyait avoir vue de dos,

entre deux portes, devait être une vieille dame très comme il faut,

coiffée avec des anglaises, sans qu'il pût pourtant l'affirmer. On

ignorait pourquoi le ménage était venu se loger dans le tapage d'un

quartier commerçant; le mari ne faisait absolument rien, passait ses

journées on ne savait où, vivait d'on ne savait quoi, et apparaissait

chaque soir, comme las et ravi d'un voyage sur les sommets de la haute

politique.

-- Eh bien, et ce discours du trône, vous l'avez lu? demanda Gavard,

en prenant un journal sur la table.

Robine haussa les épaules. Mais la porte de la cloison vitrée claqua

violemment, un bossu parut. Florent reconnut le bossu de la criée, les

mains lavées, proprement mis, avec un grand cache-nez rouge, dont un

bout pendait sur sa bosse, comme le pan d'un manteau vénitien.

-- Ah! voici Logre, reprit le marchand de volailles. Il va nous dire

ce qu'il pense du discours du trône, lui.

Mais Logre était furieux. Il faillit arracher la patère en accrochant

son chapeau et son cache-nez. Il s'assit violemment, donna un coup de

poing sur la table, rejeta le journal, en disant:

-- Est-ce que je lis ça, moi, leurs sacrés mensonges!

Puis il éclata.

-- A-t-on jamais vu des patrons se ficher du monde comme ça! Il y a

deux heures que j'attends mes appointements. Nous étions une dizaine

dans le bureau. Ah bien, oui! faites le pied de grue, mes agneaux...

Monsieur Manoury est enfin arrivé, en voiture, de chez quelque gueuse,

bien sûr. Ces facteurs, ça vole, ça se goberge... Et encore, il m'a

tout donné en grosse monnaie, ce cochon-là.

Robine épousait la querelle de Logre, d'un léger mouvement de

paupières. Le bossu, brusquement, trouva une victime.

-- Rose! Rose! appela-t il, en se penchant hors du cabinet.

Et, quand la jeune femme fut en face de lui, toute tremblante:

-- Eh bien, quoi! quand vous me regarderez!... Vous me voyez entrer et

vous ne m'apportez pas mon mazagran!

Gavard commanda deux autres mazagrans. Rose se hâta de servir les

trois consommations, sous les yeux sévères de Logre, qui semblait

étudier les verres et les petits plateaux de sucre. Il but une gorgée,

il se calma un peu.

-- C'est Charvet, dit-il au bout d'un instant, qui doit en avoir

assez... Il attend Clémence sur le trottoir.

Mais Charvet entra, suivi de Clémence. C'était un grand garçon osseux,

soigneusement rasé, avec un nez maigre et des lèvres minces, qui

demeurait rue Vavin, derrière le Luxembourg. Il se disait professeur

libre. En politique, il était hébertiste. Les cheveux longs et

arrondis, les revers de sa redingote râpée extrêmement rabattus, il

jouait d'ordinaire au conventionnel, avec un flot de paroles aigres,

une érudition si étrangement hautaine, qu'il battait d'ordinaire ses

adversaires. Gavard en avait peur, sans l'avouer; il déclarait, quand

Charvet n'était pas là, qu'il allait véritablement trop loin. Robine

approuvait tout, des paupières. Logre seul tenait quelquefois tête à

Charvet, sur la question des salaires. Mais Charvet restait le

desposte du groupe, étant le plus autoritaire et le plus instruit.

Depuis plus de dix ans, Clémence et lui vivaient maritalement, sur des

bases débattues, selon un contrat strictement observé de part et

d'autre. Florent, qui regardait la jeune femme avec quelque

étonnement, se rappela enfin où il l'avait vue; elle n'était autre que

la grande tablettière brune qui écrivait, les doigts très-allongés, en

demoiselle ayant reçu de l'instruction.

Rose parut sur les talons des deux nouveaux venus; elle posa, sans

rien dire, une chope devant Charvet, et un plateau devant Clémence,

qui se mit à préparer posément son grog, versant l'eau chaude sur le

citron, qu'elle écrasait à coups de cuiller, sucrant, mettant le rhum

en consultant le carafon, pour ne pas dépasser le petit verre

réglementaire. Alors, Gavard présenta Florent à ces messieurs,

particulièrement à Charvet. Il les donna l'un à l'autre comme des

professeurs, des hommes très-capables, qui s'entendraient. Mais il

était à croire qu'il avait déjà commis quelque indiscrétion, car tous

échangèrent des poignées de main, en se serrant les doigts fortement,

d'une façon maçonnique, Charvet lui-même fut presque aimable. On

évita, d'ailleurs, de faire aucune allusion.

-- Est-ce que Manoury vous a payée en monnaie? demanda Logre à

Clémence.

Elle répondit oui, elle sortit des rouleaux de pièces d'un franc et de

deux francs, qu'elle déplia. Charvet la regardait; il suivait les

rouleaux qu'elle remettait un à un dans sa poche, après en avoir

vérifié le contenu.

-- Il faudra faire nos comptes, dit-il à demi-voix.

-- Certainement, ce soir, murmura-t-elle. D'ailleurs, ça doit se

balancer. J'ai déjeuné avec toi quatre fois, n'est-ce pas? mais je

t'ai prêté cent sous, la semaine dernière.

Florent, surpris, tourna la tête pour ne pas être indiscret. Et, comme

Clémence avait fait disparaître le dernier rouleau, elle but une

gorgée de grog, s'adossa à la cloison vitrée, et écouta tranquillement

les hommes qui parlaient politique. Gavard avait repris le journal,

lisant, d'une voix qu'il cherchait à rendre comique, des lambeaux du

discours du trône prononcé le matin, à l'ouverture des Chambres. Alors

Charvet eut beau jeu, avec cette phraséologie officielle; il n'en

laissa pas une ligne debout. Une phrase surtout les amusa énormément:

« Nous avons la confiance, messieurs, qu'appuyé sur vos lumières et

sur les sentiments conservateurs du pays, nous arriverons à augmenter

de jour en jour la prospérité publique. » Logre, debout, déclama cette

phrase; il imitait très bien avec le nez la voix pâteuse de

l'empereur.

-- Elle est belle, sa prospérité, dit Charvet. Tout le monde crève la

faim.

-- Le commerce va très-mal, affirma Gavard.

-- Et puis qu'est-ce que c'est que ça, un monsieur « appuyé sur des

lumières? » reprit Clémence, qui se piquait de littérature.

Robine lui-même laissa échapper un petit rire, du fond de sa barbe. La

conversation s'échauffait. On en vint an corps législatif, qu'on

traita très-mal. Logre ne décolérait pas, Florent retrouvait en lui le

beau crieur du pavillon de la marée, la mâchoire en avant, les mains

jetant les mots dans le vide, l'attitude ramassée et aboyante; il

causait ordinairement politique de l'air furibond dont il mettait une

manne de soles aux enchères. Charvet, lui, devenait plus froid, dans

la buée des pipes et du gaz, dont s'emplissait l'étroit cabinet; sa

voix prenait des sécheresses de couperet, pendant que Robine

dodelinait doucement de la tête, sans que son menton quittât l'ivoire

de sa canne. Puis, sur un mot de Gavard, on arriva à parler des

femmes.

-- La femme, déclara nettement Charvet, est l'égale de l'homme; et, à

ce titre, elle ne doit pas le gêner dans la vie. Le mariage est une

association... Tout par moitié, n'est ce pas, Clémence?

-- Évidemment, répondit la jeune femme, la tête contre la cloison, les

yeux en l'air.

Mais Florent vit entrer le marchand des quatre saisons, Lacaille, et

Alexandre, le fort, l'ami de Claude Lantier. Ces deux hommes étaient

longtemps restés à l'autre table du cabinet; ils n'appartenaient pas

au même monde que ces messieurs. Puis, la politique aidant, leurs

chaises se rapprochèrent, ils firent partie de la société. Charvet,

aux yeux duquel ils représentaient le peuple, les endoctrina

fortement, tandis que Gavard faisait le boutiquier sans préjugés en

trinquant avec eux. Alexandre avait une belle gaieté ronde de colosse,

un air de grand enfant heureux. Lacaille, aigri, grisonnant déjà,

courbaturé chaque soir par son éternel voyage dans les rues de Paris,

regardait parfois d'un oeil louche la placidité bourgeoise, les bons

souliers et le gros paletot de Robine. Ils se firent servir chacun un

petit verre, et la conversation continua, plus tumultueuse et plus

chaude, maintenant que la société était au complet.

Ce soir-là, Florent par la porte entre-bâillée de la cloison, aperçut

encore mademoiselle Saget, debout devant le comptoir. Elle avait tiré

une bouteille de dessous son tablier, elle regardait Rose, qui

remplissait d'une grande mesure de cassis et d'une mesure

d'eau-de-vie, plus petite. Puis, la bouteille disparut de nouveau sous

le tablier; et, les mains cachées, mademoiselle Saget causa, dans le

large reflet blanc du comptoir, en face de la glace, où les bocaux et

les bouteilles de liqueur semblaient accrocher des files de lanternes

vénitiennes. Le soir, l'établissement surchauffé s'allumait de tout

son métal et de tous ses cristaux. La vieille fille, avec ses jupes

noires, faisait une étrange tache d'insecte, au milieu de ces clartés

crues, Florent, en voyant qu'elle tentait de faire parler Rose, se

douta qu'elle l'avait aperçu par l'entre-bâillement de la porte.

Depuis qu'il était entré aux Halles, il la rencontrait à chaque pas,

arrêtée sous les rues couvertes, le plus souvent en compagnie de

madame Lecoeur et de la Sarriette, l'examinant toutes trois à la

dérobée, paraissant profondément surprises de sa nouvelle position

d'inspecteur. Rose sans doute resta lente de paroles, car mademoiselle

Saget tourna un instant, parut vouloir s'approcher de monsieur

Lebigre, qui faisait un piquet avec un consommateur, sur une des

tables de fonte vernie. Doucement, elle avait fini par se placer

contre la cloison, lorsque Gavard la reconnut. Il la détestait.

-- Fermez donc la porte, Florent, dit-il brutalement. On ne peut pas

être chez soi.

À minuit, en sortant, Lacaille échangea quelques mots à voix basse

avec monsieur Lebigre. Celui-ci, dans une poignée de mains, lui glissa

quatre pièces de cinq francs, que personne ne vit, en murmurant à son

oreille:

-- Vous savez, c'est vingt-deux francs pour demain. La personne qui

prête ne veut plus à moins... N'oubliez pas aussi que vous devez trois

jours de voiture. Il faudra tout payer.

Monsieur Lebigre souhaita le bonsoir à ces messieurs. Il allait bien

dormir, disait-il; et il bâillait légèrement, en montrant de fortes

dents, taudis que Rose le contemplait, de son air de servante soumise.

Il la bouscula, il lui commanda d'aller éteindre le gaz, dans le

cabinet.

Sur le trottoir, Gavard trébucha, faillit tomber. Comme il était en

veine d'esprit:

-- Fichtre! dit-il, je ne suis pas appuyé sur des lumières, moi!

Cela parut très-drôle, et l'on se sépara. Florent revint, s'acoquina à

ce cabinet vitré, dans les silences de Robine, les emportements de

Logre, les haines froides de Charvet. Le soir, en rentrant, il ne se

couchait pas tout de suite. Il aimait son grenier, cette chambre de

jeune fille, où Augustine avait laissé des bouts de chiffon, des

choses tendres et niaises de femme, qui traînaient. Sur la cheminée,

il y avait encore des épingles à cheveux, des boîtes de carton doré

pleines de boutons et de pastilles, des images découpées, des pots de

pommade vides sentant toujours le jasmin; dans le tiroir de la table,

une méchante table de bois blanc, étaient restés du fil, des

aiguilles, un paroissien, à côté d'un exemplaire maculé de la _Clef

des songes_; et une robe d'été, blanche, à pois jaunes, pendait,

oubliée à un clou, tandis que, sur la planche qui servait de toilette,

derrière le pot à eau, un flacon de bandoline renversé avait laissé

une grande tache. Florent eût souffert dans une alcôve de femme; mais,

de toute la pièce, de l'étroit lit de fer, des deux chaises de paille,

jusque du papier peint, d'un gris effacé, ne montait qu'une odeur de

bêtise naïve, une odeur de grosse fille puérile. Et il était heureux

de cette pureté des rideaux, de cet enfantillage des boîtes dorées et

de la _Clef des songes_, de cette coquetterie maladroite qui tachait

les murs. Cela le rafraîchissait, le ramenait à des rêves de jeunesse.

Il aurait voulu ne pas connaître Augustine, aux durs cheveux châtains,

croire qu'il était chez une soeur, chez une brave fille, mettant

autour de lui, dans les moindres choses, sa grâce de femme naissante.

Mais, le soir, un grand soulagement pour lui était encore de

s'accouder à la fenêtre de sa mansarde. Cette fenêtre taillait dans le

toit un étroit balcon, à haute rampe de fer, où Augustine soignait un

grenadier en caisse. Florent, depuis que les nuits devenaient froides,

faisait coucher le grenadier dans la chambre, au pied de son lit. Il

restait là quelques minutes, aspirant fortement l'air frais qui lui

venait de la Seine, par-dessus les maisons de la rue de Rivoli. En

bas, confusément, les toitures des Halles étalaient leurs nappes

grises. C'était comme des lacs endormis, au milieu desquels le reflet

furtif de quelque vitre allumait la lueur argentée d'un flot. Au loin,

les toits des pavillons de la boucherie et de la Vallée

s'assombrissaient encore, n'étaient plus que des entassements de

ténèbres reculant l'horizon. Il jouissait du grand morceau de ciel

qu'il avait en face de lui, de cet immense développement des Halles,

qui lui donnait, au milieu des rues étranglées de Paris, la vision

vague d'un bord de mer, avec les eaux mortes et ardoisées d'une baie,

à peine frissonnantes du roulement lointain de la houle. Il

s'oubliait, il rêvait chaque soir une côte nouvelle. Cela le rendait

très-triste et très-heureux à la fois, de retourner dans ces huit

années de désespoir qu'il avait passées hors de France. Puis, tout

frissonnant, il refermait la fenêtre. Souvent, lorsqu'il était son

faux-col devant la cheminée, la photographie d'Auguste et d'Augustine

l'inquiétait; ils le regardaient se déshabiller, de leur sourire

blême, la main dans la main.

Les premières semaines que Florent passa au pavillon de la marée

furent très-pénibles. Il avait trouvé dans les Méhudin une hostilité

ouverte qui le mit en lutte avec le marché entier. La belle Normande

entendait se venger de la belle Lisa, et le cousin était une victime

toute trouvée.

Les Méhudin venaient de Rouen. La mère de Louise racontait encore

comment elle était arrivée à Paris, avec des anguilles dans un panier.

Elle ne quitta plus la poissonnerie. Elle y épousa un employé de

l'octroi, qui mourut en lui laissant deux petites filles. Ce fut elle,

jadis, qui mérita, par ses larges hanches et sa fraîcheur superbe, ce

surnom de la belle Normande, dont sa fille aînée avait hérité.

Aujourd'hui, tassée, avachie, elle portait ses soixante-cinq ans en

matrone dont la marée humide avait enroué la voix et bleui la peau,

Elle était énorme de vie sédentaire, la taille débordante, la tête

rejetée en arrière par la force de la gorge et le flot montant de la

graisse. Jamais, d'ailleurs, elle ne voulut renoncer aux modes de son

temps; elle conserva la robe à ramages, le fichu jaune, la marmotte

des poissonnières classiques, avec la voix haute, le geste prompt, les

poings aux côtes, l'engueulade du catéchisme poissard coulant des

lèvres. Elle regrettait le marché des Innocents, parlait des anciens

droits des dames de la Halle, mêlait à des histoires de coups de

poings échangés avec des inspecteurs de police, des récits de visite à

la cour, du temps de Charles X et de Louis-Philippe, en toilette de

soie, et de gros bouquets à la main. La mère Méhudin, comme on la

nommait, était longtemps restée porte-bannière de la confrérie de la

Vierge, à Saint-Leu. Aux processions, dans l'église, elle avait une

robe et un bonnet de tulle, à rubans de satin, tenant très-haut, de

ses doigts enflés, le bâton doré de l'étendard de soie à frange riche,

où était brodée une Mère de Dieu.

La mère Méhudin, selon les commérages du quartier, devait avoir fait

une grosse fortune. Il n'y paraissait guère qu'aux bijoux d'or massif

dont elle se chargeait le cou, les bras et la taille, dans les grands

jours. Plus tard, ses deux filles ne s'entendirent pas. La cadette,

Claire, une blonde paresseuse, se plaignait des brutalités de Louise,

disait de sa voix lente qu'elle ne serait jamais la bonne de sa soeur.

Comme elles auraient certainement fini par se battre, la mère les

sépara. Elle céda à Louise son banc de marée. Claire, que l'odeur des

raies et des harengs faisait tousser, s'installa à un banc de poissons

d'eau douce. Et, tout en ayant juré de se retirer, la mère allait d'un

banc à l'autre, se mêlant encore de la vente, causant de continuels

ennuis à ses filles par ses insolences trop grasses.

Claire était une créature fantasque, très-douce, et en continuelle

querelle. Elle n'en faisait jamais qu'à sa tête, disait-on. Elle

avait, avec sa figure rêveuse de vierge, un entêtement muet, un esprit

d'indépendance qui la poussait à vivre à part, n'acceptant rien comme

les autres, d'une droiture absolue un jour, d'une injustice révoltante

le lendemain. À son banc, elle révolutionnait parfois le marché,

haussant ou baissant les prix, sans qu'on s'expliquât pourquoi. Vers

la trentaine, sa finesse de nature, sa peau mince que l'eau des

viviers rafraîchissait éternellement, sa petite face d'un dessin noyé,

ses membres souples, devaient s'épaissir, tomber à l'avachissement

d'une sainte de vitrail, encanaillée dans les Halles. Mais, à

vingt-deux ans, elle restait un Murillo, au milieu de ses carpes et de

ses anguilles, selon le mot de Claude Lantier, un Murillo décoiffé

souvent, avec de gros souliers, des robes taillées à coups de hache

qui l'habillaient comme une planche. Elle n'était pas coquette; elle

se montrait très-méprisante, quand Louise, étalant ses noeuds de

ruban, la plaisantait sur ses fichus noués de travers. On racontait

que le fils d'un riche boutiquier du quartier voyageait de rage,

n'ayant pu obtenir d'elle une bonne parole.

Louise, la belle Normande, s'était montrée plus tendre. Son mariage se

trouvait arrêté avec un employé de la Halle au blé, lorsque le

malheureux garçon eut les reins cassés par la chute d'un sac de

farine. Elle n'en accoucha pas moins sept mois plus tard d'un gros

enfant. Dans l'entourage des Méhudin, on considérait la belle Normande

comme veuve. La vieille poissonnière disait parfois: « Quand mon

gendre vivait... »

Les Méhudin étaient une puissance. Lorsque monsieur Verlaque acheva de

mettre Florent au courant de ses nouvelles occupations, il lui

recommanda de ménager certaines marchandes, s'il ne voulait se rendre

la vie impossible; il poussa même la sympathie jusqu'à lui apprendre

les petits secrets du métier, les tolérances nécessaires, les

sévérités de comédie, les cadeaux acceptables. Un inspecteur est à la

fois un commissaire de police, et un juge de paix, veillant à la bonne

tenue du marché, conciliant les différends entre l'acheteur et le

vendeur. Florent, de caractère faible, se roidissait, dépassait le

but, toutes les fois qu'il devait faire acte d'autorité; et il avait

de plus contre lui l'amertume de ses longues souffrances, sa face

sombre de paria.

La tactique de la belle Normande fut de l'attirer dans quelque

querelle. Elle avait juré qu'il ne garderait pas sa place quinze

jours.

-- Ah! bien, dit-elle à madame Lecoeur qu'elle rencontra un matin, si

la grosse Lisa croit que nous voulons de ses restes!.... Nous avons

plus de goût qu'elle. Il est affreux, son homme!

Après les criées, lorsque Florent commençait son tour d'inspection, à

petits pas, le long des allées ruisselantes d'eau, il voyait

parfaitement la belle Normande qui le suivait d'un rire effronté. Son

banc, à la deuxième rangée, à gauche, près des bancs de poissons d'eau

douce, faisait face à la rue Rambuteau. Elle se tournait, ne quittant

pas sa victime des yeux, se moquant avec des voisines. Puis, quand il

passait devant elle, examinant lentement les pierres, elle affectait

une gaieté immodérée, tapait les poissons, ouvrait son robinet tout

grand, inondait l'allée. Florent restait impassible.

Mais, un matin, fatalement, la guerre éclata. Ce jour-là, Florent, en

arrivant devant le banc de la belle Normande, sentit une puanteur

insupportable. Il y avait là, sur le marbre, un saumon superbe,

entamé, montrant la blondeur rose de sa chair; des turbots d'une

blancheur de crème; des congres, piqués de l'épingle noire qui sert à

marquer les tranches; des paires de soles, des rougets, des bars, tout

un étalage frais. Et, au milieu de ces poissons à l'oeil vif, dont les

ouïes saignaient encore, s'étalait une grande raie, rougeâtre, marbrée

de taches sombres, magnifique de tons étranges; la grande raie était

pourrie, la queue tombait, les baleines des nageoires perçaient la

peau rude.

-- Il faut jeter cette raie, dit Florent en s'approchant.

La belle Normande eut un petit rire. Il leva les yeux, il l'aperçut

debout, appuyée au poteau de bronze des deux becs de gaz qui éclairent

les quatre places de chaque banc. Elle lui parut très-grande, montée

sur quelque caisse, pour protéger ses pieds de l'humidité. Elle

pinçait les lèvres, plus belle encore que de coutume, coiffée avec des

frisons, la tête sournoise, un peu basse, les mains trop roses dans la

blancheur du grand tablier. Jamais il ne lui avait tant vu de bijoux:

elle portait de longues boucles d'oreilles, une chaîne de cou, une

broche, des enfilades de bagues à deux doigts de la main gauche et à

un doigt de la main droite.

Comme elle continuait à le regarder en dessous, sans répondre, il

reprit:

-- Vous entendez, faites disparaître cette raie.

Mais il n'avait pas remarqué la mère Méhudin, assise sur une chaise,

tassée dans un coin. Elle se leva, avec les cornes de sa marmote; et,

s'appuyant des poings à la table de marbre:

-- Tiens! dit-elle insolemment, pourquoi donc qu'elle la jetterait, sa

raie!... Ce n'est pas vous qui la lui payerez, peut-être!

Alors, Florent comprit. Les autres marchandes ricanaient. Il sentait,

autour de lui, une révolte sourde qui attendait un mot pour éclater.

Il se contint, tira lui-même, de dessous le banc, le seau aux vidures,

y fit tomber la raie. La mère Méhudin mettait déjà les poings sur les

hanches; mais la belle Normande, qui n'avait pas desserré les lèvres,

eut de nouveau un petit rire de méchanceté, et Florent s'en alla au

milieu des huées, l'air sévère, feignant de ne pas entendre.

Chaque jour, ce fut une invention nouvelle. L'inspecteur ne suivait

plus les allées que l'oeil aux aguets, comme en pays ennemi. Il

attrapait les éclaboussures des éponges, manquait de tomber sur des

vidures étalées sous ses pieds, recevait les mannes des porteurs dans

la nuque. Même, un matin, comme deux marchandes se querellaient, et

qu'il était accouru, afin d'empêcher la bataille, il dut se baisser

pour éviter d'être souffleté sur les deux joues par une pluie de

petites limandes, qui volèrent au-dessus de sa tête; on rit beaucoup,

il crut toujours que les deux marchandes étaient de la conspiration

des Méhudin. Son ancien métier de professeur crotté l'armait d'une

patience angélique; il savait garder une froideur magistrale, lorsque

la colère montait en lui, et que tout son être saignait d'humiliation.

Mais jamais les gamins de la rue de l'Estrapade n'avaient eu cette

férocité des dames de la Halle, cet acharnement de femmes énormes,

dont les ventres et les gorges sautaient d'une joie géante, quand il

se laissait prendre à quelque piège. Les faces rouges le

dévisageaient. Dans les inflexions canailles des voix, dans les

hanches hautes, les cous gonflés, les dandinements des cuisses, les

abandons des mains, il devinait à son adresse tout un flot d'ordures.

Gavard, au milieu de ces jupes impudentes et fortes d'odeur, se serait

pâmé d'aise, quitte à fesser à droite et à gauche, si elles l'avaient

serré de trop près. Florent, que les femmes intimidaient toujours, se

sentait peu à peu perdu dans un cauchemar de filles aux appas

prodigieux, qui l'entouraient d'une ronde inquiétante, avec leur

enrouement et leurs gros bras nus de lutteuses.

Parmi ces femelles lâchées, il avait pourtant une amie. Claire

déclarait nettement que le nouvel inspecteur était un brave homme.

Quand il passait, dans les gros mots de ses voisines, elle lui

souriait. Elle était là, avec des mèches de cheveux blonds dans le cou

et sur les tempes, la robe agrafée de travers, nonchalante derrière

son banc. Plus souvent, il la voyait debout, les mains au fond de ses

viviers, changeant les poissons de bassins, se plaisant à tourner les

petits dauphins de cuivre, qui jettent un fil d'eau par la gueule. Ce

ruissellement lui donnait une grâce frissonnante de baigneuse, au bord

d'une source, les vêtements mal rattachés encore.

Un matin, surtout, elle fut très-aimable. Elle appela l'inspecteur

pour lui montrer une grosse anguille qui avait fait l'étonnement du

marché, à la criée. Elle ouvrit la grille, qu'elle avait prudemment

refermée sur le bassin, au fond duquel l'anguille semblait dormir.

-- Attendez, dit-elle, vous allez voir.

Elle entra doucement dans l'eau son bras nu, un bras un peu maigre,

dont la peau de soie montrait le bleuissement tendre des veines. Quand

l'anguille se sentit touchée, elle se roula sur elle-même, en noeuds

rapides, emplissant l'auge étroite de la moire verdâtre de ses

anneaux. Et, dès qu'elle se rendormait, Claire s'amusait à l'irriter

de nouveau, du bout des ongles.

-- Elle est énorme, crut devoir dire Florent. J'en ai rarement vu

d'aussi belle.

Alors, elle lui avoua que, dans les commencements, elle avait eu peur

des anguilles. Maintenant, elle savait comment il faut serrer la main,

pour qu'elles ne puissent pas glisser. Et, à côté, elle en prit une,

plus petite. L'anguille, aux deux bouts de son poing fermé, se

tordait. Cela la faisait rire. Elle la rejetta, en saisit une autre,

fouilla le bassin, remua ce tas de serpents de ses doigts minces.

Puis, elle resta là un instant à causer de la vente qui n'allait pas.

Les marchands forains, sur le carreau de la rue couverte, leur

faisaient beaucoup de tort. Son bras nu, qu'elle n'avait pas essuyé,

ruisselait, frais de la fraîcheur de l'eau. De chaque doigt, de

grosses gouttes tombaient.

-- Ah! dit-elle brusquement, il faut que je vous fasse voir aussi mes

carpes.

Elle ouvrit une troisième grille; et, à deux mains, elle ramena une

carpe qui tapait de la queue en râlant. Mais elle en chercha un moins

grosse; celle-là, elle put la tenir d'une seule main, que le souffle

des flancs ouvrait un peu, à chaque râle. Elle imagina d'introduire

son pouce dans un des bâillements de la bouche.

-- Ça ne mord pas, murmurait-elle avec son doux rire, ça n'est pas

méchant... C'est comme les écrevisses, moi je ne les crains pas.

Elle avait déjà replongé son bras, elle ramenait, d'une case, pleine

d'un grouillement confus, une écrevisse, qui lui avait pris le petit

doigt entre ses pinces. Elle la secoua un instant; mais l'écrevisse la

serra sans doute trop rudement, car elle devint très-rouge et lui

cassa la patte, d'un geste prompt de rage, sans cesser de sourire.

-- Par exemple, dit-elle pour cacher son émotion, je ne me fierais pas

à un brochet. Il me couperait les doigts comme avec un couteau.

Et elle montrait, sur des planches lessivées, d'une propreté

excessive, de grand brochets étalés par rang de taille, à côté de

tanches bronzées et de lots de goujons en petits tas. Maintenant, elle

avait les mains toutes grasses du suint des carpes; elles les

écartait, debout dans l'humidité des viviers, au-dessus des poissons

mouillés de l'étalage. On l'eût dite enveloppée d'une odeur de frai,

d'une de ces odeurs épaisses qui montent des joncs et des nénuphars

vaseux, quand les oeufs font éclater les ventres des poissons, pâmés

d'amour au soleil. Elle s'essuya les mains à son tablier, souriant

toujours, de son air tranquille de grande fille au sang glacé, dans ce

frisson des voluptés froides et affadies des rivières.

Cette sympathie de Claire était une mince consolation pour Florent.

Elle lui attirait des plaisanteries plus sales, quand il s'arrêtait à

causer avec la jeune fille. Celle-ci haussait les épaules, disait que

sa mère était une vieille coquine et que sa soeur ne valait pas grand

chose. L'injustice du marché envers l'inspecteur l'outrait de colère.

La guerre, cependant, continuait, plus cruelle chaque jour. Florent

songeait à quitter la place; il n'y serait pas resté vingt-quatre

heures, s'il n'avait craint de paraître lâche devant Lisa. Il

s'inquiétait de ce qu'elle dirait, de ce qu'elle penserait. Elle était

forcément au courant du grand combat des poissonnières et de leur

inspecteur, dont le bruit emplissait les Halles sonores, et dont le

quartier jugeait chaque coup nouveau avec des commentaires sans fin.

-- Ah! bien, disait-elle souvent, le soir, après le dîner, c'est moi

qui me chargerais de les ramener à la raison! Toutes, des femmes que

je ne voudrais pas toucher du bout des doigts, de la canaille, de la

saloperie! Cette Normande est la dernière des dernières... Tenez, je

la mettrais à pied, moi! Il n'y a encore que l'autorité,

entendez-vous, Florent. Vous avez tort, avec vos idées. Faites un coup

de force, vous verrez comme tout le monde sera sage.

La dernière crise fut terrible. Un matin, la bonne de madame

Taboureau, la boulangère, cherchait une barbue, à la poissonnerie. La

belle Normande, qui la voyait tourner autour d'elle depuis quelques

minutes, lui fit des avances, des cajoleries.

-- Venez donc me voir, je vous arrangerai... Voulez-vous une paire de

soles, un beau turbot?

Et, comme elle s'approchait enfin, et qu'elle flairait une barbue,

avec la moue rechignée que prennent les clientes pour payer moins

cher:

-- Pesez-moi ça, continua la belle Normande, en lui posant sur la main

ouverte la barbue enveloppée d'une feuille de gros papier jaune.

La bonne, une petite Auvergnate toute dolente, soupesait la barbue,

lui ouvrait les ouïes, toujours avec sa grimace, sans rien dire. Puis,

comme à regret:

-- Et combien?

-- Quinze francs, répondit la poissonnière.

Alors l'autre remit vite le poisson sur le marbre. Elle parut se

sauver. Mais la belle Normande la retint.

-- Voyons, dites votre prix.

-- Non, non, c'est trop cher.

-- Dites toujours.

-- Si vous voulez huit francs?

La mère Méhudin, qui sembla s'éveiller, eut un rire inquiétant. On

croyait donc qu'elles volaient la marchandise.

-- Huit francs, une barbue de cette grosseur! on t'en donnera, ma

petite, pour te tenir la peau fraîche, la nuit. La belle Normande,

d'un air offensé, tournait la tête. Mais la bonne revint deux fois,

offrit neuf francs, alla jusqu'à dix francs. Puis, comme elle partait

pour tout de bon:

-- Allons, venez, lui cria la poissonnière, donnez-moi de l'argent.

La bonne se planta devant le banc, causant amicalement avec, la mère

Méhudin. Madame Taboureau se montrait si exigeante! Elle avait du

monde à dîner, le soir; des cousins de Blois, un notaire avec sa dame.

La famille de madame Taboureau était très comme il faut; elle-même,

bien que boulangère, avait reçu une belle éducation.

-- Videz-la-moi bien, n'est-ce pas? dit-elle en s'interrompant.

La belle Normande, d'un coup de doigt avait vidé la barbue et jeté la

vidure dans le seau. Elle glissa un coin de son tablier sous les

ouïes, pour enlever quelques grains de sable. Puis, mettant elle-même

le poisson dans le panier de l'Auvergnate:

-- La, ma belle, vous m'en ferez des compliments.

Mais, au bout d'un quart d'heure, la bonne accourut toute rouge; elle

avait pleuré, sa petite personne tremblait de colère. Elle jeta la

barbue sur le marbre, montrant, du côté du ventre, une large déchirure

qui entamait la chair jusqu'à l'arête. Un flot de paroles entrecoupées

sortit de sa gorge serrée encore par les larmes.

-- Madame Taboureau n'en veut pas. Elle dit qu'elle ne peut pas la

servir. Et elle m'a dit encore que j'étais une imbécile, que je me

laissais voler par tout le monde... Vous voyez bien qu'elle est

abîmée. Moi, je ne l'ai pas retournée, j'ai eu confiance... Rendez-moi

mes dix francs.

-- On regarde la marchandise, répondit tranquillement la belle

Normande.

Et, comme l'autre haussait la voix, la mère Méhudin se leva.

-- Vous allez nous ficher la paix, n'est-ce pas? On ne reprend pas un

poisson qui a traîné chez les gens. Est-ce qu'on sait où vous l'avez

laissé tomber, pour le mettre dans cet état?

-- Moi! moi!

Elle suffoquait. Puis, éclatant en sanglots:

-- Vous êtes deux voleuses, oui, deux voleuses! Madame Taboureau me

l'a bien dit.

Alors, ce fut formidable. La mère et la fille, furibondes, les poings

en avant, se soulagèrent. La petite bonne, ahurie, prise entre cette

voix rauque et cette voix flûtée, qui se la renvoyaient comme une

balle, sanglotait plus fort.

-- Va donc! ta madame Taboureau est moins fraîche que ça; faudrait la

raccommoder pour la servir.

-- Un poisson complet pour dix francs, ah! bien, merci, je n'en tiens

pas!

-- Et tes boucles d'oreilles, combien qu'elles coûtent?... On voit que

tu gagnes ça sur le dos.

-- Pardi! elle fait son quart au coin de la rue de Mondétour.

Florent, que le gardien du marché était allé chercher, arriva au plus

fort de la querelle. Le pavillon s'insurgeait décidément. Les

marchandes, qui se jalousent terriblement entre elles, quand il s'agit

de vendre un hareng de deux sous, s'entendent à merveille contre les

clients. Elle chantaient! « La boulangère a des écus qui ne lui

coûtent guère; » elles tapaient des pieds, excitaient les Méhudin,

comme des bêtes qu'on pousse à mordre; et il y en avait, à l'autre

bout de l'allée, qui se jetaient hors de leurs bancs, comme pour

sauter au chignon de la petite bonne, perdue, noyée, roulée, dans

cette énormité des injures.

-- Rendez les dix francs à mademoiselle, dit sévèrement Florent, mis

au courant de l'affaire.

Mais la mère Méhudin était lancée.

-- Toi, mon petit, je t'en.... et, tiens! voilà comme je rends les dix

francs!

Et, à toute volée, elle lança la barbue à la tête de l'Auvergnate, qui

la reçut en pleine face. Le sang partit du nez, la barbue se décolla,

tomba à terre, où elle s'écrasa avec un bruit de torchon mouillé.

Cette brutalité jeta Florent hors de lui. La belle Normande eut peur,

recula, pendant qu'il s'écriait:

-- Je vous mets à pied pour huit jours! Je vous ferai retirer votre

permission, entendez-vous!

Et, comme on huait derrière lui, il se retourna d'un air si menaçant,

que les poissonnières domptées firent les innocentes. Quand les

Méhudin eurent rendu les dix francs, il les obligea à cesser la vente

immédiatement. La vieille étouffait de rage. La fille restait muette,

toute blanche. Elle, la belle Normande, chassée de son banc! Claire

dit de sa voix tranquille que c'était bien fait, ce qui faillit, le

soir, faire prendre les deux soeurs aux cheveux, chez elles, rue

Pirouette. Au bout des huit jours, quand les Méhudin revinrent, elle,

restèrent sages, très-pincées, très-brèves, avec une colère froide.

D'ailleurs, elles retrouvèrent le pavillon calmé, rentré dans l'ordre.

La belle Normande, à partir de ce jour, dut nourrir une pensée de

vengeance terrible. Elle sentait que le coup venait de la belle Lisa;

elle l'avait rencontrée, le lendemain de la bataille, la tête si

haute, qu'elle jurait de lui faire payer cher son regard de triomphe,

il y eut, dans les coins des Halles, d'interminables conciliabules

avec mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette; mais, quand

elles étaient lasses d'histoires à dormir debout, sur les

dévergondages de Lisa avec le cousin et sur les cheveux qu'on trouvait

dans les andouilles de Quenu, cela ne pouvait aller plus loin, ni ne

la soulageait guère. Elle cherchait quelque chose de très-méchant, qui

frappât sa rivale au coeur.

Son enfant grandissait librement au milieu de la poissonnerie. Dès

l'âge de trois ans, il restait assis sur un bout de chiffon, en plein

dans la marée. Il dormait fraternellement à côté des grands thons, il

s'éveillait parmi les maquereaux et les merlans. Le garnement sentait

la caque à faire croire qu'il sortait du ventre de quelque gros

poisson. Son jeu favori fut longtemps, quand sa mère avait le dos

tourné, de bâtir des murs et des maisons avec des harengs; il jouait

aussi à la bataille, sur la table de marbre, alignait des grondins en

face les uns des autres, les poussait, leur cognait la tête, imitait

avec les lèvres la trompette et le tambour, et finalement les

remettait en tas, en disant qu'ils étaient morts. Plus tard, il alla

rôder autour de sa tante Claire, pour avoir les vessies des carpes et

des brochets qu'elle vidait; il les posait par terre, les faisait

péter; cela l'enthousiasmait. À sept ans, il courait les allées, se

fourrait sous les bancs, parmi les caisses de bois garnies de zinc,

était le galopin gâté des poissonnières. Quand elles lui montraient

quelque objet nouveau qui le ravissait, il joignait les mains,

balbutiant d'extase: « Oh! c'est rien muche! » Et le nom de Muche lui

était resté. Muche par-ci, Muche par-là. Toutes l'appelaient. On le

retrouvait partout, au fond des bureaux des criées, dans les tas de

bourriches, entre les seaux des vidures. Il était là comme un jeune

barbillon, d'une blancheur rose, frétillant, se coulant, lâché en

pleine eau. Il avait pour les eaux ruisselantes des tendresses de

petit poisson. Il se traînait dans les mares des allées, recevait

l'égouttement des tables. Souvent, il ouvrait sournoisement un

robinet, heureux de l'éclaboussement du jet. Mais c'était surtout aux

fontaines, au-dessus de l'escalier des caves, que sa mère, le soir,

allait le prendre; elle l'en ramenait trempé, les mains bleues, avec

de l'eau dans les souliers et jusque dans les poches.

Muche, à sept ans, était un petit bonhomme joli comme un ange et

grossier comme un roulier. Il avait des cheveux châtains crépus, de

beaux yeux tendres, une bouche pure qui sacrait, qui disait des mots

gros à écorcher un gosier de gendarme. Élevé dans les ordures des

Halles, il épelait le catéchisme poissard, se mettait un poing sur la

hanche, faisait la maman Méhudin, quand elle était en colère. Alors

les « salopes, » les « catins, » les « va donc moucher ton homme, »

les « combien qu'on te la paye, ta peau? » passaient dans le filet de

cristal de sa voix d'enfant de choeur. Et il voulait grasseyer, il

encanaillait son enfance exquise de bambin souriant sur les genoux

d'une Vierge. Les poissonnières riaient aux larmes. Lui, encouragé, ne

plaçait plus deux mots sans mettre un « nom de Dieu! » au bout. Mais

il restait adorable, ignorant de ces saletés, tenu en santé par les

souffles frais et les odeurs fortes de la marée, récitant son chapelet

d'injures graveleuses d'un air ravi, comme il aurait dit ses prières.

L'hiver venait; Muche fut frileux, cette année-là. Dès les premiers

froids, il se prit d'une vive curiosité pour le bureau de

l'inspecteur. Le bureau de Florent se trouvait à l'encoignure de

gauche du pavillon, du côté de la rue Rambuteau. Il était meublé d'une

table, d'un casier, d'un fauteuil, de deux chaises et d'un poêle.

C'était de ce poêle dont Muche rêvait. Florent adorait les enfants.

Quand il vit ce petit, les jambes trempées, qui regardait à travers

les vitres, il le fit entrer. La première conversation de Muche

l'étonna profondément. Il s'était assis devant le poêle, il disait de

sa voix tranquille:

-- Je vais me rôtir un brin les quilles, tu comprends?... Il fait un

froid du tonnerre de Dieu.

Puis, il avait des rires perlés, en ajoutant:

-- C'est ma tante Claire qui a l'air d'une carne ce matin... Dis,

monsieur, est-ce que c'est vrai que tu vas lui chauffer les pieds, la

nuit?

Florent, consterné, se prit d'un étrange intérêt pour ce gamin. La

belle Normande restait pincée, laissait son enfant aller chez lui,

sans dire un mot. Alors, il se crut autorisé à le recevoir; il

l'attira, l'après-midi, peu à peu conduit à l'idée d'en faire un petit

bon homme bien sage. Il lui semblait que son frère Quenu rapetissait,

qu'ils se trouvaient encore tous les deux dans la grande chambre de la

rue Royer-Collard. Sa joie, son rêve secret de dévouement, était de

vivre toujours en compagnie d'un être jeune, qui ne grandirait pas,

qu'il instruirait sans cesse, dans l'innocence duquel il aimerait les

hommes. Dès le troisième jour, il apporta un alphabet. Muche le ravit

par son intelligence. Il apprit ses lettres avec la verve parisienne

d'un enfant des rues. Les images de l'alphabet l'amusaient

extraordinairement. Puis, dans l'étroit bureau, il prenait des

récréations formidables, le poêle demeurait son grand ami, un sujet de

plaisirs sans fin. Il y fit cuire d'abord des pommes du terre et des

châtaignes; mais cela lui parut fade. Il vola alors à la tante Claire

des goujons qu'il mit rôtir un à un, au bout d'un fil, devant la

bouche ardente; il les mangeait avec délices, sans pain. Un jour même,

il apporta une carpe; elle ne voulut jamais cuire, elle empesta le

bureau, au point qu'il fallut ouvrir porte et fenêtre. Florent, quand

l'odeur de toute cette cuisine devenait trop forte, jetait les

poissons à la rue. Le plus souvent, il riait. Muche, au bout de deux

mois, commençait à lire couramment, et ses cahiers d'écriture étaient

très-propres.

Cependant, le soir, le gamin cassait la tête de sa mère avec des

histoires sur son bon ami Florent. Le bon ami Florent avait dessiné

des arbres et des hommes dans des cabanes. Le bon ami Florent avait un

geste, comme ça, en disant que les hommes seraient meilleurs, s'ils

savaient tous lire. Si bien que la Normande vivait dans l'intimité de

l'homme qu'elle rêvait d'étrangler. Elle enferma un jour Muche à la

maison, pour qu'il n'allât pas chez l'inspecteur; mais il pleura

tellement, qu'elle lui rendit la liberté le lendemain. Elle était

très-faible, avec sa carrure et son air hardi. Lorsque l'enfant lui

racontait qu'il avait eu bien chaud, lorsqu'il lui revenait les

vêtements secs, elle éprouvait une reconnaissance vague, un

contentement de le savoir à l'abri, les pieds devant le feu. Plus

tard, elle fut très attendrie, quand il lut devant elle un bout de

journal maculé qui enveloppait une tranche de congre. Peu à peu, elle

en arriva ainsi à penser, sans le dire, que Florent n'était peut-être

pas un méchant homme; elle eut le respect de son instruction, mêlé à

une curiosité croissante de le voir de plus près, de pénétrer dans sa

vie. Puis, brusquement, elle se donna un prétexte, elle se persuada

qu'elle tenait sa vengeance: il fallait être aimable pour le cousin,

le brouiller avec la grosse Lisa; ce serait plus drôle.

-- Est-ce que ton bon ami Florent te parle de moi? demanda-t-elle un

matin à Muche, en l'habillant.

-- Ah! non, répondit l'enfant. Nous nous amusons.

-- Eh bien, dis-lui que je ne lui en veux plus et que je le remercie

de t'apprendre à lire.

Dès lors, l'enfant, chaque jour, eut une commission. Il allait de sa

mère à l'inspecteur, et de l'inspecteur à sa mère, chargé de mots

aimables, de demandes et de réponses, qu'il répétait sans savoir; on

lui aurait fait dire les choses les plus énormes. Mais la belle

Normande eut peur de paraître timide; elle vint un jour elle-même,

s'assit sur la seconde chaise, pendant que Muche prenait sa leçon

d'écriture. Elle fut très-douce, très-complimenteuse. Florent resta

plus embarrassé qu'elle. Ils ne parlèrent que de l'enfant. Comme il

témoignait la crainte de ne pouvoir continuer les leçons dans le

bureau, elle lui offrit de venir chez eux, le soir. Puis, elle parla

d'argent. Lui, rougit, déclara qu'il n'irait pas, s'il était question

de cela. Alors, elle se promit de le payer en cadeaux, avec de beaux

poissons.

Ce fut la paix. La belle Normande prit même Florent sous sa

protection. L'inspecteur finissait, d'ailleurs, par être accepté; les

poissonnières le trouvaient meilleur homme que monsieur Verlaque,

malgré ses mauvais yeux. La mère Méhudin seule haussait les épaules;

elle gardait rancune au « grand maigre, » comme elle le nommait d'une

façon méprisante. Et, un matin que Florent s'arrêta avec un sourire

devant les viviers de Claire, la jeune fille, lâchant une anguille

qu'elle tenait, lui tourna le dos, furieuse, toute gonflée et toute

empourprée. Il en fut tellement surpris, qu'il en parla à la Normande.

-- Laissez donc! dit celle-ci, c'est une toquée... Elle n'est jamais

de l'avis des antres. C'est pour me faire enrager, ce qu'elle a fait

là.

Elle triomphait, elle se carrait à son banc, plus coquette, avec des

coiffures extrêmement compliquées. Ayant rencontré la belle Lisa, elle

lui rendit son regard de dédain; elle lui éclata même de rire en plein

visage. La certitude qu'elle allait désespérer la charcutière, en

attirant le cousin, lui donnait un beau rire sonore, un rire de gorge,

dont son cou gras et blanc montrait le frisson. À ce moment, elle eut

l'idée d'habiller Muche très-joliment, avec une petite veste écossaise

et une toque de velours. Muche n'était jamais allé qu'en blouse

débraillée. Or, il arriva que précisément à cette époque, Muche fut

repris d'une grande tendresse pour les fontaines. La glace avait

tondu, le temps était tiède. Il fit prendre un bain à la veste

écossaise, laissant couler l'eau à plein robinet, depuis son coude

jusqu'à sa main, ce qu'il appelait jouer à la gouttière. Sa mère le

surprit en compagnie de deux autres galopins, regardant nager, dans la

toque de velours remplie d'eau, deux petits poissons blancs qu'il

avait volés à la tante Claire.

Florent vécut près de huit mois dans les Halles, comme pris d'un

continuel besoin de sommeil. Au sortir de ses sept années de

souffrances, il tombait dans un tel calme, dans une vie si bien

réglée, qu'il se sentait à peine exister. Il s'abandonnait, la tête un

peu vide, continuellement surpris de se retrouver chaque matin sur le

même fauteuil, dans l'étroit bureau. Cette pièce lui plaisait, avec sa

nudité, sa petitesse de cabine. Il s'y réfugiait, loin du monde, au

milieu du grondement continu des Halles, qui le faisait rêver à

quelque grande mer, dont la nappe l'aurait entouré et isolé de toute

part. Mais, peu à peu, une inquiétude sourde le désespéra; il était

mécontent, s'accusait de fautes qu'il ne précisait pas, se révoltait

contre ces vides qui lui semblaient se creuser de plus en plus dans sa

tête et dans sa poitrine. Puis, des souffles puants, des haleines de

marée gâtée, passèrent sur lui avec de grandes nausées. Ce fut un

détraquement lent, un ennui vague qui tourna à une vive surexcitation

nerveuse.

Le Ventre de Paris · 第 8 / 13 题