II

Florent venait de commencer son droit à Paris, lorsque sa mère mourut.

Elle habitait le Vigan, dans le Gard. Elle avait épousé en secondes

noces un Normand, un Quenu, d'Yvetot, qu'un sous-préfet avait amené et

oublié dans le Midi. Il était resté employé à la sous-préfecture,

trouvant le pays charmant, le vin bon, les femmes aimables. Une

indigestion, trois ans après le mariage, l'emporta. Il laissait pour

tout héritage à sa femme un gros garçon qui lui ressemblait. La mère

payait déjà très-difficilement les mois de collège de son aîné,

Florent, l'enfant du premier lit. Il lui donnait de grandes

satisfactions: il était très-doux, travaillait avec ardeur, remportait

les premiers prix. Ce fut sur lui qu'elle mit toutes ses tendresses,

tous ses espoirs. Peut-être préférait-elle, dans ce garçon pâle et

mince, son premier mari, un de ces Provençaux d'une mollesse

caressante, qui l'avait aimée à en mourir. Peut-être Quenu, dont la

bonne humeur l'avait d'abord séduite, s'était-il montré trop gras,

trop satisfait, trop certain de tirer de lui-même ses meilleures

joies. Elle décida que son dernier né, le cadet, celui que les

familles méridionales sacrifient souvent encore, ne ferait jamais rien

de bon; elle se contenta de l'envoyer à l'école, chez une vieille

fille sa voisine, où le petit n'apprit guère qu'à galopiner. Les deux

frères grandirent loin l'un de l'autre, en étrangers.

Quand Florent arriva au Vigan, sa mère était enterrée. Elle avait

exigé qu'on lui cachât sa maladie jusqu'au dernier moment, pour ne pas

le déranger dans ses études. Il trouva le petit Quenu, qui avait douze

ans, sanglotant tout seul au milieu de la cuisine, assis sur une

table. Un marchand de meubles, un voisin, lui conta l'agonie de la

malheureuse mère. Elle en était à ses dernières ressources, elle

s'était tuée au travail pour que son fils pût faire son droit. À un

petit commerce de rubans d'un médiocre rapport, elle avait dû joindre

d'autres métiers qui l'occupaient fort tard. L'idée fixe de voir son

Florent avocat, bien posé dans la ville, finissait par la rendre dure,

avare, impitoyable pour elle-même et pour les autres. Le petit Quenu

allait avec des culottes percées, des blouses dont les manches

s'effiloquaient; il ne se servait jamais à table, il attendait que sa

mère lui eût coupé sa part de pain. Elle se taillait des tranches tout

aussi mince. C'était à ce régime qu'elle avait succombé, avec le

désespoir immense de ne pas achever sa tâche.

Cette histoire fit une impression terrible sur le caractère tendre de

Florent. Les larmes l'étouffaient. Il prit son frère dans ses bras, le

tint serré, le baisa comme pour lui rendre l'affection dont il l'avait

privé. Et il regardait ses pauvres souliers crevés, ses coudes troués,

ses mains sales, toute cette misère d'enfant abandonné. Il lui

répétait qu'il allait l'emmener, qu'il serait heureux avec lui. Le

lendemain, quand il examina la situation, il eut peur de ne pouvoir

même réserver la somme nécessaire pour retourner à Paris. À aucun

prix, il ne voulait rester au Vigan. Il céda heureusement la petite

boutique de rubans, ce qui lui permit de payer les dettes que sa mère,

très-rigide sur les questions d'argent, s'était pourtant laissée peu à

peu entraîner à contracter. Et comme il ne lui restait rien, le

voisin, le marchand de meubles, lui offrit cinq cents francs du

mobilier et du linge de la défunte. Il faisait une bonne affaire. Le

jeune homme le remercia, les larmes aux yeux. Il habilla son frère à

neuf, l'emmena, le soir même.

À Paris, il ne pouvait plus être question de suivre les cours de

l'École de droit. Florent remit à plus tard toute ambition. Il trouva

quelques leçons, s'installa avec Quenu, rue Royer-Collard, au coin de

la rue Saint-Jacques, dans une grande chambre qu'il meubla de deux

lits de fer, d'une armoire, d'une table et de quatre chaises. Dès

lors, il eut un enfant. Sa paternité le charmait. Dans les premiers

temps, le soir, quand il rentrait, il essayait de donner des leçons au

petit; mais celui-ci n'écoutait guère; il avait la tête dure, refusait

d'apprendre, sanglotant, regrettant l'époque où sa mère le laissait

courir les rues. Florent, désespéré, cessait la leçon, le consolait,

lui promettait des vacances indéfinies. Et pour s'excuser de sa

faiblesse, il se disait qu'il n'avait pas pris le cher enfant avec lui

dans le but de le contrarier. Ce fut sa règle de conduite, le regarder

grandir en joie. Il l'adorait, était ravi de ses rires, goûtait des

douceurs infinies à le sentir autour de lui, bien portant, ignorant de

tout souci. Florent restait mince dans ses paletots noirs rapés, et

son visage commençait à jaunir, au milieu des taquineries cruelles de

l'enseignement. Quenu devenait un petit bonhomme tout rond, un peu

bêta, sachant à peine lire et écrire, mais d'une belle humeur

inaltérable qui emplissait de gaieté la grande chambre sombre de la

rue Royer-Collard.

Cependant, les années passaient. Florent, qui avait hérité des

dévouements de sa mère, gardait Quenu au logis comme une grande fille

paresseuse. Il lui évitait jusqu'aux menus soins de l'intérieur;

c'était lui qui allait chercher les provisions, qui faisait le ménage

et la cuisine. Cela, disait-il, le tirait de ses mauvaises pensées. Il

était sombre d'ordinaire, se croyait méchant. Le soir, quand il

rentrait, crotté, la tête basse de la haine des enfants des autres, il

était tout attendri par l'embrassade de ce gros et grand garçon, qu'il

trouvait en train de jouer à la toupie, sur le carreau de la chambre.

Quenu riait de sa maladresse à faire les omelettes et de la façon

sérieuse dont il mettait le pot-au-feu. La lampe éteinte, Florent

redevenait triste, parfois, dans son lit. Il songeait à reprendre ses

études de droit, il s'ingéniait pour disposer son temps de façon à

suivre les cours de la Faculté. Il y parvint, fut parfaitement

heureux. Mais une petite fièvre qui le retint huit jours à la maison,

creusa un tel trou dans leur budget et l'inquiéta à un tel point,

qu'il abandonna toute idée de terminer ses études. Son enfant

grandissait. Il entra comme professeur dans une pension de la rue de

l'Estrapade, aux appointements de dix-huit cents francs. C'était une

fortune. Avec de l'économie, il allait mettre de l'argent de côté pour

établir Quenu. À dix-huit ans, il le traitait encore en demoiselle

qu'il faut doter.

Pendant la courte maladie de son frère, Quenu, lui aussi, avait fait

des réflexions. Un matin, il déclara qu'il voulait travailler, qu'il

était assez grand pour gagner sa vie. Florent fut profondément touché.

Il v avait, en face d'eux, de l'autre côté de la rue, un horloger en

chambre que l'enfant voyait toute la journée, dans la clarté crue de

là fenêtre, penché sur sa petite table, maniant des choses délicates,

les regardant à la loupe, patiemment. Il fut séduit, il prétendit

qu'il avait du goût pour l'horlogerie. Mais, au bout de quinze jours,

il devint inquiet, il pleura comme un garçon de dix ans, trouvant que

c'était trop compliqué, que jamais il ne saurait « toutes les petites

bêtises qui entrent dans une montre. » Maintenant, il préférerait être

serrurier. La serrurerie le fatigua. En deux années, il tenta plus de

dix métiers. Florent pensait qu'il avait raison, qu'il ne faut pas se

mettre dans un état à contre-coeur. Seulement, le beau dévouement de

Quenu, qui voulait gagner sa vie, coûtait cher au ménage des deux

jeunes gens. Depuis qu'il courait les ateliers, c'était sans cesse des

dépenses nouvelles, des frais de vêtements, de nourriture prise au

dehors, de bienvenue payée aux camarades. Les dix-huit cents francs de

Florent ne suffisaient plus. Il avait dû prendre deux leçons qu'il

donnait le soir. Pendant huit ans, il porta la même redingote.

Les deux frères s'étaient fait un ami. La maison avait une façade sur

la rue Saint-Jacques, et là s'ouvrait une grande rôtisserie, tenue par

un digne homme nommé Gavard, dont la femme se mourait de la poitrine,

au milieu de l'odeur grasse des volailles. Quand Florent rentrait trop

tard pour faire cuire quelque bout de viande, il achetait en bas un

morceau de dinde ou un morceau d'oie de douze sous. C'était des jours

de grand régal. Gavard finit par s'intéresser à ce garçon maigre, il

connut son histoire, il attira le petit. Et bientôt Quenu ne quitta

plus la rôtisserie. Dès que son frère partait, il descendait, il

s'installait au fond de la boutique, ravi des quatre broches

gigantesques qui tournaient avec un bruit doux, devant les hautes

flammes claires.

Les larges cuivres de la cheminée luisaient, les volailles fumaient,

la graisse chantait dans la lèchefrite, les broches finissaient par

causer entre elles, par adresser des mots aimables à Quenu, qui, une

longue cuiller à la main, arrosait dévotement les ventres dorés des

oies rondes et des grandes dindes. Il restait des heures, tout rouge

des clarté dansantes de la flambée, un peu abêti, riant vaguement aux

grosses bêtes qui cuisaient; et il ne se réveillait que lorsqu'on

débrochait. Les volailles tombaient dans les plats; les broches

sortaient des ventres, toutes fumantes; les ventres se vidaient,

laissant couler le jus par les trous du derrière et de la gorge,

emplissant la boutique d'une odeur forte de rôti. Alors, l'enfant,

debout, suivant des yeux l'opération, battait des mains, parlait aux

volailles, leur disait qu'elles étaient bien bonnes, qu'on les

mangerait, que les chats n'auraient que les os. Et il tressautait,

quand Gavard lui donnait une tartine de pain, qu'il mettait mijoter

dans la lèche-frite, pendant une demi-heure.

Ce fut là sans doute que Quenu prit l'amour de la cuisine. Plus tard,

après avoir essayé de tous les métiers, il revint fatalement aux bêtes

qu'on débroche, aux jus qui forcent à se lécher les doigts. Il

craignait d'abord de contrarier son frère, petit mangeur parlant des

bonnes choses avec un dédain d'homme ignorant. Puis, voyant Florent

l'écouter, lorsqu'il lui expliquait quelque plat très compliqué, il

lui avoua sa vocation, il entra dans un grand restaurant. Dès lors, la

vie des deux frères fut réglée. Ils continuèrent à habiter la chambre

de la rue Royer-Collard, où ils se retrouvaient chaque soir: l'un, la

face réjouie par ses fourneaux; l'autre, le visage battu de sa misère

de professeur crotté. Florent gardait sa défroque noire, s'oubliait

sur les devoirs de ses élèves, tandis que Quenu, pour se mettre à

l'aise, reprenait son tablier, sa veste blanche et son bonnet blanc de

marmiton, tournant autour du poêle, s'amusant à quelque friandise

cuite au four. Et parfois ils souriaient de se voir ainsi, l'un tout

blanc, l'autre tout noir. La vaste pièce semblait moitié fâchée,

moitié joyeuse, de ce deuil et de cette gaieté. Jamais ménage plus

disparate ne s'entendit mieux. L'aîné avait beau maigrir, brûlé par

les ardeurs de son père; le cadet avait beau engraisser, en digne fils

de Normand; ils s'aimaient dans leur mère commune, dans cette femme

qui n'était que tendresse.

Ils avaient un parent, à Paris, un frère de leur mère, un Gradelle,

établi charcutier, rue Pirouette, dans le quartier des Halles. C'était

un gros avare, un homme brutal, qui les reçut comme des meurt-de-faim,

la première fois qu'ils se présentèrent chez lui. Ils y retournèrent

rarement. Le jour de la fête du bonhomme, Quenu lui portait un

bouquet, et en recevait une pièce de dix sous. Florent, d'une fierté

maladive, souffrait, lorsque Gradelle examinait sa redingote mince, de

l'oeil inquiet et soupçonneux d'un ladre qui flaire la demande d'un

dîner ou d'une pièce de cent sous. Il eut la naïveté, un jour, de

changer chez son oncle un billet de cent francs. L'oncle eut moins

peur, en voyant venir les petits, comme il les appelait. Mais les

amitiés en restèrent là. Ces années furent pour Florent un long rêve

doux et triste. Il goûta toutes les joies amères du dévouement. Au

logis, il n'avait que des tendresses. Dehors, dans les humiliations de

ses élèves, dans le coudoiement des trottoirs, il se sentait devenir

mauvais. Ses ambitions mortes s'aigrissaient. Il lui fallut de longs

mois pour plier les épaules et accepter ses souffrances d'homme laid,

médiocre et pauvre. Voulant échapper aux tentations de méchanceté, il

se jeta en pleine bonté idéale, il se créa un refuge de justice et de

vérité absolues. Ce fut alors qu'il devint républicain; il entra dans

la république comme les filles désespérées entrent au couvent. Et ne

trouvant pas une république assez tiède, assez silencieuse, pour

endormir ses maux, il s'en créa une. Les livres lui déplaisaient; tout

ce papier noirci, au milieu duquel il vivait, lui rappelait la classe

puante, les boulettes de papier mâché des gamins, la torture des

longues heures stériles. Puis, les livres ne lui parlaient que de

révolte, le poussaient à l'orgueil, et c'était d'oubli et de paix dont

il se sentait l'impérieux besoin. Se bercer, s'endormir, rêver qu'il

était parfaitement heureux, que le monde allait le devenir, bâtir la

cité républicaine où il aurait voulu vivre: telle fut sa récréation,

l'oeuvre éternellement reprise de ses heures libres. Il ne lisait

plus, en dehors des nécessités de l'enseignement; il remontait la rue

Saint-Jacques, jusqu'aux boulevards extérieurs, faisait une grande

course parfois, revenait par la barrière d'Italie; et, tout le long de

la route, les yeux sur le quartier Mouffetard étalé à ses pieds, il

arrangeait des mesures morales, des projets de loi humanitaires, qui

auraient changé cette ville souffrante en une ville de béatitude.

Quand les journées de février ensanglantèrent Paris, il fut navré, il

courut les clubs, demandant le rachat de ce sang « par le baiser

fraternel des républicains du monde entier. » Il devint un de ces

orateurs illuminés qui prêchèrent la révolution comme une religion

nouvelle, toute de douceur et de rédemption. Il fallut les journées de

décembre pour le tirer de sa tendresse universelle. Il était désarmé.

Il se laissa prendre comme un mouton, et fut traité en loup. Quand il

s'éveilla de son sermon sur la fraternité, il crevait la faim sur la

dalle froide d'une casemate de Bicêtre.

Quenu, qui avait alors vingt-deux ans, fut pris d'une angoisse

mortelle, en ne voyant pas rentrer son frère. Le lendemain, il alla

chercher, au cimetière Montmartre, parmi les morts du boulevard, qu'on

avait alignés sous de la paille; les têtes passaient, affreuses. Le

coeur lui manquait, les larmes l'aveuglaient, il dut revenir à deux

reprises, le long de la file. Enfin, à la préfecture de police, au

bout de huit grands jours, il apprit que son frère était prisonnier.

Il ne put le voir. Comme il insistait, on le menaça de l'arrêter

lui-même. Il courut alors chez l'oncle Gradelle, qui était un

personnage pour lui, espérant le déterminer à sauver Florent. Mais

l'oncle Gradelle s'emporta, prétendit que c'était bien fait, que ce

grand imbécile n'avait pas besoin de se fourrer avec ces canailles de

républicains; il ajouta même que Florent devait mal tourner, que cela

était écrit sur sa figure. Quenu pleurait toutes les larmes de son

corps. Il restait là, suffoquant. L'oncle, un peu honteux, sentant

qu'il devait faire quelque chose pour ce pauvre garçon, lui offrit de

le prendre avec lui. Il le savait bon cuisinier, et avait besoin d'un

aide. Quenu redoutait tellement de rentrer seul dans la grande chambre

de la rue Royer-Collard, qu'il accepta. Il coucha chez son oncle, le

soir même, tout en haut, au fond d'un trou noir où il pouvait à peine

s'allonger. Il y pleura moins qu'il n'aurait pleuré en face du lit

vide de son frère.

Il réussit enfin à voir Florent. Mais, en revenant de Bicêtre, il dut

se coucher; une fièvre le tint pendant près de trois semaines dans une

somnolence hébétée. Ce fut sa première et sa seule maladie. Gradelle

envoyait son républicain de neveu à tous les diables. Quand il connut

son départ pour Cayenne, un matin, il tapa dans les mains de Quenu,

l'éveilla, lui annonça brutalement cette nouvelle, provoqua une telle

crise, que le lendemain le jeune homme était debout. Sa douleur se

fondit; ses chairs molles semblèrent boire ses dernières larmes. Un

mois plus tard, il riait, s'irritait, tout triste d'avoir ri; puis la

belle humeur l'emportait, et il riait sans savoir.

Il apprit la charcuterie. Il y goûtait plus de jouissances encore que

dans la cuisine. Mais l'oncle Gradelle lui disait qu'il ne devait pas

trop négliger ses casseroles, qu'un charcutier bon cuisinier était

rare, que c'était une chance d'avoir passé par un restaurant avant

d'entrer chez lui. Il utilisait ses talents, d'ailleurs; il lui

faisait faire des dîners pour la ville, le chargeait particulièrement

des grillades et des côtelettes de porc aux cornichons. Comme le jeune

homme lui rendait de réels services, il l'aima à sa manière, lui

pinçant les bras, les jours de belle humeur. Il avait vendu le pauvre

mobilier de la rue Royer-Collard, et en gardait l'argent, quarante et

quelques francs, pour que ce farceur de Quenu, disait-il, ne le jetât

pas par les fenêtres. Il finit pourtant par lui donner chaque mois six

francs pour ses menus plaisirs.

Quenu, serré d'argent, brutalisé parfois, était parfaitement heureux.

Il aimait qu'on lui mâchât sa vie. Florent l'avait trop élevé en fille

paresseuse. Puis, il s'était fait une amie chez l'oncle Gradelle.

Quand celui-ci perdit sa femme, il dut prendre une fille, pour le

comptoir. Il la choisit bien portante, appétissante, sachant que cela

égaye le client et fait honneur aux viandes cuites, il connaissait,

rue Cuvier, près du Jardin des Plantes, une dame veuve, dont le mari

avait eu la direction des postes à Plassans, une sous-préfecture du

Midi. Cette dame, qui vivait d'une petite rente viagère,

très-modestement, avait amené de cette ville une grosse et belle

enfant, qu'elle traitait comme sa propre fille. Lisa la soignait d'un

air placide, avec une humeur égale, un peu sérieuse, tout à fait belle

quand elle souriait. Son grand charme venait de la façon exquise dont

elle plaçait son rare sourire. Alors, son regard était une caresse, sa

gravité ordinaire donnait un prix inestimable à cette science soudaine

de séduction. La vieille dame disait souvent qu'un sourire de Lisa la

conduirait en enfer. Lorsqu'un asthme l'emporta, elle laissa à sa

fille d'adoption toutes ses économies, une dizaine de mille francs.

Lisa resta huit jours seule dans le logement de la rue Cuvier; ce fut

là que Gradelle vint la chercher. Il la connaissait pour l'avoir

souvent vue avec sa maîtresse, quand cette dernière lui rendait

visite, rue Pirouette. Mais, à l'enterrement, elle lui parut si

embellie, si solidement bâtie, qu'il alla jusqu'au cimetière. Pendant

qu'on descendait le cercueil, il réfléchissait qu'elle serait superbe

dans la charcuterie. Il se tâtait, se disait qu'il lui offrirait bien

trente francs par mois, avec le logement et la nourriture. Lorsqu'il

lui fit des propositions, elle demanda vingt-quatre heures pour lui

rendre réponse. Puis, un matin, elle arriva avec son petit paquet, et

ses dix mille francs, dans son corsage. Un mois plus tard, la maison

lui appartenait, Gradelle, Quenu, jusqu'au dernier des marmitons.

Quenu, surtout, se serait haché les doigts pour elle.

Quand elle venait à sourire, il restait là, riant d'aise lui-même à la

regarder.

Lisa, qui était la fille aînée des Macquart, de Plassans, avait encore

son père. Elle le disait à l'étranger, ne lui écrivait jamais.

Parfois, elle laissait seulement échapper que sa mère était, de son

vivant, une rude travailleuse, et qu'elle tenait d'elle. Elle se

montrait, en effet, très-patiente au travail. Mais elle ajoutait que

la brave femme avait eu une belle constance de se tuer pour faire

aller le ménage. Elle parlait alors des devoirs de la femme et des

devoirs du mari, très-sagement, d'une façon honnête, qui ravissait

Quenu. Il lui affirmait qu'il avait absolument ses idées. Les idées de

Lisa étaient que tout le monde doit travailler pour manger; que chacun

est chargé de son propre bonheur; qu'on fait le mal en encourageant la

paresse; enfin, que, s'il y a des malheureux, c'est tant pis pour les

fainéants. C'était là une condamnation très-nette de l'ivrognerie, des

flâneries légendaires du vieux Macquart. Et, à son insu, Macquart

parlait haut en elle; elle n'était qu'une Macquart rangée,

raisonnable, logique avec ses besoins de bien-être, ayant compris que

la meilleure façon de s'endormir dans une tiédeur heureuse est encore

de se faire soi-même un lit de béatitude. Elle donnait à cette couche

moelleuse toutes ses heures, toutes ses pensées. Dès l'âge de six ans,

elle consentait à rester bien sage sur sa petite chaise, la journée

entière, à la condition qu'on la récompenserait d'un gâteau le soir.

Chez le charcutier Gradelle, Lisa continua sa vie calme, régulière,

éclairée par ses beaux sourires. Elle n'avait pas accepté l'offre du

bonhomme à l'aventure; elle savait trouver en lui un chaperon, elle

pressentait peut-être, dans cette boutique sombre de la rue Pirouette,

avec le flair des personnes chanceuses, l'avenir solide qu'elle

rêvait, une vie de jouissances saines, un travail sans fatigue, dont

chaque heure amenât la récompense. Elle soigna son comptoir avec les

soins tranquilles qu'elle avait donnés à la veuve du directeur des

postes. Bientôt la propreté des tabliers de Lisa fut proverbiale dans

le quartier. L'oncle Gradelle était si content de cette belle fille,

qu'il disait parfois à Quenu, en ficelant ses saucissons:

-- Si je n'avais pas soixante ans passés, ma parole d'honneur, je

ferais la bêtise de l'épouser... C'est de l'or en barre, mon garçon,

une femme comme ça dans le commerce.

Quenu renchérissait. Il rit pourtant à belles dents, un jour qu'un

voisin l'accusa d'être amoureux de Lisa. Cela ne le tourmentait guère.

Ils étaient très-bons amis. Le soir, ils montaient ensemble se

coucher. Lisa occupait, à côté du trou noir où s'allongeait le jeune

homme, une petite chambre qu'elle avait rendue toute claire, en

l'ornant partout de rideaux de mousseline. Ils restaient là, un

instant, sur le palier, leur bougeoir à la main, causant, mettant la

clef dans la serrure. Et ils refermaient leur porte, disant

amicalement:

-- Bonsoir, mademoiselle Lisa.

-- Bonsoir, monsieur Quenu.

Quenu se mettait au lit en écoutant Lisa faire son petit ménage. La

cloison était si mince, qu'il pouvait suivre chacun de ses mouvements.

Il pensait: « Tiens, elle tire les rideaux de sa fenêtre. Qu'est-ce

qu'elle peut bien faire devant sa commode? La voilà qui s'asseoit et

qui ôte ses bottines. Ma foi, bonsoir, elle a soufflé sa bougie.

Dormons. » Et, s'il entendait craquer le lit, il murmurait en riant:

« Fichtre! elle n'est pas légère, mademoiselle Lisa. » Cette idée

l'égayait; il finissait par s'endormir, en songeant aux jambons et aux

bandes de petit salé qu'il devait préparer le lendemain.

Cela dura un an, sans une rougeur de Lisa, sans un embarras de Quenu.

Le matin, au fort du travail, lorsque la jeune fille venait à la

cuisine, leurs mains se rencontraient au milieu des hachis. Elle

l'aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts potelés,

pendant qu'il les bourrait de viandes et de lardons. Ou bien ils

goûtaient ensemble la chair crue des saucisses, du bout de la langue,

pour voir si elle était convenablement épicée. Elle était de bon

conseil, connaissait des recettes du Midi, qu'il expérimenta avec

succès. Souvent, il la sentait derrière son épaule, regardant au fond

des marmites, s'approchant si près, qu'il avait sa forte gorge dans le

dos. Elle lui passait une cuiller, un plat. Le grand feu leur mettait

le sang sous la peau. Lui, pour rien au monde, n'aurait cessé de

tourner les bouillies grasses qui s'épaississaient sur le fourneau;

tandis que, toute grave, elle discutait le degré de cuisson.

L'après-midi, lorsque la boutique se vidait, ils causaient

tranquillement, pendant des heures. Elle restait dans son comptoir, un

peu renversée, tricotant d'une façon douce et régulière. Il s'asseyait

sur un billot, les jambes ballantes, tapant des talons contre le bloc

de chêne. Et ils s'entendaient à merveille; ils parlaient de tout, le

plus ordinairement de cuisine, et puis de l'oncle Gradelle, et encore

du quartier. Elle lui racontait des histoires comme à un enfant; elle

en savait de très-jolies, des légendes miraculeuses, pleines d'agneaux

et de petits anges, qu'elle disait d'une voix flûtée, avec son grand

air sérieux. Si quelque cliente entrait, pour ne pas se déranger, elle

demandait au jeune homme le pot du saindoux ou la boîte des escargots.

À onze heures, ils remontaient se coucher, lentement, comme la veille.

Puis, en refermant leur porte, de leur voix calme:

-- Bonsoir, mademoiselle Lisa.

-- Bonsoir, monsieur Quenu.

Un matin, l'oncle Gradelle fut foudroyé par une attaque d'apoplexie,

en préparant une galantine. Il tomba le nez sur la table à hacher.

Lisa ne perdit pas son sang-froid. Elle dit qu'il ne faillait pas

laisser le mort au beau milieu de la cuisine; elle le fit porter au

fond, dans un cabinet où l'oncle couchait. Puis, elle arrangea une

histoire avec les garçons; l'oncle devait être mort dans son lit, si

l'on ne voulait pas dégoûter le quartier et perdre la clientèle. Quenu

aida à porter le mort, stupide, très-étonné de ne pas trouver de

larmes. Plus tard, Lisa et lui pleurèrent ensemble. Il était seul

héritier, avec son frère Florent. Les commères des rues voisines

donnaient au vieux Gradelle une fortune considérable. La vérité fut

qu'on ne découvrit pas un écu d'argent sonnant. Lisa resta inquiète.

Quenu la voyait réfléchir, regarder autour d'elle du matin au soir,

comme si elle avait perdu quelque chose. Enfin, elle décida un grand

nettoyage, prétendant qu'on jasait, que l'histoire de la mort du vieux

courait, qu'il fallait montrer une grande propreté. Une après-midi,

comme elle était depuis deux heures à la cave, où elle lavait

elle-même les cuves à saler, elle reparut, tenant quelque chose dans

son tablier. Quenu hachait des foies de cochon. Elle attendit qu'il

eût fini, causant avec lui d'une voix indifférente. Mais ses yeux

avaient un éclat extraordinaire, elle sourit de son beau sourire, en

lui disant qu'elle voulait lui parler. Elle monta l'escalier,

péniblement, les cuisses gênées par la chose qu'elle portait, et qui

tendait son tablier à le crever. Au troisième étage, elle soufflait,

elle dut s'appuyer un instant contre la rampe. Quenu, étonné, la

suivit sans mot dire, jusque dans sa chambre. C'était la première fois

qu'elle l'invitait à y entrer. Elle ferma la porte; et, lâchant les

coins du tablier que ses doigts roidis ne pouvaient plus tenir, elle

laissa rouler doucement sur son lit une pluie de pièces d'argent et de

pièces d'or. Elle avait trouvé, au fond d'un saloir, le trésor de

l'oncle Gradelle. Le tas fit un grand trou, dans ce lit délicat et

moelleux de jeune fille.

La joie de Lisa et de Quenu fut recueillie. Ils s'assirent sur le bord

du lit, Lisa à la tête, Quenu au pied, aux deux côtés du tas; et ils

comptèrent l'argent sur la couverture, pour ne pas faire de bruit. Il

y avait quarante mille francs d'or, trois mille francs d'argent, et,

dans un étui de fer-blanc, quarante-deux mille francs en billets de

Banque. Ils mirent deux bonnes heures pour additionner tout cela. Les

mains de Quenu tremblaient un peu. Ce fut Lisa qui fit le plus de

besogne. Ils rangeaient les piles d'or sur l'oreiller, laissant

l'argent dans le trou de la couverture. Quand ils eurent trouvé le

chiffre, énorme pour eux, de quatre-vingt-cinq mille francs, ils

causèrent. Naturellement, ils parlèrent de l'avenir, de leur mariage,

sans qu'il eût jamais été question d'amour entre eux. Cet argent

semblait leur délier la langue. Ils s'étaient enfoncés davantage,

s'adossant au mur de la ruelle, sous les rideaux de mousseline

blanche, les jambes un peu allongées: et comme, en bavardant, leurs

mains fouillaient l'argent, elles s'y étaient rencontrées, s'oubliant

l'une dans l'autre, au milieu des pièces de cent sous. Le crépuscule

les surprit. Alors seulement Lisa rougit de se voir à côté de ce

garçon. Ils avaient bouleversé le lit, les draps pendaient, l'or, sur

l'oreiller qui les séparait, faisait des creux, comme si des têtes s'y

étaient roulées, chaudes de passion.

Ils se levèrent gênés, de l'air confus de deux amoureux qui viennent

de commettre une première faute. Ce lit défait, avec tout cet argent,

les accusait d'une joie défendue, qu'ils avaient goûtée, la porte

close. Ce fut leur chute, à eux. Lisa, qui rattachait ses vêtements

comme si elle avait fait le mal, alla chercher ses dix mille francs.

Quenu voulut qu'elle les mît avec les quatre-vingt-cinq mille francs

de l'oncle; il mêla les deux sommes en riant, en disant que l'argent,

lui aussi, devait se fiancer; et il fut convenu que ce serait Lisa qui

garderait « le magot » dans sa commode. Quand elle l'eut serré et

qu'elle eut refait le lit, ils descendirent paisiblement. Ils étaient

mari et femme.

Le mariage eut lieu le mois suivant. Le quartier le trouva naturel,

tout à fait convenable. On connaissait vaguement l'histoire du trésor,

la probité de Lisa était un sujet d'éloges sans fin; après tout, elle

pouvait ne rien dire à Quenu, garder les écus pour elle; si elle avait

parlé, c'était par honnêteté pure, puisque personne ne l'avait vue.

Elle méritait bien que Quenu l'épousât. Ce Quenu avait de la chance,

il n'était pas beau, et il trouvait une belle femme qui lui déterrait

une fortune. L'admiration alla si loin, qu'on finit par dire tout bas

que « Lisa était vraiment bête d'avoir fait ce qu'elle avait fait. »

Lisa souriait, quand on lui parlait de ces choses à mots couverts.

Elle et son mari vivaient comme auparavant, dans une bonne amitié,

dans une paix heureuse. Elle l'aidait, rencontrait ses mains au milieu

des hachis, se penchait au-dessus de son épaule pour visiter d'un coup

d'oeil les marmites. Et ce n'était toujours que le grand feu de la

cuisine qui leur mettait le sang sous la peau.

Cependant, Lisa était une femme intelligente qui comprit vite la

sottise de laisser dormir leurs quatre-vingt quinze mille francs dans

le tiroir de la commode. Quenu les aurait volontiers remis au fond du

saloir, en attendant d'en avoir gagné autant; ils se seraient alors

retirés à Suresnes, un coin de la banlieue qu'ils aimaient. Mais elle

avait d'autres ambitions. La rue Pirouette blessait ses idées de

propreté, son besoin d'air, de lumière, de santé robuste. La boutique,

où l'oncle Gradelle avait amassé son trésor, sou à sou, était une

sorte de boyau noir, une de ces charcuteries douteuses des vieux

quartiers, dont les dalles usées gardent l'odeur forte des viandes,

malgré les lavages; et la jeune femme rêvait une de ces claires

boutiques modernes, d'une richesse de salon, mettant la limpidité de

leurs glaces sur le trottoir d'une large rue. Ce n'était pas,

d'ailleurs, l'envie mesquine de faire la dame, derrière un comptoir;

elle avait une conscience très-nette des nécessités luxueuses du

nouveau commerce. Quenu fut effrayé, la première fois, quand elle lui

parla de déménager et de dépenser une partie de leur argent à décorer

un magasin. Elle haussait doucement les épaules, en souriant.

Un jour, comme la nuit tombait et que la charcuterie était noire, les

deux époux entendirent, devant leur porte, une femme du quartier qui

disait à une autre:

-- Ah bien! non, je ne me fournis plus chez eux, je ne leur prendrais

pas un bout de boudin, voyez-vous, ma chère... Il y a eu un mort dans

leur cuisine.

Quenu en pleura. Cette histoire d'un mort dans sa cuisine faisait du

chemin. Il finissait par rougir devant les clients, quand il les

voyait flairer de trop près sa marchandise. Ce fut lui qui reparla à

sa femme de son idée de déménagement. Elle s'était occupée, sans rien

dire, de la nouvelle boutique; elle en avait trouvé une, à deux pas,

rue Rambuteau, située merveilleusement. Les Halles centrales qu'on

ouvrait en face, tripleraient la clientèle, feraient connaître la

maison des quatre coins de Paris. Quenu se laissa entraîner à des

dépenses folles; il mit plus de trente mille francs en marbres, en

glaces et en dorures. Lisa passait des heures avec les ouvriers,

donnait son avis sur les plus minces détails. Quand elle put enfin

s'installer dans son comptoir, on vint en procession acheter chez eux,

uniquement pour voir la boutique. Le revêtement des murs était tout en

marbre blanc; au plafond, une immense glace carrée s'encadrait dans un

large lambris doré et très-orne, laissant pendre, au milieu, un lustre

à quatre branches; et, derrière le comptoir, tenant le panneau entier,

à gauche encore, et au fond, d'autres glaces, prises entre les plaques

de marbre, mettaient des lacs de clarté, des portes qui semblaient

s'ouvrir sur d'autres salles, à l'infini, toutes emplies des viandes

étalées. À droite, le comptoir, très-grand, fut surtout trouvé d'un

beau travail; des losanges de marbre rose y dessinaient des médaillons

symétriques. À terre, il y avait, comme dallage, des carreaux blancs

et roses, alternés, avec une grecque rouge sombre pour bordure. Le

quartier fut fier de sa charcuterie, personne ne songea plus à parler

de la cuisine de la rue Pirouette, où il y avait eu un mort. Pendant

un mois, les voisines s'arrêtèrent sur le trottoir, pour regarder

Lisa, à travers les cervelas et les crépines de l'étalage. On

s'émerveillait de sa chair blanche et rosée, autant que des marbres.

Elle parut l'âme, la clarté vivante, l'idole saine et solide de la

charcuterie; et on ne la nomma plus que la belle Lisa.

À droite de la boutique, se trouvait la salle à manger, une pièce

très-propre, avec un buffet, une table et des chaises cannées de chêne

clair. La natte qui couvrait le parquet, le papier jaune tendre. La

toile cirée imitant le chêne, la rendaient un peu froide, égayée

seulement par les luisants d'une suspension de cuivre tombant du

plafond, élargissant, au-dessus de la table, son grand abat-jour de

porcelaine transparente. Une porte de là salle à manger donnait dans

la vaste cuisine carrée. Et, au bout de celle-ci, il y avait une

petite cour dallée, qui servait de débarras, encombrée de terrines, de

tonneaux, d'ustensiles hors d'usage; à gauche de la fontaine, les pots

de fleurs fanées de l'étalage achevaient d'agoniser, le long de la

gargouille où l'on jetait les eaux grasses.

Les affaires furent excellentes. Quenu, que les avances avaient

épouvanté, éprouvait presque du respect pour sa femme, qui, selon lui,

« était une forte tête. » Au bout de cinq ans, ils avaient près de

quatre-vingt mille francs placés en bonnes rentes. Lisa expliquait

qu'ils n'étaient pas ambitieux, qu'ils ne tenaient pas à entasser trop

vite; sans cela, elle aurait fait gagner à son mari « des mille et des

cents, » en le poussant dans le commerce en gros des cochons. Ils

étaient jeunes encore, ils avaient du temps devant eux; puis, ils

n'aimaient pas le travail salopé, ils voulaient travailler à leur

aise, sans se maigrir de soucis, en bonnes gens qui tiennent bien à

vivre.

-- Tenez, ajoutait Lisa, dans ses heures d'expansion, j'ai un cousin à

Paris... Je ne le vois pas, les deux familles sont brouillées. Il a

pris le nom de Saccard, pour faire oublier certaines choses... Eh

bien, ce cousin, m'a-t-on dit, gagne des millions. Ça ne vit pas, ça

se brûle le sang, c'est toujours par voies et par chemins, au milieu

de trafics d'enfer. Il est impossible, n'est-ce pas? que ça mange

tranquillement son dîner, le soir. Nous autres, nous savons au moins

ce que nous mangeons, nous n'avons pas ces tracasseries. On n'aime

l'argent que parce qu'il en faut pour vivre. On tient au bien-être,

c'est naturel. Quant à gagner pour gagner, à se donner plus de mal

qu'on ne goûtera ensuite de plaisir, ma parole, j'aimerais mieux me

croiser les bras... Et puis, je voudrais bien les voir ses millions, à

mon cousin. Je ne crois pas aux millions comme ça. Je l'ai aperçu,

l'autre jour, en voiture; il était tout jaune, il avait l'air joliment

sournois. Un homme qui gagne de l'argent n'a pas une mine de cette

couleur-là. Enfin, ça le regarde... Nous préférons ne gagner que cent

sous, et profiter des cent sous.

Le ménage profitait, en effet. Ils avaient eu une fille, dès la

première année de leur mariage. À eux trois, ils réjouissaient les

yeux. La maison allait largement, heureusement, sans trop de fatigue,

comme le voulait Lisa. Elle avait soigneusement écarté toutes les

causes possibles de trouble, laissant couler les journées au milieu de

cet air gras, de cette prospérité alourdie. C'était un coin de bonheur

raisonné, une mangeoire confortable, où la mère, le père et la fille

s'étaient mis à l'engrais. Quenu seul avait des tristesses parfois,

quand il songeait à son pauvre Florent. Jusqu'en 1856, il reçut des

lettres de lui, de loin en loin. Puis, les lettres cessèrent; il

apprît par un journal que trois déportés avaient voulu s'évader du

l'île du Diable et s'étaient noyés avant d'atteindre la côte. À la

préfecture de police, on ne put lui donner de renseignements précis;

son frère devait être mort. Il conserva pourtant quelque espoir; mais

les mois se passèrent. Florent, qui battait la Guyane hollandaise, se

gardait d'écrire, espérant toujours rentrer en France. Quenu finit par

le pleurer comme un mort auquel on n'a pu dire adieu. Lisa ne

connaissait pas Florent. Elle trouvait de très-bonnes paroles toutes

les fois que son mari se désespérait devant elle; elle le laissait lui

raconter pour la centième fois des histoires de jeunesse, la grande

chambre de la rue Royer-Collard, les trente-six métiers qu'il avait

appris, les friandises qu'il faisait cuire dans le poêle, tout habillé

de blanc, tandis que Florent était tout habillé de noir. Elle

l'écoutait tranquillement, avec des complaisances infinies.

Ce fut au milieu de ces joies sagement cultivées et mûries que Florent

tomba, un matin de septembre, à l'heure où Lisa prenait son bain de

soleil matinal, et où Quenu, les yeux gros encore de sommeil, mettait

paresseusement les doigts dans les graisses figées de la veille. La

charcuterie fut toute bouleversée. Gavard voulut qu'on cachât « le

proscrit, » comme il le nommait, en gonflant un peu les joues. Lisa,

plus pâle et plus grave que d'ordinaire, le fit enfin monter au

cinquième, où elle lui donna la chambre de sa fille de boutique. Quenu

avait coupé du pain et du jambon. Mais Florent put à peine manger; il

était pris de vertiges et de nausées; il se coucha, resta cinq jours

au lit, avec un gros délire, un commencement de fièvre cérébrale, qui

fut heureusement combattu avec énergie. Quand il revint à lui, il

aperçut Lisa à son chevet, remuant sans bruit une cuiller dans une

tasse. Comme il voulait la remercier, elle lui dit qu'il devait se

tenir tranquille, qu'on causerait plus tard. Au bout de trois jours,

le malade fut sur pied. Alors, un matin, Quenu monta le chercher en

lui disant que Lisa les attendait, au premier, dans sa chambre.

Ils occupaient là un petit appartement, trois pièces et un cabinet. Il

fallait traverser une pièce nue, où il n'y avait que des chaises, puis

un petit salon, dont le meuble, caché sous des housses blanches,

dormait discrètement dans le demi-jour des persiennes toujours tirées,

pour que la clarté trop vive ne mangeât pas le bleu tendre du reps, et

l'on arrivait à la chambre à coucher, la seule pièce habitée, meublée

d'acajou, très-confortable. Le lit surtout était surprenant, avec ses

quatre matelas, ses quatre oreillers, ses épaisseurs de couvertures,

son édredon, son assoupissement ventru au fond de l'alcôve moite.

C'était un lit fait pour dormir. L'armoire à glace, la toilette-commode,

le guéridon couvert d'une dentelle au crochet, les chaises protégées

par des carrés de guipure, mettaient là un luxe bourgeois net et

solide. Contre le mur de gauche, aux deux côtés de la cheminée, garnie

de vases à paysages montés sur cuivre, et d'une pendule représentant

un Gutenberg pensif, tout doré, le doigt appuyé sur un livre, étaient

pendus les portraits à l'huile de Quenu et de Lisa, dans des cadres

ovales, très-chargés d'ornements. Quenu souriait; Lisa avait l'air

comme il faut; tous deux en noir, la figure lavée, délayée, d'un rose

fluide et d'un dessin flatteur. Une moquette où des rosaces

compliquées se mêlaient à des étoiles cachait le parquet. Devant le

lit, s'allongeait un de ces tapis de mousse, fait de longs brins de

laine frisés, oeuvre de patience que la belle charcutière avait

tricotée dans sou comptoir. Mais ce qui étonnait, au milieu de ces

choses neuves, c'était, adossé au mur de droite, un grand secrétaire,

carré, trapu, qu'on avait fait revernir, sans pouvoir réparer les

ébréchures du marbre, ni cacher les éraflures de l'acajou noir de

vieillesse. Lisa avait voulu conserver ce meuble, dont l'oncle

Gradelle s'était servi pendant plus de quarante ans; elle disait qu'il

leur porterait bonheur. À la vérité, il avait des ferrures terribles,

une serrure de prison, et il était si lourd qu'on ne pouvait le bouger

de place.

Lorsque Florent et Quenu entrèrent, Lisa, assise devant le tablier

baissé du secrétaire, écrivait, alignait des chiffres, d'une grosse

écriture ronde, très-lisible. Elle fit un signe pour qu'on ne la

dérangeât pas. Les deux hommes s'assirent. Florent, surpris, regardait

la chambre, les deux portraits, la pendule, le lit.

-- Voici, dit enfin Lisa, après avoir vérifié posément toute une page

de calculs. Écoutez-moi... Nous avons des comptes à vous rendre, mon

cher Florent.

C'était la première fois qu'elle le nommait ainsi. Elle prit la page

de calculs et continua:

-- Votre oncle Gradelle est mort sans testament; vous étiez, vous et

votre frère, les deux seuls héritiers... Aujourd'hui, nous devons vous

donner votre part.

-- Mais je ne demande rien, s'écria Florent, je ne veux rien!

Quenu devait ignorer les intentions de sa femme. Il était devenu un

peu pâle, il la regardait d'un air fâché. Vraiment, il aimait bien son

frère; mais il était inutile de lui jeter ainsi l'héritage de l'oncle

à la tête. On aurait vu plus tard.

-- Je sais bien, mon cher Florent, reprit Lisa, que vous n'êtes pas

revenu pour nous réclamer ce qui vous appartient. Seulement, les

affaires sont les affaires; il vaut mieux en finir tout de suite...

Les économies de votre oncle se montaient à quatre-vingt-cinq mille

francs. J'ai donc porté à votre compte quarante-deux mille cinq cents

francs. Les voici.

Elle lui montra le chiffre sur la feuille de papier.

-- Il n'est pas aussi facile malheureusement d'évaluer la boutique,

matériel, marchandises, clientèle. Je n'ai pu mettre que des sommes

approximatives; mais je crois avoir compté tout, très-largement... Je

suis arrivée au total de quinze mille trois cent dix francs, ce qui

fait pour vous sept mille six cent cinquante-cinq francs, et en tout

cinquante mille cent cinquante-cinq francs... Vous vérifierez,

n'est-ce pas?

Elle avait épelé les chiffres d'une voix nette, et elle lui tendit la

feuille de papier, qu'il dut prendre.

-- Mais, cria Quenu, jamais la charcuterie du vieux n'a valu quinze

mille francs! Je n'en aurais pas donné dix mille, moi!

Sa femme l'exaspérait, à la fin. On ne pousse pas l'honnêteté à ce

point. Est-ce que Florent lui parlait de la charcuterie? D'ailleurs,

il ne voulait rien, il l'avait dit.

-- La charcuterie valait quinze mille trois cent dix francs, répéta

tranquillement Lisa... Vous comprenez, mon cher Florent, il est

inutile de mettre un notaire là-dedans. C'est à nous de faire notre

partage, puisque vous ressuscitez... Dès votre arrivée, j'ai

nécessairement songé à cela, et pendant que vous aviez la fièvre,

là-haut, j'ai tâché de dresser ce bout d'inventaire tant bien que

mal... Vous voyez, tout y est détaillé. J'ai fouillé nos anciens

livres, j'ai fait appel à mes souvenirs. Lisez à voix haute, je vous

donnerai les renseignements que vous pourriez désirer.

Florent avait fini par sourire. Il était ému de cette probité aisée et

comme naturelle. Il posa la page de calculs sur les genoux de la jeune

femme; puis, lui prenant la main:

-- Ma chère Lisa, dit-il, je suis heureux de voir que vous faites de

bonnes affaires; mais je ne veux pas de votre argent. L'héritage est à

mon frère et à vous, qui avez soigné l'oncle jusqu'à la fin... Je n'ai

besoin de rien, je n'entends pas vous déranger dans votre commerce.

Elle insista, se fâcha même, tandis que, sans parler, se contenant,

Quenu mordait ses pouces.

-- Eh! reprit Florent en riant, si l'oncle Gradelle vous entendait, il

serait capable de venir vous reprendre l'argent... Il ne m'aimait

guère, l'oncle Gradelle.

-- Ah! pour ça, non, il ne t'aimait guère, murmura Quenu à bout de

forces.

Mais Lisa discutait encore. Elle disait qu'elle ne voulait pas avoir

dans son secrétaire de l'argent qui ne fût pas à elle, que cela la

troublerait, qu'elle n'allait plus vivre tranquille avec cette pensée.

Alors Florent, continuant à plaisanter, lui offrit de placer son

argent chez elle, dans sa charcuterie. D'ailleurs, il ne refusait pas

leurs services; il ne trouverait sans doute pas du travail tout de

suite; puis, il n'était guère présentable, il lui faudrait un

habillement complet.

-- Pardieu! s'écria Quenu, tu coucheras chez nous, tu mangeras chez

nous, et nous allons t'acheter le nécessaire. C'est une affaire

entendue... Tu sais bien que nous ne te laisserons pas sur le pavé,

que diable!

Il était tout attendri. Il avait même quelque honte d'avoir eu peur de

donner une grosse somme, en un coup. Il trouva des plaisanteries; il

dit à son frère qu'il se chargeait de le rendre gras. Celui-ci hocha

doucement la tête. Cependant, Lisa pliait la page de calculs. Elle la

mit dans un tiroir du secrétaire.

-- Vous avez tort, dit-elle, comme pour conclure. J'ai fait ce que je

devais faire. Maintenant, ce sera comme vous voudrez... Moi,

voyez-vous, je n'aurais pas vécu en paix. Les mauvaises pensées me

dérangent trop.

Ils parlèrent d'autre chose. Il fallait expliquer la présence de

Florent, en évitant de donner l'éveil à la police. Il leur apprit

qu'il était rentré en France, grâce aux papiers d'un pauvre diable,

mort entre ses bras de la fièvre jaune, à Surinam. Par une rencontre

singulière, ce garçon se nommait également Florent, mais de son

prénom. Florent Laquerrière n'avait laissé qu'une cousine à Paris,

dont on lui avait écrit la mort en Amérique; rien n'était plus facile

que de jouer son rôle. Lisa s'offrit d'elle-même pour être la cousine.

Il fut entendu qu'on raconterait une histoire de cousin revenu de

l'étranger, à la suite de tentatives malheureuses, et recueilli par

les Quenu-Gradelle, comme on nommait le ménage dans le quartier, en

attendant qu'il pût trouver une position. Quand tout fut réglé, Quenu

voulut que son frère visitât le logement; il ne lui fit pas grâce du

moindre tabouret. Dans la pièce nue, où il n'y avait que des chaises,

Lisa poussa une porte, lui montra un cabinet, en disant que la fille

de boutique coucherait là, et que lui garderait la chambre du

cinquième.

Le soir, Florent était tout habillé de neuf. Il s'était entêté à

prendre encore un paletot et un pantalon noirs, malgré les conseils de

Quenu, que cette couleur attristait. On ne le cacha plus, Lisa conta à

qui voulut l'entendre l'histoire du cousin. Il vivait dans la

charcuterie, s'oubliait sur une chaise de la cuisine, revenait

s'adosser contre les marbres de la boutique. À table, Quenu le

bourrait de nourriture, se fâchait parce qu'il était petit mangeur et

qu'il laissait la moitié des viandes dont on lui emplissait son

assiette. Lisa avait repris ses allures lentes et béates; elle le

tolérait, même le matin, quand il gênait le service; elle l'oubliait,

puis, lorsqu'elle le rencontrait, noir devant elle, elle avait un

léger sursaut, et elle trouvait un de ses beaux sourires pourtant,

afin de ne point le blesser. Le désintéressement de cet homme maigre

l'avait frappée; elle éprouvait pour lui une sorte de respect, mêlé

d'une peur vague. Florent ne sentait qu'une grande affection autour de

lui.

À l'heure du coucher, il montait, un peu las de sa journée vide, avec

les deux garçons de la charcuterie, qui occupaient des mansardes

voisines de la sienne. L'apprenti, Léon n'avait guère plus de quinze

ans; c'était un enfant, mince, l'air très-doux, qui volait les entames

de jambon et les bouts de saucissons oubliés; il les cachait sous son

oreiller, les mangeait, la nuit, sans pain. Plusieurs fois, Florent

crut comprendre que Léon donnait à souper, vers une heure du matin;

des voix contenues chuchotaient, puis venaient des bruits de

mâchoires, des froissements de papier, et il y avait un rire perlé, un

rire de gamine qui ressemblait à un trille adouci de flageolet, dans

le grand silence de la maison endormie. L'autre garçon, Auguste

Landois, était de Troyes; gras d'une mauvaise graisse, la tête trop

grosse, et chauve déjà, il n'avait que vingt-huit ans. Le premier

soir, en montant, il conta sou histoire à Florent, d'une façon longue

et confuse. Il n'était d'abord venu à Paris que pour se perfectionner

et retourner ouvrir une charcuterie à Troyes, où sa cousine germaine,

Augustine Landois, l'attendait. Ils avaient eu le même parrain, ils

portaient le même prénom. Puis l'ambition le prit, il rêva de

s'établir à Paris avec l'héritage de sa mère qu'il avait déposé chez

un notaire, avant de quitter la Champagne. Là, comme ils étaient

arrivés au cinquième, Auguste retint Florent, en lui disant beaucoup

de bien de madame Quenu. Elle avait consenti à faire venir Augustine

Landois, pour remplacer une fille de boutique qui avait mal tourné.

Lui, savait son métier à présent; elle, achevait d'apprendre le

commerce. Dans un an, dix-huit mois, ils s'épouseraient; ils auraient

une charcuterie, sans doute à Plaisance, à quelque bout populeux de

Paris. Ils n'étaient pas pressés de se marier, parce que les lards ne

valaient rien, cette année-là. Il raconta encore qu'ils s'étaient fait

photographier ensemble, à une fête de Saint-Ouen. Alors, il entra dans

la mansarde, désireux de revoir la photographie qu'elle n'avait pas

cru devoir enlever de la cheminée, pour que le cousin de madame Quenu

eût une jolie chambre. Il s'oublia un instant, blafard dans la lueur

jaune de son bougeoir, regardant la pièce encore toute pleine de la

jeune fille, s'approchant du lit, demandant à Florent s'il était bien

couché. Elle, Augustine, couchait en bas, maintenant; elle serait

mieux, les mansardes étaient très-froides, l'hiver. Enfin, il s'en

alla, laissant Florent seul avec le lit et en face de la photographie.

Auguste était un Quenu blême; Augustine, une Lisa pas mûre.

Florent, ami des garçons, gâté par son frère, accepté par Lisa, finit

par s'ennuyer terriblement. Il avait cherché des leçons sans pouvoir

en trouver. Il évitait, d'ailleurs, d'aller dans le quartier des

Écoles, où il craignait d'être reconnu. Lisa, doucement, lui disait

qu'il ferait bien de s'adresser aux maisons de commerce; il pouvait

faire la correspondance, tenir les écritures. Elle revenait toujours à

cette idée, et finit par s'offrir pour lui trouver une place. Elle

s'irritait peu à peu de le rencontrer sans cesse dans ses jambes,

oisif, ne sachant que faire de son corps. D'abord, ce ne fut qu'une

haine raisonnée des gens qui se croisent les bras et qui mangent, sans

qu'elle songeât encore à lui reprocher de manger chez elle. Elle lui

disait:

-- Moi, je ne pourrais pas vivre à rêvasser toute la journée. Vous ne

devez pas avoir faim, le soir... Il faut vous fatiguer, voyez-vous.

Gavard, de son côté, cherchait une place pour Florent. Mais il

cherchait d'une façon extraordinaire et tout à fait souterraine. Il

aurait voulu trouver quelque emploi dramatique ou simplement d'une

ironie amère, qui convint à « un proscrit. » Gavard était un homme

d'opposition. Il venait de dépasser la cinquantaine, et se vantait

d'avoir déjà dit leur fait à quatre gouvernements. Charles X, les

prêtres, les nobles, toute cette racaille qu'il avait flanquée à la

porte, lui faisaient encore hausser les épaules; Louis-Philippe était

un imbécile, avec ses bourgeois, et il racontait l'histoire des bas de

laine, dans lesquels le roi citoyen cachait ses gros sous; quant à la

république de 48, c'était une farce, les ouvriers l'avaient trompé;

mais il n'avouait plus qu'il avait applaudi au Deux-Décembre, parce

que, maintenant, il regardait Napoléon III comme son ennemi personnel,

une canaille qui s'enfermait avec de Morny et les autres, pour faire

des « gueuletons. » Sur ce chapitre, il ne tarissait pas; il baissait

un peu la voix, il affirmait que, tous les soirs, des voitures fermées

amenaient des femmes aux Tuileries, et que lui, lui qui vous parlait,

avait, une nuit, de la place du Carrousel, entendu le bruit de

l'orgie. La religion de Gavard était d'être le plus désagréable

possible au gouvernement. Il lui faisait des farces atroces, dont il

riait en dessous pendant des mois. D'abord, il votait pour le candidat

qui devait « embêter les ministres » au Corps législatif. Puis, s'il

pouvait voler le fisc, mettre la police en déroute, amener quelque

échauffourée, il travaillait à rendre l'aventure très-insurrectionnelle.

Il mentait, d'ailleurs, se posait eu homme dangereux, parlait comme si

la « séquelle des Tuileries » l'eût connu et eût tremblé devant lui,

disait qu'il fallait guillotiner la moitié de ces gredins et déporter

l'autre moitié « au prochain coup de chien. » Toute sa politique

bavarde et violente se nourrissait de la sorte de hâbleries, de contes

à dormir debout, de ce besoin goguenard de tapage et de drôleries qui

pousse un boutiquier parisien à ouvrir ses volets, un jour de

barricades, pour voir les morts. Aussi, quand Florent revint de

Cayenne, flaira-t-il un tour abominable, cherchant de quelle façon,

particulièrement spirituelle, il allait pouvoir se moquer de

l'empereur, du ministère, des hommes en place, jusqu'au dernier des

sergents de ville.

L'attitude de Gavard devant Florent était pleine d'une joie défendue.

Il le couvait avec des clignements d'yeux, lui parlait bas pour lui

dire les choses les plus simples du monde, mettait dans ses poignées

de main des confidences maçonniques. Enfin, il avait donc rencontré

une aventure; il tenait un camarade réellement compromis; il pouvait,

sans trop mentir, parler des dangers qu'il courait. Il éprouvait

certainement une peur inavouée, en face de ce garçon qui revenait du

bagne, et dont la maigreur disait les longues souffrances; mais cette

peur délicieuse le grandissait lui-même, lui persuadait qu'il faisait

un acte très-étonnant, eu accueillant en ami un homme des plus

dangereux. Florent devint sacré; il ne jura que par Florent; il

nommait Florent, quand les arguments lui manquaient, et qu'il voulait

écraser le gouvernement une fois pour toutes.

Gavard avait perdu sa femme, rue Saint-Jacques, quelques mois après le

coup d'État. Il garda la rôtisserie jusqu'en 1856. À cette époque, le

bruit courut qu'il avait gagné des sommes considérables en s'associant

avec un épicier son voisin, chargé d'une fourniture de légumes secs

pour l'armée d'Orient. La vérité fut qu'après avoir vendu la

rôtisserie, il vécut de ses rentes pendant un an. Mais il n'aimait pas

parler de l'origine de sa fortune; cela le gênait, l'empêchait de dire

tout net son opinion sur la guerre de Crimée, qu'il traitait

d'expédition aventureuse, « faite uniquement pour consolider le trône

et emplir certaines poches. » Au bout d'un an, il s'ennuya

mortellement dans son logement de garçon. Comme il rendait visite aux

Quenu-Gradelle presque journellement, il se rapprocha d'eux, vint

habiter rue de la Cossonnerie. Ce fut là que les Halles le

séduisirent, avec leur vacarme, leurs commérages énormes. Il se décida

à louer une place au pavillon de la volaille, uniquement pour se

distraire, pour occuper ses journées vides des cancans du marché.

Alors, il vécut dans des jacasseries sans fin, au courant des plus

minces scandales du quartier, la tête bourdonnante du continuel

glapissement de voix qui l'entourait. Il y goûtait mille joies

chatouillantes, béat, ayant trouvé son élément, s'y enfonçant avec des

voluptés de carpe nageant au soleil. Florent allait parfois lui serrer

la main, à sa boutique. Les après-midi étaient encore très-chaudes. Le

long des allées étroites, les femmes, assises, plumaient. Des raies de

soleil tombaient entre les tentes relevées, les plumes volaient sous

les doigts, pareilles à une neige dansante, dans l'air ardent, dans la

poussière d'or des rayons. Des appels, toute une traînée d'offres et

de caresses, suivaient Florent. « Un beau canard, monsieur?... Venez

me voir... J'ai de bien jolis poulets gras... Monsieur, monsieur,

achetez moi cette paire de pigeons... » Il se dégageait, gêné,

assourdi. Les femmes continuaient à plumer en se le disputant, et des

vols de fin duvet s'abattaient, le suffoquaient d'une fumée, comme

chauffée et épaissie encore par l'odeur forte des volailles. Enfin, au

milieu de l'allée, près des fontaines, il trouvait Gavard, en manches

de chemise, les bras croisés sur la bavette de son tablier bleu,

pérorant devant sa boutique. Là, Gavard régnait, avec des mines de bon

prince, au milieu d'un groupe de dix à douze femmes. Il était le seul

homme du marché. Il avait la langue tellement longue, qu'après s'être

fâché avec les cinq ou six filles qu'il prit successivement pour tenir

sa boutique, il se décida à vendre sa marchandise lui-même, disant

naïvement que ces pécores passaient leur sainte journée à cancaner, et

qu'il ne pouvait en venir à bout. Comme il fallait pourtant que

quelqu'un gardât sa place, lorsqu'il s'absentait, il recueillit

Marjolin qui battait le pavé, après avoir tenté tous les menus métiers

des Halles. Et Florent restait parfois une heure avec Gavard,

émerveillé de son intarissable commérage, de sa carrure et de son

aisance parmi tous ses jupons, coupant la parole à l'une, se

querellant avec une autre, à dix boutiques de distance, arrachant un

client à une troisième, faisant plus de bruit à lui seul que les cent

et quelques bavardes ses voisines, dont la clameur secouait les

plaques de fonte du pavillon d'un frisson sonore de tam-tam.

Le marchand de volailles, pour toute famille, n'avait plus qu'une

belle-soeur et une nièce. Quand sa femme mourut, la soeur aînée de

celle-ci, madame Lecoeur, qui était veuve depuis un an, la pleura

d'une façon exagérée, en allant presque chaque soir porter ses

consolations au malheureux mari. Elle dut nourrir, à cette époque, le

projet de lui plaire et de prendre la place encore chaude de la morte.

Mais Gavard détestait les femmes maigres; il disait que cela lui

faisait de la peine de sentir les os sous la peau; il ne caressait

jamais que les chats et les chiens très-gras, goûtant une satisfaction

personnelle aux échines rondes et nourries. Madame Lecoeur, blessée,

furieuse de voir les pièces de cent sous du rôtisseur lui échapper,

amassa une rancune mortelle. Son beau-frère fut l'ennemi dont elle

occupa toutes ses heures. Lorsqu'elle le vit s'établir aux Halles, à

deux pas du pavillon où elle vendait du beurre, des fromages et des

oeufs, elle l'accusa d'avoir « inventé ça pour la taquiner et lui

porter mauvaise chance. » Dès lors, elle se lamenta, jaunit encore, se

frappa tellement l'esprit, qu'elle finit réellement par perdre sa

clientèle et faire de mauvaises affaires. Elle avait gardé longtemps

avec elle la fille d'une de ses soeurs, une paysanne qui lui envoya la

petite, sans plus s'en occuper. L'enfant grandit au milieu des Halles.

Comme elle se nommait Sarriet de son nom de famille, on ne l'appela

bientôt que la Sarriette. À seize ans, la Sarriette était une jeune

coquine si délurée, que des messieurs venaient acheter des fromages

uniquement pour la voir. Elle ne voulut pas des messieurs, elle était

populacière, avec son visage pâle de vierge brune et ses yeux qui

brûlaient comme des tisons. Ce fut un porteur qu'elle choisit, un

garçon de Ménilmontant qui faisait les commissions de sa tante.

Lorsque, à vingt ans, elle s'établit marchande de fruits, avec

quelques avances dont on ne connut jamais bien la source, son amant,

qu'on appelait monsieur Jules, se soigna les mains, ne porta plus que

des blouses propres et une casquette de velours, vint seulement aux

Halles l'après-midi, en pantoufles. Ils logeaient ensemble, rue

Vauvilliers, au troisième étage d'une grande maison, dont un café

borgne occupait le rez-de-chaussée. L'ingratitude de la Sarriette

acheva d'aigrir madame Lecoeur, qui la traitait avec une furie de

paroles ordurières. Elles se fâchèrent, la tante exaspérée, la nièce

inventant avec monsieur Jules des histoires qu'il allait raconter dans

le pavillon aux beurres. Gavard trouvait la Sarriette drôle; il se

montrait plein d'indulgence pour elle, il lui tapait sur les joues,

quand il la rencontrait: elle était dodue et exquise de chair.

Une après-midi, comme Florent était assis dans la charcuterie, fatigué

de courses vaines qu'il avait faites le matin à la recherche d'un

emploi, Marjolin entra. Ce grand garçon, d'une épaisseur et d'une

douceur flamandes, était le protégé de Lisa. Elle le disait pas

méchant, un peu bêta, d'une force de cheval, tout à fait intéressant,

d'ailleurs, puisqu'on ne lui connaissait ni père, ni mère. C'était

elle qui l'avait placé chez Gavard.

Lisa était au comptoir, agacée par les souliers crottés de Florent,

qui tachaient le dallage blanc et rose; deux fois déjà elle s'était

levée pour jeter de la sciure dans la boutique. Elle sourit à

Marjolin.

-- Monsieur Gavard, dit le jeune homme, m'envoie pour vous demander...

Il s'arrêta, regarda autour de lui, et baissant la voix:

-- Il m'a bien recommandé d'attendre qu'il n'y eût personne et de vous

répéter ces paroles, qu'il m'a fait apprendre par coeur:

« Demande-leur s'il n'y a aucun danger, et si je puis aller causer

avec eux de ce qu'ils savent. »

-- Dis à monsieur Gavard que nous l'attendons, répondit Lisa, habituée

aux allures mystérieuses du marchand de volailles.

Mais Marjolin ne s'en alla pas; il restait en extase devant la belle

charcutière, d'un air de soumission câline. Comme touchée de cette

adoration muette, elle reprit:

-- Te plais-tu chez monsieur Gavard? Ce n'est pas un méchant homme, tu

feras bien de le contenter.

-- Oui, madame Lisa.

-- Seulement, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore vu sur les toits

des Halles, hier; puis, tu fréquentes un tas de gueux et de gueuses.

Te voilà homme, maintenant; il faut pourtant que tu songes à l'avenir.

-- Oui, madame Lisa.

Elle dut répondre à une dame qui venait commander une livre de

côtelettes aux cornichons. Elle quitta le comptoir, alla devant le

billot, au fond de la boutique. Là, avec un couteau mince, elle sépara

trois côtelettes d'un carré de porc; et, levant un couperet, de son

poignet nu et solide, elle donna trois coups secs. Derrière, à chaque

coup, sa robe de mérinos noir se levait légèrement; tandis que les

baleines de son corset marquaient sur l'étoffe tendue du corsage. Elle

avait un grand sérieux, les lèvres pincées, les yeux clairs, ramassant

les côtelettes et les pesant d'une main lente.

Quand la dame fut partie et qu'elle aperçut Marjolin ravi de lui avoir

vu donner ces trois coups de couperet, si nets et si roides:

-- Comment! tu es encore là? cria-t-elle.

Et il allait sortir de la boutique, lorsqu'elle le retint.

-- Écoute, lui dit-elle, si je te revois avec ce petit torchon de

Cadine... Ne dis pas non. Ce matin, vous étiez encore ensemble à la

triperie, à regarder casser des tètes de mouton... Je ne comprends pas

comment un bel homme comme toi puisse se plaire avec cette traînée,

cette sauterelle..... Allons, va, dis à monsieur Gavard qu'il vienne

tout de suite, pendant qu'il n'y a personne.

Marjolin s'en alla confus, l'air désespéré, sans répondre.

La belle Lisa resta debout dans son comptoir, la tête un peu tournée

du côté des Halles; et Florent la contemplait, muet, étonné de la

trouver si belle. Il l'avait mal vue jusque-là, il ne savait pas

regarder les femmes. Elle lui apparaissait, au-dessus des viandes du

comptoir. Devant elle, s'étalaient, dans des plats de porcelaine

blanche, les saucissons d'Arles et de Lyon entamés, les langues et les

morceaux de petit salé cuits à l'eau, la tête de cochon noyée de

gelée, un pot de rillettes ouvert et une boîte de sardines dont le

métal crevé montrait un lac d'huile; puis, à droite et à gauche, sur

des planches, des pains de fromage d'Italie et de fromage de cochon,

un jambon ordinaire d'un rose pâle, un jambon d'York à la chair

saignante, sous une large bande de graisse. Et il y avait encore des

plats ronds et ovales, les plats de la langue fourrée, de la galantine

truffée, de la hure aux pistaches; tandis que, tout près d'elle, sous

sa main, étaient le veau piqué, le pâté de foie, le pâté de lièvre,

dans des terrines jaunes. Comme Gavard ne venait pas, elle rangea le

lard de poitrine sur la petite étagère de marbre, au bout du comptoir;

elle aligna le pot de saindoux et le pot de graisse de rôti, essuya

les plateaux des deux balances de melchior, tâta l'étuve dont le

réchaud mourait; et, silencieuse, elle tourna la tête de nouveau, elle

se remit à regarder au fond des Halles. Le fumet des viandes montait,

elle était comme prise, dans sa paix lourde, par l'odeur des truffes.

Ce jour-là, elle avait une fraîcheur superbe; la blancheur de son

tablier et de ses manches continuait la blancheur des plats, jusqu'à

son cou gras, à ses joues rosées, où revivaient les tons tendres des

jambons et les pâleurs des graisses transparentes. Intimidé à mesure

qu'il la regardait, inquiété par cette carrure correcte, Florent finit

par l'examiner à la dérobée, dans les glaces, autour de la boutique.

Elle s'y reflétait de dos, de face, de côté; même au plafond, il la

retrouvait, la tête eu bas, avec son chignon serré, ses minces

bandeaux, collés sur les tempes. C'était toute une foule de Lisa,

montrant la largeur des épaules, l'emmanchement puissant des bras, la

poitrine arrondie, si muette et si tendue, qu'elle n'éveillait aucune

pensée charnelle et qu'elle ressemblait à un ventre. Il s'arrêta, il

se plut surtout à un de ses profils, qu'il avait dans une glace, à

côté de lui, entre deux moitiés de porcs. Tout le long des marbres et

des glaces, accrochés aux barres à dents de loup, des porcs et des

bandes de lard à piquer pendaient; et le profil de Lisa, avec sa forte

encolure, ses lignes rondes, sa gorge qui avançait, mettait une

effigie de reine empâtée, au milieu de ce lard et de ces chairs crues.

Puis, la belle charcutière se pencha, sourit d'une façon amicale aux

deux poissons rouges qui nageaient dans l'aquarium de l'étalage,

continuellement.

Gavard entrait. Il alla chercher Quenu dans la cuisine, l'air

important. Quand il se fut assis de biais sur une petite table de

marbre, laissant Florent sur sa chaise, Lisa dans son comptoir, et

Quenu adossé contre un demi-porc, il annonça enfin qu'il avait trouvé

une place pour Florent, et qu'on allait rire, et que le gouvernement

serait joliment pincé!

Mais il s'interrompit brusquement, en voyant entrer mademoiselle

Saget, qui avait poussé la porte de la boutique, après avoir aperçu de

la chaussée la nombreuse société causant chez les Quenu-Gradelle. La

petite vieille, en robe déteinte, accompagnée de l'éternel cabas noir

qu'elle portait au bras, coiffée du chapeau de paille noire, sans

rubans, qui mettait sa face blanche au fond d'une ombre sournoise, eut

un léger salut pour les hommes et un sourire pointu pour Lisa. C'était

une connaissance; elle habitait encore la maison de la rue Pirouette,

où elle vivait depuis quarante ans, sans doute d'une petite rente dont

elle ne parlait pas. Un jour, pourtant, elle avait nommé Cherbourg, en

ajoutant qu'elle y était née. On n'en sut jamais davantage. Elle ne

causait que des autres, racontait leur vie jusqu'à dire le nombre de

chemises qu'ils faisaient blanchir par mois, poussait le besoin de

pénétrer dans l'existence des voisins, au point d'écouter aux portes

et de décacheter les lettres. Sa langue était redoutée, de la rue

Saint-Denis à la rue Jean-Jacques Rousseau, et de la rue Saint-Honoré

à la rue Mauconseil. Tout le long du jour, elle s'en allait avec son

cabas vide, sous le prétexte de faire des provisions, n'achetant rien,

colportant des nouvelles, se tenant au courant des plus minces faits,

arrivant ainsi à loger dans sa tête l'histoire complète des maisons,

des étages, des gens du quartier. Quenu l'avait toujours accusée

d'avoir ébruité la mort de l'oncle Gradelle sur la planche à hacher;

depuis ce temps, il lui tenait rancune. Elle était très-ferrée,

d'ailleurs, sur l'oncle Gradelle et sur les Quenu; elle les

détaillait, les prenait par tous les bouts, les savait « par coeur. »

Mais depuis une quinzaine de jours, l'arrivée de Florent la

désorientait, la brûlait d'une véritable fièvre de curiosité. Elle

tombait malade, quand il se produisait quelque trou imprévu dans ses

notes. Et pourtant elle jurait qu'elle avait déjà vu ce grand

escogriffe quelque part.

Elle resta devant le comptoir, regardant les plats, les uns après les

autres, disant de sa voix fluette:

-- On ne sait plus que manger. Quand l'après-midi arrive, je suis

comme une âme en peine pour mon dîner... Puis, je n'ai envie de

rien... Est-ce qu'il vous reste des côtelettes panées, madame Quenu?

Sans attendre la réponse, elle souleva un des couvercles de l'étuve de

melchior. C'était le côté des andouilles, des saucisses et des

boudins. Le réchaud était froid, il n'y avait plus qu'une saucisse

plate, oubliée sur la grille.

-- Voyez de l'autre côté, mademoiselle Saget, dit la charcutière. Je

crois qu'il reste une côtelette.

-- Non, ça ne me dit pas, murmura la petite vieille, qui glissa

toutefois son nez sous le second couvercle. J'avais un caprice, mais

les côtelettes panées, le soir, c'est trop lourd... J'aime mieux

quelque chose que je ne sois pas même obligée de faire chauffer.

Elle s'était tournée du côté de Florent, elle le regardait, elle

regardait Gavard, qui battait la retraite du bout de ses doigts, sur

la table de marbre; et elle les invitait d'un sourire à continuer la

conversation.

-- Pourquoi n'achetez-vous pas un morceau de petit salé? demanda Lisa.

-- Un morceau de petit salé, oui, tout de même...

Le Ventre de Paris · 第 6 / 13 题