32. _Koung-sun-tcheou_ dit: On lit dans le _Livre des Vers_[25]:

«Que personne ne mange inutilement[26].»

L'homme supérieur ne laboure pas, et cependant il mange; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme supérieur habite un royaume, si le

prince l'emploie dans ses conseils, alors l'État est tranquille,

le trésor public est rempli, le gouvernement est honoré et couvert

de gloire. Si les fils et les frères cadets du royaume suivent les

exemples de vertu qu'il leur donne, alors ils deviennent pieux envers

leurs parents, pleins de déférence pour leurs aînés, de droiture et de

sincérité envers tout le monde. Ce n'est pas là _manger inutilement_

[les produits ou les revenus des autres]: Qu'y a-t-il au contraire de

plus grand et de plus digne?

33. _Tian_, fils du roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: A

quoi sert le lettré?

MENG-TSEU dit: Il élève ses pensées.

_Tian_ dit: Qu'appelez-vous _élever ses pensées?_

MENG-TSEU dit: C'est les diriger vers la pratique de l'humanité, de

l'équité et de la justice; et voilà tout. Tuer un innocent, ce n'est

pas de l'humanité; prendre ce qui n'est pas à soi, ce n'est pas de

l'équité. Quel est le séjour permanent de l'âme? c'est l'humanité.

Quelle est sa voie? l'équité. S'il habite l'humanité, s'il marche

dans l'équité, les devoirs du grand homme [ou de l'homme d'État] sont

remplis.

34. MENG-TSEU dit: Si sans équité vous eussiez donné le royaume de

_Thsi_ à _Tchoung-tseu_, il ne l'aurait pas accepté. Tous les hommes

eurent foi en sa sagesse. Ce refus [d'accepter le royaume de _Thsi_],

c'est de l'équité, comme celle de refuser une écuelle de riz cuit ou de

bouillon. Il n'y a pas de faute plus grave pour l'homme que d'oublier

les devoirs qui existent entre les pères et mères et les enfants, entre

le prince et les sujets, entre les supérieurs et les inférieurs[27].

Est-il permis de croire un homme grand et consommé dans la vertu,

lorsque sa vertu n'est que médiocre?

35. _Tiao-yng_ fit une question en ces termes: Si pendant que _Chun_

était empereur, _Kao-yao_ avait été président du ministère de la

justice, et que _Kou-seou_ [père de _Chun_] eût tué un homme, alors

qu'aurait fait _Kao-yao?_

MENG-TSEU répondit: Il aurait fait observer la loi; et voilà tout.

_Tiao-yng_ dit: S'il avait voulu agir ainsi, _Chun_ ne l'en aurait-il

pas empêché?

MENG-TSEU dit: Comment _Chun_ aurait-il pu l'en empêcher? Il avait reçu

cette [loi du ciel[28], avec son mandat, pour la faire exécuter].

_Tiao-yng_ dit: S'il en est ainsi, alors comment _Chun_ se serait-il

conduit?

MENG-TSEU dit: _Chun_ aurait regardé l'abandon de l'empire comme

l'abandon de sandales usées par la marche; et, prenant secrètement son

père sur ses épaules[29], il serait allé se réfugier sur une plage

déserte de la mer, en oubliant, le cœur satisfait, jusqu'à la fin de sa

vie, son empire et sa puissance.

36. MENG-TSEU étant passé de la ville de _Fan_ dans la capitale du

royaume de _Thsi_, il y vit de loin le fils du roi. A cette vue il

s'écria en soupirant: Comme le séjour de la cour change l'aspect d'un

homme, et comme un régime opulent change sa corpulence! Que le séjour

dans un lieu est important! Cependant tous les fils ne sont-ils pas

également enfants des hommes?

MENG-TSEU dit: La demeure, l'appartement, les chars, les chevaux, les

habillements du fils du roi, ont beaucoup de ressemblance avec ceux

des fils des autres hommes; et puisque le fils du roi est tel [que je

viens de le voir], il faut que ce soit le séjour à la cour qui l'ait

ainsi changé: quelle influence doit donc avoir le séjour de celui qui

habite dans la vaste demeure de l'empire!

Le prince de _Lou_ étant passé dans le royaume de _Soung_, il arriva

à la porte de la ville de _Tieï-tche_, qu'il ordonna à haute voix

d'ouvrir. Les gardiens dirent: «Cet homme n'est pas notre prince;

comment sa voix ressemble-t-elle à celle de notre prince?» Il n'y a pas

d'autre cause à cette ressemblance, sinon que le séjour de l'un et de

l'autre prince se ressemblait[30].

37. MENG-TSEU dit: Si le prince entretient un sage sans avoir de

l'affection pour lui, il le traite comme il traite ses pourceaux. S'il

a de l'affection pour lui sans lui témoigner le respect qu'il mérite,

il l'entretient comme ses propres troupeaux.

Des sentiments de vénération et de respect doivent être témoignés [au

sage par le prince] avant de lui offrir des présents.

Si les sentiments de vénération et de respect que le prince lui

témoigne n'ont point de réalité, le sage ne peut être retenu près de

lui par de vaines démonstrations.

38. MENG-TSEU dit: Les diverses parties saillantes du corps[31] et les

sens[32] constituent les facultés de notre nature que nous avons reçues

du ciel[33]. Il n'y a que les saints hommes [ou ceux qui parviennent à

la perfection] qui puissent donner à ces facultés de notre nature leur

complet développement.

39. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, voulait abréger son temps de deuil.

_Koung-sun-tcheou_ lui dit: N'est-il pas encore préférable de porter le

deuil pendant une année que de s'en abstenir complètement?

MENG-TSEU dit: C'est comme si vous disiez à quelqu'un qui tordrait le

bras de son frère aîné: «Pas si vite, pas si vite!» Enseignez-lui la

piété filiale, la déférence fraternelle, et bornez-vous à cela.

Le fils du roi étant venu à perdre sa mère, son précepteur sollicita

pour lui [de son père] la permission de porter le deuil pendant

quelques mois.

_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi pendant quelques mois seulement?

MENG-TSEU dit: Le jeune homme avait désiré porter le deuil pendant les

trois années prescrites, mais il n'en avait pas obtenu l'autorisation

de son père. Quand même il n'aurait obtenu de porter le deuil qu'un

jour, c'était encore préférable pour lui à s'abstenir complètement de

le porter.

40. MENG-TSEU dit: Les enseignements de l'homme supérieur sont au

nombre de cinq.

Il est des hommes qu'il convertit au bien de la même manière que la

pluie qui tombe en temps convenable fait croître les fruits de la terre.

Il en est dont il perfectionne la vertu; il en est dont il développe

les facultés naturelles et les lumières.

Il en est qu'il éclaire par les réponses qu'il fait à leurs questions.

Il en est enfin qui se convertissent d'eux-mêmes au bien et se rendent

meilleurs [entraînés qu'ils sont par son exemple].

Voilà les cinq manières dont l'homme supérieur instruit les hommes.

41. _Koung-sun-tcheou_ dit: Que ces voies [du sage] sont hautes et

sublimes! qu'elles sont admirables et dignes d'éloges! La difficulté

de les mettre en pratique me parait aussi grande que celle d'un homme

qui voudrait monter au ciel sans pouvoir y parvenir. Pourquoi ne

rendez-vous pas ces voies faciles, afin que ceux qui veulent les suivre

puissent les atteindre, et que chaque jour ils fassent de nouveaux

efforts pour en approcher?

MENG-TSEU dit: Le charpentier habile ne change ni ne quitte son aplomb

et son cordeau à cause d'un ouvrier incapable. _Y_, l'habile archer,

ne changeait pas la manière de tendre son arc à cause d'un archer sans

adresse.

L'homme supérieur apporte son arc, mais il ne tire pas. Les principes

de la vertu brillent soudain aux yeux de ceux qui la cherchent [comme

un trait de flèche]. Le sage se tient dans la voie moyenne [entre les

choses difficiles et les choses faciles][34]; que ceux qui le peuvent

le suivent.

42. MENG-TSEU dit: Si dans un empire règnent les principes de la

raison, le sage accommode sa personne à ces principes; si dans un

empire ne règnent pas les principes de la raison [s'il est dans le

trouble et l'anarchie][35], le sage accommode les principes de la

raison au salut de sa personne.

Mais je n'ai jamais entendu dire que le sage ait accomodé les

principes de la raison ou les ait fait plier aux caprices et aux

passions des hommes!

43. _Koung-tou-tseu_ dit: Pendant que _Theng-keng_[36] suivait vos

leçons, il paraissait être du nombre de ceux que l'on traite avec

urbanité: cependant vous n'avez pas répondu à une question qu'il vous a

faite: pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Ceux qui se fient sur leur noblesse ou sur leurs

honneurs interrogent; ceux qui se fient sur leur sagesse ou leurs

talents interrogent; ceux qui se fient sur leur âge plus avancé

interrogent; ceux qui se fient sur les services qu'ils croient avoir

rendus à l'État interrogent; ceux qui se fient sur d'anciennes

relations d'amitié avec des personnes en charge interrogent: tous

ceux-là sont des gens auxquels je ne réponds pas. _Theng-keng_ se

trouvait dans deux de ces cas[37].

44. MENG-TSEU dit: Celui qui s'abstient de ce dont il ne doit pas

s'abstenir, il n'y aura rien dont il ne s'abstienne; celui qui reçoit

avec froideur ceux qu'il devrait recevoir avec effusion de tendresse,

il n'y aura personne qu'il ne reçoive froidement; ceux qui s'avancent

trop précipitamment reculeront encore plus vite.

45. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur ou le sage aime tous les êtres qui

vivent[38], mais il n'a point pour eux les sentiments d'humanité qu'il

a pour les hommes; il a pour les hommes des sentiments d'humanité,

mais il ne les aime pas de l'amour qu'il a pour ses père et mère. Il

aime ses père et mère de l'amour filial, et il a pour les hommes des

sentiments d'humanité; il a pour les hommes des sentiments d'humanité,

et il aime tous les êtres qui vivent.

46. MENG-TSEU dit: L'homme pénétrant et sage n'ignore rien; il applique

toutes les forces de son intelligence à apprendre les choses qu'il lui

importe de savoir. Quant à l'homme humain, il n'est rien qu'il n'aime;

il s'applique de toutes ses forces à aimer ce qui mérite d'être aimé.

_Yao_ et _Chun_ étaient sages et pénétrants; toutefois leur pénétration

ne s'étendait pas à tous les objets. Ils appliquaient les forces de

leur intelligence à ce qu'il y avait de plus important [et négligeaient

le reste]. _Yao_ et _Chun_ étaient pleins d'humanité, mais cette

humanité n'allait pas jusqu'à aimer également tous les hommes; ils

s'appliquaient principalement à aimer les sages d'un amour filial.

Il est des hommes qui ne peuvent porter le deuil de leurs parents

pendant trois ans, et qui s'informent soigneusement du deuil de

trois mois ou de celui de cinq; ils mangent immodérément, boivent

abondamment, et vous interrogent minutieusement sur le précepte des

rites: _Ne déchirez pas la chair avec les dents_. Cela s'appelle

ignorer à quoi il est le plus important de s'appliquer.

[1] «Le _cœur_, ou _principe pensant_ (_sin_), dit _Tchou-hi_, c'est

la partie spirituelle et intelligente de l'homme, ce qui constitue la

raison dans la foule des êtres, et influe sur toutes les actions. La

_nature rationnelle_ (_Sing_), c'est alors la raison qui caractérise le

_cœur_ (ou principe pensant); et le _ciel_ (_Thien_), c'est la source

d'où la _raison_ procède.»

[2] «Comme l'humanité, l'équité, etc.» (_Glose._)

[3] «Comme les richesses, les honneurs, le gain, l'avancement.»

(_Glose._)

[4] «C'est-à-dire dans notre nature.» (_Glose._)

[5] «Ils oubliaient la dignité et le rang des rois dont ils faisaient

peu de cas.» (_Glose._)

[6] «Par les hommes de l'antiquité, il indique les lettrés du temps des

trois (premières) dynasties.» (_Glose._)

[7] Dans ce paragraphe et les suivants, MENG-TSEU signale la différence

qu'il avait trouvée entre le régime des princes chefs de vassaux, et le

régime des rois souverains.

[8] «Qui n'ont d'autre origine que le ciel, qui ne procèdent d'aucune

source, si ce n'est du ciel.» (_Commentaire._)

[9] _Commentaire._

[10] «Ce que la raison ne prescrit pas.» (_Glose._)

[11] _Nothi pulli sunt optimi_.(COLUMELLE.)

[12] «Ce sont les hommes d'élite sans emplois publics qui donnent à

la raison céleste, qui est en nous, tous les développements qu'elle

comporte: on les nomme _le peuple du ciel_.» (TCHOU-HI.)

[14] _Commentaire._

[15] Voyez liv. II, chap. I, §13.

[16] Comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de

l'empire.

[17] _Glose._

[18] _Glose._

[19] _Glose._

[20] «Le matin et le soir.» (_Glose._)

[21] La plus élevée de l'empire.

[22] Les trois _Koung_: ce sont les _Thaï-sse, Thaï-fou_ et _Thai-po_.

(_Glose._)

[23] _Glose._

[24] _Glose._

[25] Ode _Fa-chen_, section _Kouë-foung._

[26] «Que personne, sans les avoir mérités, ne reçoive des traitements

du prince.» (_Glose._)

On pourrait traduire cette pensée ancienne par cette formule moderne,

_que personne ne consomme sans avoir produit_, qui lui est équivalente.

[27] _Tchoung-tseu_ s'attachait exclusivement à la vertu de l'équité,

et il négligeait les autres; il quitta sa mère et son frère ainé,

refusa d'accepter un emploi et un traitement du roi de _Thsi_, et

encourut ainsi plusieurs reproches.

[28] _Glose._

[29] Comme Énée s'enfuit de Troie en portant son père Ànchise sur ses

épaules.

[30] C'est-à-dire que rien ne ressemble tant à un prince régnant

qu'un autre prince régnant, parce que l'un et l'autre ont les mêmes

habitudes, le même entourage, et le même genre de vie.

[31] «Telles que les oreilles, les yeux, les mains, les pieds et autres

de cette espèce.» (_Glose._)

[32] «Tels que la vue, l'ouïe, etc.» (_Glose._)

[33] _Thian-sing_, COELI NATURA.

[34] _Glose._

[35] _Glose._

[36] Frère cadet du roi de _Theng._

[37] «Il était vain de sa dignité (de frère de prince), et il était

également vain de sa prétendue sagesse.» (_Glose._)

[38] «Il indique les oiseaux, les bêtes, les plantes, les arbres.»

(_Glose._)

Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine · 第 255 / 266 题