«Que personne ne mange inutilement[26].»
L'homme supérieur ne laboure pas, et cependant il mange; pourquoi cela?
MENG-TSEU dit: Lorsqu'un homme supérieur habite un royaume, si le
prince l'emploie dans ses conseils, alors l'État est tranquille,
le trésor public est rempli, le gouvernement est honoré et couvert
de gloire. Si les fils et les frères cadets du royaume suivent les
exemples de vertu qu'il leur donne, alors ils deviennent pieux envers
leurs parents, pleins de déférence pour leurs aînés, de droiture et de
sincérité envers tout le monde. Ce n'est pas là _manger inutilement_
[les produits ou les revenus des autres]: Qu'y a-t-il au contraire de
plus grand et de plus digne?
33. _Tian_, fils du roi de _Thsi_, fit une question en ces termes: A
quoi sert le lettré?
MENG-TSEU dit: Il élève ses pensées.
_Tian_ dit: Qu'appelez-vous _élever ses pensées?_
MENG-TSEU dit: C'est les diriger vers la pratique de l'humanité, de
l'équité et de la justice; et voilà tout. Tuer un innocent, ce n'est
pas de l'humanité; prendre ce qui n'est pas à soi, ce n'est pas de
l'équité. Quel est le séjour permanent de l'âme? c'est l'humanité.
Quelle est sa voie? l'équité. S'il habite l'humanité, s'il marche
dans l'équité, les devoirs du grand homme [ou de l'homme d'État] sont
remplis.
34. MENG-TSEU dit: Si sans équité vous eussiez donné le royaume de
_Thsi_ à _Tchoung-tseu_, il ne l'aurait pas accepté. Tous les hommes
eurent foi en sa sagesse. Ce refus [d'accepter le royaume de _Thsi_],
c'est de l'équité, comme celle de refuser une écuelle de riz cuit ou de
bouillon. Il n'y a pas de faute plus grave pour l'homme que d'oublier
les devoirs qui existent entre les pères et mères et les enfants, entre
le prince et les sujets, entre les supérieurs et les inférieurs[27].
Est-il permis de croire un homme grand et consommé dans la vertu,
lorsque sa vertu n'est que médiocre?
35. _Tiao-yng_ fit une question en ces termes: Si pendant que _Chun_
était empereur, _Kao-yao_ avait été président du ministère de la
justice, et que _Kou-seou_ [père de _Chun_] eût tué un homme, alors
qu'aurait fait _Kao-yao?_
MENG-TSEU répondit: Il aurait fait observer la loi; et voilà tout.
_Tiao-yng_ dit: S'il avait voulu agir ainsi, _Chun_ ne l'en aurait-il
pas empêché?
MENG-TSEU dit: Comment _Chun_ aurait-il pu l'en empêcher? Il avait reçu
cette [loi du ciel[28], avec son mandat, pour la faire exécuter].
_Tiao-yng_ dit: S'il en est ainsi, alors comment _Chun_ se serait-il
conduit?
MENG-TSEU dit: _Chun_ aurait regardé l'abandon de l'empire comme
l'abandon de sandales usées par la marche; et, prenant secrètement son
père sur ses épaules[29], il serait allé se réfugier sur une plage
déserte de la mer, en oubliant, le cœur satisfait, jusqu'à la fin de sa
vie, son empire et sa puissance.
36. MENG-TSEU étant passé de la ville de _Fan_ dans la capitale du
royaume de _Thsi_, il y vit de loin le fils du roi. A cette vue il
s'écria en soupirant: Comme le séjour de la cour change l'aspect d'un
homme, et comme un régime opulent change sa corpulence! Que le séjour
dans un lieu est important! Cependant tous les fils ne sont-ils pas
également enfants des hommes?
MENG-TSEU dit: La demeure, l'appartement, les chars, les chevaux, les
habillements du fils du roi, ont beaucoup de ressemblance avec ceux
des fils des autres hommes; et puisque le fils du roi est tel [que je
viens de le voir], il faut que ce soit le séjour à la cour qui l'ait
ainsi changé: quelle influence doit donc avoir le séjour de celui qui
habite dans la vaste demeure de l'empire!
Le prince de _Lou_ étant passé dans le royaume de _Soung_, il arriva
à la porte de la ville de _Tieï-tche_, qu'il ordonna à haute voix
d'ouvrir. Les gardiens dirent: «Cet homme n'est pas notre prince;
comment sa voix ressemble-t-elle à celle de notre prince?» Il n'y a pas
d'autre cause à cette ressemblance, sinon que le séjour de l'un et de
l'autre prince se ressemblait[30].
37. MENG-TSEU dit: Si le prince entretient un sage sans avoir de
l'affection pour lui, il le traite comme il traite ses pourceaux. S'il
a de l'affection pour lui sans lui témoigner le respect qu'il mérite,
il l'entretient comme ses propres troupeaux.
Des sentiments de vénération et de respect doivent être témoignés [au
sage par le prince] avant de lui offrir des présents.
Si les sentiments de vénération et de respect que le prince lui
témoigne n'ont point de réalité, le sage ne peut être retenu près de
lui par de vaines démonstrations.
38. MENG-TSEU dit: Les diverses parties saillantes du corps[31] et les
sens[32] constituent les facultés de notre nature que nous avons reçues
du ciel[33]. Il n'y a que les saints hommes [ou ceux qui parviennent à
la perfection] qui puissent donner à ces facultés de notre nature leur
complet développement.
39. _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, voulait abréger son temps de deuil.
_Koung-sun-tcheou_ lui dit: N'est-il pas encore préférable de porter le
deuil pendant une année que de s'en abstenir complètement?
MENG-TSEU dit: C'est comme si vous disiez à quelqu'un qui tordrait le
bras de son frère aîné: «Pas si vite, pas si vite!» Enseignez-lui la
piété filiale, la déférence fraternelle, et bornez-vous à cela.
Le fils du roi étant venu à perdre sa mère, son précepteur sollicita
pour lui [de son père] la permission de porter le deuil pendant
quelques mois.
_Koung-sun-tcheou_ dit: Pourquoi pendant quelques mois seulement?
MENG-TSEU dit: Le jeune homme avait désiré porter le deuil pendant les
trois années prescrites, mais il n'en avait pas obtenu l'autorisation
de son père. Quand même il n'aurait obtenu de porter le deuil qu'un
jour, c'était encore préférable pour lui à s'abstenir complètement de
le porter.
40. MENG-TSEU dit: Les enseignements de l'homme supérieur sont au
nombre de cinq.
Il est des hommes qu'il convertit au bien de la même manière que la
pluie qui tombe en temps convenable fait croître les fruits de la terre.
Il en est dont il perfectionne la vertu; il en est dont il développe
les facultés naturelles et les lumières.
Il en est qu'il éclaire par les réponses qu'il fait à leurs questions.
Il en est enfin qui se convertissent d'eux-mêmes au bien et se rendent
meilleurs [entraînés qu'ils sont par son exemple].
Voilà les cinq manières dont l'homme supérieur instruit les hommes.
41. _Koung-sun-tcheou_ dit: Que ces voies [du sage] sont hautes et
sublimes! qu'elles sont admirables et dignes d'éloges! La difficulté
de les mettre en pratique me parait aussi grande que celle d'un homme
qui voudrait monter au ciel sans pouvoir y parvenir. Pourquoi ne
rendez-vous pas ces voies faciles, afin que ceux qui veulent les suivre
puissent les atteindre, et que chaque jour ils fassent de nouveaux
efforts pour en approcher?
MENG-TSEU dit: Le charpentier habile ne change ni ne quitte son aplomb
et son cordeau à cause d'un ouvrier incapable. _Y_, l'habile archer,
ne changeait pas la manière de tendre son arc à cause d'un archer sans
adresse.
L'homme supérieur apporte son arc, mais il ne tire pas. Les principes
de la vertu brillent soudain aux yeux de ceux qui la cherchent [comme
un trait de flèche]. Le sage se tient dans la voie moyenne [entre les
choses difficiles et les choses faciles][34]; que ceux qui le peuvent
le suivent.
42. MENG-TSEU dit: Si dans un empire règnent les principes de la
raison, le sage accommode sa personne à ces principes; si dans un
empire ne règnent pas les principes de la raison [s'il est dans le
trouble et l'anarchie][35], le sage accommode les principes de la
raison au salut de sa personne.
Mais je n'ai jamais entendu dire que le sage ait accomodé les
principes de la raison ou les ait fait plier aux caprices et aux
passions des hommes!
43. _Koung-tou-tseu_ dit: Pendant que _Theng-keng_[36] suivait vos
leçons, il paraissait être du nombre de ceux que l'on traite avec
urbanité: cependant vous n'avez pas répondu à une question qu'il vous a
faite: pourquoi cela?
MENG-TSEU dit: Ceux qui se fient sur leur noblesse ou sur leurs
honneurs interrogent; ceux qui se fient sur leur sagesse ou leurs
talents interrogent; ceux qui se fient sur leur âge plus avancé
interrogent; ceux qui se fient sur les services qu'ils croient avoir
rendus à l'État interrogent; ceux qui se fient sur d'anciennes
relations d'amitié avec des personnes en charge interrogent: tous
ceux-là sont des gens auxquels je ne réponds pas. _Theng-keng_ se
trouvait dans deux de ces cas[37].
44. MENG-TSEU dit: Celui qui s'abstient de ce dont il ne doit pas
s'abstenir, il n'y aura rien dont il ne s'abstienne; celui qui reçoit
avec froideur ceux qu'il devrait recevoir avec effusion de tendresse,
il n'y aura personne qu'il ne reçoive froidement; ceux qui s'avancent
trop précipitamment reculeront encore plus vite.
45. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur ou le sage aime tous les êtres qui
vivent[38], mais il n'a point pour eux les sentiments d'humanité qu'il
a pour les hommes; il a pour les hommes des sentiments d'humanité,
mais il ne les aime pas de l'amour qu'il a pour ses père et mère. Il
aime ses père et mère de l'amour filial, et il a pour les hommes des
sentiments d'humanité; il a pour les hommes des sentiments d'humanité,
et il aime tous les êtres qui vivent.
46. MENG-TSEU dit: L'homme pénétrant et sage n'ignore rien; il applique
toutes les forces de son intelligence à apprendre les choses qu'il lui
importe de savoir. Quant à l'homme humain, il n'est rien qu'il n'aime;
il s'applique de toutes ses forces à aimer ce qui mérite d'être aimé.
_Yao_ et _Chun_ étaient sages et pénétrants; toutefois leur pénétration
ne s'étendait pas à tous les objets. Ils appliquaient les forces de
leur intelligence à ce qu'il y avait de plus important [et négligeaient
le reste]. _Yao_ et _Chun_ étaient pleins d'humanité, mais cette
humanité n'allait pas jusqu'à aimer également tous les hommes; ils
s'appliquaient principalement à aimer les sages d'un amour filial.
Il est des hommes qui ne peuvent porter le deuil de leurs parents
pendant trois ans, et qui s'informent soigneusement du deuil de
trois mois ou de celui de cinq; ils mangent immodérément, boivent
abondamment, et vous interrogent minutieusement sur le précepte des
rites: _Ne déchirez pas la chair avec les dents_. Cela s'appelle
ignorer à quoi il est le plus important de s'appliquer.
[1] «Le _cœur_, ou _principe pensant_ (_sin_), dit _Tchou-hi_, c'est
la partie spirituelle et intelligente de l'homme, ce qui constitue la
raison dans la foule des êtres, et influe sur toutes les actions. La
_nature rationnelle_ (_Sing_), c'est alors la raison qui caractérise le
_cœur_ (ou principe pensant); et le _ciel_ (_Thien_), c'est la source
d'où la _raison_ procède.»
[2] «Comme l'humanité, l'équité, etc.» (_Glose._)
[3] «Comme les richesses, les honneurs, le gain, l'avancement.»
(_Glose._)
[4] «C'est-à-dire dans notre nature.» (_Glose._)
[5] «Ils oubliaient la dignité et le rang des rois dont ils faisaient
peu de cas.» (_Glose._)
[6] «Par les hommes de l'antiquité, il indique les lettrés du temps des
trois (premières) dynasties.» (_Glose._)
[7] Dans ce paragraphe et les suivants, MENG-TSEU signale la différence
qu'il avait trouvée entre le régime des princes chefs de vassaux, et le
régime des rois souverains.
[8] «Qui n'ont d'autre origine que le ciel, qui ne procèdent d'aucune
source, si ce n'est du ciel.» (_Commentaire._)
[9] _Commentaire._
[10] «Ce que la raison ne prescrit pas.» (_Glose._)
[11] _Nothi pulli sunt optimi_.(COLUMELLE.)
[12] «Ce sont les hommes d'élite sans emplois publics qui donnent à
la raison céleste, qui est en nous, tous les développements qu'elle
comporte: on les nomme _le peuple du ciel_.» (TCHOU-HI.)
[14] _Commentaire._
[15] Voyez liv. II, chap. I, §13.
[16] Comme chef des grands vassaux des provinces occidentales de
l'empire.
[17] _Glose._
[18] _Glose._
[19] _Glose._
[20] «Le matin et le soir.» (_Glose._)
[21] La plus élevée de l'empire.
[22] Les trois _Koung_: ce sont les _Thaï-sse, Thaï-fou_ et _Thai-po_.
(_Glose._)
[23] _Glose._
[24] _Glose._
[25] Ode _Fa-chen_, section _Kouë-foung._
[26] «Que personne, sans les avoir mérités, ne reçoive des traitements
du prince.» (_Glose._)
On pourrait traduire cette pensée ancienne par cette formule moderne,
_que personne ne consomme sans avoir produit_, qui lui est équivalente.
[27] _Tchoung-tseu_ s'attachait exclusivement à la vertu de l'équité,
et il négligeait les autres; il quitta sa mère et son frère ainé,
refusa d'accepter un emploi et un traitement du roi de _Thsi_, et
encourut ainsi plusieurs reproches.
[28] _Glose._
[29] Comme Énée s'enfuit de Troie en portant son père Ànchise sur ses
épaules.
[30] C'est-à-dire que rien ne ressemble tant à un prince régnant
qu'un autre prince régnant, parce que l'un et l'autre ont les mêmes
habitudes, le même entourage, et le même genre de vie.
[31] «Telles que les oreilles, les yeux, les mains, les pieds et autres
de cette espèce.» (_Glose._)
[32] «Tels que la vue, l'ouïe, etc.» (_Glose._)
[33] _Thian-sing_, COELI NATURA.
[34] _Glose._
[35] _Glose._
[36] Frère cadet du roi de _Theng._
[37] «Il était vain de sa dignité (de frère de prince), et il était
également vain de sa prétendue sagesse.» (_Glose._)
[38] «Il indique les oiseaux, les bêtes, les plantes, les arbres.»
(_Glose._)