MENG-TSEU dit: Appelez-vous la vie nature, comme vous appelez le blanc
blanc?
_Kao-tseu_ dit: Oui.
MENG-TSEU dit: Selon vous, la blancheur d'une plume blanche est-elle
comme la blancheur de la neige blanche? et la blancheur de la neige
blanche est-elle comme la blancheur de la pierre blanche nommée _Yu?_
_Kao-tseu_ dit: Oui.
MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, la nature du chien est donc la même
que la nature du bœuf, et la nature du bœuf est donc la même que la
nature de l'homme?
4. _Kao-tseu_ dit: Les aliments et les couleurs appartiennent à la
nature; l'humanité est intérieure, non extérieure; l'équité est
extérieure, et non intérieure.
MENG-TSEU dit: Comment appelez-vous l'humanité intérieure et l'équité
extérieure?
_Kao-tseu_ répondit: Si cet homme est un vieillard, nous disons qu'il
est un vieillard; sa vieillesse n'est pas en nous; de même que si tel
objet est blanc, nous le disons blanc, parce que sa blancheur est en
dehors de lui. C'est ce qui fait que je l'appelle extérieure.
MENG-TSEU dit: Si la blancheur d'un cheval blanc ne diffère pas de
la blancheur d'un homme blanc, je doute si vous ne direz pas que la
vieillesse d'un vieux cheval ne diffère pas de la vieillesse d'un vieil
homme! Le sentiment de justice qui nous porte à révérer la vieillesse
d'un homme existe-t-il dans la vieillesse elle-même ou dans nous?
_Kao-tseu_ dit: Je me suppose un frère cadet, alors je l'aime comme
un frère; que ce soit le frère cadet d'un homme de _Thsin_, alors
je n'éprouve aucune affection de frère pour lui. Cela vient de ce
que cette affection est produite par une cause qui est en moi. C'est
pourquoi je l'appelle intérieure.
Je respecte un vieillard de la famille d'un homme de _Thsou_, et je
respecte également un vieillard de ma famille; cela vient de ce que ce
sentiment est produit par une cause hors de moi, la vieillesse. C'est
pourquoi je l'appelle extérieure.
MENG-TSEU dit: Le plaisir que vous trouveriez à manger la viande rôtie
préparée par un homme de _Thsin_ ne diffère pas du plaisir que vous
trouveriez à manger de la viande rôtie préparée par moi. Ces choses ont
en effet la même ressemblance. S'il en est ainsi, le plaisir de manger
de la viande rôtie est-il aussi extérieur?
5. _Meng-ki-tseu_, interrogeant _Koung-tou-tseu_, dit: Pourquoi
[MENG-TSEU] appelle-t-il l'équité intérieure?
_Koung-tou-tseu_ dit: Nous devons tirer de notre propre cœur le
sentiment de respect que nous portons aux autres; c'est pourquoi il
l'appelle intérieur.
--Si un homme du village est d'une année plus âgé que mon frère aîné,
lequel devrai-je respecter?
--Vous devez respecter votre frère aîné.
--Si je leur verse du vin à tous deux, lequel devrai-je servir le
premier?
--Vous devez commencer par verser du vin à l'homme du village.
--Si le respect pour la qualité d'aîné est représenté dans le premier
exemple, et la déférence ou les égards dans le second, l'un et l'autre
consistent réellement dans un sujet extérieur et non intérieur.
_Koung-tou-tseu_ ne sut que répondre. Il fit part de son embarras à
MENG-TSEU. MENG-TSEU dit: Demandez-lui auquel, de son oncle ou de son
frère cadet, il témoigne du respect; il vous répondra certainement que
c'est à son oncle.
Demandez-lui si son frère cadet représentait l'esprit de son aïeul[2]
[dans les cérémonies que l'on fait en l'honneur des défunts], auquel
des deux il porterait du respect; il vous répondra certainement que
c'est à son frère cadet.
Mais si vous lui demandez quel est le motif qui lui fait révérer son
frère cadet plutôt que son oncle, il vous répondra certainement que
c'est parce que son frère cadet représente son aïeul.
Vous, dites-lui aussi que c'est parce que l'homme du village
représentait un hôte, qu'il lui devait les premiers égards. C'est un
devoir permanent de respecter son frère aîné; ce n'est qu'un devoir
accidentel et passager de respecter l'homme du village.
_Ki-tseu_, après avoir entendu ces paroles, dit: Devant respecter mon
oncle, alors je le respecte; devant respecter mon frère cadet, alors je
le respecte: l'une et l'autre de ces deux obligations sont constituées
réellement dans un sujet extérieur et non intérieur.
_Koung-tou-tseu_ dit: Dans les jours d'hiver, je bois de l'eau tiède;
dans les jours d'été, je bois de l'eau fraîche. D'après cela, l'action
de boire et de manger résiderait donc aussi dans un sujet extérieur?
6. _Koung-tou-tseu_ dit: Selon _Kao-tseu_, la nature [dans les
commencements de la vie][3] n'est ni bonne ni mauvaise.
Les uns disent: La nature peut devenir bonne, elle peut devenir
mauvaise. C'est pourquoi, lorsque _Wen_ et _Wou_ apparurent, le peuple
aima en eux une nature bonne; lorsque _Yeou_ et _Li_ apparurent, le
peuple aima en eux une nature mauvaise.
D'autres disent: Il est des hommes dont la nature est bonne, il en est
dont la nature est mauvaise. C'est pourquoi, pendant que _Yao_ était
prince, _Siang_ n'en existait pas moins; pendant que _Kou-seou_ était
mauvais père, _Chun_ n'en existait pas moins. Pendant que _Cheou-(sin)_
régnait comme fils du frère aîné [de la famille impériale], existaient
cependant aussi _Weï-tseu-ki_ et _Pi-kan_, de la famille impériale.
Maintenant vous dites: La nature de l'homme est bonne. S'il en est
ainsi, ceux [qui ont exprimé précédemment une opinion contraire]
sont-ils donc dans l'erreur?
MENG-TSEU dit: Si l'on suit les penchants de sa nature, alors on peut
être bon. C'est pourquoi je dis que la nature de l'homme est _bonne_.
Si l'on commet des actes vicieux, ce n'est pas la faute de la faculté
que l'homme possède [de faire le bien].
Tous les hommes ont le sentiment de la miséricorde et de la pitié; tous
les hommes ont le sentiment de la honte et de la haine du vice; tous
les hommes ont le sentiment de la déférence et du respect; tous les
hommes ont le sentiment de l'approbation et du blâme.
Le sentiment de la miséricorde et de la pitié, c'est de l'humanité;
le sentiment de la honte et de la haine du vice, c'est de l'équité;
le sentiment de la déférence et du respect, c'est de l'urbanité;
le sentiment de l'approbation et du blâme, c'est de la sagesse.
L'humanité, l'équité, l'urbanité, la sagesse, ne sont pas fomentées en
nous par les objets extérieurs; nous possédons ces sentiments d'une
manière fondamentale et originelle: seulement nous n'y pensons pas.
C'est pourquoi l'on dit: «Si vous cherchez à éprouver ces sentiments,
alors vous les éprouverez; si vous les négligez, alors vous les perdez.»
Parmi ceux qui n'ont pas développé complètement ces facultés de notre
nature, les uns diffèrent des autres comme du double, du quintuple;
d'autres, d'un nombre incommensurable.
Le _Livre des Vers_[4] dit:
«Le genre humain, créé par le ciel,
A reçu en partage la faculté d'agir et la règle de ses
actions;
Ce sont, pour le genre humain, des attributs universels
et permanents