10. MENG-TSEU dit: TCHOUNG-NI ne portait jamais les choses à l'excès.

11. MENG-TSEU dit: Le grand homme [ou l'homme d'une équité sans

tache][3] ne s'impose pas l'obligation de dire la vérité dans ses

paroles [il la dit naturellement]; il ne se prescrit pas un résultat

déterminé dans ses actions; il n'a en vue que l'équité et la justice.

12. MENG-TSEU dit: Celui qui est un grand homme, c'est celui qui n'a

pas perdu l'innocence et la candeur de son enfance.

13. MENG-TSEU dit: Nourrir les vivants est une action qui ne peut pas

être considérée comme une grande action; il n'y a que l'action de

rendre des funérailles convenables aux morts qui puisse être considérée

comme grande.

14. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur fait tous ses efforts pour

avancer dans la vertu par différents moyens; ses désirs les plus

ardents sont d'arriver à posséder dans son cœur cette vertu, ou

cette raison naturelle qui eu constitue la règle. Une fois qu'il la

possède, alors il s'y attache fortement, il en fait pour ainsi dire sa

demeure permanente; en ayant fait sa demeure permanente, il l'explore

profondément; l'ayant explorée profondément, alors il la recueille

de tous côtés, et il dispose de sa source abondante. C'est pourquoi

l'homme supérieur désire ardemment posséder dans son cœur cette raison

naturelle si précieuse.

15. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur donne à ses études la plus grande

étendue possible, afin d'éclairer sa raison et d'expliquer clairement

les choses; il a pour but de ramener sa pensée à plusieurs reprises sur

les mêmes objets pour les exposer sommairement et pour ainsi dire dans

leur essence.

16. MENG-TSEU dit: C'est par la vertu [c'est-à-dire par l'humanité et

la justice][4] que l'on subjugue les hommes; mais il ne s'est encore

trouvé personne qui ait pu les subjuguer ainsi. Si l'on nourrit les

hommes des aliments de la vertu, on pourra ensuite subjuguer l'empire.

Il n'est encore arrivé à personne de régner en souverain, si les cœurs

des populations de l'empire ne lui ont pas été soumis.

17. MENG-TSEU dit: Les paroles que l'on prononce dans le monde n'ont

véritablement rien de funeste en elles-mêmes; ce qu'elles peuvent avoir

réellement de funeste, c'est d'obscurcir la vertu des sages et de les

éloigner des emplois publics.

18. _Siu-tseu_ a dit: TCHOUNG-NI faisait souvent le plus grand éloge

de l'eau, en s'écriant: «Que l'eau est admirable! que l'eau est

admirable[5]!» Quelle leçon voulait-il tirer de l'eau?

MENG-TSEU dit: L'eau qui s'échappe de sa source avec abondance ne

cesse de couler ni jour ni nuit. Elle remplit les canaux, les fossés;

ensuite, poursuivant sa course, elle parvient jusqu'aux quatre mers.

L'eau qui sort de la source coule ainsi avec rapidité [jusqu'aux quatre

mers]. C'est pourquoi elle est prise pour sujet de comparaison.

S'il n'y a pas de source, les pluies étant recueillies à la septième

ou huitième lune, les canaux et les fossés des champs seront remplis;

mais le passant pourra s'attendre à les voir bientôt desséchés. C'est

pourquoi, lorsque le bruit et la renommée de son nom dépassent le

mérite de ses actions, l'homme supérieur en rougit.

19. MENG-TSEU dit: Ce en quoi les hommes diffèrent des bêtes brutes est

une chose bien peu considérable[6]; la foule vulgaire la perd bientôt;

les hommes supérieurs la conservent soigneusement.

_Chun_ avait une grande pénétration pour découvrir la raison des

choses; il scrutait à fond les devoirs des hommes entre eux. Il

agissait selon l'humanité et la justice, sans avoir pour but de

pratiquer l'humanité et la justice.

20. MENG-TSEU dit: _Yu_ détestait le vin recherché; mais il aimait

beaucoup les paroles qui inspiraient la vertu.

_[Tching]-thang_ tenait constamment le milieu; il établissait les sages

[il leur donnait des magistratures], sans acception de lieu et de

personne.

_Wen-wang_ considérait le peuple comme un blessé [qui a besoin de

beaucoup de soin]; il s'attachait à contempler la droite voie comme

s'il ne l'avait jamais vue.

_Wen-wang_ ne méprisait point les hommes et les choses présentes; il

n'oubliait pas les hommes et les choses éloignées[7].

_Tcheou-koung_ pensait à réunir dans sa personne [en les imitant]

les rois [les plus célèbres] des trois dynasties[8], en pratiquant

les quatre principales choses qu'ils avaient pratiquées. Si entre

ces choses il s'en trouvait une qui ne convînt plus au temps où il

vivait, il y réfléchissait attentivement jour et nuit. Lorsqu'il

avait été assez heureux pour trouver la raison de l'inconvenance

et de l'inopportunité de cette chose, il s'asseyait pour attendre

l'apparition du jour.

21. MENG-TSEU dit: Les vestiges de ceux qui avaient exercé le pouvoir

souverain ayant disparu, les vers qui les célébraient périrent. Les

vers ayant péri, le livre intitulé _le Printemps et l'Automne_[9] fut

composé [pour les remplacer].

Le livre intitulé _Ching_ [quadrige], du royaume de _Tçin_; le

livre intitulé _Thao-wo_, du royaume de _Thsou;_ le livre intitulé

_Tchun-thsieou_, du royaume de _Lou_, ne font qu'un.

Les actions qui sont célébrées dans ce dernier ouvrage sont celles de

princes comme _Houan, kong_ du royaume de _Thsi; Wen, kong_ du royaume

de _Tçin_. Le style qui y est employé est historique. KHOUNG-TSEU

disait [en parlant de son ouvrage]: «Les choses qui y sont rapportées

m'ont paru équitables et justes; c'est ce qui me les a fait recueillir.»

22. MENG-TSEU dit: Les bienfaits d'un sage qui a rempli des fonctions

publiques s'évanouissent après cinq générations; les bienfaits d'un

sage qui n'a pas rempli de fonctions publiques s'évanouissent également

après cinq générations.

Moi, je n'ai pas pu être un disciple de KHOUNG-TSEU; mais j'ai

recueilli de mon mieux ses préceptes de vertu des hommes [qui ont été

les disciples de _Tseu-sse_].

23. MENG-TSEU dit: Lorsqu'une chose parait devoir être acceptée, et

qu'après un plus mûr examen elle ne paraît pas devoir l'être, si on

l'accepte, on blesse le sentiment de la convenance. Lorsqu'une chose

paraît devoir être donnée, et qu'après un plus mûr examen elle ne

parait pas devoir l'être, si on la donne, on blesse le sentiment de la

bienfaisance. Lorsque le temps paraît être venu où l'on peut mourir, et

qu'après une réflexion plus mûre il ne parait plus convenir de mourir,

si l'on se donne la mort, on outrage l'élément de force et de vie que

l'on possède.

24. Lorsque _Pheng-meng_, apprenant de _Y_[10] à lancer des flèches,

eut épuisé toute sa science, il crut que _Y_ était le seul dans

l'empire qui le surpassait dans cet art, et il le tua.

MENG-TSEU dit: Ce _Y_ était aussi un criminel. _Koung-ming-i_ disait:

«Il paraît ne pas avoir été criminel;» c'est-à-dire qu'il était moins

criminel que _Pheng-meng._ Comment n'aurait-il pas été criminel?

Les habitants du royaume de _Tching_ ayant envoyé _Tseu-cho-jou-tseu_

pour attaquer le royaume de _Weï_, ceux de _Weï_ envoyèrent

_Yu-koung-tchi-sse_ pour le poursuivre. _Tseu-cho-jou-tseu_ dit:

Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis pas tenir mon arc; je me

meurs. Interrogeant ensuite celui qui conduisait son char, il lui

demanda quel était l'homme qui le poursuivait. Son cocher lui répondit:

C'est _Yu-koung-tchi-sse._

--Alors j'ai la vie sauve.

Le cocher reprit: _Yu-koung-tchi-sse_ est le plus habile archer du

royaume de _Weï_. Maître, pourquoi avez-vous dit que vous aviez la vie

sauve?

--_Yu-koung-tchi-sse_ apprit l'art de tirer de l'arc de

_Yin-koung-tchi-ta. Yin-koung-tchi-ta_ apprit de moi l'art de tirer de

l'arc. _Yin-koung-tchi-ta_ est un homme à principes droits. Celui qu'il

a pris pour ami est certainement aussi un homme à principes droits.

_Yu-koung-tchi-sse_ l'ayant atteint, lui dit: Maître, pourquoi ne

tenez-vous pas votre arc en main?

--Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis tenir mon arc.

--J'ai appris l'art de tirer de l'arc de _Yin-koung-tchi-ta;

Yin-koung-tchi-ta_ apprit l'art de tirer de l'arc de vous, maître. Je

ne supporte pas l'idée de me servir de l'art et des principes de mon

maître au préjudice du sien. Quoiqu'il en soit ainsi, l'affaire que

j'ai à suivre aujourd'hui est celle de mon prince; je n'ose pas la

négliger. Alors il prit ses flèches, qu'il ficha sur la roue du char,

et, leur fer se trouvant enlevé, il en lança quatre, et s'en retourna.

25. MENG-TSEU dit: Si [la belle] _Si-tseu_ s'était couverte d'ordures,

alors tous les hommes se seraient éloignés d'elle en se bouchant le nez.

Quoiqu'un homme ait une figure laide et difforme, s'il se purifie et

tient son cœur sans souillure, s'il se fait souvent des ablutions,

alors il pourra sacrifier au souverain suprême (_Chang-ti_).

26. MENG-TSEU dit: Lorsque dans le monde on disserte sur la nature

rationnelle de l'homme, on ne doit parler que de ses effets. Ses effets

sont ce qu'il y a de plus important à connaître.

C'est ainsi que nous éprouvons de l'aversion pour un [faux] sage, qui

use de captieux détours. Si ce sage agissait naturellement comme _Yu_

en dirigeant les eaux [de la grande inondation], nous n'éprouverions

point d'aversion pour sa sagesse. Lorsque _Yu_ dirigeait les grandes

eaux, il les dirigeait selon leur cours le plus naturel et le plus

facile. Si le sage dirige aussi ses actions selon la voie naturelle de

la raison et la nature des choses, alors sa sagesse sera grande aussi.

Quoique le ciel soit très-élevé, que les étoiles soient très-éloignées,

si on porte son investigation sur les effets naturels qui en procèdent,

on peut calculer ainsi, avec la plus grande facilité, le jour où après

mille ans le solstice d'hiver aura lieu.

27. _Koung-hang-tseu_[11] ayant eu à célébrer en fils pieux les

funérailles de son père, un commandant de la droite du prince fut

envoyé près de lui pour assister aux cérémonies funèbres.

Lorsqu'il eut franchi la porte du palais, de nombreuses personnes

entrèrent en s'entretenant avec le commandant de la droite du prince.

D'autres l'accompagnèrent jusqu'à son siége en s'entretenant aussi avec

lui.

MENG-TSEU n'adressa pas la parole au commandant de la droite du prince.

Celui-ci en fut mortifié, et il dit: Une foule de personnes distinguées

sont venues s'entretenir avec moi qui suis revêtu de la dignité de

_Houan_; MENG-TSEU seul ne m'a point adressé la parole; c'est une

marque de mépris qu'il m'a témoignée!

MENG-TSEU, ayant entendu ces paroles, dit: On lit dans le _Livre des

Rites_: «Étant à la cour, il ne faut pas se rendre à son siége en

s'entretenant avec quelqu'un; il ne faut pas sortir des gradins que

l'on occupe pour se saluer mutuellement.» Moi, je ne pensais qu'à

observer les rites; n'est-il pas étonnant que _Tseu-ngao_ pense que je

lui ai témoigné du mépris?

28. MENG-TSEU dit: Ce en quoi l'homme supérieur diffère des autres

hommes, c'est qu'il conserve la vertu dans son cœur. L'homme supérieur

conserve l'humanité dans son cœur, il y conserve aussi l'urbanité.

L'homme humain aime les hommes; celui qui a de l'urbanité respecte les

hommes.

Celui qui aime les hommes est toujours aimé des hommes; celui qui

respecte les hommes est toujours respecté des hommes.

Je suppose ici un homme qui me traite avec grossièreté et brutalité;

alors, en homme sage, je dois faire un retour sur moi-même et me

demander si je n'ai pas été inhumain, si je n'ai pas manqué d'urbanité:

autrement, comment ces choses me seraient-elles arrivées?

Si après avoir fait un retour sur moi-même je trouve que j'ai été

humain; si après un nouveau retour sur moi-même je trouve que j'ai eu

de l'urbanité; la brutalité et la grossièreté dont j'ai été l'objet

existant toujours, en homme sage je dois de nouveau descendre en

moi-même et me demander si je n'ai pas manqué de droiture.

Si après cet examen intérieur je trouve que je n'ai pas manqué de

droiture, la grossièreté et la brutalité dont j'ai été l'objet existant

toujours, en homme sage, je me dis: Cet homme qui m'a outragé n'est

qu'un extravagant, et rien de plus. S'il en est ainsi, en quoi

diffère-t-il de la bête brute? Pourquoi donc me tourmenterais-je à

propos d'une bête brute?

C'est pour ce motif que le sage est toute sa vie intérieurement plein

de sollicitudes [pour faire le bien], sans qu'une peine [ayant une

cause extérieure][12] l'affecte pendant la durée d'un matin.

Quant aux sollicitudes intérieures, le sage en éprouve constamment.

[Il se dit:] _Chun_ était un homme, je suis aussi un homme; _Chun_

fut un exemple de vertus et de sagesse pour tout l'empire, et il put

transmettre ses instructions aux générations futures; moi, je n'ai

pas encore cessé d'être un homme de mon village [un homme vulgaire].

Ce sont là pour lui de véritables motifs de préoccupations pénibles

et de chagrins; il n'aurait plus de sujets d'affliction s'il était

parvenu à ressembler à _Chun_. Quant aux peines qui ont une cause

extérieure, étrangère, le sage n'en éprouve pas. Il ne commet pas

d'actes contraires à l'humanité; il ne commet pas d'actes contraires à

l'urbanité. Si une peine ayant une cause extérieure l'affectait pendant

la durée d'un matin, cela ne serait pas alors une peine pour le sage.

29. _Yu_ et _Tsi_ étant entrés dans l'âge de l'égalité d'âme [dans

cet âge de la raison où l'on a pris de l'empire sur ses passions et

ses penchants][13], ils passèrent trois fois devant leur porte sans y

entrer [pour ne pas interrompre les soins qu'ils donnaient à l'intérêt

public]. KHOUNG-TSEU loua leur conduite dans ces circonstances.

_Yan-tseu_[14], dans l'âge des passions turbulentes, habitait une

ruelle obscure et déserte, mangeait dans une écuelle de roseaux,

et buvait dans une courge. Les hommes n'auraient pu supporter ses

privations et ses tristesses. Mais _Yan-tseu_ ne perdit pas son

air serein et satisfait. KHOUNG-TSEU loua sa conduite dans cette

circonstance.

MENG-TSEU dit: _Yu, Tsi_ et _Yan-hoeï_ se conduisirent d'après les

mêmes principes.

_Yu_ agissait comme s'il avait pensé que l'empire étant submergé par

les grandes eaux, il avait lui-même causé cette submersion. _Tsi_

agissait comme s'il avait pensé que l'empire épuisé par la famine, il

avait lui-même causé cette famine. C'est pourquoi ils éprouvaient une

telle sollicitude.

Si _Yu_, _Tsi_ et _Yan-tseu_ s'étaient trouvés à la place l'un de

l'autre, ils auraient agi de même.

Maintenant je suppose que les personnes de ma maison se querellent

ensemble, je m'empresserai de les séparer. Quoique leurs cheveux et

les bandes de leurs bonnets soient épars de côté et d'autre, je devrai

également m'empresser de les séparer.

Si ce sont les hommes d'un même village ou du voisinage qui se

querellent ensemble, ayant les cheveux et les bandelettes de leurs

bonnets épars de côté et d'autre, je fermerai les yeux sans aller

m'interposer entre eux pour les séparer. Je pourrais même fermer ma

porte, sans me soucier de leurs différends.

30. _Koung-tou-tseu_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Tout le monde dans

le royaume prétend que _Khouang-tchang_ n'a point de piété filiale.

Maître, comme vous avez avec lui des relations fréquentes, que vous

êtes avec lui sur un pied de politesse très-grande, oserais-je vous

demander pourquoi on a une telle opinion de lui?

MENG-TSEU dit: Les vices que, selon les mœurs de notre siècle, on nomme

_défauts de piété filiale_, sont au nombre de cinq. Laisser ses quatre

membres s'engourdir dans l'oisiveté, au lieu de pourvoir à l'entretien

de son père et de sa mère, est le premier défaut de piété filiale.

Aimer à jouer aux échecs[15], à boire du vin, au lieu de pourvoir à

l'entretien de son père et de sa mère, est le second défaut de piété

filiale. Convoiter les richesses et le lucre, et se livrer avec excès à

la passion de la volupté, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père

et de sa mère, est le troisième défaut de piété filiale. S'abandonner

entièrement aux plaisirs des yeux et des oreilles, en occasionnant à

son père et à sa mère de la honte et de l'ignominie, est le quatrième

défaut de piété filiale. Se complaire dans les excès d'une force

brutale, dans les rixes et les emportements, en exposant son père et

sa mère à toute sorte de dangers, est le cinquième défaut de piété

filiale. _Tchang-tseu_ a-t-il un de ces défauts?

Ce _Tchang-tseu_ étant fils, il ne lui convient pas d'exhorter son père

à la vertu; ce n'est pas pour lui un devoir de réciprocité.

Ce devoir d'exhorter à la vertu est de règle entre égaux et amis;

l'exhortation à la vertu entre le père et le fils est une des causes

qui peuvent le plus altérer l'amitié.

Pourquoi _Tchang-tseu_ ne désirerait-il pas que le mari et la femme, la

mère et le fils demeurent ensemble [comme c'est un devoir pour eux]?

Parce qu'il a été coupable envers son père, il n'a pu demeurer près

de lui; il a renvoyé sa femme, chassé son fils, et il se trouve ainsi

jusqu'à la fin de sa vie privé de l'entretien et des aliments qu'il

devait en attendre. _Tchang-tseu_, dans la détermination de sa volonté,

ne paraît pas avoir voulu agir comme il a agi [envers sa femme et son

fils][16]. Mais si, après s'être conduit comme il l'a fait [envers son

père, il avait en outre accepté l'alimentation de sa femme et de son

fils][17], il aurait été des plus coupables. Voilà l'explication de la

conduite de _Tchang-tseu_ [qui n'a rien de répréhensible].

31. Lorsque _Thsêng-tseu_ habitait dans la ville de _Wou-tching_,

quelqu'un, en apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de

_Youeï_, lui dit: Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous

pas? Il répondit [à un de ceux qui étaient préposés à la garde de sa

maison][18]: Ne logez personne dans ma maison, afin que les plantes et

les arbres qui se trouvent dans l'intérieur ne soient pas détruits; et

lorsque le brigand se sera retiré, alors remettez en ordre les murs de

ma maison, car je reviendrai l'habiter.

Le brigand s'étant retiré, _Thsêng-tseu_ retourna à sa demeure. Ses

disciples dirent: Puisque le premier magistrat de la ville a si bien

traité notre maître [en lui donnant une habitation], ce doit être

un homme plein de droiture et de déférence! Mais fuir le premier à

l'approche du brigand, et donner ainsi un mauvais exemple au peuple qui

pouvait l'imiter; revenir ensuite après le départ du brigand, ce n'est

peut-être pas agir convenablement.

_Chin-yeou-hing_ ( un des disciples de _Thsêng-tseu_) dit: C'est ce

que vous ne savez pas. Autrefois la famille _Chin-yeou_ ayant eu à

souffrir les calamités d'une grande dévastation[19], des soixante-dix

hommes qui accompagnaient notre maître (_Thsêng-tseu_) aucun ne vint

l'aider dans ces circonstances difficiles.

Lorsque _Tseu-sse_ habitait dans le royaume de _Weï_, quelqu'un, en

apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de _Thsi_, lui dit:

Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous pas?

_Tseu-sse_ répondit: Si moi _Ki_ je me sauve, qui protégera le royaume

avec le prince?

MENG-TSEU dit: _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ eurent les mêmes principes

de conduite. _Thsêng-tseu_ était précepteur de la sagesse[20]; il était

par conséquent dans les mêmes conditions [de dignité et de sûreté à

maintenir] qu'un père et un frère aîné: _Tseu-sse_ était magistrat ou

fonctionnaire public; il était par conséquent dans une condition bien

inférieure [sous ces deux rapports]. Si _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ se

fussent trouvés à la place l'un de l'autre, ils auraient agi de même.

32. _Tchou-tseu_, magistrat du royaume de _Thsi_, dit: Le roi a envoyé

des hommes pour s'informer secrètement si vous différez véritablement,

maître, des autres hommes.

MENG-TSEU dit: Si je diffère des autres hommes? _Yao_ et _Chun_

eux-mêmes étaient de la même nature que les autres hommes.

33. [MENG-TSEU] dit: Un homme de _Thsi_ avait une femme légitime et une

seconde femme qui habitaient toutes deux dans sa maison.

Toutes les fois que le mari sortait, il ne manquait jamais de se

gorger de vin et de viande avant de rentrer au logis. Si sa femme

légitime lui demandait qui étaient ceux qui lui avaient donné à boire

et à manger, alors il lui répondait que c'étaient des hommes riches et

nobles.

Sa femme légitime s'adressant à la concubine, lui dit: Toutes les fois

que le mari sort, il ne manque jamais de rentrer gorgé de vin et de

viande. Si je lui demande quelles sont les personnes qui lui ont donné

à boire et à manger, il me répond: Ce sont des hommes riches et nobles;

et cependant aucune personne illustre n'est encore venue ici. Je veux

observer en secret où va le mari.

Elle se leva de grand matin, et suivit secrètement son mari dans les

lieux où il se rendait. Il traversa le royaume[21] sans que personne

vînt l'accoster et lui parler. Enfin il se rendit dans le faubourg

oriental, où, parmi les tombeaux, se trouvait un homme qui offrait le

sacrifice des ancêtres, dont il mangea les restes sans se rassasier.

Il alla encore ailleurs avec la même intention. C'était là sa méthode

habituelle de satisfaire son appétit.

Sa femme légitime, de retour à la maison, s'adressant à la concubine,

lui dit: Notre mari était l'homme dans lequel nous avions placé toutes

nos espérances pour le reste de nos jours, et maintenant voici ce qu'il

a fait. Elle raconta ensuite à la concubine ce qu'elle avait vu faire à

son mari, et elles pleurèrent ensemble dans le milieu du gynécée. Et le

mari, ne sachant pas ce qui s'était passé, revint le visage tout joyeux

du dehors se vanter de ses bonnes fortunes auprès de sa femme légitime

et de sa femme de second rang.

Si le sage médite attentivement sur la conduite de cet homme, il verra

par quels moyens les hommes se livrent à la poursuite des richesses,

des honneurs, du gain et de l'avancement, et combien ils sont peu

nombreux ceux dont les femmes légitimes et de second rang ne rougissent

pas et ne se désolent pas de leur conduite.

[1] Contrée déserte située sur les confins de l'empire chinois.

[2] C'est par des mesures générales, qui sont utiles à tout le monde,

et non par des bienfaits particuliers, qui ne peuvent profiter qu'à un

très-petit nombre d'individus, relativement à la masse du peuple, qu'un

homme d'État, un prince, doivent signaler leur bonne administration.

[3] _Commentaire._

[4] _Commentaire._

[5] Ἄριστον μὲν ὕδωρ--Pindare.

[6] C'est la raison naturelle. (_Commentaire._)

[7] Il y a dans le texte, _les prochains_ et _les éloignés_, sans

substantifs qualifiés. Nous avons suivi l'interprétation de la Glose.

[8] _Yu, Tchang, Wen-(wang)_ et _Wou-(wang). (Glose.)_

[9] _Tchun-thusieo_, composé par KHOUNG-TSEU; il forme le cinquième

des _King_. Aucune traduction n'en a encore été publiée en langue

européenne.

[10] Prince du royaume de _Yeou khioung._

[11] Premier ministre du roi de _Thsi_.

[12] _Glose._

[13] _Glose._

[14] Voyez ci-devant, pag. 141, art. 9.

[15] _Po-i;_ on voit par là que ce jeu était déjà beaucoup en usage du

temps de MENG-TSEU.

[16] _Glose._

[17] _Ibid._

[18] _Ibid._

[19] C'est ainsi que la Glose explique l'expression _fou-thsou_ du

texte par _tso-louan._

[20] _Sse;_ il avait aussi de nombreux disciples.

[21] Quelques interprètes pensent qu'ici _kouè, royaume_, signifie

ville.

Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine · 第 238 / 266 题