1. MENG-TSEU dit: _Chun_ naquit à _Tchou-foung_[1], il passa à
_Fou-hia_, et mourut à _Ming-thiao_; c'était un homme des provinces les
plus éloignées de l'orient.
_Wen-wang_ naquit à _Khi-tcheou_, et mourut à _Pi-yng;_ c'était un
homme des provinces les plus éloignées de l'occident.
La distance respective de ces deux régions est de plus de mille _li_
[cent lieues]; l'espace compris entre les deux époques [où naquirent
ces deux grands rois] est de plus de mille années. Ils obtinrent tous
deux d'accomplir leurs desseins dans le royaume du milieu avec la même
facilité que se réunissent les deux parties des tablettes du sceau
royal.
Les principes de conduite des premiers saints et des saints qui leur
ont succédé sont les mêmes.
2. Lorsque _Tseu-tchan_ présidait à l'administration du royaume de
_Tching_, il prit un homme sur son propre char pour lui faire traverser
les rivières _Tsin_ et _Veï_.
MENG-TSEU dit: Il était obligeant et compatissant, mais il ne savait
pas bien administrer.
Si chaque année, au onzième mois, les ponts qui servent aux piétons
étaient construits; si au douzième mois les ponts qui servent aux chars
étaient aussi construits, le peuple n'aurait pas besoin de se mettre en
peine pour passer à gué les fleuves et les rivières.
Si l'homme qui administre un Etat porte l'équité et la justice dans
toutes les parties de son administration, il peut [sans qu'on l'en
blâme] éloigner de lui la foule qui se trouverait sur son passage.
Comment pourrait-il faire passer l'eau à tous les hommes qu'il
rencontrerait?
C'est pourquoi celui qui administre un Etat, s'il voulait procurer un
tel plaisir à chaque individu en particulier, le jour ne lui suffirait
pas[2].
3. MENG-TSEU s'adressant à _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Si le
prince regarde ses ministres comme ses mains et ses pieds, alors les
ministres regarderont le prince comme leurs viscères et leur cœur; si
le prince regarde ses ministres comme les chiens ou les chevaux [de ses
écuries], alors les ministres regarderont le prince comme un homme du
vulgaire; si le prince regarde ses ministres comme l'herbe qu'il foule
aux pieds, alors les ministres regarderont le prince comme un voleur et
un ennemi.
Le roi dit: On lit dans le _Livre des Rites_: [Un ministre qui
abandonne le royaume qu'il gouvernait] porte [trois mois] un habit de
deuil en mémoire du prince qu'il a servi. Comment un prince doit-il se
conduire pour qu'un ministre porte ainsi le deuil après l'avoir quitté?
MENG-TSEU répondit: Il exécute ses avis et ses conseils; il écoute
ses remontrances; il fait descendre ses bienfaits parmi le peuple.
Si, par une cause quelconque, son ministre le quitte, alors le prince
envoie des hommes pour l'escorter jusqu'au delà des frontières de
son royaume; en outre, il le précède, [par ses bons offices] près
du nouveau prince chez lequel l'ancien ministre a l'intention de se
rendre. Si, après son départ, il s'écoule trois années sans qu'il
revienne, alors il prend ses champs et sa maison [pour lui en conserver
les revenus]. C'est là ce que l'on appelle avoir trois fois accompli
les rites. S'il agit ainsi, son ministre, à cause de lui, se revêtira
de ses habits de deuil.
Maintenant, si le prince n'exécute pas les avis et les conseils de
son ministre; s'il n'écoute pas ses remontrances; s'il ne fait pas
descendre ses bienfaits parmi le peuple; si, par une cause quelconque,
son ministre venant à le quitter, il le maltraite et le retient par
force auprès de lui; qu'en outre il le réduise à la plus extrême misère
dans le lieu où il s'est retiré; si le jour même de son départ il se
saisit de ses champs et de sa maison: c'est là ce que l'on appelle
agir en _voleur_ et en _ennemi_. Comment ce ministre [ainsi traité]
porterait-il le deuil d'un _voleur_ et d'un _ennemi?_
4. MENG-TSEU dit: Si, sans qu'ils se soient rendus coupables de
quelques crimes, le prince met à mort les lettrés, alors les premiers
fonctionnaires peuvent quitter le royaume. Si, sans qu'il se soit rendu
coupable de quelques crimes, le prince opprime le peuple, alors les
lettrés peuvent quitter le royaume.
5. MENG-TSEU dit: Si le prince est humain, personne ne sera inhumain;
si le prince est juste, personne ne sera injuste.
6. MENG-TSEU dit: Le grand homme ne pratique pas une urbanité qui
manque d'urbanité, ni une équité qui manque d'équité.
7. MENG-TSEU dit: Les hommes qui tiennent constamment le milieu
nourrissent ceux qui ne le tiennent pas; les hommes de capacité et de
talents nourrissent ceux qui n'en ont pas. C'est pourquoi les hommes
se réjouissent d'avoir un père et un frère aîné doués de sagesse et de
vertu.
Si les hommes qui tiennent constamment le milieu abandonnent ceux qui
ne le tiennent pas; si les hommes de capacité et de talents abandonnent
ceux qui n'en ont pas, alors la distance entre le sage et l'insensé ne
sera pas de l'épaisseur d'un pouce [la différence entre eux ne sera pas
grande].
8. MENG-TSEU dit: Il faut que les hommes sachent ce qu'ils ne doivent
pas pratiquer, pour pouvoir ensuite pratiquer ce qui convient.
9. MENG-TSEU dit: Si l'on raconte les actions vicieuses des hommes,
comment faire pour éviter les chagrins que l'on se prépare?