C'est de _Wen-wang_ qu'il est question. Si vous faites tous vos
efforts[12] pour mettre en pratique les instructions ci-dessus[13],
vous pourrez aussi renouveler votre royaume.
_Wen-koung_ envoya _Pi-tchen_ pour interroger MENG-TSEU sur les terres
divisées en carrés égaux.
MENG-TSEU dit: Votre prince est disposé à pratiquer un gouvernement
humain, puisqu'il vous a choisi pour vous envoyer près de moi;
vous devez faire tous vos efforts pour répondre à sa confiance. Ce
gouvernement humain doit commencer par une détermination des limites
ou bornes des terres. Si la détermination des limites n'est pas
exacte, les divisions en carrés des champs ne seront pas égales, et
les salaires ou émoluments en nature prélevés en impôt ne seront pas
justement répartis. C'est pourquoi les princes cruels et leurs vils
agents se soucient fort peu de la délimitation des champs. Une fois la
détermination des limites exécutée exactement, la division des champs
et la répartition des salaires ou traitements en nature pourront être
assises sur des bases sûres et déterminées convenablement.
Quoique le territoire de l'État de _Teng_ soit étroit et petit, il
faut qu'il y ait des hommes supérieurs [par leur savoir[14], des
fonctionnaires publics], il faut qu'il y ait des hommes rustiques. S'il
n'y a pas d'hommes supérieurs ou de fonctionnaires publics, personne
ne se trouvera pour gouverner et administrer les hommes rustiques;
s'il n'y a pas d'hommes rustiques, personne ne nourrira les hommes
supérieurs ou les fonctionnaires publics.
Je voudrais que dans les campagnes éloignées des villes, sur neuf
divisions quadrangulaires égales, une d'elles [celle du milieu] fût
cultivée en commun pour subvenir aux traitements des magistrats ou
fonctionnaires publics par la corvée d'_assistance_; et que dans le
milieu du royaume [près de la capitale] on prélevât la dîme, comme
impôt ou tribut.
Tous les fonctionnaires publics, depuis les plus élevés en dignité
jusqu'aux plus humbles, doivent chacun avoir un champ _pur_ [dont les
produits sont employés uniquement dans les sacrifices ou cérémonies en
l'honneur des ancêtres]. Le champ _pur_ doit contenir cinquante arpents.
Les autres [les frères cadets qui ont atteint leur seizième année][15]
doivent avoir vingt-cinq arpents de terre.
Ni la mort ni les voyages ne feront sortir ces colons de leur village.
Si les champs de ce village sont divisés en portions quadrangulaires
semblables au dehors comme au dedans, ils formeront des liens étroits
d'amitié; ils se protégeront et s'aideront mutuellement dans leurs
besoins et leurs maladies; alors toutes les familles vivront dans une
union parfaite.
Un _li_ carré d'étendue constitue un _tsing_ [portion carrée de terre];
un _tsing_ contient neuf cents arpents; daus le milieu se trouve le
champ public[16]. Huit familles, ayant toutes chacune cent arpents en
propre, entretiennent ensemble le champ public ou commun. Les travaux
communs étant achevés, les familles peuvent ensuite se livrer à leurs
propres affaires. Voilà ce qui constitue l'occupation distincte des
hommes des champs.
Voilà le résumé de ce système. Quant aux modifications et améliorations
qu'on peut lui faire subir, cela dépend du prince et de vous.
4. Il fut un homme du nom de _Hiu-hing_ qui, vantant beaucoup les
paroles de l'ancien empereur _Chin-noung_, passa du royaume de _Thsou_
dans celui de _Teng_. Étant parvenu à la porte de _Wen-koung_, il lui
parla ainsi: «Moi, homme d'une région éloignée, j'ai entendu dire que
le prince pratiquait un gouvernement humain[17]. Je désire recevoir une
habitation et devenir son paysan.»
_Wen-koung_ lui donna un endroit pour habiter. Ceux qui le suivaient,
au nombre de quelques dizaines d'hommes, étaient couverts d'habits de
laine grossière. Les uns tressaient des sandales, les autres des nattes
de jonc, pour se procurer leur nourriture.
Un certain _Tchin-siang_, disciple de _Tchin-liang[18],_ accompagné de
son frère cadet nommé _Sin_, portant les instruments de labourage sur
leurs épaules, vinrent de l'État de _Soung_ dans celui de _Teng_, et
dirent: «Nous avons appris que le prince pratiquait le gouvernement des
saints hommes [de l'antiquité]; il est donc aussi lui-même un saint
homme. Nous désirons être les paysans du saint homme.»
_Tchin-siang_ ayant vu _Hiu-hing_ en fut ravi de joie. Il rejeta
complétement les doctrines qu'il avait apprises de son premier maître,
pour étudier celles de _Hiu-hing_.
_Tchin-siang_ étant allé voir MENG-TSEU, lui rapporta les paroles de
_Hiu-hing_, en disant: «Le prince de _Teng_ est véritablement un sage
prince; mais, quoiqu'il en soit ainsi, il n'a pas encore été instruit
des saines doctrines. Le prince sage cultive la terre et se nourrit
avec le peuple; il gouverne en même temps qu'il prépare lui-même ses
aliments. Maintenant le prince de _Teng_ a des greniers et des trésors
privés; en agissant ainsi, il fait tort au peuple pour s'entretenir
lui-même. Comment peut-on l'appeler sage?»
MENG-TSEU dit: _Hiu-tseu_ [le philosophe _Hiu_ ou _Hiu-hing_] sème
certainement lui-même le millet dont il se nourrit?
--Oui.
--_Hiu-tseu_ tisse certainement lui-même la toile de chanvre dont il
fait ses vêtements?
--En aucune façon. _Hiu-tseu_ porte des vêtements de laine.
--_Hiu-tseu_ porte un bonnet?
--Il porte un bonnet.
--Quel genre de bonnet?
--Un bonnet de toile sans ornement.
--Tisse-t-il lui-même cette toile?
--Aucunement. Il l'échange contre du millet.
--Pourquoi _Hiu-tseu_ ne la tisse-t-il pas lui-même?
--En le faisant il nuirait à ses travaux d'agriculture.
--_Hiu-tseu_ se sert-il de vases d'airain ou de vases de terre pour
cuire ses aliments? Se sert-il d'un soc de fer pour labourer?
--Sans doute.
--Les confectionne-t-il lui-même?
--Aucunement. Il les échange contre du millet.
--Si celui qui échange contre du millet les instruments aratoires et
les ustensiles de cuisine dont il se sert ne croit pas faire du tort
aux fabricants d'instruments aratoires et d'ustensiles de cuisine,
alors ces derniers, qui échangent leurs instruments aratoires et leurs
ustensiles de cuisine contre du millet pensent-ils faire du tort aux
laboureurs? Pourquoi donc _Hiu-tseu_ ne se fait-il pas potier et
forgeron? Il n'aurait qu'à prendre dans l'intérieur de sa maison tous
ces objets dont il a besoin pour s'en servir. Pourquoi se donner tant
de peine de faire des échanges pareils avec tous les artisans? Comment
_Hiu-tseu_ ne craint-il pas tous ces ennuis?
_Tchin-siang_ répondit: Les travaux des artisans ne peuvent
certainement pas se faire en même temps que ceux de l'agriculture.
S'il en est ainsi, reprit MEUNG-TSEU, le gouvernement d'un empire
est donc la seule occupation qui puisse s'allier avec les travaux
de l'agriculture? Il est des affaires qui appartiennent aux grands
hommes[19], il en est qui appartiennent aux hommes du commun. Or une
seule personne [en cultivant la terre] prépare [au moyen des échanges]
les objets que tous les artisans confectionnent. Si vous étiez
obligé de les confectionner vous-même pour vous en servir ensuite,
ce serait forcer tout le monde à être sans cesse sur les chemins.
C'est pourquoi il est dit: «Les uns travaillent de leur intelligence,
les autres travaillent de leurs bras. Ceux qui travaillent de leur
intelligence gouvernent les hommes; ceux qui travaillent de leurs bras
sont gouvernés par les hommes. Ceux qui sont gouvernés par les hommes
nourrissent les hommes; ceux qui gouvernent les hommes sont nourris par
les hommes.»
C'est la loi universelle du monde[20].
Dans le temps de _Yao_, l'empire n'était pas encore tranquille.
D'immenses eaux, débordant de toutes parts, inondèrent l'empire; les
plantes et les arbres croissaient avec surabondance; les oiseaux et les
bêtes fauves se multipliaient à l'infini; les cinq sortes de grains ne
pouvaient mûrir; les oiseaux et les bêtes fauves causaient les plus
grands dommages aux habitants; leurs vestiges se mêlaient sur les
chemins avec ceux des hommes jusqu'au milieu de l'empire. _Yao_ était
seul à s'attrister de ces calamités. Il éleva _Chun_ [à la dignité
suprême] pour l'aider à étendre davantage les bienfaits d'un bon
gouvernement. _Chun_ ordonna à _I_ (_Pe-i_) de présider au feu.
Lorsque _I_ eut incendié les montagnes et les fondrières, les oiseaux
et les bêtes fauves [qui infestaient tout] se cachèrent.
_Yu_ rétablit le cours des neuf fleuves, fit écouler le _Thsi_ et le
_Ta_ dans la mer. Il dégagea le cours des fleuves _Jou_ et _Han_ des
obstacles qui les obstruaient; il fit couler les rivières _Hoaï_ et
_Sse_ dans le fleuve _Kiang_. Cela fait, les habitants du royaume du
milieu purent ensuite obtenir des aliments [en labourant et ensemençant
les terres][21]. A cette époque, _Yu_ fut huit années absent [occupé de
ses grands travaux]; il passa trois fois devant la porte de sa maison
sans y entrer. Aurait-il pu labourer ses terres, quand même il l'aurait
voulu?
_Heou-tsi_ enseigna au peuple à semer et à moissonner. Lorsque les cinq
sortes de grains furent semés, et que les champs ensemencés furent
purgés de la zizanie, les cinq sortes de grains vinrent à maturité, et
les hommes du peuple eureut de quoi se nourrir.
Les hommes ont en eux le principe de la raison; mais si tout
en satisfaisant leur appétit, en s'habillant chaudement, en se
construisant des habitations commodes, ils manquent d'instruction,
alors ils se rapprochent beaucoup des brutes.
Les saints hommes (_Yao_ et _Chun_) furent affligés de cet état de
choses. _Chun_ ordonna à _Sie_ de présider à l'éducation du peuple,
et de lui enseigner les devoirs des hommes, afin que les pères et les
enfants aient de la tendresse les uns pour les autres; que le prince
et ses ministres aient entre eux des rapports équitables; que le mari
et la femme sachent la différence de leurs devoirs mutuels; que le
vieillard et le jeune homme soient chacun à leur place; que les amis
et les compagnons aient de la fidélité l'un pour l'autre.
L'homme aux mérites éminents[22] disait [à son frère _Sie_]: «Va
consoler les populations; appelle-les à toi; ramène-les à la vertu;
corrige-les, aide-les, fais-les prospérer; fais que par elles-mêmes
elles retournent au bien; en outre, répands sur elles de nombreux
bienfaits.» Lorsque ces saints hommes se préoccupaient ainsi avec tant
de sollicitude du bonheur des populations, pensez-vous qu'ils aient eu
le loisir de se livrer aux travaux de l'agriculture?
_Yao_ était tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer un homme
comme _Chun_ [pour l'aider à gouverner l'empire]; et _Chun_ était
tourmenté par la crainte de ne pas rencontrer des hommes comme _Yu_ et
_Kao-Yao._ Ceux qui sont tourmentés de la crainte de ne pas cultiver
cent arpents de terre, ceux-là sont des agriculteurs.
L'action de partager aux hommes ses richesses s'appelle bienfaisance;
l'action d'enseigner la vertu aux hommes s'appelle droiture du cœur;
l'action d'obtenir l'affection des hommes pour gouverner l'empire
s'appelle humanité. C'est pour cette raison qu'il est facile de donner
l'empire à un homme, mais qu'il est difficile d'obtenir l'affection des
hommes pour gouverner l'empire.
KHOUNG-TSEU disait: O que _Yao_ fut grand comme prince! Il n'y a que le
ciel qui soit grand; il n'y a que _Yao_ qui ait imité sa grandeur. Que
ses vertus et ses mérites étaient incommensurables! Les populations ne
purent trouver de termes pour les qualifier. Quel prince c'était que
_Chun!_ qu'il était grand et sublime! Il posséda l'empire sans s'en
glorifier.--
Tant que _Yao_ et _Chun_ gouvernèrent l'empire, n'eurent-ils pas assez
de quoi occuper toute leur intelligence, sans se livrer encore aux
travaux de l'agriculture?
J'ai entendu dire que certains hommes, en se servant [des enseignements
et des doctrines répandus par les grands empereurs] de la dynastie
_Hia_, avaient changé les mœurs des barbares; je n'ai jamais entendu
dire que des hommes éclairés par ces doctrines aient été convertis à la
barbarie par les barbares. _Tchin-liang_, natif de l'État de _Thsou_,
séduit par les principes de _Tcheou-koung_ et de _Tchoung-ni_, étudia
dans la partie septentrionale du royaume du milieu. Les savants de
cette région septentrionale n'ont peut-être jamais pu le surpasser en
savoir; il est ce que vous appelez un lettré éminent par ses talents
et son génie. Vous et votre frère cadet, vous avez été ses disciples
quelques dizaines d'années. Votre maître mort, vous lui avez aussitôt
fait défection.
Autrefois, lorsque KHOUNG-TSEU mourut, après avoir porté son deuil
pendant trois ans, ses disciples, ayant disposé leurs effets pour s'en
retourner chacun chez eux, allèrent tous prendre congé de _Tseu-koung_.
Lorsqu'ils se retrouvèrent ainsi en présence l'un de l'autre, ils
fondirent en larmes et gémirent à en perdre la voix. Ensuite ils s'en
retournèrent dans leurs familles. _Tseu-koung_ revint près du tombeau
de son maître; il se construisit une demeure près de ce tombeau, et
l'habita seul pendant trois années. Ensuite il s'en retourna dans sa
famille.
Un autre jour, _Tseu-hia, Tseu-tchang_ et _Tseu-yeou,_ considérant
que _Yeou-jo_ avait beaucoup de ressemblance avec le saint homme
[leur maître], ils voulaient le servir ainsi qu'ils avaient servi
KHOUNG-TSEU. Comme ils pressaient _Thseng-fseu_ de se joindre à eux,
_Thseng-tseu_ leur dit: Cela ne convient pas. Si vous lavez quelque
chose dans le _Hiang_ et le _Han_, et si vous exposez cet objet au
soleil d'automne pour le sécher, oh! qu'il sera éclatant et pur! sa
blancheur ne pourra être surpassée.
Maintenant ce barbare des régions méridionales, homme à la langue de
l'oiseau criard _Kioué_, ne possède aucunement la doctrine des anciens
rois; comme vous avez abandonné votre maître pour étudier sous lui,
vous différez beaucoup de _Thseng-tseu_.
J'ai entendu dire que «l'oiseau sortant de la profonde vallée
s'envolait sur les hauts arbres[23].» Je n'ai jamais entendu dire
qu'il descendait du sommet des arbres pour s'enfoncer dans les vallées
ténébreuses. Le _Lou-soung_[24] dit:
«Il[25] mit en fuite les barbares de l'occident et du
septentrion,