COMPOSÉ DE 47 ARTICLES.

1. _Hien_[17] demanda ce que c'était que la honte. Le Philosophe dit:

Quand l'État est gouverné par les principes de la droite raison,

recevoir des émoluments[18]; quand l'État n'est pas gouverné par les

principes de la droite raison, recevoir également des émoluments: c'est

là de la honte.

2.--Aimer à dompter son désir de combattre, et ne pas satisfaire ses

ressentiments, ni ses penchants avides; cela ne peut-il pas être

considéré comme la vertu de l'humanité?

Le Philosophe dit: Si cela peut être considéré comme difficile, comme

la vertu de l'humanité, c'est ce que je ne sais pas.

3. Le Philosophe dit: Si un lettré aime trop l'oisiveté et le repos de

sa demeure, il n'est pas digne d'être considéré comme lettré.

4. Le Philosophe dit: Si l'État est gouverné par les principes de la

droite raison, parlez hautement et dignement, agissez hautement et

dignement. Si l'État n'est pas gouverné par les principes de la droite

raison, agissez toujours hautement et dignement, mais parlez avec

mesure et précaution.

5. Le Philosophe dit: Celui qui a des vertus doit avoir la faculté de

s'exprimer facilement; celui qui a la faculté de s'exprimer facilement

ne doit pas nécessairement posséder ces vertus. Celui qui est doué

de la vertu de l'humanité doit posséder le courage viril; celui qui

est doué du courage viril ne possède pas nécessairement la vertu de

l'humanité.

6. _Nan-koung-kouo_ questionna KHOUNG-TSEU en ces termes: _Y_ savait

parfaitement tirer de l'arc; _Ngao_ savait parfaitement conduire

un navire, même dans un bassin à sec. L'un et l'autre cependant ne

trouvèrent-ils pas la mort? _Yu_ et _Tsie_ labouraient la terre de leur

propre personne, et cependant ils obtinrent l'empire. Le maître ne

répondit point. _Nan-koung-kouo_ sortit. Le Philosophe dit: C'est un

homme supérieur que cet homme-là! comme il sait admirablement rehausser

la vertu!

7. Le Philosophe dit: Il y a eu des hommes supérieurs qui n'étaient pas

doués de la vertu de l'humanité; mais il n'y a pas encore eu d'homme

sans mérite qui fût doué de la vertu de l'humanité.

8. Le Philosophe dit: Si l'on aime bien, ne peut-on pas aussi bien

châtier[19]? Si l'on a de la droiture et de la fidélité, ne peut-on pas

faire des remontrances?

9. Le Philosophe dit: S'il fallait rédiger les documents d'une mission

officielle, _Pi-chin_ en traçait le plan et les esquissait; _Chi-chou_

les examinait attentivement et y plaçait les dits des anciens;

l'ambassadeur chargé de remplir la mission, _Tseu-yu_, corrigeait le

tout; _Tseu-tchan_, de _Thoung-li_, y ajoutait les divers ornements du

style.

10. Quelqu'un demanda quel était _Tseu-tchan?_ Le Philosophe dit:

C'était un homme bienfaisant.

On demanda aussi quel était _Tseu-si?_ [Le Philosophe] dit: Celui-là?

celui-là? [cette question est déplacée].

On demanda quel était _Kouan-tchoung?_ Il dit: C'est un homme

qui avait enlevé à _Pe-chi_[20] un fief de trois cents familles.

[Cependant ce dernier] se nourrissant d'aliments grossiers, ne laissa

échapper jusqu'à la fin de ses jours aucune parole de ressentiment ou

d'indignation.

11. Le Philosophe dit: Il est difficile d'être pauvre, et de n'éprouver

aucun ressentiment; il est facile en comparaison d'être riche, et de ne

pas s'en enorgueillir.

12. Le Philosophe dit: _Meng-kong-tcho_ (grand fonctionnaire du

royaume de _Lou_) est très-propre à être le premier intendant des

familles _Tchao_ et _Weï_[21]; mais il n'est pas capable d'être grand

fonctionnaire des petits États de _Ting_ et de _Sie_.

13. _Tseu-lou_ demanda en quoi consistait l'homme accompli. Le

Philosophe répondit: S'il réunit la science de _Wou-tchoung_[22], la

modération de _Kong-tcho_[22b], la force virile de _Tchouang-tseu_ de

Pian[23], l'habileté dans les arts de _Jen-khieou_; si, outre cela, il

est versé dans la connaissance des rites et de la musique, il peut

être considéré comme un homme accompli.

Il ajouta: Qu'est-il besoin que l'homme accompli de nos jours soit tel

qu'il vient d'être décrit? Si, en voyant un profit à obtenir, il pense

à la justice; si, en voyant un danger, il dévoue sa vie; si, lorsqu'il

s'agit d'anciens engagements, il n'oublie pas les paroles de ses jours

d'autrefois, il pourra aussi être considéré comme un homme accompli.

14. Le Philosophe questionna _Kong-ming_, surnommé _Kia_[24], sur

_Kong-tcho-wen-tseu_[25], en ces termes: Faut-il le croire? on dit que

votre maître ne parle pas, ne rit pas, et n'accepte rien de personne?

_Kong-ming-kia_ répondit avec respect: Ceux qui ont rapporté cela vont

trop loin. Mon maître parle en temps opportun; il ne fatigue pas les

autres de ses discours. Quand il faut être joyeux, il rit; mais il ne

fatigue pas les autres de sa gaîté. Quand cela est juste, il reçoit ce

qu'on lui offre; mais on n'est pas fatigué de sa facilité à recevoir.

Le Philosophe dit: Il se comporte ainsi! commeut se peut-il comporter

ainsi!

15. Le Philosophe dit: _Tsang-wou-tchoung_ cherchait à obtenir du

prince de _Lou_ que sa postérité eût toujours la terre de _Fang_ en

sa possession. Quoiqu'il eût dit qu'il ne voulait pas l'exiger de son

prince, je n'ajoute pas foi à ses paroles.

16. Le Philosophe dit: _Wen-kong_, prince de _Tçin_, était un fourbe

sans droiture; _Wan-kong_, prince de _Thsi_, était un homme droit sans

fourberie.

17. _Tseu-lou_ dit: _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou. Tchao-hoü_ mourut

avec lui; _Kouan-tchoung_ ne mourut pas: ne doit-on pas dire qu'il a

manqué de la vertu de l'humanité?

Le Philosophe dit: _Wan-kong_ réunit et pacifia tous les grands de

l'État, sans recourir à la force des armes; ce résultat fut dû à

l'habileté de _Kouan-tchoung_: quel est celui dont l'humanité peut

égaler la sienne!

18. _Tseu-koung_ dit: _Kouan-tchoung_ n'était pas dénué de la vertu de

l'humanité. Lorsque _Wan-kong_ tua _Kong-tseu-kieou_, [_Kouan-tchoung_,

son ministre] ne sut pas mourir; mais il aida le meurtrier dans ses

entreprises.

Le Philosophe dit: _Kouan-tchoung_ aida _Wan-kong_ à soumettre les

grands de tous les ordres, à remettre de l'unité et de l'ordre dans

l'empire. Le peuple, jusqu'à nos jours, a conservé les bienfaits de

son administration. Sans _Kouan-tchoung_ j'aurais les cheveux rasés,

et ma robe suspendue en nœuds à mon côté gauche [selon la coutume des

barbares][26].

Pourquoi [_Kouan-tchoung_], comme un homme ou une femme vulgaire,

aurait-il accompli le devoir d'une médiocre fidélité, en s'étranglant

ou en se jetant dans un fossé plein d'eau, sans laisser un souvenir

dans la mémoire des hommes[27]!

19. L'intendant de _Kong-tcho-wen-tseu_, étant devenu ministre par le

choix et avec l'appui de ce grand dignitaire, se rendit avec lui à la

cour du prince. Le Philosophe ayant appris ce fait, dit: Il était

digne par ses vertus et ses connaissances d'être considéré comme _paré

des ornements de l'éducation_ (wen).

20. Le Philosophe ayant dit que _Ling-kong_, prince de _Weï_, était

sans principes, _Khang-tseu_ observa que s'il en était ainsi, pourquoi

n'avait-il pas été privé de sa dignité?

KHOUNG-TSEU dit: _Tchoung-cho-yu_ préside à la réception des hôles et

des étrangers; _Chou-to_ préside aux cérémonies du temple des ancêtres;

_Wang-sun-kia_ préside aux affaires militaires: cela étant ainsi,

pourquoi l'aurait-on privé de sa dignité?

21. Le Philosophe dit: Celui qui parle sans modération et sans retenue

met difficilement ses paroles en pratique.

22. _Tchin-tching-tseu_ (grand de l'État de _Thsi_) mit à mort

_Kien-kong_ (prince de _Thsi_).

KHOUNG-TSEU se purifia le corps par un bain, et se rendit à la cour (de

_Lou_), où il annonça l'événement à _Ngai-kong_ (prince de _Lou_) en

ces termes: _Tchin-heng_ a tué son prince, je viens demander qu'il soit

puni.

Le prince dit: Exposez l'affaire à mes trois grands dignitaires.

KHOUNG-TSEU dit: Comme je marche immédiatement après les grands

dignitaires, je n'ai pas cru devoir me dispenser de vous faire

connaître l'événement. Le prince dit: C'est à mes trois grands

dignitaires qu'il faut exposer le fait.

Il exposa le fait aux trois grands dignitaires, qui jugèrent que

cette démarche ne convenait pas. KHOUNG-TSEU ajouta: Comme je marche

immédiatement après les grands dignitaires, je n'ai pas cru devoir me

dispenser de vous faire connaître le fait.

23. _Tseu-lou_ demanda comment il fallait servir le prince. Le

Philosophe dit: Ne l'abusez pas, et résistez-lui dans l'occasion.

24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur s'élève continuellement

en intelligence et en pénétration; l'homme sans mérites descend

continuellement dans l'ignorance et le vice.

25. Le Philosophe dit: Dans l'antiquité, ceux qui se livraient à

l'étude le faisaient pour eux-mêmes; maintenant, ceux qui se livrent à

l'étude le font pour les autres [pour paraître instruits aux yeux des

autres][28].

26. _Kieou-pe-yu_ (grand dignitaire de l'État de _Weï_) envoya un homme

à KHOUNG-TSEU pour savoir de ses nouvelles. KHOUNG-TSEU fit asseoir

l'envoyé près de lui, et lui fit une question en ces termes: Que

fait votre maître? L'envoyé repondit avec respect: Mon maître désire

diminuer le nombre de ses défauts, mais il ne peut en venir à bout.

L'envoyé étant sorti, le Philosophe dit: Quel digne envoyé! quel digne

envoyé!

27. Le Philosophe dit: Que lorsqu'une chose ne rentrait pas dans ses

fonctions, il ne fallait pas se mêler de la diriger.

28. THSÊNG-TSEU dit: «Quand l'homme supérieur médite sur une chose, il

ne sort pas de ses fonctions.» (_Y-King_.)

29. Le Philosophe dit: L'homme supérieur rougit de la crainte que ses

paroles ne dépassent ses actions.

30. Le Philosophe dit: Les voies droites, ou vertus principales de

l'homme supérieur, sont au nombre de trois, que je n'ai pas encore

pu complètement atteindre: la _vertu de l'humanité_, qui dissipe les

tristesses; la _science_, qui dissipe les doutes de l'esprit; et le

_courage viril_, qui dissipe les craintes.

_Tseu-koung_ dit: Notre maître parle de lui-même avec trop d'humilité.

31. _Tseu-koung_ s'occupait à comparer entre eux les hommes des

diverses contrées. Le Philosophe dit: _Sse_, vous êtes sans doute

un sage très-éclairé; quant à moi, je n'ai pas assez de loisir pour

m'occuper de ces choses.

32. Ne vous affligez pas de ce que les hommes ne vous connaissent

point; mais affligez-vous plutôt de ce que vous n'avez pas encore pu

mériter d'être connu.

33. Le Philosophe dit: Ne pas se révolter d'être trompé par les hommes,

ne pas se prémunir contre leur manque de foi, lorsque cependant on l'a

prévu d'avance, n'est-ce pas là être sage?

34. _Weï-seng_, surnommé _Mèou_, s'adressant à KHOUNG-TSEU, lui dit:

KHIEOU [petit nom du Philosophe], pourquoi êtes-vous toujours par voies

et par chemins pour propager votre doctrine? N'aimez-vous pas un peu

trop à en parler?

KHOUNG-TSEU dit: Je n'oserais me permettre d'aimer trop à persuader par

la parole; mais je hais l'obstination à s'attacher à une idée fixe.

35. Le Philosophe dit: Quand on voit le beau cheval nommé _Ki_, on ne

loue pas en lui la force, mais les qualités supérieures.

36. Quelqu'un dit: Que doit-on penser de celui qui rend bienfaits pour

injures[29]?

Le Philosophe dit: [Si l'on agit ainsi], avec quoi payera-t-on les

bienfaits mêmes?

Il faut payer par l'équité la haine et les injures, et les bienfaits

par des bienfaits.

Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine · 第 171 / 266 题