On ferait plusieurs volumes, si l'on voulait recueillir tous les
axiomes semblables qui sont exprimés dans les livres chinois, depuis
les plus anciens jusqu'aux plus modernes; et, nous devons le dire, on
ne trouverait pas dans tous les écrivains politiques et moraux de la
Chine, bien plus nombreux que partout ailleurs, un seul apôtre de la
tyrannie et de l'oppression, un seul écrivain qui ait eu l'audace,
pour ne pas dire l'impiété, de nier les droits de tous aux dons de
Dieu, c'est-à-dire aux avantages qui résultent de la réunion de l'homme
en société, et de les revendiquer au profit d'un seul ou d'un petit
nombre. Le pouvoir le plus absolu que les écrivains politiques et les
moralistes chinois aient reconnu aux chefs du gouvernement n'a jamais
été qu'un pouvoir délégué par le Ciel ou la Raison suprême absolue, ne
pouvant s'exercer que dans l'intérêt de tous, pour le bien de tous, et
jamais dans l'intérêt d'un seul et pour le bien d'un seul. Des limites
morales infranchissables sont posées à ce pouvoir absolu; et s'il lui
arrivait de les dépasser, d'enfreindre ces lois morales, d'abuser de
son mandat, alors, comme l'a dit un célèbre philosophe chinois du
douzième siècle de notre ère, TCHOU-HI, dans son Commentaire sur le
premier des _Quatre Livres classiques de la Chine_ (voyez page 61),
enseigné dans toutes les écoles et les colléges de l'empire, le peuple
serait dégagé de tout respect et de toute obéissance envers ce même
pouvoir, qui serait détruit immédiatement, pour faire place à un autre
pouvoir légitime, c'est-à-dire s'exerçant uniquement dans les intérêts
de tous.
Ces doctrines sont enseignées dans le _Chou-king_ ou le _Livre sacré
par excellence_ des Chinois, ainsi que dans les _Quatre Livres
classiques_ du grand philosophe KHOUNG-TSEU et de ses disciples, dont
nous donnons dans ce volume une traduction complète et aussi littérale
que possible. Ces livres, révérés à l'égal des livres les plus
révérés dans d'autres parties du monde, et qui ont reçu la sanction
de générations et de populations immenses, forment la base du droit
public; ils ont été expliqués et commentés par les philosophes et
les moralistes les plus célèbres, et ils sont continuellement dans
les mains de tous ceux qui, tout en voulant orner leur intelligence,
désirent encore posséder la connaissance de ces grandes vérités morales
qui font seules la prospérité et la félicité des sociétés humaines.
KHOUNG-FOU-TSEU (que les missionnaires européens, en le faisant
connaître et admirer à l'Europe, nommèrent _Confucius_, en latinisant
son nom) fut, non pas le premier, mais le plus grand législateur de
la Chine. C'est lui qui recueillit et mit en ordre, dans la seconde
moitié du sixième siècle avant notre ère, tous les documents religieux,
philosophiques, politiques et moraux qui existaient de son temps, et
en forma un corps de doctrines, sous le titre de _Y-king_, ou _Livre
sacré des permutations; Chou-king_, ou _Livre sacré par excellence;
Chi-king_, ou _Livre des Vers; Li-ki_, ou _Livre des Rites_. Les
_Sse-chou_, ou _Quatre Livres classiques_, sont ses dits et ses maximes
recueillis par ses disciples. Si l'on peut juger de la valeur d'un
homme et de la puissance de ses doctrines par l'influence qu'elles
ont exercée sur les populations, on peut, avec les Chinois, appeler
KHOUNG-TSEU _le plus grand Instituteur du genre humain que les siècles
aient jamais produit!_
En effet, il suffit de lire les ouvrages de ce philosophe, composés
par lui ou recueillis par ses disciples, pour être de l'avis des
Chinois. Jamais la raison humaine n'a été plus dignement représentée.
On est vraiment étonné de retrouver dans les écrits de KHOUNG-TSEU
l'expression d'une si haute et si vertueuse intelligence, en même
temps que celle d'une civilisation aussi avancée. C'est surtout dans
le _Lûn-yù_ ou les _Entretiens philosophiques_ que se manifeste la
belle âme de KHOUNG-TSEU. Où trouver, en effet, des maximes plus
belles, des idées plus nobles et plus élevées que dans les livres
dont nous publions la traduction? On ne doit pas être surpris si les
missionnaires européens, qui les premiers firent connaître ces écrits à
l'Europe, conçurent pour leur auteur un enthousiasme égal à celui des
Chinois.
Ses doctrines étaient simples et fondées sur la nature de l'homme.
Aussi disait-il à ses disciples: «_Ma doctrine est simple et facile
à pénétrer_[6].» Sur quoi l'un d'eux ajoutait: «La doctrine de notre
maître consiste uniquement à posséder la droiture du cœur et à aimer
son prochain comme soi-même[7].»
Cette doctrine, il ne la donnait pas comme nouvelle, mais comme un
dépôt traditionnel des sages de l'antiquité, qu'il s'était imposé la
mission de transmettre à la postérité[8]. Cette mission, il l'accomplit
avec courage, avec dignité, avec persévérance, mais non sans éprouver
de profonds découragements et de mortelles tristesses. Il faut donc que
partout ceux qui se dévouent au bonheur de l'humanité s'attendent à
boire le calice d'amertume, le plus souvent jusqu'à la lie, comme s'ils
devaient expier par toutes les souffrances humaines les dons supérieurs
dont leur âme avait été douée pour accomplir leur mission divine!
Cette mission _d'Instituteur du genre humain_, le philosophe chinois
l'accomplit, disons-nous, dans toute son étendue, et bien autrement
qu'aucun philosophe de l'antiquité classique. Sa philosophie ne
consistait pas en spéculations plus ou moins vaines, mais c'était une
philosophie surtout pratique, qui s'étendait à toutes les conditions
de la vie, à tous les rapports de l'existence sociale. Le grand but de
cette philosophie, le but pour ainsi dire unique, était _l'amélioration
constante de soi-même et des autres hommes;_ de soi-même d'abord,
ensuite des autres. L'amélioration ou le perfectionnement de soi-même
est d'une nécessité absolue pour arriver à l'amélioration et au
perfectionnement des autres. Plus la personne est en évidence, plus
elle occupe un rang élevé, plus ses devoirs d'amélioration de soi-même
sont grands; aussi KHOUNG-TSEU considérait-il le gouvernement des
hommes comme la plus haute et la plus importante mission qui puisse
être conférée à un mortel, comme un véritable _mandat céleste_. L'étude
du cœur humain ainsi que l'histoire lui avaient appris que le pouvoir
pervertissait les hommes quand ils ne savaient pas se défendre de
ses prestiges, que ses tendances permanentes étaient d'abuser de sa
force et d'arriver à l'oppression. C'est ce qui donne aux écrits du
philosophe chinois, comme à tous ceux de sa grande école, un caractère
si éminemment politique et moral. La vie de KHOUNG-TSEU se consume
en cherchant à donner des enseignements aux princes de son temps, à
leur faire connaître leurs devoirs ainsi que la mission dont ils
sont chargés pour gouverner les peuples et les rendre heureux. On
le voit constamment plus occupé de prémunir les peuples contre les
passions et la tyrannie des rois que les rois contre les passions et
la turbulence des peuples; non pas qu'il regardât les derniers comme
ayant moins besoin de connaître leurs devoirs et de les remplir, mais
parce qu'il considérait les rois comme seuls responsables du bien et du
mal qui arrivaient dans l'empire, de la prospérité ou de la misère des
populations qui leur étaient confiées. Il attachait à l'exercice de la
souveraineté des devoirs si étendus et si obligatoires, une influence
si vaste et si puissante, qu'il ne croyait pas pouvoir trop éclairer
ceux qui en étaient revêtus des devoirs qu'ils avaient à remplir pour
accomplir convenablement leur mandat. C'est ce qui lui faisait dire:
«Gouverner son pays avec la vertu et la capacité nécessaires, c'est
ressembler à l'étoile polaire, qui demeure immobile à sa place, tandis
que toutes les autres étoiles circulent autour d'elle et la prennent
pour guide[9].»
Il avait une foi si vive dans l'efficacité des doctrines qu'il
enseignait aux princes de son temps, qu'il disait:
«Si je possédais le mandat de la royauté, il ne me faudrait pas plus
d'une génération pour faire régner partout la vertu de l'humanité[10].»
Quoique la politique du premier philosophe et législateur chinois
soit essentiellement _démocratique_, c'est-à-dire ayant pour but la
culture morale et la félicité du peuple, il ne faudrait pas cependant
prendre ce mot dans l'acception qu'on lui donne habituellement. Rien
ne s'éloigne peut-être plus de la conception moderne d'un gouvernement
_démocratique_ que la conception politique du philosophe chinois. Chez
ce dernier, les lois morales et politiques qui doivent régir le genre
humain sous le triple rapport de l'homme considéré dans sa nature
d'être moral perfectible, dans ses relations de famille, et comme
membre de la société, sont des lois éternelles, immuables, expression
vraie de la véritable nature de l'homme, en harmonie avec toutes les
lois du monde visible, transmises et enseignées par des hommes qui
étaient eux-mêmes la plus haute expression de la nature morale de
l'homme, soit qu'ils aient dû cette perfection à une faveur spéciale
du ciel, soit qu'ils l'aient acquise par leurs propres efforts pour
s'améliorer et se rendre dignes de devenir les instituteurs du genre
humain. Dans tous les cas, ces lois ne pouvaient être parfaitement
connues et enseignées que par un très-petit nombre d'hommes, arrivés à
la plus haute culture morale de l'intelligence à laquelle il soit donné
à la nature humaine d'atteindre, et qui aient dévoué leur vie tout
entière et sans réserve à la mission noble et sainte de l'enseignement
politique pour le bonheur de l'humanité. C'est donc la réalisation
des lois morales et politiques qui peuvent constituer véritablement la
société et assurer la félicité publique, lois conçues et enseignées
par un petit nombre au profit de tous; tandis que, dans la conception
politique moderne d'un gouvernement démocratique, la connaissance
des lois morales et politiques qui constituent la société et doivent
assurer la félicité publique est supposée dans chaque individu dont se
compose cette société, quel que soit son degré de culture morale et
intellectuelle; de sorte que, dans cette dernière conception, il arrive
le plus souvent que celui qui n'a pas même les lumières nécessaires
pour distinguer le juste de l'injuste, dont l'éducation morale et
intellectuelle est encore entièrement à faire, ou même dont les
penchants vicieux sont les seuls mobiles de sa conduite, est appelé,
surtout si sa fortune le lui permet, à donner des lois à celui dont la
culture morale et intellectuelle est le plus développée, et dont la
mission devrait être l'enseignement de cette même société, régie par
les intelligences les plus nombreuses, il est vrai, mais aussi souvent
les moins faites pour cette haute mission.
Selon KHOUNG-TSEU, _le gouvernement est ce qui est juste et droit_[11].
C'est la réalisation des lois éternelles qui doivent faire le
bonheur de l'humanité, et que les plus hautes intelligences, par une
application incessante de tous les instants de leur vie, sont seules
capables de connaître et d'enseigner aux hommes. Au contraire, le
gouvernement, dans la conception moderne, n'est plus qu'un acte à la
portée de tout le monde, auquel tout le monde veut prendre part, comme
à la chose la plus triviale et la plus vulgaire, et à laquelle on n'a
pas besoin d'être préparé par le moindre travail intellectuel et moral.
Pour faire mieux comprendre les doctrines morales et politiques du
philosophe chinois, nous pensons qu'il ne sera pas inutile de présenter
ici un court aperçu des _Quatre Livres classiques_ dont nous donnons la
traduction.
1° LE TA-HIO OU LA GRANDE ÉTUDE. Ce petit ouvrage se compose d'un
_texte_ attribué à KHOUNG-TSEU, et d'une _Exposition_ faite par son
disciple _Thseng-tseu_. Le texte, proprement dit, est fort court.
Il est nommé _King_ ou _Livre par excellence_; mais tel qu'il est,
cependant, c'est peut-être, sous le rapport de l'art de raisonner, le
plus précieux de tous les écrits de l'ancien philosophe chinois, parce
qu'il offre au plus haut degré l'emploi d'une méthode logique, qui
décèle dans celui qui en fait usage, sinon la connaissance des procédés
syllogistiques les plus profonds, enseignés et mis en usage par les
philosophes indiens et grecs, au moins les progrès d'une philosophie
qui n'est plus bornée à l'expression aphoristique des idées morales,
mais qui est déjà passée à l'état scientifique. L'art est ici trop
évident pour que l'on puisse attribuer l'ordre et l'enchaînement
logique des propositions à la méthode naturelle d'un esprit droit qui
n'aurait pas encore eu conscience d'elle-même. On peut donc établir
que l'argument nommé _sorite_ était déjà connu en Chine environ deux
siècles avant Aristote, quoique les lois n'en aient peut-être jamais
été formulées dans cette contrée par des traités spéciaux[12].
Toute la doctrine de ce premier traité repose sur un grand principe
auquel tous les autres se rattachent et dont ils découlent comme de
leur source primitive et naturelle: _le perfectionnement de soi-même_.
Ce principe fondamental, le philosophe chinois le déclare obligatoire
pour tous les hommes, depuis celui qui est le plus élevé et le plus
puissant jusqu'au plus obscur et au plus faible; et il établit que
négliger ce grand devoir, c'est se mettre dans l'impossibilité
d'arriver à aucun autre perfectionnement moral.
Après avoir lu ce petit traité, on demeure convaincu que le but du
philosophe chinois a été d'enseigner les devoirs du gouvernement
politique comme ceux du perfectionnement de soi-même et de la pratique
de la vertu par tous les hommes.
2° LE TCHOUNG-YOUNG, OU L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU. Le titre de cet
ouvrage a été interprété de diverses manières par les commentateurs
chinois. Les uns l'ont entendu comme signifiant _la persévérance de
la conduite dans une ligne droite également éloignée des extrêmes_,
c'est-à-dire dans la _voie de la vérité_ que l'on doit constamment
suivre; les autres l'ont considéré comme signifiant _tenir le milieu
en se conformant aux temps et aux circonstances_, ce qui nous paraît
contraire à la doctrine exprimée dans ce livre, qui est d'une nature
aussi métaphysique que morale. _Tseu-sse_, qui le rédigea, était
petit-fils et disciple de KHOUNG-TSEU. On voit, à la lecture de ce
traité, que _Tseu-sse_ voulut exposer les principes métaphysiques
des doctrines de son maître, et montrer que ces doctrines n'étaient
pas de simples _préceptes dogmatiques_ puisés dans le sentiment et
la raison, et qui seraient par conséquent plus ou moins obligatoires
selon la manière de sentir et de raisonner, mais bien des _principes
métaphysiques_ fondés sur la nature de l'homme et les lois éternelles
du monde. Ce caractère élevé, qui domine tout le _Tchoung-young_, et
que des écrivains modernes, d'un mérite supérieur d'ailleurs[13],
n'ont pas voulu reconnaître dans les écrits des philosophes chinois,
place ce traité de morale métaphysique au premier rang des écrits de
ce genre que nous a légués l'antiquité. On peut certainement le mettre
à côté, sinon au-dessus de tout ce que la philosophie ancienne nous
a laissé de plus élevé et de plus pur. On sera même frappé, en le
lisant, de l'analogie qu'il présente, sous certains rapports, avec les
doctrines morales de la philosophie stoïque enseignées par Épictète et
Marc-Aurèle, en même temps qu'avec la métaphysique d'Aristote.
On peut se former une idée de son contenu par l'analyse sommaire que
nous allons en donner d'après les commentateurs chinois.
Dans le premier chapitre, _Tseu-sse_ expose les idées principales de
la doctrine de son maître KHOUNG-TSEU, qu'il veut transmettre à la
postérité. D'abord il fait voir que la _voie droite_, ou la _règle de
conduite morale_, qui oblige tous les hommes, a sa base fondamentale
dans le ciel, d'où elle tire son origine, et qu'elle ne peut changer;
que sa substance véritable, son essence propre, existe complètement
en nous, et qu'elle ne peut en être séparée; secondement, il parle du
devoir de conserver cette _règle de conduite morale_, de l'entretenir,
de l'avoir sans cesse sous les yeux; enfin il dit que les saints
hommes, ceux qui approchent le plus de l'intelligence divine, type
parfait de notre imparfaite intelligence, l'ont portée par leurs œuvres
à son dernier degré de perfection.
Dans les dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour ainsi
dire, que des citations de paroles de son maître destinées à corroborer
et à compléter les sens du premier chapitre. Le grand but de cette
partie du livre est de montrer que la _prudence éclairée_, l'_humanité_
ou la _bienveillance universelle pour les hommes_, la _force d'âme_,
ces _trois vertus universelles et capitales_, sont comme la porte
par laquelle on doit entrer dans la _voie droite_ que doivent suivre
tous les hommes; c'est pourquoi ces vertus ont été traitées dans la
première partie de l'ouvrage (qui comprend les chapitres 2, 3, 4, 5, 6,
7, 8, 9, 10 et 11).
Dans le douzième chapitre, _Tseu-sse_ cherche à expliquer le sens
de cette expression du premier chapitre, où il est dit que la _voie
droite_ ou la _règle de conduite morale de l'homme_ est tellement
obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point un seul
instant. Dans les huit chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ cite sans
ordre les paroles de son maître KHOUNG-TSEU pour éclaircir le même
sujet.
Toute morale qui n'aurait pas pour but le perfectionnement de la nature
humaine serait une morale incomplète et passagère. Aussi le disciple de
KHOUNG-TSEU, qui veut enseigner la loi éternelle et immuable d'après
laquelle les actions des hommes doivent être dirigées, établit, dans le
vingtième chapitre, que la loi suprême, la loi de conduite morale de
l'homme qui renferme toutes les autres, est la _perfection_. «Il y a un
principe certain, dit-il, pour reconnaître l'état de perfection. _Celui
qui ne sait pas distinguer le bien du mal, le vrai du faux, qui ne sait
pas reconnaître dans l'homme le mandat du ciel, n'est pas encore arrivé
à la perfection._»
Selon le philosophe chinois, le _parfait_, le vrai, dégagé de tout
mélange, est la loi du ciel; la _perfection_ ou le _perfectionnement_,
qui consiste à employer tous ses efforts pour découvrir et suivre
la loi céleste, le vrai principe du mandat du ciel, est la loi de
l'homme. Par conséquent, il faut que l'homme atteigne la _perfection_
pour accomplir sa propre loi.
Mais, pour que l'homme puisse accomplir sa loi, il faut qu'il la
connaisse. «Or, dit _Tseu-sse_ (chap. XXII), il n'y a dans le monde
que les hommes souverainement parfaits qui puissent connaître à
fond leur propre nature, la loi de leur être et les devoirs qui en
dérivent; pouvant connaître à fond la loi de leur être et les devoirs
qui en dérivent, ils peuvent, par cela même, connaître à fond la
nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner
tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du
ciel.» Voilà les hommes parfaits, les saints, c'est-à-dire ceux qui
sont arrivés à la _perfection_, constitués les instituteurs des
autres hommes, les seuls capables de leur enseigner leurs devoirs
et de les diriger dans la _droite voie_, la _voie de la perfection
morale_. Mais _Tseu-sse_ ne borne point là les facultés de ceux qui
sont parvenus à la _perfection_. Suivant le procédé logique que
nous avons signalé précédemment, il montre que les hommes arrivés à
la _perfection_ développent leurs facultés jusqu'à leur plus haute
puissance, s'assimilent aux pouvoirs supérieurs de la nature, et
s'absorbent finalement en eux. «Pouvant connaître à fond, ajoute-t-il,
la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les
devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils
peuvent, par cela même, connaître à fond la nature des autres êtres
vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité
selon leur propre nature; pouvant connaître à fond la nature des êtres
vivants et végétants, et leur faire accomplir leur loi de vitalité
selon leur propre nature, ils peuvent, par cela même, au moyen de
leurs facultés intelligentes supérieures, aider le «ciel et la terre
dans la transformation et l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent
leur complet développement; pouvant aider le ciel et la terre dans la
transformation et l'entretien des êtres, ils peuvent, par cela même,
constituer un troisième pouvoir avec le ciel et la terre.» Voilà la loi
du ciel.
Mais, selon _Tseu-sse_ (chap. XXIII-XXIV), il y a différents degrés de
_perfection_. Le plus haut degré est à peine compatible avec la nature
humaine, ou plutôt ceux qui l'ont atteint sont devenus supérieurs à la
nature humaine. Ils peuvent prévoir l'avenir, la destinée des nations,
leur élévation et leur chute, et ils sont assimilés aux intelligences
immatérielles, aux êtres supérieurs à l'homme. Cependant ceux qui
atteignent un degré de _perfection_ moins élevé, plus accessible à
la nature de l'homme (chap. XXIII), opèrent un grand bien dans le
monde par la salutaire influence de leurs bons exemples. On doit donc
s'efforcer d'atteindre à ce second degré de _perfection_.
«Le _parfait_ (chap. XXV) est par lui-même parfait, absolu; la _loi du
devoir_ est par elle-même loi du devoir.
Le _parfait_ est le commencement et la fin de tous les êtres; sans
le parfait, les êtres ne seraient pas.» C'est pourquoi _Tseu-sse_
place le perfectionnement de soi-même et des autres au premier rang
des devoirs de l'homme. «Réunir le perfectionnement intérieur et le
perfectionnement extérieur constitue la règle du devoir.»
«C'est pour cela, dit-il (chap. XXVI), que l'homme souverainement
parfait ne cesse jamais d'opérer le bien et de travailler au
perfectionnement des autres hommes.» Ici le philosophe chinois exalte
tellement la puissance de l'homme parvenu à la _perfection_, qu'il
l'assimile à celle du ciel et de la terre (chap. XXVI et XXVII).
C'est un caractère propre à la philosophie de l'Orient[14], et que
l'on ne retrouve point dans la philosophie de l'antiquité classique,
d'attribuer à l'homme parvenu à la _perfection_ philosophique des
pouvoirs surnaturels qui le placent au rang des puissances surhumaines.
_Tseu-sse_, dans le vingt-neuvième chapitre de son livre, est amené,
par la méthode de déduction, à établir que les lois qui doivent régir
un empire ne peuvent pas être proposées par des sages qui ne seraient
pas revêtus de la dignité souveraine, parce qu'autrement, quoique
excellentes, elles n'obtiendraient pas du peuple le respect nécessaire
à leur sanction, et ne seraient point observées. Il en conclut que
cette haute mission est réservée au souverain, qui doit établir ses
lois selon les lois du ciel et de la terre, et d'après les inspirations
des intelligences supérieures. Mais voyez à quelle rare et sublime
condition il accorde le droit de donner des institutions aux hommes et
de leur commander! «Il n'y a dans l'univers (chap. XXXI) que l'homme
souverainement saint qui, par la faculté de connaître à fond et de
comprendre parfaitement les lois primitives des êtres vivants, soit
digne de posséder l'autorité souveraine et de commander aux hommes;
qui, par sa faculté d'avoir une âme grande, magnanime, affable et
douce, soit capable de posséder le pouvoir de répandre des bienfaits
avec profusion; qui, par sa faculté d'avoir une âme élevée, ferme,
imperturbable et constante, soit capable de faire régner la justice et
l'équité; qui, par sa faculté d'être toujours honnête, simple, grave,
droit et juste, soit capable de s'attirer le respect et la vénération;
qui, par sa faculté d'être revêtu des ornements de l'esprit et des
talents que donne une étude assidue, et de ces lumières que procure
une exacte investigation des choses les plus cachées, des principes
les plus subtils, soit capable de discerner avec exactitude le vrai du
faux, le bien du mal.»
Il ajoute: «Que cet homme souverainement saint apparaisse avec ses
vertus, ses facultés puissantes, et les peuples ne manqueront pas
de lui témoigner leur vénération; qu'il parle, et les peuples ne
manqueront pas d'avoir foi en ses paroles; qu'il agisse, et les peuples
ne manqueront pas d'être dans la joie.... Partout où les vaisseaux
et les chars peuvent parvenir, où les forces de l'industrie humaine
peuvent faire pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son
dais immense, sur tous les points que la terre enserre, que le soleil
et la lune éclairent de leurs rayons, que la rosée et les nuages du
matin fertilisent, tous les êtres humains qui vivent et qui respirent
ne peuvent manquer de l'aimer et de le révérer.»
Mais ce n'est pas tout d'être _souverainement saint_, pour donner
des lois aux peuples et pour les gouverner, il faut encore être
_souverainement parfait_ (chap. XXXII), pour pouvoir distinguer
et fixer les devoirs des hommes entre eux. La loi de l'homme
souverainement parfait ne peut être connue que par l'homme
souverainement saint; la vertu de l'homme souverainement saint ne peut
être pratiquée que par l'homme souverainement parfait; il faut donc
être l'un et l'autre pour être digne de posséder l'autorité souveraine.
3° Le LUN-YU, ou les ENTRETIENS PHILOSOPHIQUES. La lecture de ces
_Entretiens philosophiques_ de KHOUNG-TSEU et de ses disciples
rappelle, sous quelques rapports, les dialogues de Platon, dans
lesquels Socrate, son maître, occupe le premier plan, mais avec
toute la différence des lieux et des civilisations. Il y a assurément
beaucoup moins d'art, si toutefois il y a de l'art, dans les entretiens
du philosophe chinois, recueillis par quelques-uns de ses disciples,
que dans les dialogues poétiques du philosophe grec. On pourrait plutôt
comparer les _dits_ de KHOUNG-TSEU à ceux de Socrate, recueillis par
son autre disciple Xénophon. Quoi qu'il en soit, l'impression que
l'on éprouve à la lecture des _Entretiens_ du philosophe chinois avec
ses disciples n'en est pas moins grande et moins profonde, quoiqu'un
peu monotone peut-être. Mais cette monotonie même a quelque chose de
la sérénité et de la majesté d'un enseignement moral qui fait passer
successivement sous les yeux les divers côtés de la nature humaine en
la contemplant d'une région supérieure. Et après cette lecture on peut
se dire comme le philosophe chinois: «Celui qui se livre à l'étude du
vrai et du bien, qui s'y applique avec persévérance et sans relâche,
n'en éprouve-t-il pas une grande satisfaction[15]?»
On peut dire que c'est dans ces _Entretiens philosophiques_ que se
révèle à nous toute la belle âme de KHOUNG-TSEU, sa passion pour la
vertu, son ardent amour de l'humanité et du bonheur des hommes. Aucun
sentiment de vanité ou d'orgueil, de menace ou de crainte, ne ternit la
pureté et l'autorité de ses paroles: «Je ne naquis point doué de la
science, dit-il; je suis un homme qui a aimé les anciens et qui a fait
tous ses efforts pour acquérir leurs connaissances[16].»
«Il était complètement exempt de quatre choses, disent ses disciples:
il était sans amour-propre, sans préjugés, sans égoïsme et sans
obstination[17].»
L'étude, c'est-à-dire la recherche du bien, du vrai, de la vertu,
était pour lui le plus grand moyen de perfectionnement. «J'ai passé,
disait-il, des journées entières sans nourriture, et des nuits entières
sans sommeil, pour me livrer à la méditation, et cela sans utilité
réelle: l'étude est bien préférable.»
Il ajoutait: «L'homme supérieur ne s'occupe que de la droite voie, et
non du boire et du manger. Si vous cultivez la terre, la faim se trouve
souvent au milieu de vous; si vous étudiez, la félicité se trouve dans
le sein même de l'étude. L'homme supérieur ne s'inquiète que de ne pas
atteindre la droite voie; il ne s'inquiète pas de la pauvreté[18].»
Avec quelle admiration il parle de l'un de ses disciples, qui, au sein
de toutes les privations, ne s'en livrait pas moins avec persévérance à
l'étude de la sagesse!
«Oh! qu'il était sage _Hoeï!_ Il avait un vase de bambou pour prendre
sa nourriture, une simple coupe pour boire, et il demeurait dans
l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un autre homme que
lui n'aurait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela ne
changeait pas cependant la sérénité de _Hoeï!_ Oh! qu'il était sage
_Hoeï_[19]!»
S'il savait honorer la pauvreté, il savait aussi flétrir énergiquement
la vie matérielle, oisive et inutile. «Ceux qui ne font que boire et
que manger, disait-il, pendant toute la journée, sans employer leur
intelligence à quelque objet digne d'elle, font pitié. N'y a-t-il pas
le métier de bateleur? Qu'ils le pratiquent; ils seront des sages en
comparaison[20]!»
C'est une question résolue souvent par l'affirmative, que les anciens
philosophes grecs avaient eu deux doctrines, l'une publique et l'autre
secrète; l'une pour le vulgaire (_profanum vulgus_), et l'autre
pour les initiés. La même question ne peut s'élever à l'égard de
KHOUNG-TSEU; car il déclare positivement qu'il n'a point de doctrine
secrète. «Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes, croyez-vous
que j'aie pour vous des doctrines cachées? Je n'ai point de doctrines
cachées pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô
mes disciples! C'est la manière d'agir de _Khieou_ (de lui-même[21]).»
Il serait très-difficile de donner une idée sommaire du _Lûn-yù_,
à cause de la nature de l'ouvrage, qui présente, non pas un traité
systématique sur un ou plusieurs sujets, mais des réflexions amenées
à peu près sans ordre sur toutes sortes de sujets. Voici ce qu'a dit
un célèbre commentateur chinois du _Lûn-yù_ et des autres livres
classiques, _Tching-tseu_, qui vivait sur la fin du onzième siècle de
notre ère:
«Le _Lûn-yù_ est un livre dans lequel sont déposées les paroles
destinées à transmettre la doctrine de la raison; doctrine qui a été
l'objet de l'étude persévérante des hommes qui ont atteint le plus haut
degré de sainteté.... Si l'on demande quel est le but du _Lûn-yù_, je
répondrai: Le but du _Lûn-yù_ consiste à faire connaître la vertu de
l'humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes; c'est
le point principal des discours de KHOUNG-TSEU. Il y enseigne les
devoirs de tous; seulement, comme ses disciples n'avaient pas les mêmes
moyens pour arriver aux mêmes résultats (ou à la pratique des devoirs
qu'ils devaient remplir), il répond diversement à leurs questions.» Le
_Lûn-yù_ est divisé en deux livres, formant ensemble vingt chapitres.
Il y eut, selon les commentateurs chinois, trois copies manuscrites du
_Lûn-yù_; l'une conservée par les hommes instruits de la province de
_Thsi;_ l'autre par ceux de _Lou_, la province natale de KHOUNG-TSEU,
et la troisième fut trouvée cachée dans un mur après l'incendie des
livres: cette dernière copie fut nommée _Kou-lûn_, c'est-à-dire
l'_Ancien Lûn_. La copie de _Thsi_ comprenait _vingt-deux_ chapitres;
l'ancienne copie (_Kou-lûn_), _vingt et un;_ et la copie de _Lou_,
celle qui est maintenant suivie, _vingt_. Les deux chapitres en plus de
la copie de _Thsi_ ont été perdus; le chapitre en plus de l'ancienne
copie vient seulement d'une division différente de la même matière.
4° MENG-TSEU. Ce quatrième des livres classiques porte le nom de son
auteur, qui est placé par les Chinois immédiatement après KHOUNG-TSEU,
dont il a exposé et développé les doctrines. Plus vif, plus pétulant
que ce dernier, pour lequel il avait la plus haute admiration, et
qu'il regardait comme le plus grand instituteur du genre humain que
les siècles aient jamais produit, il disait: «Depuis qu'il existe
des hommes, il n'y en a jamais eu de comparables à KHOUNG-TSEU[22].»
A l'exemple de ce grand maître, il voyagea avec ses disciples (il
en avait dix-sept) dans les différents petits États de la Chine,
se rendant à la cour des princes, avec lesquels il philosophait et
auxquels il donnait souvent des leçons de politique et de sagesse
dont ils ne profilaient pas toujours. Comme KHOUNG-TSEU (ainsi que
nous l'avons déjà dit ailleurs[23]), il avait pour but le bonheur de
ses compatriotes et de l'humanité tout entière. En communiquant la
connaissance de ses principes d'abord aux princes et aux hommes qui
occupaient un rang élevé dans la société, et ensuite à un grand nombre
de disciples que sa renommée attirait autour de lui, il s'efforçait de
propager le plus possible ces mêmes doctrines au sein de la multitude,
et d'inculquer dans l'esprit des grands, des princes, que la stabilité
de leur puissance dépendait uniquement de l'amour et de l'affection
qu'ils auraient pour leurs peuples. Sa politique parait avoir eu une
expression plus décidée et plus hardie que celle de son maître. En
s'efforçant de faire comprendre aux gouvernants et aux gouvernés leurs
devoirs réciproques, il tendait à soumettre tout l'empire chinois à la
domination de ses principes. D'un côté il enseignait aux peuples le
droit divin que les rois avaient à régner, et de l'autre il enseignait
aux rois que c'était leur devoir de consulter les désirs du peuple,
et de mettre un frein à l'exercice de leur tyrannie; en un mot, de
se rendre le _père et la mère du peuple_. MENG-TSEU était un homme
de principes indépendants, et, contrôle vivant et incorruptible du
pouvoir, il ne laissait jamais passer un acte d'oppression, dans les
Etats avec lesquels il avait des relations, sans le blâmer sévèrement.
MENG-TSEU possédait une connaissance profonde du cœur humain, et il a
déployé dans son ouvrage une grande souplesse de talent, une grande
habileté à découvrir les mesures arbitraires des princes régnants et
les abus des fonctionnaires publics. Sa manière de philosopher est
celle de Socrate et de Platon, mais avec plus de vigueur et de saillies
spirituelles. Il prend son adversaire, quel qu'il soit, prince ou
autre, corps à corps, et, de déduction en déduction, de conséquence
en conséquence, il le mène droit à la sottise ou à l'absurde. Il le
serre de si près, qu'il ne peut lui échapper. Aucun écrivain oriental
ne pourrait peut-être offrir plus d'attraits à un lecteur européen,
surtout à un lecteur français, que MENG-TSEU, parce que (ceci n'est pas
un paradoxe) ce qu'il y a de plus saillant en lui, quoique Chinois,
c'est la vivacité de son esprit. Il manie parfaitement l'ironie, et
cette arme, dans ses mains, est plus dangereuse et plus aiguë que dans
celles du sage Socrate.
Voici ce que dit un écrivain chinois du livre de MENG-TSEU: «Les sujets
traités dans cet ouvrage sont de diverses natures. Ici, les vertus
de la vie individuelle et de parenté sont examinées; là, l'ordre des
affaires est discuté. Ici, les devoirs des supérieurs, depuis le
souverain jusqu'au magistrat du dernier degré, sont prescrits pour
l'exercice d'un bon gouvernement; là, les travaux des étudiants, des
laboureurs, des artisans, des négociants, sont exposés aux regards;
et, dans le cours de l'ouvrage, les lois du monde physique, du
ciel, de la terre et des montagnes, des rivières, des oiseaux, des
quadrupèdes, des poissons, des insectes, des plantes, des arbres, sont
occasionnellement décrites. Bon nombre des affaires que MENG-TSEU
traita dans le cours de sa vie, dans son commerce avec les hommes; ses
discours d'occasion avec des personnes de tous rangs; ses instructions
à ses élèves; ses vues ainsi que ses explications des livres anciens et
modernes, toutes ces choses sont incorporées dans cette publication. Il
rappelle aussi les faits historiques, les dits des anciens sages pour
l'instruction de l'humanité.»
M. Abel Rémusat a ainsi caractérisé les deux plus célèbres philosophes
de la Chine:
«Le style de MENG-TSEU, moins élevé et moins concis que celui du
prince des lettres (KOUNG-TSEU), est aussi noble, plus fleuri et plus
élégant. La forme du dialogue, qu'il a conservée à ses entretiens
philosophiques avec les grands personnages de son temps, comporte plus
de variété qu'on ne peut s'attendre à en trouver dans les apophthegmes
et les maximes de Confucius. Le caractère de leur philosophie diffère
aussi sensiblement. Confucius est toujours grave, même austère; il
exalte les gens de bien, dont il fait un portrait idéal, et ne parle
des hommes vicieux qu'avec une froide indignation. Meng-tseu, avec le
même amour pour la vertu, semble avoir pour le vice plus de mépris que
d'horreur; il l'attaque par la force de la raison, et ne dédaigne pas
même l'arme du ridicule. Sa manière d'argumenter se rapproche de cette
ironie qu'on attribue à Socrate. Il ne conteste rien à ses adversaires;
mais, en leur accordant leurs principes, il s'attache à en tirer des
conséquences absurdes qui les couvrent de confusion. Il ne ménage même
pas les grands et les princes de son temps, qui souvent ne feignaient
de le consulter que pour avoir occasion de vanter leur conduite, ou
pour obtenir de lui les éloges qu'ils croyaient mériter. Rien de
plus piquant que les réponses qu'il leur fait en ces occasions; rien
surtout de plus opposé à ce caractère servile et bas qu'un préjugé trop
répandu prête aux Orientaux, et aux Chinois en particulier. Meng-tseu
ne ressemble en rien à Aristippe: c'est plutôt à Diogène, mais avec
plus de dignité et de décence. On est quelquefois tenté de blâmer
sa vivacité, qui tient de l'aigreur; mais on l'excuse en le voyant
toujours inspiré par le zèle du bien public[24].»
Quel que soit le jugement que l'on porte sur les deux plus célèbres
philosophes de la Chine et sur leurs ouvrages, dont nous donnons
la traduction dans ce volume, il n'en restera pas moins vrai
qu'ils méritent au plus haut degré l'attention du philosophe et de
l'historien, et qu'ils doivent occuper un des premiers rangs parmi
les plus rares génies qui ont éclairé l'humanité et l'ont guidée
dans le chemin de la civilisation. Bien plus, nous pensons que l'on
ne trouverait pas dans l'histoire du monde une figure à opposer à
celle du grand philosophe chinois, pour l'influence si longue et si
puissante que ses doctrines et ses écrits ont exercée sur ce vaste
empire qu'il a illustré par sa sagesse et son génie. Et tandis que les
autres nations de la terre élevaient de toutes parts des temples à des
êtres inintelligents ou à des dieux imaginaires, la nation chinoise
en élevait à l'apôtre de la sagesse et de l'humanité, de la morale et
de la vertu; au grand missionnaire de l'intelligence humaine, dont
les enseignements se soutiennent depuis plus de deux mille ans, et se
concilient maintenant l'admiration et l'amour de plus de trois cents
millions d'âmes[25].
Avant que de terminer, nous devons dire que ce n'est pas le désir d'une
vaine gloire qui nous a fait entreprendre la traduction dont nous
donnons aujourd'hui une édition nouvelle[26], mais bien l'espérance de
faire partager aux personnes qui la liront une partie des impressions
morales que nous avons éprouvées nous-même en la composant. Oh! c'est
assurément une des plus douces et des plus nobles impressions de l'âme
que la contemplation de cet enseignement si lointain et si pur, dont
l'humanité, quel que soit son prétendu progrès dans la civilisation, a
droit de s'enorgueillir. On ne peut lire les ouvrages des deux premiers
philosophes chinois sans se sentir meilleur, ou du moins sans se sentir
raffermi dans les principes du vrai comme dans la pratique du bien, et
sans avoir une plus haute idée de la dignité de notre nature. Dans un
temps où le sentiment moral semble se corrompre et se perdre, et la
société marcher aveuglement dans la voie des seuls instincts matériels,
il ne sera peut-être pas inutile de répéter les enseignements de haute
et divine raison que le plus grand philosophe de l'antiquité orientale
a donnés au monde. Nous serons assez récompensé des peines que notre
traduction nous a coûtées, si nous avons atteint le but que nous nous
sommes proposé en la composant.