«Toute grande puissance qui apparaît sur la terre y laisse des traces
plus ou moins durables de son passage: des pyramides, des arcs de
triomphe, des colonnes, des temples, des cathédrales, en portent
témoignage à la postérité. Mais les monuments les plus durables,
ceux qui exercent la plus puissante influence sur les destinées des
nations, ce sont les grandes œuvres de l'intelligence humaine que les
siècles produisent de loin en loin, et qui, météores extraordinaires,
apparaissent comme des révélations à des points déterminés du temps et
de l'espace, pour guider les nations dans les voies providentielles que
le genre humain doit parcourir[1].»
C'est un de ces monuments providentiels dont on donne ici la première
traduction française faite sur le texte chinois[2].
Dans un moment où l'Orient semble se réveiller de son sommeil séculaire
au bruit que font les puissances européennes qui convoitent déjà
ses dépouilles, il n'est peut-être pas inutile de faire connaître
les œuvres du plus grand philosophe moraliste de cette merveilleuse
contrée, dont les souvenirs touchent au berceau du monde, comme elle
touche au berceau du soleil. C'est le meilleur moyen de parvenir à
l'intelligence de l'un des phénomènes les plus extraordinaires que
présente l'histoire du genre humain.
En Orient, comme dans la plupart des contrées du globe, mais en Orient
surtout, le sol a été sillonné par de nombreuses révolutions, par des
bouleversements qui ont changé la face des empires. De grandes nations,
depuis quatre mille ans, ont paru avec éclat sur cette vaste scène du
monde. La plupart sont descendues dans la tombe avec les monuments
de leur civilisation, ou n'ont laissé que de faibles traces de leur
passage: tel est l'ancien empire de Darius, dont l'antique législation
nous a été en partie conservée dans les écrits de Zoroastre, et dont
on cherche maintenant à retrouver les curieux et importants vestiges
dans les inscriptions cunéiformes de Babylone et de Persépolis. Tel
est celui des Pharaons, qui, avant de s'ensevelir sous ses éternelles
pyramides, avait jeté à la postérité, comme un défi, l'énigme de sa
langue figurative, dont le génie moderne, après deux mille ans de
tentatives infructueuses, commence enfin à soulever le voile. Mais
d'autres nations, contemporaines de ces grands empires, ont résisté,
depuis près de quarante siècles, à toutes les révolutions que la
nature et l'homme leur ont fait subir. Restées seules debout et
immuables quand tout s'écroulait autour d'elles, elles ressemblent à
ces rochers escarpés que les flots des mers battent depuis le jour de
la création sans pouvoir les ébranler, portant ainsi témoignage de
l'impuissance du temps pour détruire ce qui n'est pas une œuvre de
l'homme.
En effet, c'est un phénomène, on peut le dire, extraordinaire, que
celui de la nation chinoise et de la nation indienne se conservant
immobiles, depuis l'origine la plus reculée des sociétés humaines,
sur la scène si mobile et si changeante du monde! On dirait que leurs
premiers législateurs, saisissant de leurs bras de fer ces nations
à leur berceau, leur ont imprimé une forme indélébile, et les ont
coulées, pour ainsi dire, dans un moule d'airain, tant l'empreinte a
été forte, tant la forme a été durable! Assurément, il y a là quelques
vestiges des lois éternelles qui gouvernent le monde.
La civilisation chinoise est, sans aucun doute, la plus ancienne
civilisation de la terre. Elle remonte authentiquement, c'est-à-dire
par les preuves de l'histoire chinoise[3], jusqu'à deux mille six cents
ans avant notre ère. Les documents recueillis dans le _Chou-king_
ou _Livre par excellence_[4], surtout dans les premiers chapitres,
sont les documents les plus anciens de l'histoire des peuples. Il est
vrai que le _Chouking_ fut coordonné par KHOUNG-FOU-TSEU (CONFUCIUS)
dans la seconde moitié du sixième siècle avant notre ère[5]; mais ce
grand philosophe, qui avait un si profond respect pour l'antiquité,
n'altéra point les documents qu'il mit en ordre. D'ailleurs, pour les
sinologues, le style de ces documents, qui diffère autant du style
moderne que le style des Douze Tables diffère de celui de Cicéron, est
une preuve suffisante de leur ancienneté.
Ce qui doit profondément étonner à la lecture de ce beau monument
de l'antiquité, c'est la haute raison, le sens éminemment moral qui
y respirent. Les auteurs de ce livre, et les personnages dans la
bouche desquels sont placés les discours qu'il contient, devaient,
à une époque si reculée, posséder une grande culture morale, qu'il
serait difficile de surpasser, même de nos jours. Cette grande culture
morale, dégagée de tout autre mélange impur que celui de la croyance
aux indices des sorts, est un fait très-important pour l'histoire de
l'humanité; car, ou cette grande culture morale était le fruit d'une
civilisation déjà avancée, ou c'était le produit spontané d'une nature
éminemment droite et réfléchie: dans l'un et l'autre cas, le fait n'en
est pas moins digne des méditations du philosophe et de l'historien.
Les idées contenues dans le _Chou-king_ sur la Divinité, sur
l'influence bienfaisante qu'elle exerce constamment dans les événements
du monde, sont très-pures et dignes en tout point de la plus saine
philosophie. On y remarqua surtout l'intervention constante du
Ciel ou de la Raison suprême dans les relations des princes avec
les populations, ou des gouvernants avec les gouvernés; et cette
intervention est toujours en faveur de ces derniers, c'est-à-dire du
peuple. L'exercice de la souveraineté, qui dans nos sociétés modernes
n'est le plus souvent que l'exploitation du plus grand nombre au profit
de quelques-uns, n'est, dans le _Chou-king_, que l'accomplissement
religieux d'un mandat céleste au profit de tous, qu'une noble et
grande mission confiée au plus dévoué et au plus digne, et qui était
retirée dès l'instant que le mandataire manquait à son mandat. Nulle
part peut-être les droits et les devoirs respectifs des rois et des
peuples, des gouvernants et des gouvernés, n'ont été enseignés d'une
manière aussi élevée, aussi digne, aussi conforme à la raison. C'est
bien là qu'est constamment mise en pratique cette grande maxime de la
démocratie moderne: _vox populi, vox Dei_, «la voix du peuple est la
voix de Dieu.» Cette maxime se manifeste partout, mais on la trouve
ainsi formulée à la fin du chapitre _Kao-yao-mo_, §7 (p. 56 des _Livres
sacrés de l'Orient_):
«Ce que le Ciel voit et entend n'est que ce que le peuple voit et
entend. Ce que le peuple juge digne de récompense et de punition est
ce que le Ciel veut punir et récompenser. Il y a une communication
intime entre le Ciel et le peuple; que ceux qui gouvernent les peuples
soient donc attentifs et réservés.» On la trouve aussi formulée de
cette manière dans le _Ta-hio_ ou la _Grande Étude_, ch. X, §5 (page 62
du présent volume):
«Obtiens l'affection du peuple, et tu obtiendras l'empire;