devant lui, une fois encore, les hautes, et tristes, et déclinantes
figures du cardinal Boccanera et du vieil Orlando. Au soir de ce jour,
où il les avait connus l'un après l'autre, si grands dans l'obstination
de leur espoir, ils étaient là tous les deux, debout à l'horizon, sur
leur ville anéantie, au bord du ciel que la mort semblait prendre.
Était-ce donc que tout allait ainsi crouler avec eux, que tout allait
s'éteindre et disparaître, dans la nuit des temps révolus?
V
Le lendemain, Narcisse Habert, désolé, vint dire à Pierre que son
cousin, monsignor Gamba del Zoppo, le camérier secret, qui se prétendait
souffrant, avait demandé deux ou trois jours avant de recevoir le jeune
prêtre et de s'occuper de son audience. Pierre se trouva donc
immobilisé, n'osant rien tenter d'autre part pour voir le pape, car on
l'avait effrayé à un tel point, qu'il craignait de tout compromettre par
une démarche maladroite. Et, désœuvré, il se mit à visiter Rome,
voulant occuper son temps.
Sa première visite fut pour les ruines du Palatin. Dès huit heures, un
matin de ciel pur, il s'en alla seul, il se présenta à l'entrée, qui se
trouve rue Saint-Théodore, une grille que flanquent les pavillons des
gardiens. Et, tout de suite, un de ceux-ci se détacha, s'offrit pour
servir de guide. Lui, aurait préféré voyager à sa fantaisie, errer au
hasard de ses découvertes et de son rêve. Mais il lui fut pénible de
refuser l'offre de cet homme qui parlait le français très nettement,
avec un bon sourire de complaisance. C'était un petit homme trapu, un
ancien soldat, d'une soixantaine d'années, à la figure carrée et
rougeaude, que barraient de grosses moustaches blanches.
--Alors, si monsieur l'abbé veut me suivre... Je vois que monsieur
l'abbé est Français. Moi, je suis Piémontais, et je les connais bien,
les Français: j'étais avec eux à Solferino. Oui, oui! quoi qu'on dise,
ça ne s'oublie pas, quand on a été frères... Tenez! montez par ici, à
droite.
Pierre, en levant les yeux, venait de voir la ligne de cyprès qui borde
le plateau du Palatin, du côté du Tibre, et qu'il avait aperçue du
Janicule, le jour de son arrivée. Dans l'air si délicatement bleu, le
vert intense de ces arbres mettait là comme une frange noire. On ne
voyait qu'eux, la pente s'étendait nue et dévastée, d'un gris sale de
poussière, parsemée de quelques buissons, au milieu desquels
affleuraient des bouts d'antiques murailles. C'était le ravage, la
tristesse lépreuse des terrains de fouille, où seuls les savants
s'enthousiasment.
--Les maisons de Tibère, de Caligula et des Flaviens sont là-haut,
reprit le guide. Mais nous les gardons pour la fin, il faut que nous
fassions le tour.
Pourtant, il poussa un instant vers la gauche, s'arrêta devant une
excavation, une sorte de grotte dans le flanc du mont.
--Ceci est l'antre lupercal, où la louve allaita Romulus et Remus.
Autrefois, on voyait encore, à l'entrée, le figuier Ruminal, qui avait
abrité les deux jumeaux.
Pierre ne put retenir un sourire, tellement l'ancien soldat semblait
simple et convaincu dans ses explications, très fier d'ailleurs de toute
cette gloire antique qui était sienne. Mais, lorsque, près de la grotte,
le digne homme lui eut montré les vestiges de la Roma quadrata, des
restes de murailles qui paraissent réellement remonter à la fondation de
Rome, il s'intéressa, une première émotion lui fit battre le cœur. Et,
certes, ce n'était pas que le spectacle fût admirable, car il s'agissait
de quelques blocs de pierre taillés, posés l'un sur l'autre, sans ciment
ni chaux. Seulement, un passé de vingt-sept siècles s'évoquait, et ces
pierres effritées et noircies, qui avaient supporté un si retentissant
édifice de splendeur et de toute-puissance, prenaient une extraordinaire
majesté.
La visite continua, ils revinrent à droite, longeant toujours le flanc
du mont. Les annexes des palais avaient dû descendre jusque-là: des
restes de portiques, des salles effondrées, des colonnes et des frises
remises debout, bordaient le sentier raboteux, qui tournait parmi des
herbes folles de cimetière; et le guide, récitant ce qu'il savait si
bien pour l'avoir répété quotidiennement depuis dix années, continuait à
affirmer les hypothèses les moins sûres, en donnant à chaque débris un
nom, un emploi, une histoire.
--La maison d'Auguste, finit-il par dire, avec un geste de la main qui
indiquait des éboulis de terre.
Cette fois, Pierre, n'apercevant absolument rien, se hasarda à demander:
--Où donc?
--Ah! monsieur l'abbé, il paraît qu'on en voyait encore la façade à la
fin du siècle dernier. On y entrait de l'autre côté, par la voie Sacrée.
De ce côté-ci, il y avait un vaste balcon, qui dominait le grand Cirque
Maxime, et d'où l'on assistait aux jeux... D'ailleurs, comme vous pouvez
le constater, le palais se trouve encore presque totalement enfoui sous
ce grand jardin, là-haut, le jardin de la villa Mills; et, quand on aura
l'argent pour les fouilles, on le retrouvera, c'est certain, ainsi que
le temple d'Apollon et celui de Vesta, qui l'accompagnaient.
Il tourna à gauche, entra dans le Stade, le petit cirque pour les
courses à pied, qui s'allongeait au flanc même de la maison d'Auguste;
et, cette fois, le prêtre, saisi, commença à se passionner. Ce n'était
point qu'il y eût là une ruine suffisamment conservée et d'aspect
monumental; aucune colonne n'était restée en place, seules les murailles
de droite se dressaient encore; mais on avait retrouvé tout le plan, les
bornes à chaque bout, le portique autour de la piste, la loge de
l'empereur, colossale, qui, après avoir été à gauche, dans la maison
d'Auguste, s'était ouverte ensuite à droite, encastrée dans le palais de
Septime Sévère. Et le guide allait toujours, au milieu de ces débris
épars, donnait des explications abondantes et précises, assurait que ces
messieurs de la Direction des fouilles tenaient leur Stade jusqu'aux
plus petits détails, à ce point qu'ils étaient en train d'en établir un
plan exact, avec les ordres des colonnes, les statues dans les niches,
la nature des marbres dont les murs se trouvaient recouverts.
--Oh! ces messieurs sont bien tranquilles, finit-il par déclarer, d'un
air béat lui-même. Les Allemands n'auront pas à mordre, et ils ne
viendront pas tout bouleverser ici, comme ils l'ont fait au Forum, où
l'on ne se reconnaît plus, depuis qu'ils y ont passé avec leur science.
Pierre sourit, et l'intérêt s'accrut encore, lorsqu'il l'eut suivi, par
des escaliers rompus et des ponts de bois jetés sur des trous, dans les
ruines géantes du palais de Septime Sévère. Le palais s'élevait à la
pointe méridionale du Palatin, dominant la voie Appienne et toute la
Campagne, au loin, à perte de vue. Il n'en reste que les substructions,
les salles souterraines, ménagées sous les arches des terrasses, dont on
avait élargi le plateau du mont, devenu trop étroit; et ces
substructions, découronnées, suffisent à donner l'idée du triomphal
palais qu'elles soutenaient, tellement elles sont restées énormes et
puissantes, dans leur masse indestructible. Là s'élevait le fameux
Septizonium, la tour aux sept étages, qui n'a disparu qu'au quatorzième
siècle. Une terrasse s'avance encore, portée par des arcades
cyclopéennes, et d'où la vue est admirable. Puis, ce n'est plus qu'un
entassement d'épaisses murailles à demi écroulées, des gouffres béants à
travers des plafonds effondrés, des enfilades de couloirs sans fin et de
salles immenses, dont l'usage échappe. Toutes ces ruines, bien
entretenues par la nouvelle administration, balayées, débarrassées des
végétations folles, ont perdu leur sauvagerie romantique, pour prendre
une grandeur nue et morne. Mais des coups de vivant soleil doraient les
antiques murailles, pénétraient par des brèches au fond des salles
noires, animaient de leur poussière éclatante la muette mélancolie de
cette souveraineté morte, exhumée de la terre où elle avait dormi
pendant des siècles. Sur les vieilles maçonneries rousses, faites de
briques noyées de ciment, dépouillées de leur revêtement fastueux de
marbre, le manteau de pourpre du soleil drapait de nouveau toute une
impériale gloire.
Depuis près d'une heure et demie déjà, Pierre marchait, et il lui
restait à visiter l'amas des palais antérieurs, sur le plateau même, au
nord et à l'est.
--Il nous faut revenir sur nos pas, dit le guide. Vous voyez, les
jardins de la villa Mills et le couvent de Saint-Bonaventure nous
bouchent le chemin. On ne pourra passer que lorsque les fouilles auront
déblayé tout ce côté-ci... Ah! monsieur l'abbé, si vous vous étiez
promené sur le Palatin, il y a cinquante ans à peine! Moi, j'ai vu des
plans de ce temps-là. Ce n'étaient que des vignes, que des petits
jardins, coupés de haies, une vraie campagne, un vrai désert, où l'on ne
rencontrait pas une âme... Et dire que tous ces palais dormaient
là-dessous!
Pierre le suivait, et ils repassèrent devant la maison d'Auguste, ils
remontèrent et débouchèrent dans la maison des Flaviens, immense, à demi
engagée encore sous la villa voisine, composée d'un grand nombre de
salles, petites et grandes, sur la destination desquelles on continue à
discuter. La salle du trône, la salle de justice, la salle à manger, le
péristyle semblent certains. Mais, ensuite, tout n'est que fantaisie,
surtout pour les pièces étroites des appartements privés. Et,
d'ailleurs, pas un mur n'est entier, il n'y a là que des fondations qui
affleurent, que des soubassements tronqués qui dessinent à terre le plan
de l'édifice. La seule ruine conservée comme par miracle, en contre-bas,
est la maison qu'on prétend être celle de Livie, toute petite à côté des
vastes palais voisins, et dont trois salles sont intactes, avec leurs
peintures murales, des scènes mythologiques, des fleurs et des fruits,
d'une singulière fraîcheur. Quant à la maison de Tibère, il n'en paraît
absolument rien, les restes en sont cachés sous l'adorable jardin
public, qui continue, sur le plateau, les anciens jardins Farnèse; et,
de la maison de Caligula, à côté, au-dessus du Forum, il n'existe, comme
pour la maison de Septime Sévère, que des substructions énormes, des
contreforts, des étages entassés, des arcades hautes qui portaient le
palais, sortes d'immenses sous-sols, où la domesticité et les postes de
gardes vivaient, gorgés, dans de continuelles ripailles. Tout ce haut
sommet, dominant la ville, n'offrait donc que des vestiges à peine
reconnaissables, de vastes terrains gris et nus, creusés par la pioche,
hérissés de quelques pans de vieux murs; et il fallait un effort
d'imagination érudite pour reconstituer l'antique splendeur impériale
qui avait triomphé là.
Le guide n'en poursuivait pas moins ses explications, avec une
conviction tranquille, montrant le vide, comme si les monuments se
fussent encore dressés devant lui.
--Ici, nous sommes sur la place Palatine. Vous voyez, la façade du
palais de Domitien est à gauche, la façade du palais de Caligula est à
droite; et, en vous tournant, vous avez en face de vous le temple de
Jupiter Stator... La voie Sacrée montait jusqu'à cette place et passait
sous la porte Mugonia, une des trois anciennes portes de la Rome
primitive.
Il s'interrompit, indiquant d'un geste la partie nord-ouest du mont.
--Vous avez remarqué que, de ce côté, les Césars n'ont point bâti. C'est
évidemment qu'ils ont dû respecter de très anciens monuments, antérieurs
à la fondation de la ville et vénérés du peuple. Là étaient le temple de
la Victoire bâti par Evandre et ses Arcadiens, l'antre lupercal que je
vous ai montré, l'humble cabane de Romulus, faite de roseaux et de
terre... Tout cela a été retrouvé, monsieur l'abbé; et, malgré ce que
disent les Allemands, il n'y a aucun doute.
Mais, tout d'un coup, il se récria, de l'air d'un homme qui oublie le
plus intéressant.
--Ah! pour finir, nous allons voir le couloir souterrain où Caligula a
été assassiné.
Et ils descendirent dans une longue galerie couverte, où le soleil,
aujourd'hui, par des brèches, jette de gais rayons. Certaines
décorations en stuc et des parties de mosaïque se voient encore. Le lieu
n'en est pas moins morne et désert, fait pour l'horreur tragique. La
voix de l'ancien soldat s'était assombrie, il raconta comment Caligula,
qui revenait des Jeux palatins, eut le caprice de descendre seul dans ce
couloir, pour assister à des danses sacrées, que, ce jour-là, y
répétaient de jeunes Asiatiques. Et ce fut ainsi que, dans l'ombre, le
chef des conjurés, Chéréas, put le frapper le premier au ventre.
L'empereur voulut fuir, hurlant. Mais, alors, les assassins, ses
créatures, ses amis les plus aimés, se ruèrent tous, le renversèrent, le
hachèrent de coups; pendant que, fou de rage et de peur, il emplissait
le couloir obscur et sourd de son hurlement de bête qu'on égorge. Quand
il fut mort, le silence retomba; et les meurtriers, épouvantés,
s'enfuirent.
La visite classique des ruines du Palatin était finie. Lorsque Pierre
fut remonté, il n'eut plus qu'un désir, se débarrasser du guide, rester
seul dans ce jardin si discret, si rêveur, qui occupait le sommet du
mont, dominant Rome. Depuis trois heures bientôt, il piétinait, il
entendait cette voix grosse et monotone, bourdonnant à ses oreilles,
sans lui faire grâce d'une pierre. Maintenant, le brave homme revenait
sur son amitié pour la France, racontait longuement la bataille de
Magenta. Il prit, avec un bon sourire, la pièce blanche que le prêtre
lui donna; puis, il entama la bataille de Solferino. Et cela menaçait de
ne point finir, quand la chance voulut qu'une dame survint, en quête
d'un renseignement. Tout de suite, il l'accompagna.
--Bonsoir, monsieur l'abbé. Vous pouvez descendre par le palais de
Caligula. Et vous savez qu'un escalier secret, creusé dans le sol,
conduisait de ce palais à la maison des Vestales, en bas, sur le Forum.
On ne l'a pas retrouvé, mais il doit y être.
Ah! quel soulagement délicieux, quand Pierre, enfin seul, put s'asseoir
un instant sur un des bancs de marbre du jardin! Il n'y avait là que
quelques bouquets d'arbres, des buis, des cyprès, des palmiers; mais les
beaux chênes verts, sous lesquels le banc se trouvait, avaient une ombre
noire d'une fraîcheur exquise. Et le charme venait aussi de la solitude
songeuse, du silence frissonnant qui semblait sortir de ce vieux sol
saturé d'histoire, de l'histoire la plus retentissante, dans l'éclat
d'un orgueil surhumain. Anciennement, les jardins Farnèse avaient changé
cette partie du mont en un séjour aimable, orné de bocages; les
bâtiments de la villa, fort endommagés, existent encore; et toute une
grâce a persisté sans doute, le souffle de la Renaissance passe
toujours, comme une caresse, dans les feuillages luisants des vieux
chênes verts. On est là en pleine âme du passé, au milieu du peuple
léger des visions, sous les haleines errantes des générations sans
nombre, endormies dans les herbes.
Mais Rome éparse au loin, tout autour de ce sommet auguste, sollicita
Pierre si vivement, qu'il ne put rester assis. Il se leva, s'approcha de
la balustrade d'une terrasse; et, sous lui, le Forum se déroula; et, au
bout, le mont du Capitule apparut.
Ce n'était plus qu'un entassement de constructions grises, sans grandeur
ni beauté. Dominant le mont, on ne voyait que la façade postérieure du
palais des Sénateurs, une façade plate, aux fenêtres étroites, que
surmontait le haut campanile carré. Ce grand mur nu, d'un ton de
rouille, cachait l'église d'Aracoeli, le faîte où le temple de Jupiter
capitolin, autrefois, resplendissait, dans sa royauté de protection
divine. Puis, à gauche, sur la pente du Caprinus, où les chèvres
paissaient au moyen âge, s'étageaient de laides maisons; tandis que les
quelques beaux arbres du palais Caffarelli, occupé par l'ambassade
d'Allemagne, verdissaient le sommet de l'antique roche Tarpéienne,
presque introuvable aujourd'hui, perdue, noyée dans les murs de
soutènement. Et c'était là ce mont du Capitole, la plus glorieuse des
sept collines, avec sa forteresse, avec son temple, auquel était promis
l'empire du monde, le Saint-Pierre de la Rome antique! ce mont escarpé
du côté du Forum, à pic du côté du Champ de Mars, d'aspect formidable!
ce mont que la foudre visitait, que le bois de l'Asile, avec ses chênes
sacrés, au plus lointain des âges, rendait mystérieux, frissonnant d'un
inconnu farouche! Plus tard, la grandeur romaine y eut les tables de son
état civil. Les triomphateurs y montèrent, les empereurs y devinrent
dieux, debout dans leurs statues de marbre. Et les yeux, à cette heure,
cherchent avec étonnement, comment tant d'histoire, tant de gloire ont
pu tenir dans si peu d'espace, cet îlot montueux et confus de mesquines
toitures, une taupinière pas plus grande, pas plus haute qu'un petit
bourg perché entre deux vallons.
Puis, l'autre surprise, pour Pierre, fut le Forum, partant du Capitole,
s'allongeant au bas du Palatin: une étroite place resserrée entre les
collines voisines, un bas-fond où Rome grandissante avait dû entasser
les édifices, étouffant, manquant d'espace. Il a fallu creuser
profondément, pour retrouver le sol vénérable de la République, sous les
quinze mètres d'alluvion amenés par les siècles; et le spectacle n'est
maintenant qu'une longue fosse blafarde, tenue avec propreté, sans
ronces ni lierres, où apparaissent, tels que des débris d'os, les
fragments du pavage, les soubassements des colonnes, les massifs des
fondations. A terre, la basilique Julia, reconstituée en entier, est
simplement comme la projection d'un plan d'architecte. Seul, de ce côté,
l'arc de Septime Sévère a gardé sa carrure intacte; tandis que les
quelques colonnes qui restent du temple de Vespasien, isolées, debout
par miracle au milieu des effondrements, ont pris une élégance fière,
une souveraine audace d'équilibre, fines et dorées dans le ciel bleu. La
colonne de Phocas est aussi là, debout; et, des rostres, à côté, on voit
ce qu'on en a rétabli, avec des morceaux découverts aux alentours. Mais
il faut aller plus loin que les trois colonnes du temple de Castor et
Pollux, plus loin que les vestiges de la maison des Vestales, plus loin
que le temple de Faustine, où l'église chrétienne San Lorenzo s'est
installée si tranquillement, plus loin encore que le temple rond de
Romulus, pour éprouver l'extraordinaire sensation d'énormité que cause
la basilique de Constantin, avec ses trois colossales voûtes béantes.
Vues du Palatin, on dirait des porches ouverts pour un monde de géants,
d'une telle épaisseur de maçonnerie, qu'un fragment, tombé d'une des
arcades, gît par terre, tel qu'un bloc détaché d'une montagne. Et là,
dans ce Forum illustre, si étroit et si débordant, l'histoire du plus
grand des peuples avait tenu pendant des siècles, depuis la légende des
Sabines réconciliant les Romains et les Sabins, jusqu'à la proclamation
des libertés publiques, lentement conquises par les plébéiens sur les
patriciens. N'était-ce pas à la fois le Marché, la Bourse, le Tribunal,
la Salle des assemblées politiques, ouverte au plein air? Les Gracques y
avaient défendu la cause des humbles, Sylla y afficha ses listes de
proscription, Cicéron y parla, et sa tête sanglante y fut accrochée.
Puis, les empereurs en obscurcirent le vieil éclat, les siècles
enfouirent sous leur poussière les monuments et les temples, à ce point
que le moyen âge n'y trouva de place que pour y installer un marché aux
bœufs. Le respect est revenu, un respect violateur des tombes, une
fièvre de curiosité et de science, qui s'irrite aux hypothèses, égarée
dans ce sol historique où les générations se superposent, partagée entre
les quinze à vingt reconstitutions qu'on a faites du Forum, toutes aussi
plausibles les unes que les autres. Pour un simple passant, qui n'est ni
un érudit, ni un lettré de profession, qui n'a point relu de la veille
l'Histoire romaine, les détails disparaissent, il ne reste, dans ce
terrain fouillé de partout, qu'un cimetière de ville où blanchissent les
vieilles pierres exhumées, et d'où s'élève la grande mélancolie des
peuples morts. De place en place, Pierre voyait la voie Sacrée qui
reparaît, tourne, descend, puis remonte, avec son dallage, creusé par la
roue des chars; et il songeait au triomphe, à l'ascension du
triomphateur, que son char devait secouer si durement sur ce rude pavé
de gloire.
Mais, vers le sud-est, l'horizon s'élargissait encore, et il apercevait
la grande masse du Colisée, au delà de l'arc de Titus et de l'arc de
Constantin. Ah! ce colosse dont les siècles n'ont entamé qu'une moitié,
comme d'un immense coup de faux, il reste, dans son énormité, dans sa
majesté, tel qu'une dentelle de pierre, avec ces centaines de baies
vides, béantes sur le bleu du ciel! C'est un monde de vestibules,
d'escaliers, de paliers, de couloirs, un monde où l'on se perd, au
milieu d'une solitude et d'un silence de mort; et, à l'intérieur, les
gradins ravinés, mangés par l'air, semblent les degrés informes de
quelque ancien cratère éteint, une sorte de cirque naturel, taillé par
la force des éléments, en pleine roche indestructible. Seuls, les grands
soleils de dix-huit cents ans ont cuit et roussi cette ruine, qui est
retournée à l'état de nature, nue et dorée ainsi qu'un flanc de
montagne, depuis qu'on l'a dépouillée de la végétation, de toute la
flore qui en faisait un coin de forêt vierge. Et, maintenant, quelle
évocation, lorsque, sur cette ossature morte, l'imagination remet la
chair, le sang et la vie, emplit le cirque des quatre-vingt-dix mille
spectateurs qu'il pouvait contenir, déroule les jeux et les combats de
l'arène, entasse là une civilisation, depuis l'empereur et sa cour
jusqu'à la houle de la plèbe, dans l'agitation et l'éclat de tout un
peuple enflammé de passion, sous le rouge reflet du gigantesque vélum de
pourpre. Puis, c'était aussi, plus loin, à l'horizon, une autre ruine
cyclopéenne, les thermes de Caracalla, laissée là de même comme le
vestige d'une race de géants, disparue de la terre: des salles d'une
ampleur, d'une hauteur extravagantes et inexplicables; deux vestibules à
recevoir la population d'une ville; un frigidarium où la piscine pouvait
contenir à la fois cinq cents baigneurs; un tépidarium, un caldarium
d'égale taille, nés de la folie de l'énorme; et la masse effroyable du
monument, l'épaisseur des massifs, telle qu'aucun château fort n'en a
connu de pareille; et toute cette immensité où les visiteurs qui passent
ont l'air de fourmis égarées, une si extraordinaire débauche de ciment
et de briques, qu'on se demande pour quels hommes, pour quelles foules
ce monstrueux édifice a pu être bâti. On dirait aujourd'hui des rochers
frustes, des matériaux abattus de quelque sommet, entassés là, pour la
construction d'une demeure de Titans.
Et Pierre était envahi par ce passé démesuré où il baignait. De toutes
parts, des quatre points de l'horizon vaste, l'Histoire ressuscitait,
montait vers lui, en un flot débordant. Au nord et à l'ouest, ces
plaines bleuâtres, à l'infini, c'était l'Étrurie antique; les montagnes
de la Sabine découpaient à l'est leurs crêtes dentelées; tandis que,
vers le sud, les monts Albains et le Latium s'élargissaient dans la
pluie d'or du soleil; et Albe la Longue était là, ainsi que le mont
Cave, couronné de chênes, avec son couvent qui a remplacé le vieux
temple de Jupiter. Puis, à ses pieds, au delà du Forum, au delà du
Capitole, Rome elle-même s'étendait, l'Esquilin en face, le Coelius et
l'Aventin à sa droite, les autres qu'il ne pouvait voir, le Quirinal, le
Viminal, à sa gauche. Derrière, au bord du Tibre, était le Janicule. Et
la ville entière prenait une voix, lui contait sa grandeur morte.
Alors, ce fut en lui une involontaire évocation, une résurrection
vivante. Ce Palatin qu'il venait de visiter, ce Palatin gris et morne,
rasé comme une cité maudite, semé de quelques murs croulants, tout d'un
coup s'anima, se peupla, repoussa avec ses palais et ses temples.
C'était le berceau même de Rome, Romulus avait fondé là sa ville, sur ce
sommet, dominant le Tibre, tandis que les Sabins, en face, occupaient le
Capitole. Les sept rois de ses deux siècles et demi de monarchie
l'avaient sûrement habité, enfermés dans les hautes et fortes murailles,
que trois portes seulement trouaient. Ensuite, se déroulaient les cinq
siècles de république, les plus grands, les plus glorieux, ceux qui
avaient soumis la péninsule italique, puis le monde, à la domination
romaine. Pendant ces victorieuses années de luttes sociales et
guerrières, Rome agrandie avait peuplé les sept collines, le Palatin
n'était demeuré que le berceau vénérable, avec ses temples légendaires,
peu à peu envahi lui-même par des maisons privées. Mais César, incarnant
la toute-puissance de la race, venait, après les Gaules et après
Pharsale, de triompher au nom du peuple romain entier, dictateur,
empereur, ayant achevé la colossale besogne, dont les cinq nouveaux
siècles d'empire allaient profiter fastueusement, au galop lâché de tous
les appétits. Et Auguste pouvait prendre le pouvoir, la gloire était à
son comble, les milliards attendaient d'être volés au fond des
provinces, le gala impérial commençait, dans la capitale du monde, aux
yeux des nations lointaines, éblouies et vaincues. Lui était né au
Palatin, et son orgueil, après que la victoire d'Actium lui eut donné
l'empire, fut de revenir régner du haut de ce mont sacré, vénéré du
peuple. Il y acheta des maisons particulières, il y bâtit son palais,
dans un éclat de luxe, inconnu jusqu'alors: un atrium soutenu par quatre
pilastres et huit colonnes; un péristyle qu'entouraient cinquante-six
colonnes d'ordre ionique; des appartements privés à l'entour, tout en
marbre; une profusion de marbres, venus à grands frais de l'étranger,
des couleurs les plus vives, resplendissant comme des pierres
précieuses. Et il s'était logé avec les dieux, il avait bâti près de sa
demeure le grand temple d'Apollon et un temple de Vesta, pour s'assurer
la royauté divine, éternelle. Dès lors, la semence des palais impériaux
se trouvait jetée, ils allaient croître, et pulluler, et couvrir le
Palatin entier.
Ah! cette toute-puissance d'Auguste, ces quarante-quatre années d'un
pouvoir total, absolu, surhumain, tel qu'aucun despote, même dans la
folie de ses rêves, n'en a connu le pareil! Il s'était fait donner tous
les titres, il avait réuni en sa personne toutes les magistratures.
Imperator et consul, il commandait les armées, il exerçait le pouvoir
exécutif; proconsul, il avait la suprématie dans les provinces; censeur
perpétuel et princeps, il régnait sur le sénat; tribun, il était le
maître du peuple. Et il s'était fait proclamer Auguste, sacré, dieu
parmi les hommes, ayant ses temples, ses prêtres, adoré de son vivant
comme une divinité de passage sur la terre. Et, enfin, il avait voulu
être grand pontife, joignant le pouvoir religieux au pouvoir civil,
réalisant là, par un coup de génie, la totalité de la domination suprême
à laquelle un homme puisse monter. Le grand pontife ne devant pas
habiter une maison privée, il avait déclaré sa maison propriété de
l'État. Le grand pontife ne pouvant s'éloigner du temple de Vesta, il
avait eu chez lui un temple de cette déesse, laissant aux Vestales, en
bas du Palatin, la garde de l'ancien autel. Rien ne lui coûtait, car il
sentait bien que la souveraineté humaine, la main mise sur les hommes et
le monde, était là, dans cette double puissance en une personne, être à
la fois le roi et le prêtre, l'empereur et le pape. Toute la sève d'une
forte race, toutes les victoires amassées et toutes les fortunes éparses
encore, s'épanouirent chez Auguste, en une splendeur unique, qui jamais
plus ne devait rayonner avec cet éclat. Il fut vraiment le maître de la
terre, les pieds sur le front des peuples conquis et pacifiés, dans une
immortelle gloire de littérature et d'art. Il semble qu'en lui se soit
satisfaite, à ce moment, la vieille et âpre ambition de son peuple, les
siècles de conquête patiente qu'il avait mis à être le peuple roi. C'est
le sang romain, c'est le sang d'Auguste qui rougeoie enfin au soleil, en
pourpre impériale. C'est le sang d'Auguste, divin, triomphal, absolu
souverain des corps et des âmes, ce sang d'un homme auquel aboutit la
longue hérédité de sept siècles d'orgueil national, et d'où une
postérité d'universel orgueil, innombrable et sans fin, va descendre à
travers les âges. Car, dès lors, c'en était fait, le sang d'Auguste
devait renaître et battre dans les veines de tous les maîtres de Rome,
en les hantant du rêve, éternellement recommencé, de la possession du
monde. Un instant, le rêve a été réalisé, Auguste, empereur et pontife,
a possédé l'humanité, l'a tenue dans sa main, tout entière, sans
réserve, ainsi qu'une chose à lui. Et, plus tard, après la déchéance,
lorsque le pouvoir s'est scindé, a été de nouveau partagé entre le roi
et le prêtre, les papes n'ont pas eu d'autre passionné désir, d'autre
politique séculaire, que de vouloir reconquérir l'autorité civile, la
totalité de la domination, le cœur brûlé par le sang atavique, le flot
rouge et dévorateur du sang de l'ancêtre.
Puis, Auguste mort et son palais fermé, consacré, devenu un temple,
Pierre voyait sortir du sol le palais de Tibère. C'était à cette place
même, sous ses pieds, sous ces beaux chênes verts qui l'abritaient. On
le rêvait solide et grand, avec des cours, des portiques, des salles,
malgré l'humeur assombrie de l'empereur, qui vécut loin de Rome, au
milieu d'un peuple de délateurs et de débauchés, le cœur et le cerveau
empoisonnés par le pouvoir jusqu'au crime, jusqu'aux accès des plus
extraordinaires démences. Puis, c'était le palais de Caligula qui
surgissait, un agrandissement de la maison de Tibère, des arcades
établies pour en élargir les constructions, un pont jeté par-dessus le
Forum, aboutissant au Capitole, où le prince voulait pouvoir aller
causer à l'aise avec Jupiter, dont il se disait le fils; et le trône
avait aussi rendu celui-ci féroce, un fou furieux lâché dans la
toute-puissance. Puis, après Claude, Néron, renchérissant, n'avait pas
trouvé le Palatin assez vaste, exigeant pour lui un palais immense,
s'emparant des jardins délicieux qui montaient jusqu'au sommet de
l'Esquilin, pour y installer sa Maison d'Or, un rêve de l'énormité dans
la somptuosité, qu'il ne put mener jusqu'au bout, dont les ruines
disparurent vite, pendant les troubles qui suivirent sa vie et sa mort
de monstre affolé d'orgueil. Puis, en dix-huit mois, Galba, Othon,
Vitellius tombent l'un sur l'autre, dans la boue et dans le sang, rendus
à leur tour monstrueux et imbéciles par la pourpre, gorgés de
jouissances à l'auge impériale, ainsi que des bêtes immondes; et ce sont
alors les Flaviens, un repos d'abord de la raison et de la bonté
humaines, Vespasien, Titus qui bâtirent peu sur le Palatin, Domitien
ensuite avec qui recommence la folie sombre de l'omnipotence, sous le
régime de la peur et de la délation, des atrocités absurdes, des crimes,
des débauches hors nature, des constructions d'une vanité démente dont
le faste luttait avec celui des temples élevés aux dieux: telle cette
maison de Domitien, qu'une ruelle séparait de celle de Tibère, et qui
s'élevait colossale, un palais d'apothéose, avec sa salle d'audience au
trône d'or, aux seize colonnes de marbres phrygiens et numidiques, aux
huit niches garnies de statues admirables, avec sa salle de tribunal, sa
grande salle à manger, son péristyle, ses appartements, où les granits,
les porphyres, les albâtres débordaient, travaillés par les artistes
fameux, prodigués pour l'éblouissement du monde. Puis, enfin, des années
plus tard, un dernier palais s'ajoutait à l'énorme masse des autres, le
palais de Septime Sévère, une bâtisse d'orgueil encore, des arches qui
supportaient des salles hautes, des étages qui s'élevaient sur des
terrasses, des tours qui dominaient les toitures, tout un entassement
babylonien, dressé là, à la pointe extrême du mont, en face de la voie
Appienne, pour que, disait-on, les compatriotes de l'empereur, les
provinciaux venus d'Afrique où il était né, pussent, dès l'horizon,
s'émerveiller de sa fortune et l'adorer dans sa gloire.
Et, maintenant, Pierre les voyait debout et resplendissants, Pierre les
avait devant lui, autour de lui, tous ces palais évoqués, ressuscités au
grand soleil. Ils étaient comme soudés les uns aux autres, quelques-uns
à peine séparés par des passages étroits. Dans le désir de ne pas perdre
un pouce du terrain, sur ce sommet sacré, ils avaient poussé en une
masse compacte, ainsi qu'une monstrueuse floraison de la force, de la
puissance et de l'orgueil déréglés, se satisfaisant à coups de millions,
saignant le monde pour la jouissance d'un seul; et, à la vérité, il n'y
avait là qu'un palais unique, sans cesse agrandi, à mesure que
l'empereur défunt passait dieu et que le nouvel empereur, désertant la
demeure consacrée, devenue temple, où l'ombre du mort l'épouvantait
peut-être, éprouvait l'impérieux besoin de se bâtir sa maison à lui, de
tailler dans l'éternité de la pierre l'indestructible souvenir de son
règne. Tous avaient eu cette fureur de la construction, elle semblait
tenir au sol, au trône qu'ils occupaient, elle renaissait chez chacun
d'eux, avec une intensité grandissante, les dévorant du besoin de
lutter, de se surpasser par des murs plus épais et plus hauts, par des
amas plus extraordinaires de marbres, de colonnes, de statues. Et la
pensée de survie glorieuse était la même chez tous, laisser aux
générations stupéfaites le témoignage de leur grandeur, se perpétuer
dans des merveilles qui ne devaient pas périr, peser à jamais sur la
terre de tout le poids de ces colosses, lorsque le vent aurait emporté
leur légère cendre. Et le plateau du Palatin n'avait plus été ainsi que
la base vénérable d'un prodigieux monument, une végétation drue
d'édifices juxtaposés, empilés, où chaque nouveau corps de logis était
comme un accès éruptif de la fièvre d'orgueil, et dont la masse, avec
l'éclat de neige des marbres blancs, avec les tons vifs des marbres de
couleur, avait fini par couronner Rome et la terre entière de la maison
souveraine, palais, temple, basilique ou cathédrale, la plus
extraordinaire et la plus insolente, qui jamais se soit dressée sous le
ciel.
Mais la mort était dans cet excès de force et de gloire. Sept siècles et
demi de monarchie et de république avaient fait la grandeur de Rome; et,
en cinq siècles d'empire, le peuple roi allait être mangé, jusqu'au
dernier muscle. C'était l'immense territoire, les provinces les plus
lointaines peu à peu pillées, épuisées; c'était le fisc dévorant tout,
creusant le gouffre de la banqueroute inévitable; et c'était aussi le
peuple abâtardi, nourri du poison des spectacles, tombé à la fainéantise
débauchée des Césars, pendant que des mercenaires se battaient et
cultivaient le sol. Dès Constantin, Rome a une rivale, Byzance, et le
démembrement s'opère avec Honorius, et douze empereurs alors suffisent
pour achever l'œuvre de décomposition, la proie mourante à ronger,
jusqu'à Romulus Augustule, le dernier, le chétif misérable, dont le nom
est comme une dérision de toute la glorieuse histoire, un double
soufflet au fondateur de Rome et au fondateur de l'empire. Sur le
Palatin désert, les palais, le colossal amas de murailles, d'étages, de
terrasses, de toitures hautes, triomphait toujours. Déjà, pourtant, on
avait arraché des ornements, enlevé des statues, pour les porter à
Byzance. L'empire, devenu chrétien, ferma ensuite les temples, éteignit
le feu de Vesta, en respectant encore l'antique palladium, la statue
d'or de la Victoire, symbole de la Rome éternelle, qui était
religieusement gardée dans la chambre même de l'empereur. Jusqu'au
quatrième siècle, elle conserva son culte. Mais, au cinquième siècle,
les Barbares se ruent, saccagent, brûlent Rome, emportent à pleins
chariots les dépouilles laissées par la flamme. Tant que la ville avait
dépendu de Byzance, un surintendant des palais impériaux était demeuré
là, veillant sur le Palatin. Puis, tout se noie, tout s'effondre dans la
nuit du moyen âge. Il semble bien que, dès lors, les papes aient
lentement pris la place des Césars, leur succédant dans leur maison de
marbre abandonnée et dans leur volonté toujours vivante de domination.
Ils ont sûrement habité le palais de Septime Sévère, un concile a été
tenu au Septizonium, de même que, plus tard, Gélase II a été élu dans un
monastère voisin, sur ce mont d'apothéose. C'était Auguste encore, se
relevant du tombeau, de nouveau maître du monde, avec son Sacré Collège,
qui allait ressusciter le Sénat romain. Au douzième siècle, le
Septizonium appartenait à des moines camaldules, lesquels le cédèrent à
la puissante famille des Frangipani, qui le fortifièrent, comme ils
avaient fortifié le Colisée, les arcs de Constantin et de Titus, toute
une vaste forteresse englobant le mont vénérable, le berceau, presque en
entier. Et les violences des guerres civiles, les ravages des invasions,
passèrent telles que des ouragans, abattirent les murailles, rasèrent
les palais et les tours. Des générations vinrent plus tard qui
envahirent les ruines, s'y installèrent par droit de trouvaille et de
conquête, en firent des caves, des greniers à fourrage, des écuries pour
les mulets. Dans les terres éboulées, recouvrant les mosaïques des
salles impériales, des jardins potagers se créèrent, des vignes furent
plantées. De toutes parts, obstruant ces champs déserts, les orties et
les ronces poussaient, les lierres achevaient de manger les portiques
abattus. Et il vint un jour où le colossal entassement de palais et de
temples, où le triomphal logis des empereurs, que le marbre devait
rendre éternel, sembla rentrer dans la poussière du sol, disparut sous
la houle de terre et de végétation que l'impassible Nature avait roulée
sur elle. Au brûlant soleil, parmi les fleurs sauvages, il n'y avait
plus là que de grosses mouches bourdonnantes, tandis que des troupeaux
de chèvres erraient en liberté, au travers de la salle du trône de
Domitien et du sanctuaire effondré d'Apollon.
Pierre sentit un grand frisson qui le traversait. Tant de force et
d'orgueil, tant de grandeur! et une ruine si rapide, tout un monde
balayé, à jamais! Quel souffle nouveau, barbare et vengeur, avait dû
souffler sur cette éclatante civilisation pour l'éteindre ainsi, et dans
quelle nuit réparatrice, dans quelle ignorance, d'enfant sauvage, elle
avait dû tomber pour s'anéantir d'un coup, avec son faste et ses
chefs-d'œuvre! Il se demandait comment des palais entiers, peuplés
encore de leurs sculptures admirables, de leurs colonnes et de leurs
statues, avaient pu s'enliser peu à peu, s'enfouir, sans que personne
s'avisât de les protéger. Ces chefs-d'œuvre, qu'on devait plus tard
déterrer, dans un cri d'universelle admiration, ce n'était pas une
catastrophe qui les avait engloutis, ils s'étaient comme noyés, pris aux
jambes, puis à la taille, puis au cou, jusqu'au jour où la tête avait
sombré, sous le flot montant; et comment expliquer que des générations
avaient assisté à cela, insoucieuses, ne songeant même pas à tendre la
main? Il semble qu'un rideau noir soit brusquement tiré sur le monde, et
c'est une autre humanité qui recommence, avec un cerveau neuf qu'il faut
repétrir et meubler. Rome s'était vidée, on ne réparait plus ce que le
fer et la flamme avaient entamé, une extraordinaire incurie laissait
crouler les édifices trop vastes, devenus inutiles; sans compter que la
religion nouvelle traquait l'ancienne, lui volait ses temples,
renversait ses dieux. Enfin, des remblais achevèrent le désastre, car le
sol montait toujours, les alluvions du jeune monde chrétien recouvraient
et nivelaient l'antique société païenne. Et, après le vol des temples,
le vol des toitures de bronze, des colonnes de marbre, le comble, plus
tard, ce fut le vol des pierres, arrachées au Colisée et au Théâtre de
Marcellus, ce furent les statues et les bas-reliefs cassés à coups de
marteau, jetés dans des fours, pour fabriquer la chaux nécessaire aux
nouveaux monuments de la Rome catholique.
Il était près d'une heure, et Pierre s'éveilla comme d'un rêve. Le
soleil tombait en pluie d'or, à travers les feuilles luisantes des
chênes verts, Rome s'était assoupie à ses pieds, sous la grande chaleur.
Et il se décida à quitter le jardin, les pieds maladroits sur l'inégal
pavé du chemin de la Victoire, l'esprit hanté encore d'aveuglantes
visions. Pour que la journée fût complète, il s'était promis de voir,
l'après-midi, l'ancienne voie Appienne. Il ne voulut pas retourner rue
Giulia, il déjeuna dans un cabaret de faubourg, dans une vaste salle à
demi obscure, où, absolument seul, au milieu du bourdonnement des
mouches, il s'oublia plus de deux heures, à attendre le déclin du
soleil.
Ah! cette voie Appienne, cette antique Reine des routes, trouant la
campagne de sa longue ligne droite, avec la double rangée de ses
orgueilleux tombeaux, elle ne fut pour lui que le prolongement triomphal
du Palatin! C'était la même volonté de splendeur et de domination, le
même besoin d'éterniser sous le soleil, dans le marbre, la mémoire de la
grandeur romaine. L'oubli était vaincu, les morts ne consentaient pas au
repos, restaient debout parmi les vivants, à jamais, aux deux bords de
ce chemin où passaient les foules du monde entier; et les images
déifiées de ceux qui n'étaient plus que poussière, regardent aujourd'hui
encore les passants de leurs yeux vides; et les inscriptions parlent
encore, disent tout haut les noms et les titres. Du tombeau de Cæcilia
Metella à celui de Casal Rotondo, sur ces kilomètres de route plate et
directe, la double rangée était jadis ininterrompue, une sorte de
double cimetière en long, dans lequel les puissants et les riches
luttaient de vanité, à qui laisserait le mausolée le plus vaste, décoré
avec la prodigalité la plus fastueuse: passion de la survie, désir
pompeux d'immortalité, besoin de diviniser la mort en la logeant dans
des temples, dont la magnificence actuelle du Campo Santo de Gênes et du
Campo Verano de Rome, avec leurs tombes monumentales, est comme le
lointain héritage. Et quelle évocation de tombes démesurées, à droite et
à gauche du pavé glorieux que les légions romaines ont foulé, au retour
de la conquête de la terre! Ce tombeau de Cæcilia Metella, aux blocs
énormes, aux murs assez épais pour que le moyen âge en ait fait le
donjon crénelé d'une forteresse. Puis, tous ceux qui suivent: les
constructions modernes qu'on a élevées, pour y rétablir à leur place les
fragments de marbre découverts aux alentours; les massifs anciens de
ciment et de briques, dépouillés de leurs sculptures, restés debout
ainsi que des roches mangées à demi; les blocs dénudés, indiquant encore
des formes, des édicules en façon de temple, des cippes, des
sarcophages, posés sur des soubassements. Toute une étonnante succession
de hauts reliefs représentant les portraits des morts par groupes de
trois et de cinq, de statues debout où les morts revivaient en une
apothéose, de bancs dans des niches pour que les voyageurs pussent
s'asseoir en bénissant l'hospitalité des morts, d'épitaphes louangeuses
célébrant les morts, les connus et les inconnus, les enfants de Sextus
Pompée Justus, les Marcus Servilius Quartus, les Hilarius Fuscus, les
Rabirius Hermodorus, sans compter les sépultures hasardeusement
attribuées, celle de Sénèque, celle des Horaces et des Curiaces. Et
enfin, au bout, la plus extraordinaire, la plus géante, celle qu'on
désigne sous le nom de Casal Rotondo, si large, qu'une ferme, avec un
bouquet d'oliviers, a pu s'installer sur les substructions, qui
portaient une double rotonde, ornée de pilastres corinthiens, de grands
candélabres et de masques scéniques.
Pierre, qui s'était fait amener en voiture jusqu'au tombeau de Cæcilia
Metella, continua sa promenade à pied, alla lentement jusqu'à Casal
Rotondo. Par places, l'ancien pavé reparaît, de grandes pierres plates,
des morceaux de lave, déjetés par le temps, rudes aux voitures les mieux
suspendues. A droite et à gauche, filent deux bandes d'herbe, où
s'alignent les ruines des tombeaux, d'une herbe abandonnée de cimetière,
brûlée par les soleils d'été, semée de gros chardons violâtres et de
hauts fenouils jaunes. Un petit mur à hauteur d'appui, bâti en pierres
sèches, clôt de chaque côté ces marges roussâtres, pleines d'un
crépitement de sauterelles; et, au delà, à perte de vue, la Campagne
romaine s'étend, immense et nue. A peine, près des bords, de loin en
loin, aperçoit-on un pin parasol, un eucalyptus, des oliviers, des
figuiers, blancs de poussière. Sur la gauche, les restes de l'Acqua
Claudia détachent dans les prés leurs arcades couleur de rouille, des
cultures maigres s'étendent au loin, des vignes avec de petites fermes,
jusqu'aux monts de la Sabine et jusqu'aux monts Albains, d'un bleu
violâtre, où les taches claires de Frascati, de Rocca di Papa, d'Albano,
grandissent et blanchissent, à mesure qu'on approche; tandis que, sur la
droite, du côté de la mer, la plaine s'élargit et se prolonge, par
vastes ondulations, sans une maison, sans un arbre, d'une grandeur
simple extraordinaire, une ligne unique, toute plate, un horizon d'océan
qu'une ligne droite, d'un bout à l'autre, sépare du ciel. Au gros de
l'été, tout brûle, la prairie illimitée flambe, d'un ton fauve de
brasier. Dès septembre, cet océan d'herbe commence à verdir, se perd
dans du rose et dans du mauve, jusqu'au bleu éclatant, éclaboussé d'or,
des beaux couchers de soleil.
Et Pierre, promenant sa rêverie, était seul, s'avançait à pas lents, le
long de l'interminable route plate, dont la mélancolique majesté est
faite de solitude et de silence, toute nue, toute droite à l'infini,
dans l'infini de la Campagne. En lui, la résurrection du Palatin
recommençait, les tombeaux des deux bords se dressaient de nouveau, avec
l'éblouissante blancheur de leurs marbres. N'était-ce pas ici, au pied
de ce massif de briques, affectant l'étrange forme d'un grand vase,
qu'on avait trouvé la tête d'une statue colossale, mêlée à des débris
d'énormes sphinx? et il revoyait debout la colossale statue, entre les
énormes sphinx accroupis. Plus loin, dans la petite cellule d'une
sépulture, c'était une belle statue de femme sans tête qu'on avait
découverte; et il la revoyait entière, avec un visage de grâce et de
force, souriante à la vie. D'un bout à l'autre, les inscriptions se
complétaient, il les lisait, les comprenait couramment, revivait en
frère avec ces morts de deux mille ans. Et la route, elle aussi, se
peuplait, les chars roulaient avec fracas, les armées défilaient d'un
pas lourd, le peuple de Rome voisine le coudoyait, dans l'agitation
fiévreuse des grandes cités. On était sous les Flaviens, sous les
Antonins, aux grandes années de l'empire, lorsque la voie Appienne
atteignit tout le faste de ses tombeaux géants, sculptés et décorés
comme des temples. Quelle rue monumentale de la mort, quelle arrivée
dans Rome, cette rue toute droite où les grands morts vous
accueillaient, vous introduisaient chez les vivants, avec
l'extraordinaire pompe de leur orgueil qui survivait à leur cendre! Chez
quel peuple souverain, dominateur du monde, allait-on entrer ainsi, pour
qu'il eût confié à ses morts le soin de dire à l'étranger que rien ne
finissait chez lui, pas même les morts, éternellement glorieux dans des
monuments démesurés? Un soubassement de citadelle, une tour de vingt
mètres de diamètre, pour y coucher une femme! Et Pierre, s'étant
retourné, aperçut distinctement, tout au bout de la rue superbe,
éclatante, bordée des marbres de ses palais funèbres, le Palatin qui
s'élevait au loin, dressant les marbres étincelants du palais des
empereurs, l'énorme entassement des palais dont la toute-puissance
dominait la terre.
Mais il eut un léger tressaillement: deux carabiniers, qu'il n'avait
point vus, dans ce désert, parurent entre les ruines. L'endroit n'était
pas sûr, l'autorité veillait discrètement sur les touristes, même en
plein midi. Et, plus loin, il fit une autre rencontre qui lui causa une
émotion. C'était un ecclésiastique, un grand vieillard à la soutane
noire, lisérée et ceinturée de rouge, dans lequel il eut la surprise de
reconnaître le cardinal Boccanera. Il avait quitté la route, il marchait
avec lenteur dans la bande d'herbe, au milieu des hauts fenouils et des
rudes chardons; et, la tête basse, parmi les débris de tombeaux que ses
pieds frôlaient, il était tellement absorbé, qu'il ne vit même pas le
jeune prêtre. Celui-ci, courtoisement, se détourna, saisi de le voir
seul, si loin. Puis, il comprit, en découvrant, derrière une
construction, un lourd carrosse, attelé de deux chevaux noirs, près
duquel attendait, immobile, un laquais à la livrée sombre, tandis que le
cocher n'avait même pas quitté le siège; et il se souvenait que les
cardinaux, ne pouvant marcher à pied dans Rome, devaient gagner en
voiture la campagne, s'ils voulaient prendre quelque exercice. Mais
quelle tristesse hautaine, quelle grandeur solitaire et comme mise à
part, dans ce grand vieillard songeur, doublement prince, chez les
hommes et chez Dieu, forcé d'aller ainsi au désert, au travers des
tombes, pour respirer un peu l'air rafraîchi du soir!
Pierre s'était attardé pendant de longues heures, le crépuscule tombait,
et il assista encore à un admirable coucher de soleil. Sur la gauche, la
Campagne devenait couleur d'ardoise, confuse, coupée par les arcades
jaunissantes des aqueducs, barrée au loin par les monts Albains, qui
s'évaporaient dans du rose; pendant que, sur la droite, vers la mer,
l'astre s'abaissait parmi de petits nuages, tout un archipel d'or semant
un océan de braise mourante. Et rien autre, rien que ce ciel de saphir
strié de rubis, au-dessus de l'infinie ligne plate de la Campagne. Rien
autre, ni un monticule, ni un troupeau, ni un arbre. Rien que la
silhouette noire du cardinal Boccanera, debout parmi les tombeaux, et
qui se détachait, grandie, sur la pourpre dernière du soleil.
Le lendemain de bonne heure, Pierre, pris de la fièvre de tout voir,
revint à la voie Appienne, pour visiter les catacombes de Saint-Calixte.
C'est le plus vaste, le plus remarquable des cimetières chrétiens, celui
où furent enterrés plusieurs des premiers papes. On monte à travers un
jardin à demi brûlé, parmi des oliviers et des cyprès; on arrive à une
masure de planches et de plâtre, dans laquelle on a installé un petit
commerce d'objets religieux; et on y est, un escalier moderne,
relativement commode, permet la descente. Mais Pierre fut heureux de
trouver là des trappistes français, chargés de garder et de montrer aux
touristes ces catacombes. Justement, un Frère allait descendre avec deux
dames, deux Françaises, la mère et la fille, l'une adorable de jeunesse,
l'autre fort belle encore. Et elles souriaient toutes deux, un peu
épeurées pourtant, pendant qu'il allumait les minces bougies longues. Il
avait un front bossué, une large et solide mâchoire de croyant têtu, et
ses pâles yeux clairs disaient l'enfantine ingénuité de son âme.
--Ah! monsieur l'abbé, vous arrivez à propos... Si ces dames le veulent
bien, vous allez vous joindre à nous; car trois Frères sont déjà en bas
avec du monde, et vous attendriez longtemps... C'est la grosse saison
des voyageurs.
Ces dames, poliment, inclinèrent la tête, et il remit au prêtre une des
petites bougies minces. Ni la mère ni la fille ne devaient être des
dévotes, car elles avaient eu un coup d'œil oblique sur la soutane de
leur compagnon, brusquement sérieuses. On descendit, on arriva à une
sorte de couloir très étroit.
--Prenez garde, mesdames, répétait le religieux en éclairant le sol avec
sa bougie. Marchez doucement, il y a des bosses et des pentes.
Et il commença l'explication, d'une voix aiguë, avec une force de
certitude extraordinaire. Pierre était descendu silencieux, la gorge
serrée, le cœur battant d'émotion. Ah! ces Catacombes des premiers
chrétiens, ces asiles de la foi primitive, que de fois il les avait
rêvées, au temps innocent du séminaire! et, dernièrement encore, pendant
qu'il écrivait son livre, que de fois il y avait songé, comme au plus
antique et au plus vénérable vestige de cette communauté des petits et
des simples, dont il prêchait le retour! Mais il avait le cerveau tout
plein des pages écrites par les poètes, par les grands prosateurs, qui
ont décrit les Catacombes. Il les voyait à travers ce grandissement de
l'imagination, il les croyait vastes, pareilles à des villes
souterraines, avec des avenues larges, avec des salles amples, capables
de contenir des foules. Et dans quelle pauvre et humble réalité il
tombait!
--Ah! dame, oui! répondait le Frère aux questions de la mère et de la
fille, ça n'a guère plus d'un mètre, deux personnes ne passeraient pas
de front... Et comment on a creusé ça? Oh! c'est fort simple. Une
famille, une corporation funèbre ouvrait une sépulture, n'est-ce pas? Eh
bien! elle creusait une première galerie, à la pioche, dans ce terrain
qu'on appelle du tuf granulaire: une terre rougeâtre comme vous voyez, à
la fois tendre et résistante, très facile à travailler, et absolument
imperméable; enfin, une terre faite exprès, qui a merveilleusement
conservé les corps.
Il s'interrompit, montra, à la faible flamme de sa bougie, les cases
creusées à droite et à gauche, dans les parois.
--Regardez, ce sont les _loculi_... Ils ouvraient donc une galerie
souterraine, dans laquelle, des deux côtés, ils pratiquaient ces cases
superposées, où ils couchaient les corps, le plus souvent enveloppés
d'un simple suaire. Puis, ils fermaient l'ouverture avec une plaque de
marbre, qu'ils cimentaient soigneusement... Dès lors, n'est-ce pas? tout
s'explique. Si d'autres familles se joignaient à la première, si la
corporation s'étendait, ils prolongeaient la galerie au fur et à mesure
qu'elle s'emplissait; ils en ouvraient d'autres, à droite, à gauche,
dans tous les sens; même ils créaient un deuxième étage, plus profond...
Tenez! nous voici dans une galerie qui a bien quatre mètres de haut.
Naturellement, on se demande comment ils pouvaient hisser les corps, à
une pareille hauteur. Ils ne les hissaient pas, ils les descendaient au
contraire, continuant à fouiller le sol davantage, dès que la rangée des
cases d'en bas se trouvait pleine... Et c'est de la sorte qu'ici, par
exemple, en moins de quatre siècles, ils ont creusé seize kilomètres de
galeries, où plus d'un million de chrétiens ont dû être inhumés. Or, des
Catacombes existent par douzaines, toute la Campagne de Rome est ainsi
trouée. Songez à cela et faites le calcul.
Pierre écoutait, passionnément. Autrefois, il avait visité une fosse
houillère, en Belgique, et il retrouvait ici les mêmes couloirs
étranglés, la même pesanteur étouffante, un néant d'obscurité et de
silence. Seules, les petites bougies étoilaient l'ombre épaisse,
qu'elles n'éclairaient pas. Et il comprenait enfin ce travail de
termites funéraires, ces trous de rats ouverts au hasard, poursuivis
selon les besoins, sans art aucun, sans alignement, sans symétrie, au
petit bonheur de l'outil. Le sol raboteux montait et descendait à chaque
pas, les parois s'en allaient de biais, rien n'avait dû être fait au fil
à plomb, ni à l'équerre. Ce n'était là qu'une œuvre de nécessité et de
charité, de naïfs fossoyeurs de bonne grâce, des ouvriers illettrés,
tombés à la maladresse de main de la décadence. Cela, surtout, devenait
très sensible, dans les inscriptions et les emblèmes gravés sur les
plaques de marbre. On aurait dit les dessins puérils que les gamins des
rues tracent sur les murs.
--Vous voyez, continuait le trappiste, le plus souvent il n'y a qu'un
nom; parfois même pas de nom, et simplement les mots _in pace_...
D'autres fois, il y a un emblème, la colombe de la pureté, la palme du
martyre, ou bien le poisson, dont le nom grec est composé de cinq
lettres, qui sont les initiales des cinq mots grecs: Jésus-Christ, fils
de Dieu, Sauveur des hommes.
Il approchait de nouveau la petite flamme, et l'on distinguait la palme,
un seul trait central, hérissé de quelques autres petits traits, la
colombe ou le poisson, faits d'un contour, avec la queue figurée par un
zigzag, l'œil par un point rond. Les lettres des inscriptions brèves
s'en allaient de travers, inégales, déformées, la grosse écriture des
ignorants et des simples.
Mais on était arrivé à une crypte, à une sorte de petite salle, où l'on
avait retrouvé les tombeaux de plusieurs papes, entre autres celui de
Sixte II, un saint martyr, en l'honneur duquel on y voyait une
inscription métrique superbe, placée là par le pape Damase. Puis, dans
une salle voisine, aussi étroite, un caveau de famille décoré plus tard
de naïves peintures murales, on montrait la place où l'on avait
découvert le corps de sainte Cécile. Et l'explication continuait, le
religieux commentait les peintures, en tirait avec force la confirmation
irréfutable de tous les sacrements et de tous les dogmes, le baptême,
l'eucharistie, la résurrection, Lazare sortant du tombeau, Jonas rejeté
par la baleine, Daniel dans la fosse aux lions, Moïse faisant jaillir
l'eau du rocher, le Christ sans barbe des premiers âges accomplissant
des miracles.
--Vous voyez bien, répétait-il, tout est là, ça n'a pas été préparé, et
rien n'est plus authentique.
Sur une question de Pierre, dont l'étonnement augmentait, il convint que
les Catacombes étaient primitivement de simples cimetières et qu'aucune
cérémonie religieuse n'y était célébrée. Plus tard seulement, au
quatrième siècle, quand on honora les martyrs, on utilisa les cryptes
pour le culte. De même, elles ne devinrent un lieu de refuge que pendant
les persécutions, aux époques où les chrétiens durent en dissimuler les
entrées. Jusque-là, elles étaient restées librement, légalement
ouvertes. Et telle était l'histoire vraie: des cimetières de quatre
siècles, devenus des lieux d'asile et ravagés durant les troubles,
honorés ensuite jusqu'au huitième siècle, dépouillés alors de leurs
saintes reliques, puis tombés dans l'oubli, bouchés par les terres,
enfouis pendant plus de sept cents ans, dans une telle insouciance, que
les premiers travaux de recherches, au quinzième siècle, les remirent à
la lumière comme une extraordinaire trouvaille, un véritable problème
historique dont on n'a eu le dernier mot que de nos jours.
--Veuillez vous baisser, mesdames, reprit complaisamment le Frère. Vous
voyez, dans cette case, un squelette auquel on n'a point touché. Il est
là depuis seize à dix-sept cents ans, et cela vous permet de bien
comprendre comment on couchait les corps... Les savants disent que c'est
une femme, sans doute une jeune fille... Le squelette était absolument
complet, l'année dernière encore. Mais, vous le voyez, le crâne est
défoncé. C'est un Américain qui l'a cassé d'un coup de canne, pour bien
s'assurer que la tête n'était pas fausse.
Ces dames s'étaient penchées, et leurs pâles visages, à la faible
lumière dansante, exprimèrent une pitié mêlée d'effroi. La fille
surtout, si frémissante de vie, avec sa bouche rouge, ses grands yeux
noirs, apparut un instant, pitoyable et douloureuse. Et tout retomba
dans l'ombre, les petites bougies se relevèrent, continuèrent, promenées
le long des galeries, dans les ténèbres lourdes. Durant une heure
encore, la visite se poursuivit, car le guide ne faisait pas grâce d'un
détail, aimant certains coins, fouetté de zèle, comme s'il eût travaillé
au salut des touristes.
Et Pierre suivait toujours, et une transformation profonde se passait en
lui. Peu à peu, à mesure qu'il voyait et comprenait, sa stupeur première
de trouver la réalité si différente de l'embellissement des conteurs et
des poètes, sa désillusion de tomber dans ces trous de taupe, si
pauvrement, si grossièrement creusés au fond de cette terre rougeâtre,
se changeaient en une émotion fraternelle, en un attendrissement qui lui
bouleversait le cœur. Et ce n'était pas la pensée des quinze cents
martyrs, dont les os sacrés avaient reposé là. Mais quelle humanité
douce, résignée et bercée d'espérance dans la mort! Pour les chrétiens,
ces basses galeries obscures n'étaient qu'un lieu temporaire de sommeil.
S'ils ne brûlaient pas les corps, comme les païens, s'ils les
enterraient, c'était qu'ils avaient pris aux Juifs leur croyance à la
résurrection de la chair; et cette idée heureuse de sommeil, de bon
repos après une vie juste, en attendant les récompenses célestes,
faisait la paix immense, le charme infini de la profonde cité
souterraine. Tout y parlait de nuit noire et silencieuse, tout y dormait
en une immobilité ravie, tout y patientait jusqu'au lointain réveil.
Quoi de plus touchant que ces plaques de terre cuite ou de marbre, ne
portant pas même un nom, uniquement gravées des mots _in pace_, en paix!
Être en paix enfin, dormir en paix, espérer en paix le ciel futur, après
la tâche faite! Et cette paix, elle paraissait d'autant plus délicieuse,
qu'elle était goûtée dans une parfaite humilité. Sans doute, tout art
avait disparu, les fossoyeurs creusaient au hasard, avec des
irrégularités d'ouvriers maladroits, les artistes ne savaient plus
graver un nom, ni sculpter une palme ou une colombe. Seulement, quelle
voix de jeune humanité s'élevait de cette pauvreté et de cette
ignorance! Des pauvres, des petits, des simples, le peuple pullulant
couché, endormi sous la terre, pendant que le soleil, là-haut,
continuait son œuvre. Une charité, une fraternité dans la mort: l'époux
et l'épouse souvent couchés ensemble, avec l'enfant à leurs pieds; le
flot débordant des inconnus qui noyait le personnage, l'évêque, le
martyr; la plus touchante des égalités, celle de la modestie au fond de
toute cette poussière, les cases pareilles, les plaques sans un
ornement, la même ingénuité et la même discrétion confondant les rangées
sans fin de têtes ensommeillées. C'était à peine si les inscriptions se
permettaient des louanges, et combien prudentes, combien délicates: les
hommes sont très dignes, très pieux, les femmes sont très douces, très
belles, très chastes. Un parfum d'enfance montait, une tendresse
illimitée et si largement humaine, la mort de la primitive communauté
chrétienne, cette mort qui se cachait pour revivre et qui ne rêvait plus
l'empire de ce monde.
Et, brusquement, Pierre vit se dresser dans son souvenir les tombeaux de
la veille, ces tombeaux fastueux qu'il avait évoqués aux deux bords de
la voie Appienne, qui étalaient au plein soleil l'orgueil dominateur de
tout un peuple. Ils éclataient d'une ostentation superbe, avec leurs
dimensions colossales, leur entassement de marbres, leurs inscriptions
indiscrètes, leurs chefs-d'œuvre de sculpture, des frises, des
bas-reliefs, des statues. Ah! cette avenue de la mort pompeuse, en
pleine Campagne rase, menant comme une voie de triomphe à la ville
reine, éternelle, quel contraste extraordinaire, lorsqu'on la comparait
à la cité souterraine des chrétiens, cette cité de la mort cachée, très
douce, très belle, très chaste! Ce n'était plus que du sommeil, de la
nuit voulue et acceptée, toute une résignation sereine, à qui il ne
coûtait rien de se confier au bon repos de l'ombre, en attendant les
béatitudes du ciel; et il n'était pas jusqu'au paganisme mourant,
perdant de sa beauté, cette maladresse de main des ouvriers ingénus, qui
n'ajoutât au charme de ces pauvres cimetières, creusés loin du soleil,
dans la nuit de la terre. Des millions d'êtres s'étaient couchés
humblement dans cette terre forée comme par des fourmis prudentes, y
avaient dormi leur sommeil durant des siècles, l'y dormiraient encore,
mystérieux, bercés de silence et d'obscurité, si les hommes n'étaient
venus déranger leur désir d'oubli, avant que les trompettes du Jugement
eussent sonné la résurrection. La mort avait alors parlé de la vie, rien
ne s'était trouvé plus vivant, d'une vie plus intime et plus émue, que
ces villes enfouies des morts sans nom, ignorés et innombrables. Tout un
souffle immense en était sorti autrefois, le souffle d'une humanité
nouvelle, qui allait renouveler le monde. Avec l'humilité, avec le
mépris de la chair, avec la haine terrifiée de la nature, l'abandon des
jouissances terrestres, la passion de la mort qui délivre et ouvre le
paradis, un autre monde commençait. Et le sang d'Auguste, si fier de sa
pourpre au soleil, si éclatant de souveraine domination, sembla un
moment disparaître, comme si la terre nouvelle l'avait bu, au fond de
ses ténèbres sépulcrales.
Le Frère insista pour montrer à ces dames l'escalier de Dioclétien; et
il leur en contait la légende.
--Oui, un miracle... Sous cet empereur, des soldats poursuivaient des
chrétiens, qui se réfugièrent dans ces Catacombes; et, lorsque les
soldats s'entêtèrent à les y suivre, l'escalier se rompit, tous furent
précipités... Les marches sont effondrées aujourd'hui encore. Venez
voir, c'est à deux pas.
Mais ces dames étaient brisées, envahies à la longue d'un tel malaise
par ces ténèbres et ces histoires de mort, qu'elles voulurent absolument
remonter. D'ailleurs, les minces bougies tiraient à leur fin, et ce fut
pour tous un éblouissement, lorsqu'on se retrouva en haut, dans le
soleil, devant la petite boutique d'objets pieux. La jeune fille acheta
un presse-papier, un morceau de marbre sur lequel était gravé le
poisson, le symbole de Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur des hommes.
L'après-midi du même jour, Pierre tint à visiter la basilique de
Saint-Pierre. Il n'en connaissait encore, pour l'avoir traversée en
voiture, que la place grandiose, avec son obélisque et ses deux
fontaines, dans le cadre vaste de la colonnade du Bernin, cette
quadruple rangée de colonnes et de piliers, qui lui fait une ceinture de
majesté monumentale. Au fond, la basilique s'élève, rapetissée et
alourdie par sa façade, mais emplissant le ciel de son dôme souverain.
Sous le soleil brûlant, des pentes s'étendaient, cailloutées, désertes,
des marches basses se succédaient, usées et blanchies; et Pierre, tout
au bout, entra. Il était trois heures, de larges rayons tombaient des
hautes fenêtres carrées, une cérémonie, des vêpres sans doute,
commençait dans la chapelle Clémentine, à gauche. Mais il n'entendit
rien, il ne fut que frappé par l'immensité du vaisseau. A pas lents, les
yeux en l'air, il en parcourut les dimensions démesurées. C'étaient, dès
l'entrée, les bénitiers géants, avec leurs Anges gras comme des Amours;
c'était la nef centrale, la colossale voûte en berceau, décorée de
caissons; c'étaient surtout, à la croisée, les quatre piliers cyclopéens
qui soutiennent le dôme; c'étaient encore les transepts et l'abside,
dont chacun est à lui seul vaste comme une de nos églises. Et la pompe
orgueilleuse, le faste éclatant, écrasant, le saisissait aussi: la
coupole, pareille à un astre, qui resplendissait des tons vifs et des
ors des mosaïques; le baldaquin somptueux, dont le bronze a été pris au
Panthéon, et qui couronne le maître-autel érigé sur le tombeau même de
saint Pierre, où descend le double escalier de la Confession,
qu'éclairent les quatre-vingt-sept lampes, éternellement allumées; les
marbres, enfin, une profusion, une prodigalité de marbres
extraordinaire, des marbres blancs, des marbres de couleur, étalés,
entassés. Ah! ces marbres polychromes dont le Bernin a eu la folie
luxueuse: le dallage splendide où tout l'édifice se reflète; le
revêtement des piliers ornés de médaillons représentant les papes,
alternant avec la tiare et les clefs, que portent des Anges joufflus;
les murs surchargés d'attributs compliqués, parmi lesquels se répète
partout la colombe d'Innocent X; les niches avec leurs statues
colossales, d'un goût baroque; les loges et leurs balcons, la rampe de
la Confession et son double escalier, les autels riches et les tombeaux
plus riches encore! Tout, la grande nef, les bas côtés, les transepts,
l'abside, étaient en marbre, suaient le marbre, rayonnaient de la
richesse du marbre, sans qu'on pût trouver un coin, large comme la paume
de la main, qui n'eût pas l'ostentation insolente du marbre. Et la
basilique triomphait, indiscutée, reconnue et admirée pour être l'église
la plus grande et la plus opulente du monde, l'énormité dans la
magnificence.
Pierre marchait toujours, errait par les nefs, regardait, accablé, sans
rien distinguer encore. Il s'arrêta un instant devant le Saint Pierre de
bronze, à la pose raidie, hiératique, sur son socle de marbre. Quelques
fidèles s'approchaient, baisant le pouce du pied droit: les uns
l'essuyaient pour le baiser; les autres, sans l'essuyer, le baisaient,
appuyaient le front, puis le baisaient de nouveau. Et il retourna
ensuite dans le transept de gauche, où sont les confessionnaux. Des
prêtres y restent à demeure, prêts à confesser en toutes les langues.
D'autres attendent, armés d'une longue baguette; et ils frappent
légèrement le crâne des pêcheurs qui s'agenouillent, ce qui procure à
ceux-ci trente jours d'indulgence. Mais très peu de monde était là, les
prêtres occupaient leur attente, écrivaient, lisaient, comme chez eux,
dans les étroites caisses de bois. Et il se retrouva devant la
Confession, intéressé par les quatre-vingt-sept lampes, scintillantes
ainsi que des étoiles. Le maître-autel, où le pape seul peut officier,
semblait avoir une mélancolie hautaine de solitude, sous le baldaquin
gigantesque et fleuri, dont la main-d'œuvre et la dorure ont coûté plus
d'un demi-million. Puis, le souvenir lui revint de la cérémonie qu'on
célébrait dans la chapelle Clémentine, et il s'étonna, car il
n'entendait absolument rien. Il la crut finie, il voulut s'en assurer.
Alors, à mesure qu'il se rapprocha, il saisit un souffle léger, comme un
air de flûte qui venait de loin. Cela grandissait, il ne reconnut un
chant d'orgues que lorsqu'il fut devant la chapelle. Des rideaux rouges,
tirés devant les fenêtres, tamisaient le soleil; et elle était ainsi
toute rougeoyante d'une clarté de fournaise, toute sonore d'une musique
grave. Mais combien perdue, combien réduite dans l'immensité du
vaisseau, pour qu'à soixante pas on ne distinguât même plus ni les voix
ni le grondement des orgues!
En entrant, Pierre avait cru l'église complètement vide, immense et
morte. Puis, il s'était aperçu de la présence de quelques êtres, devinés
au loin. Des gens se trouvaient là, mais si espacés, si rares, que cela
était comme s'ils n'étaient pas. Des touristes s'égaraient, les jambes
lasses, leur Guide à la main. Au milieu de la grande nef, un peintre,
avec son chevalet, ainsi que dans une galerie publique, prenait une vue.
Tout un séminaire français défila ensuite, conduit par un prélat qui
expliquait les tombeaux. Mais ces cinquante, ces cent personnes ne
comptaient point, faisaient à peine l'effet, par la vaste étendue, de
quelques fourmis noires égarées, cherchant leur route avec effarement.
Et, dès lors, il eut la sensation nette d'une salle de gala géante,
d'une véritable salle des pas perdus, dans un palais de réception
démesuré. Les larges nappes de soleil qu'y versaient les hautes fenêtres
carrées, sans verrière, l'éclairaient d'une clarté aveuglante, la
traversaient de part en part d'une gloire. Pas un banc, pas une chaise,
rien que le dallage superbe et nu, à l'infini, un dallage de musée, qui
miroitait sous la pluie dansante des rayons. Aucun coin de
recueillement, pas un coin d'ombre, de mystère, pour s'agenouiller et
prier. Partout la lumière vive, l'éblouissement d'une souveraineté et
d'une somptuosité de plein jour. Et lui, dans cette salle d'opéra, si
déserte, allumée d'un tel flamboiement d'or et de pourpre, qui arrivait
avec le frisson de nos cathédrales gothiques, où des foules obscures
sanglotent parmi la forêt des piliers! lui qui apportait le souvenir
endolori de l'architecture et de la statuaire émaciées du moyen âge,
tout âme, au milieu de cette majesté d'apparat, de cette pompe énorme et
vide, qui était tout corps! Vainement, il chercha une pauvre femme à
genoux, un être de foi ou de souffrance, dans un demi-jour de pudeur,
s'abandonnant à l'inconnu, causant avec l'invisible, bouche close. Il
n'y avait toujours là que le va-et-vient lassé des touristes, l'air
affairé des prélats menant les jeunes prêtres aux stations obligatoires;
tandis que les vêpres continuaient, dans la chapelle de gauche, sans que
le bruit en parvînt aux oreilles des visiteurs, à peine une onde
confuse, le branle d'une cloche descendu du dehors, à travers les
voûtes.
Pierre comprit que c'était là le splendide squelette d'un colosse
monumental dont la vie se retirait. Il fallait, pour l'emplir, pour
l'animer de son âme véritable, toutes les magnificences des pompes
religieuses. Il y fallait les quatre-vingt mille fidèles que le vaisseau
pouvait contenir, les grandes cérémonies pontificales, l'éclat des fêtes
de la Noël et de Pâques, les défilés, les cortèges, déroulant le luxe
sacré, dans un décor et une mise en scène de grand opéra. Et il évoqua
ce qu'il savait de la splendeur d'hier, la basilique débordant d'une
foule idolâtre, le cortège surhumain défilant au milieu des fronts
prosternés, la croix et le glaive ouvrant la marche, les cardinaux
allant deux à deux comme des dieux de pléiade, vêtus du rochet de
dentelle, de la robe et du manteau de moire rouge, dont les caudataires
tenaient la queue, puis le pape enfin, en Jupiter tout-puissant, élevé
sur un pavois de velours rouge, assis dans un fauteuil de velours rouge
et d'or, habillé de velours blanc, avec la chape d'or, l'étole d'or, la
tiare d'or. Les porteurs de la chaise gestatoire étincelaient dans leurs
tuniques rouges brodées de soie. Les flabelli agitaient, au-dessus de
la tête du pontife unique et souverain, les grands éventails de plume,
qu'on balançait autrefois devant les idoles de la Rome antique. Et,
autour de la chaise de triomphe, quelle cour éblouissante et glorieuse!
toute la famille pontificale, le flot des prélats assistants, les
patriarches, les archevêques, les évêques, drapés et mitrés d'or! les
camériers secrets participants en soie violette, les camériers de cape
et d'épée participants, portant le costume de velours noir, avec la
fraise et la chaîne d'or! l'innombrable suite, ecclésiastique et laïque,
dont cent pages de la _Gerarchia_ n'épuisent pas l'énumération, les
protonotaires, les chapelains, les prélats de toutes les classes et de
tous les degrés, sans compter la maison militaire, les gendarmes avec le
bonnet à poil, les gardes palatins en pantalon bleu et tunique noire,
les gardes suisses cuirassés d'argent, rayés de jaune, de noir et de
rouge, les gardes-nobles, superbes d'apparat dans leurs hautes bottes,
leur culotte de peau blanche, leur tunique rouge brodée d'or, les
épaulettes d'or et le casque d'or! Mais, depuis que Rome était la
capitale de l'Italie, les portes ne s'ouvraient plus à deux battants, on
les fermait au contraire avec un soin jaloux; et, les rares fois où le
pape descendait officier encore, se montrer comme l'élu suprême, Dieu
incarné sur la terre, la basilique ne se remplissait plus que d'invités,
il fallait pour entrer une carte. Ce n'était plus le peuple, les
cinquante mille, les soixante mille chrétiens accourant, s'entassant, au
hasard du flot; c'était un choix, des assistants amis, triés pour des
solennités particulières et fermées; et même, lorsqu'on arrivait à en
réunir des milliers, il n'y avait toujours là qu'un public restreint,
convié au spectacle d'un concert monstre.
Et Pierre, de plus en plus, à mesure qu'il parcourait ce musée froid et
majestueux, parmi l'éclat dur des marbres, était pénétré de cette
sensation qu'il se trouvait là dans un temple païen, élevé au dieu de la
lumière et de la pompe. Un grand temple de la Rome antique était
certainement pareil, avec les mêmes murs revêtus de marbres polychromes,
les mêmes colonnes précieuses, les mêmes voûtes aux caissons dorés.
Cette sensation, il devait la ressentir davantage encore en visitant les
autres basiliques, qui allaient finir par faire en lui la vérité
indiscutable. C'était d'abord l'église chrétienne s'installant, en toute
audace et tranquillité, dans le temple païen, San Lorenzo in Miranda qui
se logeait comme chez lui dans le temple d'Antonin et Faustine, dont il
gardait le portique rare en marbre cipolin et le bel entablement de
marbre blanc; ou bien c'était l'église chrétienne qui repoussait du
tronc abattu, de l'édifice antique détruit, le Saint-Clément actuel par
exemple, sous lequel il y a des siècles de croyances contraires
stratifiés, un monument très ancien du temps de la république, un autre
du temps de l'empire, dans lequel on a reconnu un temple de Mithra,
enfin une basilique de la primitive foi. C'était ensuite l'église
chrétienne, comme à Sainte-Agnès hors les Murs, se bâtissant exactement
sur le modèle de la basilique civile des Romains, le Tribunal et la
Bourse qui accompagnaient tout Forum; et c'était surtout l'église
chrétienne construite avec les matériaux volés aux temples en ruine: les
seize colonnes superbes de cette même Sainte-Agnès, de marbres
différents, prises évidemment à plusieurs dieux; les vingt et une
colonnes de Sainte-Marie du Transtévère, de tous les ordres, arrachées
d'un temple d'Isis et de Sérapis, dont les chapiteaux ont conservé les
figures; les trente-six colonnes en marbre blanc de Sainte-Marie-Majeure,
d'ordre ionique, qui viennent du temple de Junon Lucine; les vingt-deux
colonnes de Sainte-Marie d'Aracoeli, toutes diverses de matière, de
dimension et de travail, et dont la légende veut que certaines aient été
dérobées à Jupiter lui-même, au temple de Jupiter Capitolin, qui
s'élevait à la même place, sur le sommet sacré. Aujourd'hui encore, les
temples de la riche époque impériale renaissaient dans les basiliques
somptueuses, à Saint-Jean de Latran et à Saint-Paul hors les Murs. La
basilique de Saint-Jean, la Mère et la Tête de toutes les églises,
développant ses cinq nefs, divisées par quatre rangées de colonnes,
alignant ses douze statues colossales des Apôtres, comme une double haie
de dieux menant au Maître des dieux, prodiguant les bas-reliefs, les
frises, les entablements, ne semblait-elle pas le palais d'honneur d'une
Divinité païenne, dont le royaume opulent était de ce monde? Et, à
Saint-Paul surtout, tel qu'on vient de l'achever, dans le
resplendissement neuf des marbres, pareils à des miroirs, ne
retrouvait-on pas la demeure des Immortels de l'Olympe, le temple type,
la majestueuse colonnade sous le plafond plat, à caissons dorés, le
pavage de marbre, d'une beauté de matière et de travail incomparable,
les pilastres violets à base et à chapiteau blancs, l'entablement blanc
à frise violette, le mélange partout de ces deux couleurs d'une harmonie
divinement charnelle, qui taisait songer aux corps souverains des
grandes déesses, baignés d'aurore? Nulle part, pas plus qu'à
Saint-Pierre, un coin d'ombre, un coin de mystère, ouvrant sur
l'invisible. Et Saint-Pierre restait quand même le monstre, par son
droit de colosse, encore plus grand que les plus grands, démesuré
témoignage de ce que peut la folie de l'énorme, quand l'orgueil humain
rêve de loger Dieu, à coups de millions dépensés, dans la demeure de
pierres, trop vaste et trop riche, où triomphe l'homme en son nom.
C'était donc à ce colosse de gala qu'avait abouti, après des siècles, la
ferveur de la foi primitive! On y retrouvait cette sève du sol de Rome,
qui, dans tous les temps, a repoussé en monuments déraisonnables. Il
semble que les maîtres absolus qui, successivement, y ont régné, aient
apporté avec eux cette passion de la construction cyclopéenne, l'aient
puisée dans la terre natale où ils ont grandi, car ils se la sont
transmise sans arrêt, de civilisation en civilisation. C'est une
végétation continue de la vanité humaine, le besoin d'inscrire son nom
sur un mur, de laisser de soi, après avoir été le maître de la terre,
une trace indestructible, la preuve tangible de toute cette gloire d'un
jour, l'édifice éternel de bronze et de marbre qui en témoignera jusqu'à
la fin des âges. Au fond, il n'y a là que l'esprit de conquête,
l'ambition fière de la race, toujours en peine de la domination du
monde; et, lorsque tout a croulé, lorsqu'une société nouvelle renaît des
ruines, et qu'on peut la croire guérie de l'orgueil, retrempée dans
l'humilité, ce n'est encore qu'une erreur, elle a le vieux sang en ses
veines, elle cède de nouveau à la folie insolente des ancêtres, livrée à
toute la violence de l'hérédité, dès qu'elle est grande et forte. Il
n'est pas un pape illustre qui n'ait voulu bâtir, qui n'ait repris la
tradition des Césars, éternisant leur règne dans la pierre, se faisant
élever des temples à leur mort, pour passer au rang des dieux. Le même
souci d'immortalité terrestre éclate, c'est à qui léguera le monument le
plus grand, le plus solide, le plus magnifique; et la maladie est si
aiguë que ceux, moins fortunés, qui, ne pouvant construire, ont dû se
contenter de réparer, se sont plu à transmettre aux générations la
mémoire de leurs travaux modestes, en faisant sceller des plaques de
marbre, gravées d'inscriptions pompeuses: de là la continuelle rencontre
de ces plaques, pas une muraille consolidée sans qu'un pape l'ait
timbrée de ses armes, pas une ruine rétablie, pas un palais remis en
état, pas une fontaine nettoyée, sans que le pape régnant signe l'œuvre
de son titre romain de Pontifex Maximus. C'est une hantise, une
involontaire débauche, la floraison fatale de ce terreau fait de
décombres, depuis plus de deux mille ans. Des monuments sans cesse
remontent de cette poussière de monuments. Et l'on se demande si Rome a
jamais été chrétienne, dans cette perversion dont le vieux sol romain a
presque tout de suite entaché la doctrine de Jésus, cette volonté de
domination, ce désir de la gloire terrestre qui ont fait le triomphe du
catholicisme, au mépris des humbles et des purs, des fraternels et des
simples du christianisme primitif.
Alors, tout d'un coup, Pierre, sous une illumination brusque, vit la
vérité éclater et se résumer en lui, au moment où, pour la seconde fois,
il faisait le tour de l'immense basilique, en admirant les tombeaux des
papes. Ah! ces tombeaux! Là-bas, dans la Campagne rase, sous le plein
soleil, aux deux bords de la voie Appienne, qui était comme l'entrée
triomphale de Rome, conduisant l'étranger au Palatin auguste, ceint
d'une couronne de palais, se dressaient les gigantesques tombeaux des
puissants et des riches, d'une splendeur d'art, d'une magnificence sans
pareille, qui éternisait dans le marbre l'orgueil et la pompe d'une race
forte, dominatrice des peuples. Puis, près de là, sous la terre, en
pleine nuit discrète, au fond de misérables trous de taupe, se cachaient
les autres tombeaux, les petits, les pauvres, les souffrants, sans art
ni richesse, dont l'humilité disait qu'un souffle de tendresse et de
résignation avait passé, qu'un homme était venu prêcher la fraternité et
l'amour, l'abandon des biens de cette vie pour les éternelles joies de
la vie future, confiant à la terre nouvelle le bon grain de son
Évangile, semant l'humanité rajeunie qui allait transformer le vieux
monde. Et voilà que de cette semence enfouie dans le sol durant des
siècles, voilà que de ces tombeaux si humbles, si inconnus, où les
martyrs dormaient leur doux sommeil, en attendant le réveil glorieux,
voilà que d'autres tombeaux encore avaient poussé, aussi géants, aussi
fastueux que les antiques tombeaux détruits des idolâtres, dressant
leurs marbres parmi les splendeurs païennes d'un temple, étalant le même
orgueil surhumain, la même passion affolée de domination universelle. A
la Renaissance, Rome redevient païenne, le vieux sang impérial remonte,
emporte le christianisme, sous la plus rude attaque qu'il ait eu à
subir. Ah! ces tombeaux des papes, à Saint-Pierre, dans leur insolente
glorification, dans leur énormité charnelle et luxueuse, défiant la
mort, mettant sur cette terre l'immortalité! Ce sont des papes de
bronze, démesurés, ce sont des figures allégoriques, des anges
équivoques, beaux comme des belles filles, des femmes désirables, avec
des hanches et des gorges de déesses. Paul III est assis sur un haut
piédestal, la Justice et la Prudence sont à demi couchées à ses pieds.
Urbain VIII est entre la Prudence et la Religion, Innocent XI entre la
Religion et la Justice, Innocent XII entre la Justice et la Charité,
Grégoire XIII entre la Religion et la Force. A genoux, Alexandre VII,
assisté de la Prudence et de la Justice, a devant lui la Charité et la
Vérité; et un squelette se lève, montrant le sablier vide. Clément XIII,
agenouillé également, triomphe au-dessus d'un sarcophage monumental, sur
lequel s'appuie la Religion tenant la croix; tandis que le Génie de la
Mort, qui s'accoude à l'angle de droite, a sous lui deux lions énormes,
symbole de la toute-puissance. Le bronze disait l'éternité des figures,
les marbres blancs éclataient en belles chairs opulentes, les marbres de
couleur s'enroulaient en riches draperies, dressaient les monuments en
pleine apothéose, sous la vive lumière dorée des nefs immenses.
Et Pierre passait de l'un à l'autre, continuait de marcher au travers de
la basilique ensoleillée, superbe et déserte. Oui, ces tombeaux, d'une
impériale ostentation, rejoignaient ceux de la voie Appienne. C'était
Rome sûrement, la terre de Rome, cette terre où l'orgueil et la
domination poussaient comme l'herbe des champs, qui avait fait de
l'humble christianisme primitif le catholicisme victorieux, allié aux
puissants et aux riches, machine géante de gouvernement, dressée pour la
conquête des peuples. Les papes s'étaient réveillés Césars. Et la
lointaine hérédité agissait, le sang d'Auguste avait de nouveau jailli,
coulant dans leurs veines, leur brûlant le crâne d'ambitions
surhumaines. Seul, Auguste avait réalisé l'empire du monde, à la fois
empereur et grand pontife, maître des corps et des âmes. De là,
l'éternel rêve des papes, désespérés de ne détenir que le spirituel,
s'obstinant à ne rien céder du temporel, dans l'espoir séculaire, jamais
abandonné, que le rêve, se réalisant encore, fera du Vatican un autre
Palatin, d'où ils régneront, en despotes absolus, sur les nations
conquises.