VI

Depuis quinze jours déjà, Pierre se trouvait à Rome, et l'affaire pour

laquelle il était venu, la défense de son livre, n'avançait point. Il en

était encore à son désir brûlant de voir le pape, sans prévoir quand ni

comment il le satisferait, au milieu des continuels retards, dans la

terreur que monsignor Nani lui avait inspirée d'une démarche imprudente.

Et, comprenant que son séjour pouvait s'éterniser, il s'était décidé à

faire viser son _celebret_ au vicariat, il disait sa messe chaque matin

à Sainte-Brigitte, place Farnèse, où il avait reçu un bienveillant

accueil de l'abbé Pisoni, l'ancien confesseur de Benedetta.

Ce lundi-là, il résolut de descendre de bonne heure à la petite

réception intime de donna Serafina, avec l'espoir d'y apprendre des

nouvelles et d'y hâter son affaire. Peut-être monsignor Nani serait-il

là, peut-être aurait-il la chance de tomber sur quelque prélat ou sur

quelque cardinal qui l'aiderait. Vainement, il avait tâché d'utiliser

don Vigilio, de tirer tout au moins de lui des renseignements certains.

Comme repris de méfiance et de peur, après s'être montré un instant

serviable, le secrétaire du cardinal Boccanera l'évitait, se cachait,

l'air résolu à ne pas se mêler d'une aventure décidément louche et

dangereuse. D'ailleurs, depuis l'avant-veille, il venait d'être pris

d'un accès atroce de fièvre, qui le forçait à garder la chambre.

Et il n'y avait absolument, pour réconforter Pierre, que Victorine

Bosquet, l'ancienne bonne montée au rang de gouvernante, la Beauceronne

qui conservait son cœur de vieille France, après trente ans de vie dans

cette Rome qu'elle ignorait. Elle lui parlait d'Auneau, comme si elle

l'avait quitté la veille. Mais, ce jour-là, elle n'avait point sa

vivacité accorte, sa gaieté d'habitude; et, quand elle sut qu'il

descendrait, le soir, voir ces dames, elle hocha la tête.

--Ah! vous ne les trouverez pas bien contentes. Ma pauvre Benedetta a de

gros ennuis. Il paraît que son divorce va très mal.

Toute Rome en causait, c'était une reprise extraordinaire de commérages

qui bouleversait le monde blanc et le monde noir. Aussi Victorine

n'avait-elle pas à faire de la discrétion inutile, vis-à-vis d'un

compatriote. Donc, en réponse au mémoire de l'avocat consistorial

Morano, qui, s'appuyant sur des témoignages et sur des preuves écrites,

démontrait que le mariage n'avait pu être consommé, par suite de

l'impuissance du mari, monsignor Palma, théologien, choisi dans

l'affaire par la congrégation du Concile, comme défenseur du mariage,

venait à son tour de déposer un mémoire vraiment terrible. D'abord, il

mettait fortement en doute l'état de virginité de la demanderesse,

discutant les termes techniques du certificat des deux sages-femmes,

exigeant l'examen à fond fait par deux médecins, formalité devant

laquelle avait reculé la pudeur de la jeune femme; et encore citait-il

des cas physiologiques, parfaitement établis, où des filles avaient eu

commerce avec des hommes, sans paraître le moins du monde déflorées. Il

tirait grand parti du récit contenu dans le mémoire du comte Prada, qui,

très sincèrement, hésitait à dire si le mariage avait été consommé ou

non, tellement la comtesse s'était débattue; lui, sur le moment, avait

bien cru accomplir l'acte jusqu'au bout, dans les conditions normales;

mais, depuis, en y réfléchissant, il n'osait être affirmatif, il

admettait que, cédant à la violence de son désir, il avait pu

s'illusionner sur une possession incomplète. Et monsignor Palma

triomphait de ce doute, l'aggravait par tous les raisonnements subtils

que comportait la délicate matière, en arrivait à retourner contre

l'épouse violentée la déposition de la femme de chambre, citée par elle,

qui avait entendu le bruit de la lutte et qui affirmait que monsieur et

madame, à la suite de cette première nuit, avaient toujours fait lit à

part. Ensuite, d'ailleurs, l'argument décisif du mémoire était que, si

même la demanderesse faisait la preuve complète de sa virginité, il n'en

demeurerait pas moins certain que son refus seul avait empêché la

consommation du mariage, la condition foncière de l'acte étant

l'obéissance de la femme. Et, enfin, sur un quatrième mémoire, celui du

rapporteur, où ce dernier résumait et discutait les trois autres, la

congrégation avait voté, accordant l'annulation du mariage, mais à une

voix de majorité seulement, solution si précaire, que sans attendre,

selon son droit, monsignor Palma s'était empressé de demander un

supplément d'informations, ce qui remettait en question toute la

procédure et rendait un nouveau vote nécessaire.

--Ah! ma pauvre contessina! s'écria Victorine, elle en mourra de

chagrin, car la chère fille brûle à petit feu, sous son air si calme...

Il paraît que ce monsignor Palma est le maître de la situation, qu'il

peut faire durer l'affaire autant qu'il en aura l'envie. Avec ça, on a

déjà dépensé tant d'argent, et il va falloir en dépenser encore...

L'abbé Pisoni, que vous connaissez maintenant, a eu là une belle idée,

le jour où il a voulu ce mariage; et ce n'est pas pour chagriner la

mémoire de ma bonne maîtresse, la comtesse Ernesta, qui était une

sainte, mais elle a sûrement fait le malheur de sa fille, quand elle l'a

donnée au comte Prada.

Elle s'interrompit. Puis, emportée par l'esprit de justice qui était en

elle:

--Il a d'ailleurs raison de ne pas être content, le comte Prada. On se

moque par trop de lui... Et, vous savez, ça ne m'empêche pas de dire que

ma Benedetta est bien sotte d'y mettre tant de formalités. Si ça

dépendait de moi, elle l'aurait, son Dario, ce soir, dans sa chambre,

puisqu'elle l'aime si fort, puisqu'ils s'aiment tous les deux et qu'ils

se veulent depuis si longtemps... Ah! ma foi, oui! sans maire et sans

curé, pour le plaisir d'être jeunes, d'être beaux et d'avoir du bonheur

ensemble... Le bonheur, mon Dieu! le bonheur, c'est si rare!

Et, en voyant que Pierre la regardait, surpris, elle se mit à rire de

son air de belle santé, avec le tranquille équilibre du menu peuple de

France qui ne croit plus guère qu'à la vie heureuse, menée honnêtement.

Puis, d'une façon plus discrète, elle se désola d'un autre ennui qui

assombrissait la maison, un contre-coup encore de cette malheureuse

affaire du divorce. Il y avait brouille entre donna Serafina et l'avocat

Morano, très mécontent du demi-échec de son mémoire devant la

congrégation, accusant le père Lorenza, le confesseur de la tante et de

la nièce, de les avoir poussées à un procès fâcheux, où il n'y aurait

que du scandale pour tout le monde. Et il n'avait plus reparu au palais

Boccanera, c'était la rupture d'une vieille liaison de trente années,

une véritable stupeur pour tous les salons de Rome, qui désapprouvaient

formellement Morano. Donna Serafina était d'autant plus ulcérée, qu'elle

le soupçonnait de soulever là une mauvaise querelle et de la quitter

pour une tout autre cause, un brusque désir inavouable, criminel chez un

homme de sa position et de sa piété, la passion qu'une petite bourgeoise

jeune, une intrigante, avait allumée en lui.

Lorsque Pierre, le soir, entra dans le salon tendu de brocatelle jaune,

à grandes fleurs Louis XIV, il trouva en effet qu'une mélancolie y

régnait, sous la clarté plus sourde des lampes voilées de dentelle. Il

n'y avait là, d'ailleurs, que Benedetta et Celia, assises sur un canapé,

causant avec Dario; tandis que le cardinal Sarno, enfoui au fond d'un

fauteuil, écoutait, sans mot dire, le bavardage intarissable de la

vieille parente, qui, chaque lundi, amenait la petite princesse. Donna

Serafina était seule, à sa place habituelle, au coin droit de la

cheminée, avec la secrète rage de voir devant elle le coin gauche vide,

ce coin que Morano avait occupé pendant les trente ans de sa fidélité.

Et Pierre remarqua le coup d'œil anxieux, puis désespéré, dont elle

avait accueilli son entrée, guettant la porte, attendant sans doute

encore le volage. Elle se tenait, du reste, très droite et très fière,

la taille fine, plus serrée que jamais dans son corset, avec sa face

dure de vieille fille, aux cheveux de neige, aux sourcils très noirs.

Tout de suite Pierre, après lui avoir présenté ses hommages, laissa

percer sa préoccupation, en demandant s'il n'aurait pas le plaisir de

voir monsignor Nani, ce soir-là. Et elle-même ne put s'empêcher de

répondre:

--Oh! monsignor Nani nous abandonne, comme les autres. C'est lorsqu'on a

besoin des gens qu'ils disparaissent.

Elle gardait aussi une rancune au prélat de ce qu'il s'était employé au

divorce très mollement, après avoir beaucoup promis. Sans doute, comme

toujours, sous sa bienveillance extrême, pleine de caresses, il avait

quelque autre plan à lui. D'ailleurs, elle regretta vite l'aveu que la

colère lui avait arraché; et elle reprit:

--Il va peut-être venir. Il est si bon, il nous aime tant!

Malgré la vivacité de son sang, elle voulait être politique, pour

vaincre les chances mauvaises. Son frère, le cardinal, lui avait dit

combien l'irritait l'attitude de la congrégation du Concile, car il ne

doutait pas que le froid accueil, fait à la demande de sa nièce, ne vînt

en partie du désir que certains de ses collègues, les cardinaux,

avaient de lui être désagréables. Lui-même souhaitait le divorce, qui

seul devait assurer la continuation de la race, puisque Dario s'entêtait

à ne vouloir épouser que sa cousine. Et c'était un concours de

désastres, toute la famille atteinte, lui frappé dans son orgueil, sa

sœur partageant cette souffrance et blessée par contre-coup au cœur,

les deux amoureux désespérés de voir leur espérance reculée une fois

encore.

Quand Pierre s'approcha du canapé, où causaient les jeunes gens, il

entendit bien qu'on ne parlait que de la catastrophe, à demi-voix.

--Pourquoi vous désoler? disait Celia. En somme, l'annulation du mariage

a été adoptée, à la majorité d'une voix. Le procès est repris, ce n'est

qu'un retard.

Mais Benedetta hochait la tête.

--Non, non! si monsignor Palma s'entête, jamais Sa Sainteté ne donnera

son approbation. C'est fini.

--Ah! si l'on était riche, très riche! murmura Dario d'un air convaincu,

qui ne fit sourire personne.

Puis, tout bas, à sa cousine:

--Il faut absolument que je te parle, nous ne pouvons plus vivre de la

sorte.

Et elle répondit de même, dans un souffle:

--Descends demain soir, à cinq heures. Je resterai, je serai seule, ici.

La soirée s'éternisa ensuite. Pierre était infiniment touché de l'air

d'accablement où il trouvait Benedetta, si calme et si raisonnable

d'habitude. Ses yeux profonds, dans son visage pur, d'une délicatesse

d'enfance, étaient comme voilés de larmes contenues. Il s'était déjà

pris pour elle d'une véritable tendresse, à la voir toujours d'une

humeur égale, un peu indolente, cachant sous cette apparence de grande

sagesse la passion de son âme de flamme. Elle tâchait pourtant de

sourire, en écoutant les jolies confidences de Celia, dont les amours

marchaient mieux que les siennes. Et il n'y eut qu'un moment de

conversation générale, lorsque la vieille parente, haussant la voix,

parla de l'indigne attitude de la presse italienne, à l'égard du

Saint-Père. Jamais les rapports ne semblaient avoir été aussi mauvais

entre le Vatican et le Quirinal. Le cardinal Sarno, muet d'habitude,

annonça que le pape, à l'occasion des fêtes sacrilèges du 20 septembre,

célébrant la prise de Rome, lancerait une nouvelle lettre de

protestation, à la face de tous les États chrétiens, complices du rapt

par leur indifférence.

--Allez donc tenter de marier le pape et le roi! dit donna Serafina

d'une voix amère, en faisant allusion au déplorable mariage de sa nièce.

Elle paraissait hors d'elle, il était trop tard maintenant, et l'on

n'attendait plus monsignor Nani, ni personne. Pourtant, à un bruit

inespéré de pas, ses yeux se rallumèrent, elle regarda ardemment la

porte, eut la dernière déception de voir entrer Narcisse Habert, qui

vint s'excuser près d'elle de sa visite tardive. Son oncle par alliance,

le cardinal Sarno, l'avait introduit dans ce salon si fermé, et il y

était bien accueilli, à cause de ses idées religieuses, que l'on disait

intransigeantes. Ce soir-là, d'ailleurs, il n'y accourait, malgré

l'heure avancée, que pour Pierre. Il le prit tout de suite à l'écart.

--J'étais certain de vous trouver ici, j'ai dîné à l'ambassade avec mon

cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et j'ai une bonne nouvelle à vous

annoncer... Il nous recevra demain matin, vers onze heures, à son

appartement du Vatican.

Puis, baissant encore la voix:

--Je crois bien qu'il tâchera de vous introduire auprès du Saint-Père...

Enfin, l'audience me paraît certaine.

Pierre eut une grosse joie de cette certitude, qui lui arrivait dans la

tristesse de ce salon, où, depuis près de deux heures, il se chagrinait

et tombait à la désespérance. Enfin, il aurait donc une solution!

Narcisse, après avoir serré la main de Dario, salua Benedetta et Celia,

puis s'approcha de son oncle le cardinal, qui, débarrassé de la vieille

parente, se décidait à parler. Mais il ne causait guère que de sa santé,

du temps qu'il faisait, des anecdotes insignifiantes qu'on lui avait

contées, sans jamais un mot sur les mille affaires compliquées et

terribles qu'il brassait à la Propagande. C'était, en dehors de son

cabinet de vieux bureaucrate, comme un bain d'effacement et de

médiocrité, où il se reposait du souci de gouverner la terre. Et tout le

monde se leva, on prit congé.

--N'oubliez pas, répéta Narcisse à Pierre, demain matin, à dix heures,

vous me trouverez à la chapelle Sixtine. Et, en attendant l'heure de

notre rendez-vous, je vous montrerai le Botticelli.

Le lendemain, dès neuf heures et demie, Pierre, venu à pied, était sur

la vaste place; et, avant de se diriger à droite, vers la porte de

bronze, dans l'angle de la colonnade, il leva les yeux, il s'arrêta

quelques minutes pour regarder le Vatican. Rien ne lui parut moins

monumental que cet entassement de constructions, grandies à l'ombre du

dôme de Saint-Pierre, sans ordre architectural aucun, sans régularité

quelconque. Les toitures se superposaient, les façades s'étendaient,

larges et plates, au hasard des ailes ajoutées et surélevées. Seuls, les

trois côtés de la cour Saint-Damase, symétriques, apparaissaient

au-dessus de la colonnade, avec les grands vitrages des anciennes loges,

fermées aujourd'hui, qui les faisaient ressembler à trois corps de serre

immenses, étincelant au soleil dans le ton roux de la pierre. Et c'était

là le plus beau palais du monde, le plus vaste, aux onze cents salles,

celui qui contenait les plus admirables chefs-d'œuvre du génie humain!

Mais, dans sa désillusion, Pierre ne s'intéressa qu'à la haute façade de

droite, qui donne sur la place, et où il savait que s'ouvraient les

fenêtres de l'appartement particulier du pape, au second étage. Il

contempla longuement ces fenêtres, on lui avait dit que la cinquième, à

droite, était celle de la chambre à coucher, où l'on voyait toujours

brûler une lampe, très tard dans la nuit.

Qu'y avait-il derrière cette porte de bronze, qu'il apercevait là,

devant lui, et qui était le seuil sacré, la communication entre tous les

royaumes de la terre et le royaume de Dieu, dont l'auguste représentant

s'était emprisonné dans ces hautes murailles muettes? Il l'examinait de

loin, avec ses panneaux de métal, garnis de gros clous à tête carrée, et

il se demandait ce qu'elle défendait, ce qu'elle cachait, ce qu'elle

murait, de son air dur d'antique porte de forteresse. Quel monde

allait-il trouver derrière, quel trésor de charité humaine conservé

jalousement dans l'ombre, quelle résurrection d'espoir pour les peuples

nouveaux, avides de fraternité et de justice? Il se plaisait à ce rêve,

le pasteur unique et sacré veillant au fond de ce palais clos, préparant

le règne définitif de Jésus, pendant que s'écroulaient les vieilles

civilisations pourries, et à la veille enfin de proclamer ce règne, en

faisant de nos démocraties la grande communauté chrétienne, que le

Sauveur avait promise. C'était l'avenir qui s'élaborait derrière la

porte de bronze, et l'avenir sans doute qui en sortirait.

Mais Pierre, brusquement, eut la surprise de se trouver en face de

monsignor Nani, qui justement quittait le Vatican, pour regagner à pied,

à deux pas, le palais du Saint-Office, où il logeait comme assesseur.

--Ah! monseigneur, je suis heureux. Mon ami, monsieur Habert, va me

présenter à son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, et je crois bien que

je vais obtenir l'audience tant désirée.

De son air aimable et fin, monsignor Nani souriait.

--Oui, oui, je sais.

Il se reprit.

--J'en suis heureux autant que vous, mon cher fils. Seulement, soyez

prudent.

Puis, craignant que son aveu n'eût fait comprendre au jeune prêtre qu'il

sortait de voir monsignor Gamba del Zoppo, le prélat le plus facile à

terrifier de toute la discrète famille pontificale, il conta qu'il

courait depuis le matin pour deux dames françaises, qui, elles aussi, se

mouraient du désir de voir le pape; et il avait grand'peur de ne pas

réussir.

--Je vous avouerai, monseigneur, déclara Pierre, que je commençais à me

décourager. Oui, il est temps que j'aie un peu de réconfort, car mon

séjour ici n'est pas fait pour m'assainir l'âme.

Il continua, il laissa percer combien Rome achevait de briser en lui la

foi. De telles journées, celle qu'il avait passée au Palatin et à la

voie Appienne, puis celle qu'il avait vécue aux Catacombes et à

Saint-Pierre, n'étaient bonnes qu'à le troubler, qu'à gâter son rêve

d'un christianisme rajeuni et triomphant. Il en sortait en proie au

doute, envahi d'une lassitude commençante, ayant perdu de son

enthousiasme toujours prêt à la révolte.

Sans cesser de sourire, monsignor Nani l'écoutait, hochait la tête d'un

air d'approbation. Évidemment, c'était bien cela, les choses devaient se

passer ainsi. Il semblait l'avoir prévu et en être satisfait.

--Enfin, mon cher fils, tout va pour le mieux, du moment que vous êtes

certain de voir Sa Sainteté.

--C'est vrai, monseigneur, j'ai mis mon unique espoir dans le très juste

et très clairvoyant Léon XIII. Lui seul peut me juger, puisque, dans mon

livre, lui seul reconnaîtra sa pensée, que, très fidèlement, je crois

avoir traduite... Ah! s'il le veut, au nom de Jésus, par la démocratie

et par la science, il sauvera le vieux monde!

Son enthousiasme le reprenait, et Nani, de plus en plus affable, avec

ses yeux aigus et ses lèvres minces, approuva de nouveau.

--Parfaitement, c'est cela, mon cher fils. Vous causerez, vous verrez.

Puis, comme tous deux, levant la tête, regardaient la façade du Vatican,

il poussa l'amabilité jusqu'à le détromper. Non, la fenêtre où l'on

voyait de la lumière chaque soir, n'était pas celle de la chambre à

coucher du pape. C'était celle d'un palier de l'escalier, que des becs

de gaz éclairaient toute la nuit. La chambre du pape se trouvait à deux

fenêtres de là. Et ils retombèrent dans le silence, ils continuèrent à

regarder la façade, très graves l'un et l'autre.

--Eh bien! au revoir, mon cher fils. Vous me raconterez l'entrevue,

n'est-ce pas?

Dès que Pierre fut seul, il franchit la porte de bronze, le cœur

battant à grands coups, comme s'il fût entré dans le lieu sacré et

redoutable où s'élaborait le bonheur futur. Un poste veillait là, un

garde suisse marchait à pas lents, drapé en un manteau gris bleu, qui

laissait dépasser seulement la culotte bariolée de noir, de jaune et de

rouge; et il semblait que ce manteau discret fût jeté ainsi sur un

déguisement, pour en dissimuler l'étrangeté devenue gênante. Puis, tout

de suite, à droite, s'ouvrait le grand escalier couvert qui conduit à la

cour Saint-Damase. Mais, pour se rendre à la chapelle Sixtine, il

fallait suivre la longue galerie, entre une double rangée de colonnes,

et monter l'escalier Royal. Et Pierre, dans ce monde géant, où toutes

les dimensions s'exagéraient, d'une écrasante majesté, soufflait un peu,

en gravissant les larges marches.

Quand il entra dans la chapelle Sixtine, il éprouva d'abord une

surprise. Elle lui parut petite, une sorte de salle rectangulaire, très

haute, avec sa fine cloison de marbre qui la coupe aux deux tiers, la

partie où se tiennent les invités, les jours de grande cérémonie, et le

chœur où s'assoient les cardinaux sur de simples bancs de chêne, tandis

que les prélats restent debout, derrière. Le trône pontifical, sur une

estrade basse, est à droite de l'autel, d'une richesse sobre. A gauche,

dans la muraille, s'ouvre l'étroite loge, à balcon de marbre, réservée

aux chanteurs. Et il faut lever la tête, il faut que les regards montent

de l'immense fresque du Jugement dernier, qui occupe la paroi entière du

fond, aux peintures de la voûte, qui descendent jusqu'à la corniche,

entre les douze fenêtres claires, six de chaque côté, pour que,

brusquement, tout s'élargisse, tout s'écarte et s'envole, en plein

infini.

Il n'y avait heureusement là que trois ou quatre touristes, peu

bruyants. Et Pierre aperçut tout de suite Narcisse Habert, sur un des

bancs des cardinaux; au-dessus de la marche où s'assoient les

caudataires. Le jeune homme, immobile, la tête un peu renversée,

semblait comme en extase. Mais ce n'était pas l'œuvre de Michel-Ange

qu'il regardait. Il ne quittait pas des yeux, en dessous de la corniche,

une des fresques antérieures. Et, lorsqu'il eut reconnu le prêtre, il se

contenta de murmurer, les regards noyés:

--Oh! mon ami, voyez donc le Botticelli!

Puis, il retomba dans son ravissement.

Pierre, dans un grand coup en plein cerveau et en plein cœur, venait

d'être pris tout entier par le génie surhumain de Michel-Ange. Le reste

disparut, il n'y eut plus, là-haut, comme en un ciel illimité, que cette

extraordinaire création d'art. L'inattendu d'abord, ce qui le

stupéfiait, c'était que le peintre avait accepté d'être l'unique artisan

de l'œuvre. Ni marbriers, ni bronziers, ni doreurs, ni aucun autre

corps d'état. Le peintre, avec son pinceau, avait suffi pour les

pilastres, les colonnes, les corniches de marbre, pour les statues et

les ornements de bronze, pour les fleurons et les rosaces d'or, pour

toute cette décoration d'une richesse inouïe qui encadrait les fresques.

Et il se l'imaginait, le jour où on lui avait livré la voûte nue, rien

que le plâtre, rien que la muraille plate et blanche, des centaines de

mètres carrés à couvrir. Et il le voyait devant cette page immense, ne

voulant pas d'aide, chassant les curieux, s'enfermant tout seul avec sa

besogne géante, jalousement, violemment, passant quatre années et demie

solitaire et farouche, dans son enfantement quotidien de colosse. Ah!

cette œuvre énorme, faite pour emplir une vie, cette œuvre qu'il avait

dû commencer dans une tranquille confiance en sa volonté et en sa force,

tout un monde tiré de son cerveau et jeté là, d'une poussée continue de

la virilité créatrice, en plein épanouissement de la toute-puissance!

Ensuite, ce fut chez Pierre un saisissement, lorsqu'il passa à l'examen

de cette humanité agrandie de visionnaire, débordant en des pages de

synthèse démesurée, de symbolisme cyclopéen. Et telles que des

floraisons naturelles, toutes les beautés resplendissaient, la grâce et

la noblesse royales, la paix et la domination souveraines. Et la science

parfaite, les plus violents raccourcis osés dans la certitude de la

réussite, la perpétuelle victoire technique sur les difficultés que les

plans courbes présentaient. Et surtout une ingénuité de moyens

incroyable, la matière réduite presque à rien, quelques couleurs

employées largement, sans aucune recherche d'adresse ni d'éclat. Et cela

suffisait, et le sang grondait avec emportement, les muscles saillaient

sous la peau, les figures s'animaient et sortaient du cadre, d'un élan

si énergique, qu'une flamme semblait passer là-haut, donnant à ce peuple

une vie surhumaine, immortelle. La vie, c'était la vie qui éclatait, qui

triomphait, une vie énorme et pullulante, un miracle de vie réalisé par

une main unique, qui apportait le don suprême, la simplicité dans la

force.

Qu'on ait vu là une philosophie, qu'on ait voulu y trouver toute la

destinée, la création du monde, de l'homme et de la femme, la faute, le

châtiment, puis la rédemption, et enfin la justice de Dieu au dernier

jour du monde: Pierre ne pouvait s'y arrêter, dès cette première

rencontre, dans la stupeur émerveillée où une telle œuvre le jetait.

Mais quelle exaltation du corps humain, de sa beauté, de sa puissance et

de sa grâce! Ah! ce Jéhova, ce royal vieillard, terrible et paternel,

emporté dans l'ouragan de sa création, les bras élargis, enfantant les

mondes! et cet Adam superbe, d'une ligne si noble, la main tendue, et

que Jéhova anime du doigt, sans le toucher, geste admirable, espace

sacré entre ce doigt du créateur et celui de la créature, petit espace

où tient l'infini de l'invisible et du mystère! et cette Ève puissante

et adorable, cette Ève aux flancs solides, capables de porter la future

humanité, d'une grâce fière et tendre de femme qui voudra être aimée

jusqu'à la perdition, toute la femme avec sa séduction, sa fécondité,

son empire! Puis, c'étaient même les figures décoratives, assises sur

les pilastres, aux quatre coins des fresques, qui célébraient le

triomphe de la chair: les vingt jeunes hommes, heureux d'être nus, d'une

splendeur de torse et de membres incomparable, d'une intensité de vie

telle, qu'une folie du mouvement les emporte, les plie et les renverse,

en des attitudes de héros. Et, entre les fenêtres, trônaient les géants,

les Prophètes et les Sibylles, l'homme et la femme devenus dieux,

démesurés dans la force de la musculature et dans la grandeur de

l'expression intellectuelle: Jérémie, le coude appuyé sur le genou, la

mâchoire dans la main, réfléchissant, au fond même de la vision et du

rêve; la Sibylle d'Érythrée, au profil si pur, si jeune en son opulence,

un doigt sur le livre ouvert du destin; Isaïe, à l'épaisse bouche de

vérité, toute gonflée sous le charbon ardent, hautain, la face tournée à

demi et une main levée, en un geste de commandement; la Sibylle de

Cumes, terrifiante de science et de vieillesse, restée d'une solidité de

roc, avec son masque ridé, son nez de proie, son menton carré qui avance

et s'obstine; Jonas, vomi par la baleine, lancé là en un raccourci

extraordinaire, le torse tordu, les bras repliés, la tête renversée, la

bouche grande ouverte et criant; et les autres, et les autres, tous de

la même famille ample et majestueuse, régnant avec la souveraineté de

l'éternelle santé et de l'éternelle intelligence, réalisant le rêve

d'une humanité indestructible, plus large et plus haute. D'ailleurs,

dans les cintres des fenêtres, dans les lunettes, des figures de beauté,

de puissance et de grâce, naissaient encore, se pressaient, abondaient,

les ancêtres du Christ, les mères songeuses aux beaux enfants nus, les

hommes aux regards lointains, fixés sur l'avenir, la race punie, lasse,

désireuse du Sauveur promis; tandis que, dans les pendentifs des quatre

angles, s'évoquaient, vivantes, des scènes bibliques, les victoires

d'Israël sur l'esprit du mal. Et c'était enfin la colossale fresque du

fond, le Jugement dernier, avec son peuple grouillant de figures, si

innombrables, qu'il faut des jours et des jours pour les bien voir, une

foule éperdue, emportée dans un brûlant souffle de vie, depuis les morts

que réveillent les anges de l'Apocalypse, sonnant furieusement de la

trompette, depuis les réprouvés que les démons jettent à l'enfer, en

grappes d'épouvante, jusqu'au Jésus justicier, entouré des apôtres et

des saints, jusqu'aux élus radieux qui montent, soutenus par des anges,

pendant que, plus haut encore, d'autres anges, chargés des instruments

de la Passion, triomphent en pleine gloire. Et, pourtant, au-dessus de

cette page gigantesque, peinte trente ans plus tard, dans toute la

maturité de l'âge, le plafond garde son envolée, sa supériorité

certaine, car c'était là que l'artiste avait donné son effort vierge,

toute sa jeunesse, toute la flambée première de son génie.

Alors, Pierre ne trouva qu'un mot. Michel-Ange était le monstre,

dominant tout, écrasant tout. Et il n'y avait qu'à voir, sous

l'immensité de son œuvre, les œuvres du Pérugin, du Pinturicchio, de

Rosselli, de Signorelli, de Botticelli, les fresques antérieures,

admirables, qui se déroulaient en dessous de la corniche, autour de la

chapelle.

Narcisse n'avait pas levé les yeux vers la splendeur foudroyante du

plafond. Abîmé d'extase, il ne quittait pas du regard Botticelli, qui a

là trois fresques. Enfin, il parla, d'un murmure.

--Ah! Botticelli, Botticelli! l'élégance et la grâce de la passion qui

souffre, le profond sentiment de la tristesse dans la volupté! toute

notre âme moderne devinée et traduite, avec le charme le plus troublant

qui soit jamais sorti d'une création d'artiste!

Stupéfait, Pierre l'examinait. Puis, il se hasarda à demander:

--Vous venez ici pour voir Botticelli?

--Mais certainement, répondit le jeune homme d'un air tranquille. Je ne

viens que pour lui, pendant des heures, chaque semaine, et je ne regarde

absolument que lui... Tenez! étudiez donc cette page: Moïse et les

filles de Jéthro. N'est-ce pas ce que la tendresse et la mélancolie

humaines ont produit de plus pénétrant?

Et il continua, avec un petit tremblement dévot de la voix, de l'air du

prêtre qui pénètre dans le frisson délicieux et inquiétant du

sanctuaire. Ah! Botticelli, Botticelli! la femme de Botticelli, avec sa

face longue, sensuelle et candide, avec son ventre un peu fort sous les

draperies minces, avec son allure haute, souple et volante, où tout son

corps se livre! les jeunes hommes, les anges de Botticelli, si réels, et

beaux pourtant comme des femmes, d'un sexe équivoque, dans lequel se

mêle la solidité savante des muscles à la délicatesse infinie des

contours, tous soulevés par une flamme de désir dont on emporte la

brûlure! Ah! les bouches de Botticelli, ces bouches charnelles, fermes

comme des fruits, ironiques ou douloureuses, énigmatiques en leurs plis

sinueux, sans qu'on puisse savoir si elles taisent des puretés ou des

abominations! les yeux de Botticelli, des yeux de langueur, de passion,

de pâmoison mystique ou voluptueuse, pleins d'une douleur si profonde,

parfois, dans leur joie, qu'il n'en est pas au monde de plus

insondables, ouverts sur le néant humain! les mains de Botticelli, si

travaillées, si soignées, ayant comme une vie intense, jouant à l'air

libre, s'unissant les unes aux autres, se baisant et se parlant, avec un

souci tel de la grâce, qu'elles en sont parfois maniérées, mais chacune

avec son expression, toutes les expressions de la jouissance et de la

souffrance du toucher! Et, cependant, rien d'efféminé ni de menteur,

partout une sorte de fierté virile, un mouvement passionné et superbe

soufflant, emportant les figures, un souci absolu de la vérité, l'étude

directe, la conscience, tout un véritable réalisme que corrige et relève

l'étrangeté géniale du sentiment et du caractère, donnant à la laideur

même la transfiguration inoubliable du charme!

L'étonnement de Pierre grandissait, et il écoutait Narcisse, dont il

remarquait pour la première fois la distinction un peu étudiée, les

cheveux bouclés, taillés à la florentine, les yeux bleus, presque

mauves, qui pâlissaient encore dans l'enthousiasme.

--Sans doute, finit-il par dire, Botticelli est un merveilleux

artiste... Seulement, il me semble qu'ici Michel-Ange...

D'un geste presque violent, Narcisse l'interrompit.

--Ah! non, non! ne me parlez pas de celui-là! Il a tout gâché, il a tout

perdu. Un homme qui s'attelait comme un bœuf à la besogne, qui abattait

l'ouvrage ainsi qu'un manœuvre, à tant de mètres par jour! Et un homme

sans mystère, sans inconnu, qui voyait gros à dégoûter de la beauté, des

corps d'hommes tels que des troncs d'arbres, des femmes pareilles à des

bouchères géantes, des masses de chair stupides, sans au-delà d'âmes

divines ou infernales!... Un maçon, et si vous voulez, oui! un maçon

colossal, mais pas davantage!

Et, inconsciemment, chez lui, dans ce cerveau de moderne las, compliqué,

gâté par la recherche de l'original et du rare, éclatait la haine

fatale de la santé, de la force, de la puissance. C'était l'ennemi, ce

Michel-Ange qui enfantait dans le labeur, qui avait laissé la création

la plus prodigieuse dont un artiste eût jamais accouché. Le crime était

là, créer, faire de la vie, en faire au point que toutes les petites

créations des autres, même les plus délicieuses, fussent noyées,

disparussent dans ce flot débordant d'êtres, jetés vivants sous le

soleil.

--Ma foi, déclara Pierre courageusement, je ne suis pas de votre avis.

Je viens de comprendre qu'en art la vie est tout et que l'immortalité

n'est vraiment qu'aux créatures. Le cas de Michel-Ange me paraît

décisif, car il n'est le maître surhumain, le monstre qui écrase les

autres, que grâce à cet extraordinaire enfantement de chair vivante et

magnifique, dont votre délicatesse se blesse: Allez, que les curieux,

les jolis esprits, les intellectuels pénétrants raffinent sur

l'équivoque et l'invisible, qu'ils mettent le ragoût de l'art dans le

choix du trait précieux et dans la demi-obscurité du symbole,

Michel-Ange reste le Tout-Puissant, le Faiseur d'hommes, le Maître de la

clarté, de la simplicité et de la santé, éternel comme la vie elle-même!

Narcisse, alors, se contenta de sourire, d'un air de dédain indulgent et

courtois. Tout le monde n'allait pas à la chapelle Sixtine s'asseoir

pendant des heures devant un Botticelli, sans jamais lever la tête, pour

voir les Michel-Ange. Et il coupa court, en disant:

--Voilà qu'il est onze heures. Mon cousin devait me faire prévenir ici,

dès qu'il pourrait nous recevoir, et je suis étonné de n'avoir encore vu

personne... Voulez-vous que nous montions aux chambres de Raphaël, en

attendant?

Et, en haut, dans les chambres, il fut parfait, très lucide et très

juste pour les œuvres, retrouvant toute son intelligence aisée, dès

qu'il n'était plus soulevé par sa haine des besognes colossales et du

génial décor.

Malheureusement, Pierre sortait de la chapelle Sixtine; et il lui

fallut échapper à l'étreinte du monstre, oublier ce qu'il venait de

voir, s'habituer à ce qu'il voyait là, pour en goûter toute la beauté

pure. C'était comme un vin trop rude qui l'avait d'abord étourdi et qui

l'empêchait de goûter ensuite cet autre vin plus léger, d'un bouquet

délicat. Ici, l'admiration ne frappe pas en coup de foudre; mais le

charme opère avec une puissance lente et irrésistible. C'est Racine à

côté de Corneille, Lamartine à côté d'Hugo, l'éternelle paire, le couple

de la femelle et du mâle, dans les siècles de gloire. Avec Raphaël,

triomphent la noblesse, la grâce, la ligne exquise et correcte, d'une

harmonie divine; et ce n'est plus seulement le symbole matériel

superbement jeté par Michel-Ange, c'est une analyse psychologique d'une

pénétration profonde, apportée dans la peinture. L'homme y est plus

épuré, plus idéalisé, vu davantage par le dedans. Et, toutefois, s'il y

a là un sentimental, un féminin dont on sent le frisson de tendresse,

cela est aussi d'une solidité de métier admirable, très grand et très

fort. Pierre peu à peu s'abandonnait à cette maîtrise souveraine,

conquis par cette élégance virile de beau jeune homme, touché jusqu'au

fond du cœur par cette vision de la suprême beauté dans la suprême

perfection. Mais, si la Dispute du Saint-Sacrement et l'École d'Athènes,

antérieures aux peintures de la chapelle Sixtine, lui parurent les

chefs-d'œuvre de Raphaël, il sentit que, dans l'Incendie du Bourg, et

plus encore dans l'Héliodore chassé du Temple et dans l'Attila arrêté

aux portes de Rome, l'artiste avait perdu la fleur de sa divine grâce,

impressionné par l'écrasante grandeur de Michel-Ange. Quel foudroiement,

lorsque la chapelle Sixtine fut ouverte et que les rivaux entrèrent! Le

monstre avait procréé en bas, et le plus grand parmi les humains y

laissa de son âme, sans jamais plus se débarrasser de l'influence subie.

Puis, Narcisse conduisit Pierre aux loges, à cette galerie vitrée, si

claire et d'une décoration si délicieuse. Mais Raphaël était mort, il

n'y avait là, sur les cartons qu'il avait laissés, qu'un travail

d'élèves. C'était une chute brusque, totale. Jamais Pierre n'avait mieux

compris que le génie est tout, que lorsqu'il disparaît, l'école sombre.

L'homme de génie résume l'époque, donne, à une heure de la civilisation,

toute la sève du sol social, qui reste ensuite épuisé, parfois pour des

siècles. Et il s'intéressa davantage à l'admirable vue qu'on a des

loges, lorsqu'il remarqua qu'il avait en face de lui, de l'autre côté de

la cour Saint-Damase, l'étage habité par le pape. En bas, la cour avec

son portique, sa fontaine, son pavé blanc, était claire et nue, sous le

brûlant soleil. Cela n'avait décidément rien de l'ombre, du mystère

étouffé et religieux, que les alentours des vieilles cathédrales du Nord

lui avaient fait rêver. A droite et à gauche du perron qui menait chez

le pape et chez le cardinal secrétaire, cinq voitures se trouvaient

rangées, les cochers raides sur leurs sièges, les chevaux immobiles dans

la lumière vive; et pas une âme ne peuplait le désert de la vaste cour

carrée, aux trois étages de loges vitrées comme des serres immenses; et

l'éclat des vitres, le ton roux de la pierre semblaient dorer la nudité

du pavé et des façades, dans une sorte de majesté grave de temple païen,

consacré au dieu du soleil. Mais ce qui frappa Pierre plus encore, ce

fut le prodigieux panorama de Rome qui se déroule, sous ces fenêtres du

Vatican. Il n'avait point songé que cela dût être, il venait d'être tout

d'un coup saisi par cette pensée que le pape, de ses fenêtres, voyait

ainsi Rome entière, étalée devant lui, ramassée, comme s'il n'avait eu

qu'à étendre la main pour la reprendre. Et il s'emplit longuement les

yeux et le cœur de ce spectacle inouï, car il voulait l'emporter, le

garder, tout frémissant des rêveries sans fin qu'il évoquait.

Dans sa contemplation, un bruit de voix lui fit tourner la tête; et il

aperçut un domestique en livrée noire, qui, après s'être acquitté d'un

message près de Narcisse, le saluait profondément.

Le jeune homme se rapprocha du prêtre, l'air très contrarié.

--Mon cousin, monsignor Gamba del Zoppo, me fait dire qu'il ne pourra

nous recevoir ce matin. Il est pris, paraît-il, par un service

inattendu.

Mais son embarras laissait voir qu'il ne croyait guère à cette excuse et

qu'il commençait à soupçonner son parent de trembler de se compromettre,

averti, terrifié sans doute par quelque bonne âme. Cela l'indignait

d'ailleurs, obligeant et fort brave. Il finit par sourire, il ajouta:

--Écoutez, il y a peut-être un moyen de forcer les portes... Si vous

pouvez disposer de votre après-midi, nous allons déjeuner ensemble, puis

nous reviendrons visiter le Musée des Antiques; et je finirai bien par

rejoindre mon cousin, sans compter l'heureuse chance que nous avons de

rencontrer le pape lui-même, s'il descend aux jardins.

Pierre, d'abord, à l'annonce de l'audience encore reculée, avait éprouvé

le plus vif désappointement. Aussi, libre de sa journée entière,

accepta-t-il très volontiers l'offre.

--Vous êtes trop aimable, et je ne crains que d'abuser... Merci mille

fois.

Ils déjeunèrent en face de Saint-Pierre même, dans un petit restaurant

du Borgo, dont les pèlerins faisaient l'ordinaire clientèle. On y

mangeait fort mal, du reste. Puis, vers deux heures, ils firent le tour

de la basilique, par la place de la Sacristie et par la place

Sainte-Marthe, pour gagner, derrière, l'entrée du Musée. C'était un

quartier clair, désert et brûlant, où le jeune prêtre retrouva,

décuplée, la sensation de majesté nue et fauve, comme cuite au soleil,

qu'il avait eue en regardant la cour Saint-Damase. Mais surtout, quand

il contourna l'abside géante du colosse, il en comprit davantage

l'énormité, toute une floraison d'architectures mises en tas, que

bordent les espaces vides du pavé, où verdit une herbe fine. Il n'y

avait là, dans cette immensité muette, que deux enfants, qui jouaient à

l'ombre d'un mur. L'ancienne Monnaie des papes, la Zecca, devenue

italienne et gardée par des soldats du roi, se trouve à gauche du

passage conduisant au Musée; tandis qu'en face, à droite, s'ouvre une

porte d'honneur du Vatican, où veille un poste de la garde suisse; et

c'est par cette porte que passent les voitures à deux chevaux, qui,

selon l'étiquette, amènent dans la cour Saint-Damase les visiteurs du

cardinal secrétaire et de Sa Sainteté.

Ils suivirent le long passage, la rue qui monte entre une aile du palais

et le mur des jardins pontificaux. Et ils arrivèrent enfin au Musée des

Antiques. Ah! ce Musée immense, composé de salles sans fin, ce Musée qui

en contient trois, le très ancien Musée Pio-Clementino, le Musée

Chiaramonti et le Braccio-Nuovo, tout un monde retrouvé dans la terre,

exhumé, glorifié sous le plein jour! Pendant plus de deux heures, le

jeune prêtre le parcourut, passa d'une salle à une autre, dans

l'éblouissement des chefs-d'œuvre, dans l'étourdissement de tant de

génie et de tant de beauté. Ce n'étaient pas seulement les morceaux

célèbres qui l'étonnaient, le Laocoon et l'Apollon des cabinets du

Belvédère, ni le Méléagre, ni même le torse d'Hercule. Il était pris

plus encore par l'ensemble, par la quantité innombrable des Vénus, des

Bacchus, des empereurs et des impératrices déifiés, par toute cette

poussée superbe de belles chairs, de chairs augustes, célébrant

l'immortalité de la vie. Trois jours auparavant, il avait visité le

Musée du Capitole, où il avait admiré la Vénus, le Gaulois mourant, les

merveilleux Centaures de marbre noir, la collection extraordinaire des

bustes. Mais, ici, il retrouvait cette admiration décuplée jusqu'à la

stupeur, par la richesse inépuisable des salles. Et, plus curieux

peut-être de vie que d'art, il s'oublia de nouveau devant les bustes,

où ressuscite si réelle la Rome historique, qui fut incapable

certainement de l'idéale beauté de la Grèce, mais qui enfanta de la vie.

Ils sont tous là, les empereurs, les philosophes, les savants, les

poètes, ils revivent tous, avec une prodigieuse intensité, tels qu'ils

étaient, étudiés et rendus scrupuleusement par l'artiste, dans leurs

déformations, leurs tares, les moindres particularités de leurs traits;

et, de ce souci extrême de vérité, jaillit le caractère, une évocation

d'une puissance incomparable. Rien n'est plus haut en somme, ce sont les

hommes eux-mêmes qui renaissent, qui refont l'histoire, cette histoire

fausse dont l'enseignement suffit à faire exécrer l'antiquité par les

générations d'élèves. Dès lors, comme on comprend, comme on sympathise!

Et c'était ainsi que les moindres fragments de marbre, les statues

tronquées, les bas-reliefs en morceaux, un seul membre même, bras divin

de nymphe ou cuisse nerveuse de satyre, évoquaient le resplendissement

d'une civilisation de lumière, de grandeur et de force.

Narcisse ramena Pierre dans la galerie des Candélabres, longue de cent

mètres, et où se trouvent de fort beaux morceaux de sculpture.

--Écoutez, mon cher abbé, il n'est guère que quatre heures, et nous

allons nous asseoir un instant ici, car il arrive, m'a-t-on dit, que le

Saint-Père y passe parfois pour descendre aux jardins... Ce serait une

vraie chance, si vous pouviez le voir, lui parler peut-être, qui

sait?... En tout cas, ça vous reposera, vous devez avoir les jambes

rompues.

Il était connu de tous les gardiens, sa parenté avec monsignor Gamba del

Zoppo lui ouvrait toutes les portes du Vatican, où il aimait venir

passer ainsi des journées entières. Deux chaises étaient là, ils

s'installèrent, et il se remit à parler d'art, immédiatement.

Cette Rome, quelle étonnante destinée, quelle royauté souveraine et

d'emprunt que la sienne! Il semble qu'elle soit un centre où le monde

entier converge et aboutit, mais où rien ne pousse du sol même, frappé

de stérilité dès le début. Il faut y acclimater les arts, y transplanter

le génie des peuples voisins, qui, dès lors, y fleurit magnifiquement.

Sous les empereurs, lorsqu'elle est la reine de la terre, c'est de la

Grèce que lui vient la beauté de ses monuments et de ses sculptures.

Plus tard, quand le christianisme naît, il reste chez elle tout imprégné

du paganisme; et c'est ailleurs, dans un autre terrain, qu'il produit

l'art gothique, l'art chrétien par excellence. Plus tard encore, à la

Renaissance, c'est bien à Rome que resplendit le siècle de Jules II et

de Léon X; mais ce sont les artistes de la Toscane et de l'Ombrie qui

préparent le mouvement, qui lui en apportent la prodigieuse envolée.

Pour la seconde fois, l'art lui vient du dehors, lui donne la royauté du

monde, en prenant chez elle une ampleur triomphale. Alors, c'est le

réveil extraordinaire de l'antiquité, c'est Apollon et c'est Vénus

ressuscités, adorés par les papes eux-mêmes, qui, dès Nicolas V, rêvent

d'égaler la Rome papale à la Rome impériale. Après les précurseurs, si

sincères, si tendres et si forts, Fra Angelico, le Pérugin, Botticelli

et tant d'autres, apparaissent les deux souverainetés, Michel-Ange et

Raphaël, le surhumain et le divin; puis, la chute est brusque, il faut

attendre cent cinquante ans pour arriver au Caravage, à tout ce que la

science de la peinture a pu conquérir, en l'absence du génie, la couleur

et le modelé puissants. Ensuite, la déchéance continue jusqu'au Bernin,

qui est le transformateur, le véritable créateur de la Rome des papes

actuels, le jeune prodige enfantant dès sa dix-huitième année toute une

lignée de filles de marbre colossales, l'architecte universel dont

l'effrayante activité a terminé la façade de Saint-Pierre, bâti la

colonnade, décoré l'intérieur de la basilique, élevé des fontaines, des

églises, des palais sans nombre. Et c'était la fin de tout, car,

depuis, Rome est sortie peu à peu de la vie, s'est éliminée davantage

chaque jour du monde moderne, comme si, elle qui a toujours vécu des

autres cités, se mourait de ne pouvoir plus leur rien prendre, pour s'en

faire encore de la gloire.

--Le Bernin, ah! le délicieux Bernin, continua à demi-voix Narcisse, de

son air pâmé. Il est puissant et exquis, une verve toujours prête, une

ingéniosité sans cesse en éveil, une fécondité pleine de grâce et de

magnificence!... Leur Bramante, leur Bramante! avec son chef-d'œuvre,

sa correcte et froide Chancellerie, eh bien! disons qu'il a été le

Michel-Ange et le Raphaël de l'architecture, et n'en parlons plus!...

Mais le Bernin, le Bernin exquis, dont le prétendu mauvais goût est fait

de plus de délicatesse, de plus de raffinement, que les autres n'ont mis

de génie dans la perfection et l'énormité! L'âme du Bernin, variée et

profonde, où tout notre âge devrait se retrouver, d'un maniérisme si

triomphal, d'une recherche de l'artificiel si troublante, si dégagée des

bassesses de la réalité!... Allez donc voir, à la Villa Borghèse, le

groupe d'Apollon et Daphné, qu'il fit à dix-huit ans, et surtout allez

voir sa Sainte Thérèse en extase, à Sainte-Marie de la Victoire. Ah!

cette Sainte Thérèse! le ciel ouvert, le frisson que la jouissance

divine peut mettre dans le corps de la femme, la volupté de la foi

poussée jusqu'au spasme, la créature perdant le souffle, mourant de

plaisir aux bras de son Dieu!... J'ai passé devant elle des heures et

des heures, sans jamais épuiser l'infini précieux et dévorant du

symbole.

Sa voix mourut, et Pierre, qui ne s'étonnait plus de sa haine sourde,

inconsciente, contre la santé, la simplicité et la force, l'écoutait à

peine, était lui-même tout à l'idée dont il se sentait de plus en plus

envahi: la Rome païenne ressuscitant dans la Rome chrétienne, faisant

d'elle la Rome catholique, le nouveau centre politique, hiérarchisé et

dominateur du gouvernement des peuples. Avait-elle même jamais été

chrétienne, en dehors de l'âge primitif des Catacombes? C'était, en lui,

un prolongement, une affirmation de plus en plus évidente des pensées

qu'il avait eues au Palatin, à la voie Appienne, puis à Saint-Pierre.

Et, le matin même, dans la chapelle Sixtine et dans la chambre de la

Signature, au milieu de l'étourdissement où le jetait l'admiration, il

avait bien compris la preuve nouvelle que le génie apportait. Sans

doute, chez Michel-Ange et chez Raphaël, le paganisme ne reparaissait

que transformé par l'esprit chrétien. Mais est-ce qu'il n'était pas à la

base même? est-ce que les nudités géantes de l'un ne venaient pas du

terrible ciel de Jéhova, vu à travers l'Olympe? est-ce que les idéales

figures de l'autre ne montraient pas, sous le voile chaste de la Vierge,

les chairs divines et désirables de Vénus? Maintenant, Pierre en avait

la conscience, il entrait dans son accablement un peu de gêne, car ces

beaux corps prodigués, ces nudités glorifiant l'ardente passion de la

vie, allaient contre le rêve qu'il avait fait dans son livre, le

christianisme rajeuni donnant la paix au monde, le retour à la

simplicité, à la pureté des premiers temps.

Tout d'un coup, il fut surpris d'entendre Narcisse qui, sans qu'il pût

savoir par quelle transition, s'était mis à le renseigner sur

l'existence quotidienne de Léon XIII.

--Oh! mon cher abbé, à quatre-vingt-quatre ans, une activité de jeune

homme, une vie de volonté et de travail, comme ni vous ni moi ne

voudrions la vivre!... Dès six heures, il est debout, dit sa messe dans

sa chapelle particulière, déjeune d'un peu de lait. Puis, de huit heures

à midi, c'est un défilé ininterrompu de cardinaux, de prélats, toutes

les affaires des congrégations qui lui passent sous les yeux, et je vous

réponds qu'il n'en est pas de plus nombreuses ni de plus compliquées. A

midi, le plus souvent, ont lieu les audiences publiques et collectives.

A deux heures, il dîne. Vient alors la sieste, qu'il a bien gagnée, ou

la promenade dans les jardins, jusqu'à six heures. Les audiences

particulières, parfois, le tiennent ensuite pendant une heure ou deux.

Il soupe à neuf heures, et il mange à peine, vit de rien, toujours seul

à sa petite table... Hein! que pensez-vous de l'étiquette qui l'oblige à

cette solitude? Un homme qui, depuis dix-huit ans, n'a pas eu un

convive, éternellement à l'écart dans sa grandeur!... Et, à dix heures,

après avoir dit le Rosaire avec ses familiers, il s'enferme dans sa

chambre. Mais, s'il se couche, il dort peu, il est pris de fréquentes

insomnies, se relève, appelle un secrétaire, pour lui dicter des notes,

des lettres. Lorsqu'une affaire intéressante l'occupe, il s'y donne tout

entier, y songe sans cesse. C'est là sa vie, sa santé même: une

intelligence continuellement en éveil, en travail, une force et une

autorité qui ont le besoin de se dépenser... Vous n'ignorez pas,

d'ailleurs, qu'il a longtemps cultivé avec tendresse la poésie latine.

On dit aussi qu'il a eu la passion du journalisme, dans ses heures de

lutte, au point d'inspirer les articles des journaux qu'il

subventionnait, et même, assure-t-on, d'en dicter certains, lorsque ses

idées les plus chères étaient en jeu.

Il y eut un silence. A chaque instant, dans cette immense galerie des

Candélabres, déserte et solennelle, au milieu des marbres immobiles,

d'une blancheur d'apparition, Narcisse allongeait la tête, pour voir si

le petit cortège du pape n'allait pas déboucher de la galerie des

Tapisseries, puis défiler devant eux, en se rendant aux jardins.

--Vous savez, reprit-il, qu'on le descend sur une chaise basse, assez

étroite pour qu'elle puisse passer par toutes les portes. Et quel

voyage! près de deux kilomètres, au travers des loges, des chambres de

Raphaël, des galeries de peinture et de sculpture, sans compter les

escaliers nombreux, toute une promenade interminable, avant qu'on le

dépose, en bas, dans une allée où une calèche à deux chevaux l'attend...

Le temps est très beau, ce soir. Il va sûrement venir. Ayons quelque

patience.

Et, pendant que Narcisse donnait ces détails, Pierre, également dans

l'attente, voyait revivre devant lui toute l'extraordinaire Histoire.

C'étaient d'abord les papes mondains et fastueux de la Renaissance, ceux

qui avaient ressuscité passionnément l'antiquité, rêvant de draper le

Saint-Siège dans la pourpre de l'Empire: Paul II, le Vénitien

magnifique, qui avait bâti le palais de Venise, Sixte IV, à qui l'on

doit la chapelle Sixtine, et Jules II, et Léon X, qui firent de Rome une

ville de pompe théâtrale, de fêtes prodigieuses, des tournois, des

ballets, des chasses, des mascarades et des festins. La papauté venait

de retrouver l'Olympe sous la terre, dans la poussière des ruines; et,

comme grisée par ce flot de vie qui remontait du vieux sol, elle créait

les musées, en refaisait les temples superbes du paganisme, rendus au

culte de l'admiration universelle. Jamais l'Église n'avait traversé un

tel péril de mort, car, si le Christ continuait d'être honoré à

Saint-Pierre, Jupiter et tous les dieux, toutes les déesses de marbre,

aux belles chairs triomphantes, trônaient dans les salles du Vatican.

Puis, une autre vision passait, celle des papes modernes avant

l'occupation italienne, Pie IX libre encore et sortant souvent dans sa

bonne ville de Rome. Le grand carrosse rouge et or était traîné par six

chevaux, entouré par la garde suisse, suivi par un peloton de

gardes-nobles. Mais, parfois, au Corso, le pape quittait le carrosse,

poursuivait sa promenade à pied; et, alors, un garde à cheval galopait

en avant, avertissait, faisait tout arrêter. Aussitôt, les voitures se

rangeaient, les hommes en descendaient, pour s'agenouiller sur le pavé,

tandis que les femmes, simplement debout, inclinaient la tête

dévotement, à l'approche du Saint-Père, qui, d'un pas ralenti, allait

ainsi avec sa cour jusqu'à la place du Peuple, souriant et bénissant.

Et, maintenant, venait Léon XIII, prisonnier volontaire, enfermé dans

le Vatican depuis dix-huit années, ayant pris une majesté plus haute,

une sorte de mystère sacré et redoutable, derrière les épaisses

murailles silencieuses, au fond de cet inconnu où s'écoulait la vie

discrète de chacune de ses journées.

Ah! ce pape qu'on ne rencontre plus, qu'on ne voit plus, ce pape caché

au commun des hommes, tel qu'une de ces divinités terribles dont les

prêtres seuls osent regarder la face! Et il s'est emprisonné dans ce

Vatican somptueux que ses ancêtres de la Renaissance avaient bâti et

orné pour des fêtes géantes; et il vit là, loin des foules, en prison,

avec les beaux hommes et les belles femmes de Michel-Ange et de Raphaël,

avec les dieux et les déesses de marbre, l'Olympe éclatant, célébrant

autour de lui la religion de la lumière et de la vie. Toute la papauté

baigne là, avec lui, dans le paganisme. Quel spectacle, lorsque ce

vieillard frêle, d'une blancheur pure, suit ces galeries du Musée des

Antiques, pour se rendre aux jardins! A droite, à gauche, les statues le

regardent passer, de toute leur chair nue; et c'est Jupiter, et c'est

Apollon, et c'est Vénus, la dominatrice, et c'est Pan, l'universel dieu

dont le rire sonne les joies de la terre. Des Néréides se baignent dans

le flot transparent. Des Bacchantes roulent parmi les herbes chaudes,

sans voile. Des Centaures galopent, emportant sur leurs reins fumants de

belles filles pâmées. Ariane est surprise par Bacchus, Ganymède caresse

l'aigle, Adonis incendie les couples de sa flamme. Et le blanc vieillard

va toujours, balancé sur sa chaise basse, parmi ce triomphe de la chair,

cette nudité étalée, glorifiée, qui clame la toute-puissance de la

nature, l'éternelle matière. Depuis qu'ils l'ont retrouvée, exhumée,

honorée, elle règne là de nouveau, impérissable; et, vainement, ils ont

mis des feuilles de vigne aux statues, de même qu'ils ont vêtu les

grandes figures de Michel-Ange: le sexe flamboie, la vie déborde, la

semence circule à torrents dans les veines du monde. Près de là, dans la

Bibliothèque Vaticane, d'une incomparable richesse, où dort toute la

science humaine, ce serait un danger plus terrible encore, une explosion

qui emporterait le Vatican et même Saint-Pierre, si, un jour, les livres

se réveillaient à leur tour, parlaient haut, comme parlaient la beauté

des Vénus et la virilité des Apollons. Mais le blanc vieillard, si

diaphane, semble ne pas entendre, ne pas voir, et les têtes colossales

de Jupiter, et les torses d'Hercule, et les Antinoüs aux hanches

équivoques, continuent à le regarder passer.

Impatient, Narcisse se décida à questionner un gardien, qui lui assura

que Sa Sainteté était descendue déjà. Le plus souvent, en effet, pour

raccourcir, on passait par une petite galerie couverte, qui débouchait

devant la Monnaie.

--Descendons aussi, voulez-vous? demanda-t-il à Pierre. Je vais tâcher

de vous faire visiter les jardins.

En bas, dans le vestibule, dont une porte ouvrait sur une large allée,

il se remit à causer avec un autre gardien, un ancien soldat pontifical,

qu'il connaissait particulièrement. Tout de suite, celui-ci le laissa

passer avec son compagnon; mais il ne put lui affirmer que monsignor

Gamba del Zoppo, ce jour-là, accompagnait Sa Sainteté.

--N'importe, reprit Narcisse, quand ils se trouvèrent tous les deux

seuls dans l'allée, je ne désespère pas encore d'une heureuse

rencontre... Et vous voyez, voici les fameux jardins du Vatican.

Ils sont très vastes, le pape peut y faire quatre kilomètres, par les

allées du bois, puis en passant par la vigne et par le potager. Ces

jardins occupent le plateau de la colline Vaticane, que l'antique mur de

Léon IV entoure encore de toute part, ce qui les isole des vallons

voisins, comme au sommet d'une enceinte de forteresse. Autrefois, le mur

allait jusqu'au Château Saint-Ange; et c'était là ce qu'on nommait la

cité Léonine. Rien ne les domine, aucun regard curieux ne saurait y

descendre, si ce n'est du dôme de Saint-Pierre, dont l'énormité seule y

jette son ombre, par les brûlants jours d'été. Ils sont, d'ailleurs,

tout un monde, un ensemble varié et complet, que chaque pape s'est plu à

embellir: un grand parterre aux gazons géométriques, planté de deux

beaux palmiers, orné de citronniers et d'orangers en pots; un jardin

plus libre, plus ombreux, où, parmi des charmilles profondes, se

trouvent l'Aquilone, la fontaine de Jean Vesanzio, et l'ancien Casino de

Pie IV; les bois ensuite, aux chênes verts superbes, des futaies de

platanes, d'acacias et de pins, que coupent de larges allées, d'une

douceur charmante pour les lentes promenades; et, enfin, en tournant à

gauche, après d'autres bouquets d'arbres, le potager, la vigne, un plant

de vigne très soigné.

Tout en marchant, au travers du bois, Narcisse donnait à Pierre des

détails sur la vie du Saint-Père, dans ces jardins. Lorsque le temps le

permet, il s'y promène tous les deux jours. Jadis, dès le mois de mai,

les papes quittaient le Vatican pour le Quirinal, plus frais et plus

sain; et ils allaient passer les grandes chaleurs à Castel-Gandolfo, au

bord du lac d'Albano. Aujourd'hui, le Saint-Père n'a plus, pour

résidence d'été, qu'une tour de l'ancienne enceinte de Léon IV, à peu

près intacte. Il y vient vivre les journées les plus chaudes. Il a même

fait construire, à côté, une sorte de pavillon, pour y loger sa suite,

de façon à s'y installer à demeure. Et Narcisse, en familier, entra

librement, put obtenir que Pierre jetât un coup d'œil dans l'unique

pièce, occupée par Sa Sainteté, une vaste pièce ronde, au plafond

demi-sphérique, où le ciel est peint avec les figures symboliques des

constellations, dont une, le Lion, a pour yeux deux étoiles, qu'un

système d'éclairage fait étinceler la nuit. Les murs sont d'une telle

épaisseur, qu'en murant une des fenêtres, on a pu ménager dans

l'embrasure une sorte de chambre, où se trouve un lit de repos. Du

reste, le mobilier ne se compose que d'une grande table de travail, une

plus petite, volante, pour manger, un large et royal fauteuil,

entièrement doré, un des cadeaux du jubilé épiscopal. Et l'on rêve aux

journées de solitude, d'absolu silence, dans cette salle basse de

donjon, fraîche comme un sépulcre, lorsque les lourds soleils de juillet

et d'août brûlent au loin Rome anéantie.

Puis, c'étaient des détails encore. Un observatoire astronomique a été

installé dans une autre tour, qu'on aperçoit, parmi les verdures,

surmontée d'une petite coupole blanche. Il y a aussi, sous des arbres,

un chalet suisse, où Léon XIII aime à se reposer. Il va parfois à pied

jusqu'au potager, il s'intéresse surtout à la vigne, qu'il visite, pour

voir si le raisin mûrit, si la récolte sera belle. Mais ce qui étonna le

plus le jeune prêtre, ce fut d'apprendre que le Saint-Père était un

déterminé chasseur, lorsque l'âge ne l'avait point encore affaibli. Il

chassait au «roccolo», passionnément. A la lisière d'un taillis, des

filets à larges mailles sont tendus, le long d'une allée, qu'ils bordent

ainsi et ferment des deux côtés. Au milieu, sur le sol, on pose les

cages des appeaux, dont le chant ne tarde pas à attirer les oiseaux du

voisinage, les rouges-gorges, les fauvettes, les rossignols, des

becfigues de toute espèce. Et, quand une bande était là, nombreuse, Léon

XIII, assis à l'écart, guettant, tapait dans ses mains, effarait

brusquement les oiseaux, qui s'envolaient et se prenaient par les ailes

dans les grandes mailles des filets. Il n'y avait plus qu'à les

ramasser, puis à les étouffer, d'un léger coup de pouce. Les becfigues

rôtis sont un délicieux régal.

Comme il revenait par le bois, Pierre eut une autre surprise. Il tomba

sur une Grotte de Lourdes, imitée en petit, reproduite à l'aide de

rochers et de blocs de ciment. Et son émotion fut telle, qu'il ne put la

cacher à son compagnon.

--C'est donc vrai?... On me l'avait dit, mais je m'imaginais le

Saint-Père plus intellectuel, dégagé de ces superstitions basses.

--Oh! répondit Narcisse, je crois que la Grotte date de Pie IX, qui

avait une particulière reconnaissance à Notre-Dame de Lourdes. En tout

cas, ce doit être un cadeau, et Léon XIII la fait entretenir,

simplement.

Pendant quelques minutes, Pierre resta immobile, silencieux, devant

cette reproduction, ce joujou enfantin de la foi. Des visiteurs, par

zèle dévot, avaient laissé leurs cartes de visite, piquées dans les

gerçures du ciment. Et ce fut pour lui une très grande tristesse, il se

remit à suivre son compagnon, la tête basse, perdu dans une rêverie

désolée sur l'imbécile misère du monde. Puis, à la sortie du bois, de

nouveau en face du parterre, il leva les yeux.

Grand Dieu! que cette fin d'un beau jour était exquise pourtant, et quel

charme victorieux montait de la terre, dans cette partie adorable des

jardins! Plus que sous les ombrages alanguis du bois, plus même que

parmi les vignes fécondes, il sentait là toute la force de la puissante

nature, au milieu de ce parterre nu, désert, noble et brûlant. C'étaient

à peine, au-dessus des gazons maigres, ornant avec symétrie les

compartiments géométriques que les allées découpaient, quelques arbustes

bas, des roseaux nains, des aloès, de rares touffes de fleurs à demi

séchées; et, dans le goût baroque d'autrefois, des buissons verts

dessinaient encore les armes de Pie IX. Troublant seul le chaud silence,

on n'entendait que le petit bruit cristallin du jet d'eau central, une

pluie de gouttes qui retombaient perpétuellement d'une vasque. Rome

entière avec son ciel ardent, sa grâce souveraine, sa volupté

conquérante, semblait animer de son âme cette décoration carrée, vaste

mosaïque de verdure, dont le demi-abandon, le délabrement roussi

prenaient une mélancolique fierté, dans le frisson très ancien d'une

passion de flamme qui ne pouvait mourir. Des vases antiques, des

statues antiques, d'une nudité blanche sous le soleil couchant,

bordaient le parterre. Et, dominant l'odeur des eucalyptus et des pins,

plus forte aussi que l'odeur des oranges mûrissantes, une odeur

s'élevait, celle des grands buis amers, si chargée de vie âpre, qu'elle

troublait au passage, comme l'odeur même de la virilité de ce vieux sol,

saturé de poussières humaines.

--C'est bien extraordinaire que nous n'ayons pas rencontré Sa Sainteté,

disait Narcisse. Sans doute, la voiture aura pris par l'autre allée du

bois, tandis que nous nous arrêtions à la tour de Léon IV.

Il en était revenu à son cousin, monsignor Gamba del Zoppo, il

expliquait que la fonction de «Copiere», d'échanson du pape, que

celui-ci aurait dû remplir, comme un des quatre camériers secrets

participants, n'était plus qu'une charge purement honorifique, surtout

depuis que les dîners diplomatiques et les dîners de consécration

épiscopale avaient lieu à la Secrétairerie d'État, chez le cardinal

secrétaire. Monsignor Gamba del Zoppo, dont la nullité poltronne était

légendaire, ne semblait avoir d'autre rôle que de récréer Léon XIII, qui

l'aimait beaucoup, pour ses flatteries continuelles et pour les

anecdotes qu'il en tirait sur tous les mondes, le noir et le blanc. Ce

gros homme aimable, obligeant même, tant que son intérêt n'entrait pas

en jeu, était une véritable gazette vivante, au courant de tout, ne

dédaignant pas les commérages des cuisines; de sorte qu'il s'acheminait

tranquillement vers le cardinalat, certain d'avoir le chapeau, sans se

donner d'autre peine que d'apporter les nouvelles, aux heures douces de

la promenade. Et Dieu savait s'il trouvait sans cesse d'amples moissons

à faire, dans ce Vatican fermé où s'agite un tel pullulement de prélats

de toutes sortes, dans cette famille pontificale, sans femmes, composée

de vieux garçons portant la robe, que travaillent sourdement des

ambitions démesurées, des luttes sourdes et abominables, des haines

féroces qui, dit-on, vont encore parfois jusqu'au bon vieux poison des

anciens temps!

Brusquement, Narcisse s'arrêta.

--Tenez! je savais bien... Voici le Saint-Père... Mais nous n'avons pas

de chance. Il ne nous verra même pas, il va remonter en voiture.

En effet, la calèche venait de s'avancer jusqu'à la lisière du bois, et

un petit cortège, qui débouchait d'une allée étroite, se dirigeait vers

elle.

Pierre avait reçu au cœur un grand coup. Immobilisé avec son compagnon,

caché à demi derrière le haut vase d'un citronnier, il ne put voir que

de loin le blanc vieillard, si frêle dans les plis flottants de sa

soutane blanche, marchant très lentement, d'un petit pas qui semblait

glisser sur le sable. A peine put-il distinguer la maigre figure de

vieil ivoire diaphane, accentuée par le grand nez, au-dessus de la

bouche mince. Mais les yeux très noirs luisaient d'un sourire,

curieusement, tandis que l'oreille se penchait à droite, vers monsignor

Gamba del Zoppo, en train sans doute de terminer une histoire, gras et

court, fleuri et digne. De l'autre côté, à gauche, marchait un

garde-noble; et deux autres prélats suivaient.

Ce ne fut qu'une apparition familière, déjà Léon XIII montait dans la

calèche fermée. Et Pierre, au milieu de ce grand jardin, brûlant et

odorant, retrouvait l'émoi singulier qu'il avait ressenti, dans la

galerie des Candélabres, quand il avait évoqué le passage du pape au

travers des Apollons et des Vénus, étalant leur nudité triomphale. Là,

ce n'était que l'art païen qui célébrait l'éternité de la vie, les

forces superbes et toutes-puissantes de la nature. Et voilà qu'ici il le

voyait baigner dans la nature elle-même, dans la plus belle, la plus

voluptueuse, la plus passionnée. Ah! ce pape, ce blanc vieillard

promenant son Dieu de douleur, d'humilité et de renoncement, par les

allées de ces jardins d'amour, aux soirs alanguis des ardentes journées

de l'été, sous la caresse des odeurs, les pins et les eucalyptus, les

oranges mûres, les grands buis amers! Pan tout entier l'y enveloppait

des effluves souverains de sa virilité. Comme il faisait bon de vivre

là, parmi cette magnificence du ciel et de la terre, et d'y aimer la

beauté de la femme, et de s'y réjouir dans la fécondité universelle!

Brusquement éclatait cette vérité décisive que, de ce pays de lumière et

de joie, n'avait pu pousser qu'une religion temporelle de conquête, de

domination politique, et non la religion mystique et souffrante du Nord,

une religion d'âme.

Mais Narcisse emmenait le jeune prêtre, en lui contant encore des

histoires, la bonhomie parfois de Léon XIII, qui s'arrêtait pour causer

avec les jardiniers, les questionnait sur la santé des arbres, sur la

vente des oranges, et aussi la passion qu'il avait eue pour deux

gazelles, envoyées en cadeau d'Afrique, de jolies bêtes fines qu'il

aimait à caresser, et dont il avait pleuré la mort. D'ailleurs, Pierre

n'écoutait plus; et, quand ils se retrouvèrent tous deux sur la place

Saint-Pierre, il se retourna, il regarda une fois encore le Vatican.

Ses yeux étaient tombés sur la porte de bronze, et il se rappela que, le

matin, il s'était demandé ce qu'il y avait derrière ces panneaux de

métal, garnis de gros clous à tête carrée. Et il n'osait se répondre

encore, il n'osait décider si les peuples nouveaux, avides de fraternité

et de justice, y trouveraient la religion attendue par les démocraties

de demain; car il n'emportait qu'une impression première. Mais combien

cette impression était vive et quel commencement de désastre pour son

rêve! Une porte de bronze, oui! dure et inexpugnable, murant le Vatican

sous ses lames antiques, le séparant du reste de la terre, si

solidement, que rien n'y était plus entré depuis trois siècles.

Derrière, il venait de voir renaître les anciens siècles, jusqu'au

seizième, immuables. Les temps s'y étaient comme arrêtés, à jamais. Rien

n'y bougeait plus, les costumes eux-mêmes des gardes suisses, des

gardes-nobles, des prélats, n'avaient pas changé; et l'on retrouvait là

le monde d'il y a trois cents ans, avec son étiquette, ses vêtements,

ses idées. Si, depuis vingt-cinq années, les papes, par une protestation

hautaine, s'enfermaient volontairement dans leur palais, le séculaire

emprisonnement dans le passé, dans la tradition, datait de bien plus

loin et présentait un danger autrement grave. Tout le catholicisme avait

fini par y être enfermé comme eux, s'obstinant à ses dogmes, ne vivant

plus, immobile et debout, que grâce à la force de sa vaste organisation

hiérarchique. Alors, était-ce donc que, malgré son apparente souplesse,

le catholicisme ne pouvait céder sur rien, sous peine d'être emporté?

Puis, quel monde terrible, tant d'orgueil, tant d'ambition, tant de

haines et de luttes! Et quelle prison étrange, quels rapprochements sous

les verrous, le Christ en compagnie de Jupiter Capitolin, toute

l'antiquité païenne fraternisant avec les Apôtres, toutes les splendeurs

de la Renaissance entourant le pasteur de l'Évangile, qui règne au nom

des pauvres et des simples! Sur la place Saint-Pierre, le soleil

déclinait, la douce volupté romaine tombait du ciel limpide, et le jeune

prêtre restait éperdu, après ce beau jour, passé avec Michel-Ange,

Raphaël, les Antiques et le Pape, dans le plus grand palais du monde.

--Enfin, mon cher abbé, excusez-moi, conclut Narcisse. Je vous l'avoue

maintenant, je soupçonne mon brave cousin de ne pas vouloir se

compromettre dans votre affaire... Je le verrai encore, mais vous ferez

bien de ne pas trop compter sur lui.

Ce jour-là, il était près de six heures, lorsque Pierre revint au palais

Boccanera. D'habitude, modestement, il passait par la ruelle et prenait

la porte du petit escalier, dont il possédait une clef. Mais il avait

reçu, le matin, une lettre du vicomte Philibert de la Choue, qu'il

voulait communiquer à Benedetta; et il monta le grand escalier, il

s'étonna de ne trouver personne dans l'antichambre. Les jours

ordinaires, lorsque Giacomo devait sortir, Victorine s'y installait, y

travaillait à quelque ouvrage de couture, en toute bonhomie. Sa chaise

était bien là, il vit même sur une table le linge qu'elle y avait

laissé; mais elle s'en était allée sans doute, il se permit de pénétrer

dans le premier salon. Il y faisait presque nuit déjà, le crépuscule s'y

éteignait avec une douceur mourante, et le prêtre resta saisi, n'osa

plus avancer, en entendant venir du salon voisin, le grand salon jaune,

un bruit de voix éperdues, des froissements, des heurts, toute une

lutte. C'étaient des supplications ardentes, puis des grondements

dévorateurs. Et, brusquement, il n'hésita plus, il fut emporté comme

malgré lui, par cette certitude que quelqu'un se défendait, dans cette

pièce, et allait succomber.

Quand il se précipita, ce fut une stupeur. Dario était là, fou, lâché en

une sauvagerie de désir où reparaissait tout le sang effréné des

Boccanera, dans son épuisement élégant de fin de race; et il tenait

Benedetta aux épaules, il l'avait renversée sur un canapé, la

violentant, la voulant, lui brûlant la face de ses paroles.

--Pour l'amour de Dieu, chérie... Pour l'amour de Dieu, si tu ne

souhaites pas que je meure et que tu meures... Puisque tu le dis

toi-même, puisque c'est fini, que jamais ce mariage ne sera cassé, oh!

ne soyons pas malheureux davantage, aime-moi comme tu m'aimes, et

laisse-moi t'aimer, laisse-moi t'aimer!

Mais, de ses deux bras tendus, pleurante, avec une face de tendresse et

de souffrance indicibles, la contessina le repoussait, pleine elle aussi

d'une énergie farouche, en répétant:

--Non, non! je t'aime, je ne veux pas, je ne veux pas!

A ce moment, dans son grondement désespéré, Dario eut la sensation que

quelqu'un entrait. Il se releva violemment, regarda Pierre d'un air de

démence hébétée, sans même le bien reconnaître. Puis, il passa les deux

mains sur son visage, les joues ruisselantes, les yeux sanglants; et il

s'enfuit, en poussant un soupir, un han! terrible et douloureux, où son

désir refoulé se débattait encore dans des larmes et dans du repentir.

Benedetta était restée assise sur le canapé, soufflante, à bout de

courage et de force. Mais, au mouvement que Pierre fit pour se retirer

également, très embarrassé de son rôle, ne trouvant pas un mot, elle le

supplia d'une voix qui se calmait.

--Non, non, monsieur l'abbé, ne vous en allez pas... Je vous en prie,

asseyez-vous, je désire causer avec vous un instant.

Il crut pourtant devoir s'excuser de son entrée si brusque, il expliqua

que la porte du premier salon était entr'ouverte et qu'il avait

seulement aperçu, dans l'antichambre, le travail de Victorine, laissé

sur une table.

--Mais c'est vrai! s'écria la contessina, Victorine devait y être, je

venais de la voir. Je l'ai appelée, quand mon pauvre Dario s'est mis à

perdre la tête... Pourquoi donc n'est-elle pas accourue?

Puis, dans un mouvement d'expansion, se penchant à demi, la face encore

brûlante de la lutte:

--Écoutez, monsieur l'abbé, je vais vous dire les choses, parce que je

ne veux pas que vous emportiez une trop vilaine idée de mon pauvre

Dario. Ça me ferait beaucoup de peine... Voyez-vous, c'est un peu de ma

faute, ce qui vient d'arriver. Hier soir, il m'avait demandé un

rendez-vous ici, pour que nous puissions causer tranquillement; et,

comme je savais que ma tante n'y serait pas aujourd'hui, à cette heure,

je lui ai donc dit de venir... C'était fort naturel, n'est-ce pas? de

nous voir, de nous entendre, après le gros chagrin que nous avons eu, à

la nouvelle que mon mariage ne sera sans doute jamais annulé. Nous

souffrons trop, il faudrait prendre un parti... Et, alors, quand il a

été là, nous nous sommes mis à pleurer, nous sommes restés longtemps aux

bras l'un de l'autre, nous caressant, mêlant nos larmes. Je l'ai baisé

mille fois en lui répétant que je l'adorais, que j'étais désespérée de

faire son malheur, que je mourrais sûrement de ma peine, à le voir si

malheureux. Peut-être a-t-il pu se croire encouragé; et, d'ailleurs, il

n'est pas un ange, je n'aurais pas dû le garder de la sorte, si

longtemps sur mon cœur... Vous comprenez, monsieur l'abbé, il a fini

par être comme un fou et par vouloir la chose que, devant la Madone,

j'ai juré de ne jamais accorder qu'à mon mari.

Elle disait cela tranquillement, simplement, sans embarras aucun, de son

air de belle fille raisonnable et pratique. Un faible sourire parut sur

ses lèvres, quand elle continua.

--Oh! je le connais bien, mon pauvre Dario, et ça ne m'empêche pas de

l'aimer, au contraire. Il a l'air délicat, un peu maladif même; mais, au

fond, c'est un passionné, un homme qui a besoin de plaisir. Oui! c'est

le vieux sang qui bouillonne, j'en sais quelque chose, car j'ai eu des

colères, étant petite, à rester par terre, et aujourd'hui encore, quand

le grand souffle passe, il faut que je me batte contre moi-même, que je

me torture, pour ne pas faire toutes les sottises du monde... Mon pauvre

Dario! il sait si mal souffrir! Il est tel qu'un enfant dont les

caprices doivent être contentés; mais, au fond pourtant, il a beaucoup

de raison, il m'attend, parce qu'il se dit que le bonheur sérieux est

avec moi, qui l'adore.

Et Pierre vit alors se préciser pour lui cette figure du jeune prince,

restée vague jusque-là. Tout en mourant d'amour pour sa cousine, il

s'était toujours amusé. Un fond d'égoïsme parfait, mais un très aimable

garçon quand même. Surtout une incapacité absolue de souffrir, une

horreur de la souffrance, de la laideur et de la pauvreté, chez lui et

chez les autres. De chair et d'âme pour la joie, l'éclat, l'apparence,

la vie au clair soleil. Et fini, épuisé, n'ayant plus de force que pour

cette vie d'oisif, ne sachant même plus penser et vouloir, à ce point

que l'idée de se rallier au régime nouveau ne lui était pas même venue.

Avec ça, l'orgueil démesuré du Romain, la paresse mêlée d'une sagacité,

d'un sens pratique du réel, toujours en éveil; et, dans le charme doux

et finissant de sa race, dans son continuel besoin de femme, des coups

de furieux désir, une sensualité fauve qui parfois se ruait.

--Mon pauvre Dario, qu'il aille en voir une autre, je le lui permets,

ajouta très bas Benedetta, avec son beau sourire. N'est-ce pas? il ne

faut point demander l'impossible à un homme, et je ne veux pas qu'il en

meure.

Et, comme Pierre la regardait, dérangé dans son idée de la jalousie

italienne, elle s'écria, toute brûlante de son adoration passionnée:

--Non, non, je ne suis pas jalouse de ça. C'est son plaisir, ça ne me

fait pas de peine. Et je sais très bien qu'il me reviendra toujours,

qu'il ne sera plus qu'à moi, à moi seule, quand je le voudrai, quand je

le pourrai.

Il y eut un silence, le salon s'emplissait d'ombre, l'or des grandes

consoles s'éteignait, une mélancolie infinie tombait du haut plafond

obscur et des vieilles tentures jaunes, couleur d'automne. Bientôt, par

un hasard de l'éclairage, un tableau se détacha, au-dessus du canapé où

la contessina était assise, le portrait de la jeune fille au turban, si

belle, Cassia Boccanera, l'ancêtre, l'amoureuse et la justicière. De

nouveau, la ressemblance frappa le prêtre, et il pensa tout haut, il

reprit:

--La tentation est la plus forte, il vient toujours une minute où l'on

succombe, et tout à l'heure, si je n'étais pas entré...

Violemment, Benedetta l'interrompit.

--Moi, moi!... Ah! vous ne me connaissez pas. Je serais morte plutôt.

Et, dans une exaltation dévote extraordinaire, toute soulevée d'amour,

et comme si la foi superstitieuse eût embrasé en elle la passion jusqu'à

l'extase:

--J'ai juré à la Madone de donner ma virginité à l'homme que j'aimerai,

seulement le jour où il sera mon mari, et ce serment, je l'ai tenu au

prix de mon bonheur, je le tiendrai au prix de ma vie même... Oui, Dario

et moi, nous mourrons s'il le faut, mais la sainte Vierge a ma parole,

et les anges ne pleureront pas dans le ciel.

Elle était là tout entière, d'une simplicité qui pouvait d'abord

paraître compliquée, inexplicable. Sans doute elle cédait à cette

singulière idée de noblesse humaine que le christianisme a mise dans le

renoncement et la pureté, toute une protestation contre l'éternelle

matière, les forces de la nature, la fécondité sans fin de la vie. Mais,

en elle, il y avait plus encore, un prix d'amour inestimable donné à la

virginité, un cadeau exquis, d'une joie divine, qu'elle voulait faire à

l'amant élu, choisi par son cœur, devenu le maître souverain de son

corps, dès que Dieu les aurait unis. Pour elle, en dehors du prêtre, du

mariage religieux, il n'y avait que péché mortel et abomination. Et, dès

lors, on comprenait sa longue résistance à Prada, qu'elle n'aimait pas,

sa résistance désespérée et si douloureuse à Dario, qu'elle adorait,

mais à qui elle ne voulait s'abandonner qu'en légitime union. Et quelle

torture, pour cette âme enflammée, que de résister à son amour! quel

continuel combat du devoir, du serment fait à la Vierge, contre la

passion, cette passion de sa race, qui, parfois, comme elle l'avouait,

soufflait chez elle en tempête! Tout ignorante et indolente qu'elle fût,

capable d'une éternelle fidélité de tendresse, elle exigeait d'ailleurs

le sérieux, le matériel de l'amour. Aucune fille n'était moins qu'elle

perdue dans le rêve.

Pierre la regardait, sous le crépuscule mourant, et il lui semblait

qu'il la voyait, qu'il la comprenait pour la première fois. Sa dualité

s'accusait dans les lèvres un peu fortes et charnelles, les yeux

immenses, noirs et sans fond, et dans le visage si calme, si

raisonnable, d'une délicatesse d'enfance. Avec cela, derrière ces yeux

de flamme, sous cette peau d'une candeur filiale, on sentait la tension

intérieure de la superstitieuse, de l'orgueilleuse et de la volontaire,

la femme qui se gardait obstinément à son amour, ne manœuvrant que pour

en jouir, toujours prête, dans sa raison avisée, à quelque folie de

passion qui l'emporterait. Ah! comme il s'expliquait qu'on l'aimât!

comme il sentait qu'une créature si adorable, avec sa belle sincérité,

sa fougue à se réserver pour se donner mieux, devait emplir l'existence

d'un homme! et qu'elle lui apparaissait bien la sœur cadette de cette

Cassia délicieuse et tragique, qui n'avait pas voulu vivre avec sa

virginité désormais inutile, et qui s'était jetée au Tibre, en y

entraînant son frère, Ercole, et le cadavre de Flavio, son amant!

Dans un mouvement de bonne affection, Benedetta avait saisi les deux

mains de Pierre.

--Monsieur l'abbé, voici une quinzaine de jours que vous êtes ici, et je

vous aime bien, parce que je sens en vous un ami. Si vous ne nous

comprenez pas du premier coup, il ne faut pourtant pas trop mal nous

juger. Je vous jure que, si peu savante que je sois, je tâche toujours

d'agir le mieux possible.

Il fut infiniment touché de sa bonne grâce, et il l'en remercia, en

gardant un instant ses belles mains dans les siennes, car lui aussi se

prenait pour elle d'une grande tendresse. Un rêve de nouveau

l'emportait, être son éducateur, s'il en avait jamais le temps, ne pas

repartir du moins sans avoir conquis cette âme aux idées de charité et

de fraternité futures, qui étaient les siennes. N'était-elle pas

l'Italie d'hier, cette créature admirable, indolente, ignorante,

inoccupée, ne sachant que défendre son amour? L'Italie d'hier, si belle

et si endormie, avec sa grâce finissante, charmeresse dans son

ensommeillement, et qui gardait tant d'inconnu au fond de ses yeux

noirs, brûlants de passion! Et quel rôle que de l'éveiller, de

l'instruire, de la conquérir pour la vérité, le peuple des souffrants et

des pauvres, l'Italie rajeunie de demain, telle qu'il la rêvait! Même,

dans le mariage désastreux avec le comte Prada, dans la rupture, il

voulait voir une première tentative manquée, l'Italie moderne du Nord

allant trop vite en besogne, trop brutale à aimer et à transformer la

douce Rome attardée, grande encore et paresseuse. Mais ne pouvait-il

reprendre la tâche, n'avait-il pas remarqué que son livre, après

l'étonnement de la première lecture, était resté chez elle une

préoccupation, un intérêt, au milieu du vide de ses journées, emplies de

ses seuls chagrins? Quoi! s'intéresser aux autres, aux petits de ce

monde, au bonheur des misérables! était-ce possible, y avait-il donc là

un apaisement à sa propre misère? Et elle était émue déjà, et il se

promettait de faire jaillir ses larmes, frémissant lui-même près d'elle,

à la pensée de l'infini d'amour qu'elle donnerait, le jour où elle

aimerait.

La nuit venait complète, et Benedetta s'était levée pour demander une

lampe. Puis, comme Pierre prenait congé, elle le retint un instant

encore dans les demi-ténèbres. Il ne la voyait plus, il l'entendait

seulement répéter de sa voix grave:

--N'est-ce pas, monsieur l'abbé, vous n'emporterez pas une trop mauvaise

opinion de nous? Dario et moi, nous nous aimons, et ce n'est pas un

péché, quand on est sage... Ah! oui, je l'aime, et depuis si longtemps!

Figurez-vous, j'avais treize ans à peine, lui en avait dix-huit; et nous

nous aimions, nous nous aimions comme des fous, dans ce grand jardin de

la villa Montefiori, qu'on a saccagé... Ah! les jours que nous avons

passés là, les après-midi entières, lâchés à travers les arbres, les

heures vécues au fond de cachettes introuvables, à nous baiser, ainsi

que des chérubins! Lorsque venait le temps des oranges mûres, c'était un

parfum qui nous grisait. Et les grands buis amers, mon Dieu! comme ils

nous enveloppaient, de quelle odeur puissante ils nous faisaient battre

le cœur! Je ne peux plus les respirer, maintenant, sans défaillir.

Giacomo apportait la lampe, et Pierre remonta chez lui. Dans le petit

escalier, il trouva Victorine, qui eut un léger sursaut, comme si elle

s'était postée là, à le guetter sortir du salon. Elle le suivit, elle

causa, se renseigna; et, tout d'un coup, le prêtre eut conscience de ce

qui s'était passé.

--Pourquoi donc n'êtes-vous pas accourue, lorsque votre maîtresse vous a

appelée, puisque vous étiez en train de coudre, dans l'antichambre?

D'abord, elle voulut faire l'étonnée, dire qu'elle n'avait rien entendu.

Mais sa bonne figure de franchise ne pouvait mentir, riait quand même.

Elle finit par se confesser, de son air brave et gai.

--Dame! est-ce que ça me regardait, d'intervenir entre des amoureux? Et

puis, j'étais bien tranquille, je savais que le prince l'aime trop pour

lui faire du mal, à ma petite Benedetta.

La vérité était que, comprenant ce dont il s'agissait, au premier appel

de détresse, elle avait posé doucement son ouvrage sur la table et s'en

était allée à pas de loup, pour ne pas avoir à déranger ses chers

enfants, ainsi qu'elle les nommait.

--Ah! la pauvre petite! conclut-elle, comme elle a tort de se martyriser

pour des idées de l'autre monde! Puisqu'ils s'aiment, où serait le mal,

grand Dieu! s'ils se donnaient un peu de bonheur? La vie n'est pas si

drôle. Et quel regret, plus tard, le jour où il ne serait plus temps!

Resté seul, dans sa chambre, Pierre se sentit tout d'un coup chancelant,

éperdu. Les grands buis amers! les grands buis amers! Comme lui, elle

avait frissonné à leur âpre odeur de virilité, et ils revenaient, et ils

évoquaient ceux des jardins pontificaux, des voluptueux jardins romains,

déserts et brûlants sous l'auguste soleil. Sa journée entière se

résumait, prenait clairement sa signification totale. C'était le réveil

fécond, l'éternelle protestation de la nature et de la vie, la Vénus et

l'Hercule qu'on peut enfouir pour des siècles dans la terre, mais qui en

surgissent quand même un jour, qu'on peut vouloir murer au fond du

Vatican dominateur, immobile et têtu, mais qui règnent même là et

gouvernent le monde, souverainement.

Rome(#34528) · 第 11 / 33 题