L'après-midi de ce même jour, Pierre songea, puisqu'il avait des
loisirs, à commencer tout de suite ses courses dans Rome par une visite
qui lui tenait au cœur. Dès l'apparition de son livre, une lettre venue
de cette ville l'avait profondément ému et intéressé, une lettre du
vieux comte Orlando Prada, le héros de l'indépendance et de l'unité
italienne, qui, sans le connaître, lui écrivait spontanément sous le
coup d'une première lecture; et c'était, en quatre pages, une
protestation enflammée, un cri de foi patriotique, juvénile encore chez
le vieillard, l'accusant d'avoir oublié l'Italie dans son œuvre,
réclamant Rome, la Rome nouvelle, pour l'Italie unifiée et libre enfin.
Une correspondance avait suivi, et le prêtre, tout en ne cédant pas sur
le rêve qu'il faisait du néo-catholicisme sauveur du monde, s'était mis
à aimer de loin l'homme qui lui écrivait ces lettres où brûlait un si
grand amour de la patrie et de la liberté. Il l'avait prévenu de son
voyage, en lui promettant d'aller le voir. Mais, maintenant,
l'hospitalité acceptée par lui au palais Boccanera le gênait beaucoup,
car il lui semblait difficile, après l'accueil de Benedetta, si
affectueux, de se rendre ainsi dès le premier jour, sans la prévenir,
chez le père de l'homme qu'elle avait fui et contre lequel elle plaidait
en divorce; d'autant plus que le vieil Orlando habitait, avec son fils,
le petit palais que celui-ci avait fait bâtir, dans le haut de la rue du
Vingt-Septembre.
Pierre voulut donc, avant tout, confier son scrupule à la contessina
elle-même. Il avait appris d'ailleurs, par le vicomte Philibert de la
Choue, qu'elle gardait pour le héros une filiale tendresse, mêlée
d'admiration. En effet, après le déjeuner, au premier mot qu'il lui dit
de l'embarras où il était, elle se récria.
--Mais, monsieur l'abbé, allez, allez vite! Vous savez que le vieil
Orlando est une de nos gloires nationales; et ne vous étonnez pas de me
l'entendre nommer ainsi, toute l'Italie lui donne ce petit nom tendre,
par affection et gratitude. Moi, j'ai grandi dans un monde qui
l'exécrait, qui le traitait de Satan. Plus tard, seulement, je l'ai
connu, je l'ai aimé, et c'est bien l'homme le plus doux et le plus juste
qui soit sur la terre.
Elle s'était mise à sourire, tandis que des larmes discrètes mouillaient
ses yeux, sans doute au souvenir de l'année passée là-bas, dans cette
maison de violence, où elle n'avait eu d'heures paisibles que près du
vieillard. Et elle ajouta, plus bas, la voix un peu tremblante:
--Puisque vous allez le voir, dites-lui bien de ma part que je l'aime
toujours et que jamais je n'oublierai sa bonté, quoi qu'il arrive.
Pendant que Pierre se rendait en voiture rue du Vingt-Septembre, il
évoqua toute cette histoire héroïque du vieil Orlando, qu'il s'était
fait conter. On y entrait en pleine épopée, dans la foi, la bravoure et
le désintéressement d'un autre âge.
Le comte Orlando Prada, d'une noble famille milanaise, fut tout jeune
brûlé d'une telle haine contre l'étranger, qu'à peine âgé de quinze ans
il faisait partie d'une société secrète, une des ramifications de
l'antique carbonarisme. Cette haine de la domination autrichienne venait
de loin, des vieilles révoltes contre la servitude, lorsque les
conspirateurs se réunissaient dans des cabanes abandonnées, au fond des
bois; et elle était exaspérée encore par le rêve séculaire de l'Italie
délivrée, rendue à elle-même, redevenant enfin la grande nation
souveraine, digne fille des anciens conquérants et maîtres du monde.
Ah! cette glorieuse terre d'autrefois, cette Italie démembrée, morcelée,
en proie à une foule de petits tyrans, continuellement envahie et
possédée par les nations voisines, quel rêve ardent et superbe que de la
tirer de ce long opprobre! Battre l'étranger, chasser les despotes,
réveiller le peuple de la basse misère de son esclavage, proclamer
l'Italie libre, l'Italie une, c'était alors la passion qui soulevait
toute la jeunesse d'une flamme inextinguible, qui faisait éclater
d'enthousiasme le cœur du jeune Orlando. Il vécut son adolescence dans
une indignation sainte, dans la fière impatience de donner son sang à la
patrie, et de mourir pour elle, s'il ne la délivrait pas.
Au fond de son vieux logis familial de Milan, Orlando vivait retiré,
frémissant sous le joug, perdant les jours en conspirations vaines; et
il venait de se marier, il avait vingt-cinq ans, lorsque la nouvelle
arriva de la fuite de Pie IX et de la révolution à Rome. Brusquement, il
lâcha tout, logis, femme, pour courir à Rome, comme appelé par la voix
de sa destinée. C'était la première fois qu'il s'en allait ainsi battre
les chemins, à la conquête de l'indépendance; et que de fois il devait
se remettre en campagne, sans se lasser jamais! Il connut alors Mazzini,
il se passionna un instant pour cette figure mystique de républicain
unitaire. Rêvant lui-même de république universelle, il adopta la devise
mazinienne «Dio e popolo», il suivit la procession qui parcourut en
grande pompe la Rome de l'émeute. On était à une époque de vastes
espoirs, travaillée déjà par le besoin d'une rénovation du catholicisme,
dans l'attente d'un Christ humanitaire, chargé de sauver le monde une
seconde fois. Mais bientôt un homme, un capitaine des anciens âges,
Garibaldi, à l'aurore de sa gloire épique, le prit tout entier, ne fit
plus de lui qu'un soldat de la liberté et de l'unité. Orlando l'aima
comme un dieu, se battit en héros à son côté, fut de la victoire de
Rieti sur les Napolitains, le suivit dans sa retraite d'obstiné
patriote, lorsqu'il se porta au secours de Venise, forcé d'abandonner
Rome à l'armée française du général Oudinot, qui venait y rétablir Pie
IX. Et quelle aventure extraordinaire et follement brave! cette Venise
que Manin, un autre grand patriote, un martyr, avait refaite
républicaine, et qui depuis de longs mois résistait aux Autrichiens! et
ce Garibaldi, avec une poignée d'hommes, qui part pour la délivrer,
frète treize barques de pêche, en laisse huit entre les mains de
l'ennemi, est obligé de revenir aux rivages romains, y perd
misérablement sa femme Anita, dont il ferme les yeux, avant de retourner
en Amérique, où il avait habité déjà en attendant l'heure de
l'insurrection! Ah! cette terre d'Italie, toute grondante alors du feu
intérieur de son patriotisme, d'où poussaient en chaque ville des hommes
de foi et de courage, d'où les émeutes éclataient de partout comme des
éruptions, et qui, au milieu des échecs, allait quand même au triomphe,
invinciblement!
Orlando revint à Milan, près de sa jeune femme, et il y vécut deux ans,
caché, rongé par l'impatience du glorieux lendemain, si long à naître.
Un bonheur l'attendrit, dans sa fièvre: il eut un fils, Luigi; mais
l'enfant coûta la vie à sa mère, ce fut un deuil. Et, ne pouvant rester
davantage à Milan, où la police le surveillait, le traquait, finissant
par trop souffrir de l'occupation étrangère, Orlando se décida à
réaliser les débris de sa fortune, puis se retira à Turin, près d'une
tante de sa femme, qui prit soin de l'enfant. Le comte de Cavour, en
grand politique, travaillait dès lors à l'indépendance, préparait le
Piémont au rôle décisif qu'il devait jouer. C'était l'époque où le roi
Victor-Emmanuel accueillait avec une bonhomie flatteuse les réfugiés qui
lui arrivaient de toute l'Italie, même ceux qu'il savait républicains,
compromis et en fuite, à la suite d'insurrections populaires. Dans cette
rude et rusée maison de Savoie, le rêve de réaliser l'unité italienne,
au profit de la monarchie piémontaise, venait de loin, mûrissait depuis
des années. Et Orlando n'ignorait point sous quel maître il s'enrôlait;
mais déjà, en lui, le républicain passait après le patriote, il ne
croyait plus à une Italie faite au nom de la république, mise sous la
protection d'un pape libéral, comme Mazzini l'avait imaginé un moment.
N'était-ce pas là une chimère, qui dévorerait des générations, si l'on
s'entêtait à la poursuivre? Lui, refusait de mourir sans avoir couché à
Rome, en conquérant. Quitte à y laisser la liberté, il voulait la patrie
reconstruite et debout, vivante enfin sous le soleil. Aussi avec quelle
fièvre heureuse s'engagea-t-il, lors de la guerre de 1859, et comme son
cœur battait à lui briser la poitrine, après Magenta, quand il entra
dans Milan avec l'armée française, dans ce Milan que huit années plus
tôt il avait quitté en proscrit, l'âme désespérée! A la suite de
Solferino, le traité de Villafranca fut une déception amère: la Vénétie
échappait, Venise restait captive. Mais c'était pourtant le Milanais
reconquis, et c'étaient aussi la Toscane, les duchés de Parme et de
Modène, qui votaient leur annexion. Enfin, le noyau de l'astre se
formait, la patrie se reconstituait, autour du Piémont victorieux.
Puis, l'année suivante, Orlando rentra dans l'épopée. Garibaldi était
revenu de ses deux séjours en Amérique, entouré de toute une légende,
des exploits de paladin dans les pampas de l'Uruguay, une traversée
extraordinaire de Canton à Lima; et il avait reparu pour se battre en
1859, devançant l'armée française, culbutant un maréchal autrichien,
entrant dans des villes, Côme, Bergame, Brescia. Tout d'un coup, on
apprit qu'il était débarqué avec mille hommes seulement, à Marsala, les
mille de Marsala, la poignée illustre de braves. Au premier rang,
Orlando se battit. Palerme résista trois jours, fut emportée. Devenu le
lieutenant favori du dictateur, il l'aida à organiser le gouvernement,
passa ensuite avec lui le détroit, fut à sa droite de l'entrée
triomphale dans Naples, d'où le roi s'était enfui. C'était une folie
d'audace et de vaillance, l'explosion de l'inévitable, toutes sortes
d'histoires surhumaines qui circulaient, Garibaldi invulnérable, mieux
protégé par sa chemise rouge que par la plus épaisse des armures,
Garibaldi mettant en déroute les armées adverses, comme un archange,
rien qu'en brandissant sa flamboyante épée. Les Piémontais, de leur
côté, qui venaient de battre le général Lamoricière à Castelfidardo,
avaient envahi les États romains. Et Orlando était là, lorsque le
dictateur, se démettant du pouvoir, signa le décret d'annexion des
Deux-Siciles à la Couronne d'Italie; de même qu'il fit également partie,
au cri violent de «Rome ou la mort!», de la tentative désespérée qui
finit tragiquement à Aspromonte: la petite armée dispersée par les
troupes italiennes, Garibaldi blessé, fait prisonnier, renvoyé dans la
solitude de son île de Caprera, où il ne fut plus qu'un laboureur.
Les six années d'attente qui suivirent, Orlando les vécut à Turin, même
lorsque Florence fut choisie comme nouvelle capitale. Le sénat avait
acclamé Victor-Emmanuel roi d'Italie; et, en effet, l'Italie était
faite, il n'y manquait que Rome et Venise. Désormais les grands combats
semblaient finis, l'ère de l'épopée se trouvait close. Venise allait
être donnée par la défaite. Orlando était à la bataille malheureuse de
Custozza, où il reçut deux blessures, le cœur plus mortellement frappé
par la douleur qu'il éprouva à croire un instant l'Autriche triomphante.
Mais, au même moment, celle-ci, battue à Sadowa, perdait la Vénétie, et
cinq mois plus tard il voulut être à Venise, dans la joie du triomphe,
lorsque Victor-Emmanuel y fit son entrée, aux acclamations frénétiques
du peuple. Rome seule restait à prendre, une fièvre d'impatience
poussait vers elle l'Italie entière, qu'arrêtait le serment fait par la
France amie de maintenir le pape. Une troisième fois, Garibaldi rêva de
renouveler les prouesses légendaires, se jeta sur Rome, indépendant de
tous liens, en capitaine d'aventures que le patriotisme illumine. Et,
une troisième fois, Orlando fut de cette folie d'héroïsme, qui devait se
briser à Mentana, contre les zouaves pontificaux, aidés d'un petit corps
français. Blessé de nouveau, il rentra à Turin presque mourant. L'âme
frémissante, il fallait se résigner, la situation restait insoluble.
Tout d'un coup, éclata le coup de tonnerre de Sedan, l'écrasement de la
France; et le chemin de Rome devenait libre, et Orlando, rentré dans
l'armée régulière, faisait partie des troupes qui prirent position, dans
la Campagne romaine, pour assurer la sécurité du Saint-Siège, selon les
termes de la lettre que Victor-Emmanuel écrivit à Pie IX. Il n'y eut,
d'ailleurs, qu'un simulacre de combat: les zouaves pontificaux du
général Kanzler durent se replier, Orlando fut un des premiers qui
pénétra dans la ville par la brèche de la porte Pia. Ah! ce vingt
septembre, ce jour où il éprouva le plus grand bonheur de sa vie, un
jour de délire, un jour de complet triomphe, où se réalisait le rêve de
tant d'années de luttes terribles, pour lequel il avait donné son repos,
sa fortune, son intelligence et sa chair!
Ensuite, ce furent encore plus de dix années heureuses, dans Rome
conquise, dans Rome adorée, ménagée et flattée, comme une femme en
laquelle on a mis tout son espoir. Il attendait d'elle une si grande
vigueur nationale, une si merveilleuse résurrection de force et de
gloire, pour la jeune nation! L'ancien républicain, l'ancien soldat
insurrectionnel qu'il était, avait dû se rallier et accepter un siège de
sénateur: Garibaldi lui-même, son Dieu, n'allait-il pas rendre visite au
roi et siéger au parlement? Mazzini seul, dans son intransigeance,
n'avait point voulu d'une Italie indépendante et une, qui ne fût pas
républicaine. Puis, une autre raison avait décidé Orlando, l'avenir de
son fils Luigi, qui venait d'avoir dix-huit ans, au lendemain de
l'entrée dans Rome. Si lui s'accommodait des miettes de sa fortune
d'autrefois, mangée au service de la patrie, il rêvait de vastes
destins pour l'enfant qu'il adorait. Il sentait bien que l'âge héroïque
était achevé, il voulait faire de lui un grand politique, un grand
administrateur, un homme utile à la nation souveraine de demain; et
c'était pourquoi il n'avait pas repoussé la faveur royale, la récompense
de son long dévouement, voulant être là, aider Luigi, le surveiller, le
diriger. Lui-même était-il donc si vieux, si fini, qu'il ne pût se
rendre utile dans l'organisation, comme il croyait l'avoir été dans la
conquête? Il avait placé le jeune homme au ministère des Finances,
frappé de la vive intelligence qu'il montrait pour les questions
d'affaires, devinant peut-être aussi par un sourd instinct que la
bataille allait continuer maintenant sur le terrain financier et
économique. Et, de nouveau, il vécut dans le rêve, croyant toujours avec
enthousiasme à l'avenir splendide, débordant d'une espérance illimitée,
regardant Rome doubler de population, s'agrandir d'une folle végétation
de quartiers neufs, redevenir à ses yeux d'amant ravi la reine du monde.
Brusquement, ce fut la foudre. Un matin, en descendant l'escalier,
Orlando fut frappé de paralysie, les deux jambes tout à coup mortes,
d'une pesanteur de plomb. On avait dû le remonter, jamais plus il ne
remit les pieds sur le pavé de la rue. Il venait d'avoir cinquante-six
ans, et depuis quatorze ans il n'avait pas quitté son fauteuil, cloué là
dans une immobilité de pierre, lui qui autrefois avait si rudement couru
les champs de bataille de l'Italie. C'était une grande pitié,
l'écroulement d'un héros. Et le pis, alors, fut que le vieux soldat, de
cette chambre où il se trouvait prisonnier, assista au lent ébranlement
de tous ses espoirs, envahi d'une mélancolie affreuse, dans la peur
inavouée de l'avenir. Il voyait clair enfin, depuis que la griserie de
l'action ne l'aveuglait plus et qu'il passait ses longues journées vides
à réfléchir. Cette Italie qu'il avait voulue si puissante, si
triomphante en son unité, agissait follement, courait à la ruine, à la
banqueroute peut-être. Cette Rome qui avait toujours été pour lui la
capitale nécessaire, la ville de gloire sans pareille qu'il fallait au
peuple roi de demain, semblait se refuser à ce rôle d'une grande
capitale moderne, lourde comme une morte, pesant du poids des siècles
sur la poitrine de la jeune nation. Et il y avait encore son fils, son
Luigi, qui le désolait, rebelle à toute direction, devenu un des enfants
dévorateurs de la conquête, se ruant à la curée chaude de cette Italie,
de cette Rome, que son père semblait avoir uniquement voulues pour que
lui-même les pillât et s'en engraissât. Vainement, il s'était opposé à
ce qu'il quittât le ministère, à ce qu'il se jetât dans l'agio effréné
sur les terrains et les immeubles, que déterminait le coup de démence
des quartiers neufs. Il l'adorait quand même, il était réduit au
silence, surtout maintenant que les opérations financières les plus
hasardeuses lui avaient réussi, comme cette transformation de la villa
Montefiori en une véritable ville, affaire colossale où les plus riches
s'étaient ruinés, dont lui s'était retiré avec des millions. Et Orlando,
désespéré et muet, dans le petit palais que Luigi Prada avait fait
bâtir, rue du Vingt-Septembre, s'était entêté à n'y occuper qu'une
chambre étroite, où il achevait ses jours cloîtré, avec un seul
serviteur, n'acceptant rien autre de son fils que cette hospitalité,
vivant pauvrement de son humble rente.
Comme il arrivait à cette rue neuve du Vingt-Septembre, ouverte sur le
flanc et sur le sommet du Viminal, Pierre fut frappé de la somptuosité
lourde des nouveaux palais, où s'accusait le goût héréditaire de
l'énorme. Dans la chaude après-midi de vieil or pourpré, cette rue large
et triomphale, ces deux files de façades interminables et blanches
disaient le fier espoir d'avenir de la nouvelle Rome, le désir de
souveraineté qui avait fait pousser du sol ces bâtisses colossales. Mais
surtout il demeura béant devant le Ministère des Finances, un amas
gigantesque, un cube cyclopéen où les colonnes, les balcons, les
frontons, les sculptures s'entassent, tout un monde démesuré, enfanté en
un jour d'orgueil par la folie de la pierre. Et c'était là, en face, un
peu plus haut, avant d'arriver à la villa Bonaparte, que se trouvait le
petit palais du comte Prada.
Lorsqu'il eut payé son cocher, Pierre resta embarrassé un instant. La
porte étant ouverte, il avait pénétré dans le vestibule; mais il n'y
apercevait personne, ni concierge, ni serviteur. Il dut se décider à
monter au premier étage. L'escalier, monumental, à la rampe de marbre,
reproduisait en petit les dimensions exagérées de l'escalier d'honneur
du palais Boccanera; et c'était la même nudité froide, tempérée par un
tapis et des portières rouges, qui tranchaient violemment sur le stuc
blanc des murs. Au premier étage, se trouvait l'appartement de
réception, haut de cinq mètres, dont il aperçut deux salons en enfilade,
par une porte entre-bâillée, des salons d'une richesse toute moderne,
avec une profusion de tentures, de velours et de soie, de meubles dorés,
de hautes glaces reflétant l'encombrement fastueux des consoles et des
tables. Et toujours personne, pas une âme, dans ce logis comme
abandonné, où la femme ne se sentait pas. Il allait redescendre, pour
sonner, quand un valet se présenta enfin.
--Monsieur le comte Prada, je vous prie.
Le valet considéra en silence ce petit prêtre et daigna demander:
--Le père ou le fils?
--Le père, monsieur le comte Orlando Prada.
--Bon! montez au troisième étage.
Puis, il voulut bien ajouter une explication.
--La petite porte, à droite sur le palier. Frappez fort pour qu'on vous
ouvre.
En effet, Pierre dut frapper deux fois. Ce fut un petit vieux très sec,
d'allure militaire, un ancien soldat du comte resté à son service, qui
vint lui ouvrir, en disant, pour s'excuser de ne pas avoir ouvert plus
vite, qu'il était en train d'arranger les jambes de son maître. Tout de
suite il annonça le visiteur. Et celui-ci, après une obscure
antichambre, très étroite, resta saisi de la pièce dans laquelle il
entrait, une pièce relativement petite, toute nue, toute blanche,
tapissée simplement d'un papier tendre à fleurettes bleues. Derrière un
paravent, il n'y avait qu'un lit de fer, la couche du soldat; et aucun
autre meuble, rien que le fauteuil où l'infirme passait ses jours, une
table de bois noir près de lui, couverte de journaux et de livres, deux
antiques chaises de paille qui servaient à faire asseoir les rares
visiteurs. Contre un des murs, quelques planches tenaient lieu de
bibliothèque. Mais la fenêtre, sans rideaux, large et claire, ouvrait
sur le plus admirable panorama de Rome qu'on pût voir.
Puis, la chambre disparut, Pierre ne vit plus que le vieil Orlando, dans
une soudaine et profonde émotion. C'était un vieux lion blanchi, superbe
encore, très fort, très grand. Une forêt de cheveux blancs, sur une tête
puissante, à la bouche épaisse, au nez gros et écrasé, aux larges yeux
noirs étincelants. Une longue barbe blanche, d'une vigueur de jeunesse,
frisée comme celle d'un dieu. Dans ce mufle léonin, on devinait les
terribles passions qui avaient dû gronder; mais toutes, les charnelles,
les intellectuelles, avaient fait éruption en patriotisme, en bravoure
folle et en désordonné amour de l'indépendance. Et le vieil héros
foudroyé, le buste toujours droit et haut, était cloué là, sur son
fauteuil de paille, les jambes mortes, ensevelies, disparues dans une
couverture noire. Seuls, les bras, les mains vivaient; et, seule, la
face éclatait de force et d'intelligence.
Orlando s'était tourné vers son serviteur, pour lui dire doucement:
--Batista, tu peux t'en aller. Reviens dans deux heures.
Puis, regardant Pierre bien en face, il s'écria de sa voix restée
sonore, malgré ses soixante-dix ans:
--Enfin, c'est donc vous, mon cher monsieur Froment, et nous allons
pouvoir causer tout à notre aise... Tenez! prenez cette chaise,
asseyez-vous devant moi.
Mais il avait remarqué le regard surpris que le prêtre jetait sur la
nudité de la chambre. Il ajouta gaiement:
--Vous me pardonnerez de vous recevoir dans ma cellule. Oui, je vis ici
en moine, en vieux soldat retraité, désormais à l'écart de la vie... Mon
fils me tourmente encore pour que je prenne une des belles chambres d'en
bas. A quoi bon? je n'ai aucun besoin, je n'aime guère les lits de
plume, car mes vieux os sont accoutumés à la terre dure... Et puis, j'ai
là une si belle vue, toute Rome qui se donne à moi, maintenant que je ne
peux plus aller à elle!
D'un geste vers la fenêtre, il avait caché l'embarras, la légère rougeur
dont il était pris, chaque fois qu'il excusait son fils de la sorte,
sans vouloir dire la vraie raison, le scrupule de probité, qui le
faisait s'entêter dans son installation de pauvre.
--Mais c'est très bien! mais c'est superbe! déclara Pierre, pour lui
faire plaisir. Je suis si heureux de vous voir enfin, moi aussi! si
heureux de serrer vos mains vaillantes qui ont accompli tant de grandes
choses!
D'un nouveau geste, Orlando sembla vouloir écarter le passé.
--Bah! bah! tout cela, c'est fini, enterré... Parlons de vous, mon cher
monsieur Froment, de vous si jeune qui êtes le présent, et parlons vite
de votre livre qui est l'avenir... Ah! votre livre, votre «Rome
nouvelle», si vous saviez dans quel état de colère il m'a jeté d'abord!
Il riait maintenant, il prit le volume qui se trouvait justement sur la
table, près de lui; et, tapant sur la couverture, de sa large main de
colosse:
--Non, vous ne vous imaginez pas avec quels sursauts de protestation je
l'ai lu!... Le pape, encore le pape, et toujours le pape! La Rome
nouvelle pour le pape et par le pape! La Rome triomphante de demain
grâce au pape, donnée au pape, confondant sa gloire dans la gloire du
pape!... Eh bien! et nous? et l'Italie? et tous les millions que nous
avons dépensés pour faire de Rome une grande capitale?... Ah! qu'il faut
être un Français, et un Français de Paris, pour écrire le livre que
voilà! Mais, cher monsieur, Rome, si vous l'ignorez, est devenue la
capitale du royaume d'Italie, et il y a ici le roi Humbert, et il y a
les Italiens, tout un peuple qui compte, je vous assure, et qui entend
garder pour lui Rome, la glorieuse, la ressuscitée!
Cette fougue juvénile fit rire Pierre à son tour.
--Oui, oui, vous m'avez écrit cela. Seulement, qu'importe, à mon point
de vue! L'Italie n'est qu'une nation, une partie de l'humanité, et je
veux l'accord, la fraternité de toutes les nations, l'humanité
réconciliée, croyante et heureuse. Qu'importe la forme du gouvernement,
une monarchie, une république! qu'importe l'idée de la patrie une et
indépendante, s'il n'y a plus qu'un peuple libre, vivant de justice et
de vérité!
De ce cri enthousiaste, Orlando n'avait retenu qu'un mot. Il reprit plus
bas, d'un air songeur:
--La république! je l'ai voulue ardemment, dans ma jeunesse. Je me suis
battu pour elle, j'ai conspiré avec Mazzini, un saint, un croyant, qui
s'est brisé contre l'absolu. Et puis, quoi? il a bien fallu accepter les
nécessités pratiques, les plus intransigeants se sont ralliés...
Aujourd'hui, la république nous sauverait-elle? En tout cas, elle ne
différerait guère de notre monarchie parlementaire: voyez ce qui se
passe en France. Alors, pourquoi risquer une révolution qui mettrait le
pouvoir aux mains des révolutionnaires extrêmes, des anarchistes? Nous
craignons tous cela, c'est ce qui explique notre résignation... Je sais
bien que quelques-uns voient le salut dans une fédération républicaine,
tous les anciens petits États reconstitués en autant de républiques, que
Rome présiderait. Le Vatican aurait peut-être gros à gagner dans
l'aventure. On ne peut pas dire qu'il y travaille, il en envisage
simplement l'éventualité sans déplaisir. Mais c'est un rêve, un rêve!
Il retrouva sa gaieté, même une pointe tendre d'ironie.
--Vous doutez-vous de ce qui m'a séduit dans votre livre? car, malgré
mes protestations, je vous ai lu deux fois... C'est que Mazzini aurait
pu presque l'écrire. Oui! j'y ai retrouvé toute ma jeunesse, tout
l'espoir fou de mes vingt-cinq ans, la religion du Christ, la
pacification du monde par l'Évangile... Saviez-vous que Mazzini a voulu,
longtemps avant vous, la rénovation du catholicisme? Il écartait le
dogme et la discipline, il ne retenait que la morale. Et c'était la Rome
nouvelle, la Rome du peuple qu'il donnait pour siège à l'Église
universelle, où toutes les Églises du passé allaient se fondre: Rome,
l'éternelle Cité, la prédestinée, la mère et la reine dont la domination
renaissait pour le bonheur définitif des hommes!... N'est-ce pas curieux
que le néo-catholicisme actuel, le vague réveil spiritualiste, le
mouvement de communauté, de charité chrétienne dont on mène tant de
bruit, ne soit qu'un retour des idées mystiques et humanitaires de 1848?
Hélas! j'ai vu tout cela, j'ai cru et j'ai combattu, et je sais à quel
beau gâchis nous ont conduits ces envolées dans le bleu du mystère. Que
voulez-vous! je n'ai plus confiance.
Et, comme Pierre allait se passionner, lui aussi, et répondre, il
l'arrêta.
--Non, laissez-moi finir... Je veux seulement que vous soyez bien
convaincu de la nécessité absolue où nous étions de prendre Rome, d'en
faire la capitale de l'Italie. Sans elle, l'Italie nouvelle ne pouvait
pas être. Elle était la gloire antique, elle détenait dans sa poussière
la souveraine puissance que nous voulions rétablir, elle donnait à qui
la possédait la force, la beauté, l'éternité. Au centre du pays, elle en
était le cœur, elle devait en devenir la vie, dès qu'on l'aurait
réveillée du long sommeil de ses ruines... Ah! que nous l'avons désirée,
au milieu des victoires et des défaites, pendant des années d'affreuse
impatience! Moi, je l'ai aimée et voulue plus qu'aucune femme, le sang
brûlé, désespéré de vieillir. Et, quand nous l'avons possédée, notre
folie a été de la vouloir fastueuse, immense, dominatrice, à l'égal des
autres grandes capitales de l'Europe, Berlin, Paris, Londres...
Regardez-la, elle est encore mon seul amour, ma seule consolation,
aujourd'hui que je suis mort, n'ayant plus de vivants que les yeux.
Du même geste, il avait de nouveau indiqué la fenêtre. Rome, sous le
ciel intense, s'étendait à l'infini, tout empourprée et dorée par le
soleil oblique. Très lointains, les arbres du Janicule fermaient
l'horizon de leur ceinture verte, d'un vert limpide d'émeraude; tandis
que le dôme de Saint-Pierre, plus à gauche, avait la pâleur bleue d'un
saphir, éteint dans la trop vive lumière. Puis, c'était la ville basse,
la vieille cité rousse, comme cuite par des siècles d'étés brûlants, si
douce à l'œil, si belle de la vie profonde du passé, un chaos sans
bornes de toitures, de pignons, de tours, de campaniles, de coupoles.
Mais, au premier plan, sous la fenêtre, il y avait la jeune ville, celle
qu'on bâtissait depuis vingt-cinq années, des cubes de maçonnerie
entassés, crayeux encore, que ni le soleil ni l'histoire n'avaient
drapés de leur pourpre. Surtout, les toitures du colossal Ministère des
Finances étalaient des steppes désastreuses, infinies et blafardes,
d'une cruelle laideur. Et c'était sur cette désolation des constructions
nouvelles que les regards du vieux soldat de la conquête avaient fini
par se fixer.
Il y eut un silence. Pierre venait de sentir passer le petit froid de la
tristesse cachée, inavouée, et il attendait courtoisement.
--Je vous demande pardon de vous avoir coupé la parole, reprit Orlando.
Mais il me semble que nous ne pouvons causer utilement de votre livre,
tant que vous n'aurez pas vu et étudié Rome de près. Vous n'êtes ici que
depuis hier, n'est-ce pas? Courez la ville, regardez, questionnez, et je
crois que beaucoup de vos idées changeront. J'attends surtout votre
impression sur le Vatican, puisque vous êtes venu uniquement pour voir
le pape et défendre votre œuvre contre l'Index. Pourquoi
discuterions-nous aujourd'hui, si les faits eux-mêmes doivent vous
amener à d'autres idées, mieux que je n'y réussirais par les plus beaux
discours du monde?... C'est entendu, vous reviendrez, et nous saurons de
quoi nous parlerons, nous nous entendrons peut-être.
--Mais certainement, dit Pierre. Je n'étais venu aujourd'hui que pour
vous témoigner ma gratitude d'avoir bien voulu lire mon livre avec
intérêt et que pour saluer en vous une des gloires de l'Italie.
Orlando n'écoutait pas, absorbé, les yeux toujours fixés sur Rome. Il ne
voulait plus qu'on en parlât, et malgré lui, tout à son inquiétude
secrète, il continua d'une voix basse, comme dans une involontaire
confession.
--Sans doute, nous sommes allés beaucoup trop vite. Il y a eu des
dépenses d'une utilité indispensable, les routes, les ports, les chemins
de fer. Et il a bien fallu armer le pays aussi, je n'ai pas désapprouvé
d'abord les grosses charges militaires... Mais, ensuite, cet écrasant
budget de la guerre, d'une guerre qui n'est pas venue, dont l'attente
nous a ruinés! Ah! j'ai toujours été l'ami de la France, je ne lui
reproche que de n'avoir pas compris la situation qui nous était faite,
l'excuse vitale que nous avions en nous alliant avec l'Allemagne... Et
le milliard englouti à Rome! C'est ici que la folie a soufflé, nous
avons péché par enthousiasme et par orgueil. Dans mes songeries de vieux
bonhomme solitaire, un des premiers, j'ai senti le gouffre,
l'effroyable crise financière, le déficit où allait sombrer la nation.
Je l'ai crié à mon fils, à tous ceux qui m'approchaient; mais à quoi
bon? ils ne m'écoutaient pas, ils étaient fous, achetant, revendant,
bâtissant, dans l'agio et dans la chimère. Vous verrez, vous verrez...
Le pis est que nous n'avons pas, comme chez vous, dans la population
dense des campagnes, une réserve d'argent et d'hommes, une épargne
toujours prête à combler les trous creusés par les catastrophes. Chez
nous, l'ascension du peuple, nulle encore, ne régénère pas le sang
social, par un apport continu d'hommes nouveaux; et il est pauvre, il
n'a pas de bas de laine à vider. La misère est effroyable, il faut bien
le dire. Ceux qui ont de l'argent, préfèrent le manger petitement dans
les villes, que de le risquer dans des entreprises agricoles ou
industrielles. Les usines sont lentes à se bâtir, la terre en est encore
presque partout à la culture barbare d'il y a deux mille ans... Et voilà
Rome, Rome qui n'a pas fait l'Italie, que l'Italie a faite sa capitale
par son ardent et unique désir, Rome qui n'est toujours que le splendide
décor de la gloire des siècles, Rome qui ne nous a donné encore que
l'éclat de ce décor, avec sa population papale abâtardie, toute de
fierté et de fainéantise! Je l'ai trop aimée, je l'aime trop, pour
regretter d'y être. Mais, grand Dieu! quelle démence elle a mise en
nous, que de millions elle nous a coûté, de quel poids triomphal elle
nous écrase!... Voyez, voyez!
Et c'étaient les toitures blafardes du Ministère des Finances, l'immense
steppe désolée, qu'il montrait, comme s'il y eût vu la moisson de gloire
coupée en herbe, l'affreuse nudité de la banqueroute menaçante. Ses yeux
se voilaient de larmes contenues, il était superbe d'espoir ébranlé,
d'inquiétude douloureuse, avec sa tête énorme de vieux lion blanchi,
désormais impuissant, cloué dans cette chambre si nue et si claire,
d'une pauvreté si hautaine, qui semblait être une protestation contre
la richesse monumentale de tout le quartier. C'était donc là ce qu'on
avait fait de la conquête! et il était foudroyé maintenant, incapable de
donner de nouveau son sang et son âme!
--Oui, oui! lança-t-il dans un dernier cri, on donnait tout, son cœur
et sa tête, son existence entière, tant qu'il s'est agi de faire la
patrie une et indépendante. Mais, aujourd'hui que la patrie est faite,
allez donc vous enthousiasmer pour réorganiser ses finances! Ce n'est
pas un idéal, cela! Et c'est pourquoi, pendant que les vieux meurent,
pas un homme nouveau ne se lève parmi les jeunes.
Brusquement, il s'arrêta, un peu gêné, souriant de sa fièvre.
--Excusez-moi, me voilà reparti, je suis incorrigible... C'est entendu,
laissons ce sujet, et vous reviendrez, nous causerons, quand vous aurez
tout vu.
Dès lors, il se montra charmant, et Pierre comprit son regret d'avoir
trop parlé, à la bonhomie séductrice, à l'affection envahissante dont il
l'enveloppa. Il le suppliait de rester longtemps à Rome, de ne pas la
juger trop vite, d'être convaincu que l'Italie, au fond, aimait toujours
la France; et il voulait aussi qu'on aimât l'Italie, il éprouvait une
anxiété véritable, à l'idée qu'on ne l'aimait peut-être plus. Ainsi que
la veille, au palais Boccanera, le prêtre eut conscience là d'une sorte
de pression exercée sur lui pour le forcer à l'admiration et à la
tendresse. L'Italie, comme une femme qui ne se sentait pas en beauté,
doutant d'elle et susceptible, s'inquiétait de l'opinion des visiteurs,
s'efforçait de garder malgré tout leur amour.
Mais, lorsque Orlando sut que Pierre était descendu au palais Boccanera,
il se passionna de nouveau, et il eut un geste de contrariété vive, en
entendant frapper à la porte, juste à ce moment même. Tout en criant
d'entrer, il le retint.
--Non, ne partez pas, je veux savoir...
Une dame entra, qui avait dépassé la quarantaine, petite et ronde, jolie
encore, avec ses traits menus, ses gentils sourires, noyés dans la
graisse. Elle était blonde, avait les yeux verts, d'une limpidité d'eau
de source. Assez bien habillée, en toilette réséda, élégante et sobre,
elle paraissait d'air agréable, modeste et avisé.
--Ah! c'est toi, Stefana, dit le vieillard, qui se laissa embrasser.
--Oui, mon oncle, je passais, et j'ai voulu monter, pour prendre de vos
nouvelles.
C'était madame Sacco, une nièce d'Orlando, née à Naples d'une mère venue
de Milan et mariée au banquier napolitain Pagani, tombé plus tard en
déconfiture. Après la ruine, Stefana avait épousé Sacco, lorsqu'il
n'était encore que petit employé des Postes. Sacco, dès lors, voulant
relever la maison de son beau-père, s'était lancé dans des affaires
terribles, compliquées et louches, au bout desquelles il avait eu la
chance imprévue de se faire nommer député. Depuis qu'il était venu à
Rome, pour la conquérir à son tour, sa femme avait dû l'aider dans son
ambition dévorante, s'habiller, ouvrir un salon; et, si elle s'y
montrait encore un peu gauche, elle lui rendait pourtant des services
qui n'étaient pas à dédaigner, très économe, très prudente, menant la
maison en bonne ménagère, toutes les excellentes et solides qualités de
l'Italie du Nord, héritées de sa mère, et qui faisaient merveille à côté
de la turbulence et des abandons de son mari, chez lequel l'Italie du
Midi flambait avec sa rage d'appétits continuelle.
Le vieil Orlando, dans son mépris pour Sacco, avait gardé quelque
affection à sa nièce, chez qui il retrouvait son sang. Il la remercia;
et, tout de suite, il parla de la nouvelle donnée par les journaux du
matin, soupçonnant bien que le député avait envoyé sa femme pour avoir
son opinion.
--Eh bien! et ce ministère?
Elle s'était assise, elle ne se pressa pas, regarda les journaux qui
traînaient sur la table.
--Oh! rien n'est fait encore, la presse a parlé trop vite. Sacco a été
appelé par le président du conseil, et ils ont causé. Seulement, il
hésite beaucoup, il craint de n'avoir aucune aptitude pour
l'Agriculture. Ah! si c'étaient les Finances!... Et puis, il n'aurait
pris aucune résolution sans vous consulter. Qu'en pensez-vous, mon
oncle?
D'un geste violent, il l'interrompit.
--Non, non, je ne me mêle pas de ça!
C'était, pour lui, une abomination, le commencement de la fin, ce rapide
succès de Sacco, un aventurier, un brasseur d'affaires qui avait
toujours pêché en eau trouble. Son fils Luigi, certes, le désolait.
Mais, quand on pensait que Luigi, avec son intelligence vaste, ses
qualités si belles encore, n'était rien, tandis que ce Sacco, ce
brouillon, ce jouisseur sans cesse affamé, après s'être glissé à la
Chambre, se trouvait en passe de décrocher un portefeuille! Un petit
homme brun et sec, avec de gros yeux ronds, les pommettes saillantes, le
menton proéminent, toujours dansant et criant, d'une éloquence
intarissable, dont toute la force était dans la voix, une voix admirable
de puissance et de caresse! Et insinuant, et profitant de tout,
séducteur et dominateur!
--Tu entends, Stefana, dis à ton mari que le seul conseil que j'aie à
lui donner est de rentrer petit employé aux Postes, où il rendra
peut-être des services.
Ce qui outrait et désespérait le vieux soldat, c'était un tel homme, un
Sacco, tombé en bandit à Rome, dans cette Rome dont la conquête avait
coûté tant de nobles efforts. Et, à son tour, Sacco la conquérait,
l'enlevait à ceux qui l'avaient si durement gagnée, la possédait, mais
pour s'y délecter, pour y assouvir son amour effréné du pouvoir. Sous
des dehors très câlins, il était résolu à dévorer tout. Après la
victoire, lorsque le butin se trouvait là, chaud encore, les loups
étaient venus. Le Nord avait fait l'Italie, le Midi montait à la curée,
se jetait sur elle, vivait d'elle comme d'une proie. Et il y avait
surtout cela, au fond de la colère du héros foudroyé: l'antagonisme de
plus en plus marqué entre le Nord et le Midi; le Nord travailleur et
économe, politique avisé, savant, tout aux grandes idées modernes; le
Midi ignorant et paresseux, tout à la joie immédiate de vivre, dans un
désordre enfantin des actes, dans un éclat vide des belles paroles
sonores.
Stefana souriait placidement, en regardant Pierre, qui s'était retiré
près de la fenêtre.
--Oh! mon oncle, vous dites cela, mais vous nous aimez bien tout de
même, et vous m'avez donné, à moi, plus d'un bon conseil, ce dont je
vous remercie... C'est comme pour l'histoire d'Attilio...
Elle parlait de son fils, le lieutenant, et de son aventure amoureuse
avec Celia, la petite princesse Buongiovanni, dont tous les salons noirs
et blancs s'entretenaient.
--Attilio, c'est autre chose, s'écria Orlando. Ainsi que toi, il est de
mon sang, et c'est merveilleux comme je me retrouve dans ce gaillard-là.
Oui, il est tout moi, quand j'avais son âge, et beau, et brave, et
enthousiaste!... Tu vois que je me fais des compliments. Mais, en
vérité, Attilio me tient chaud au cœur, car il est l'avenir, il me rend
l'espérance... Eh bien! son histoire?
--Ah! mon oncle, son histoire nous donne des ennuis. Je vous en ai déjà
parlé, et vous avez haussé les épaules, en disant que, dans ces
questions-là, les parents n'avaient qu'à laisser les amoureux régler
leurs affaires eux-mêmes... Nous ne voulons pourtant pas qu'on dise
partout que nous poussons notre fils à enlever la petite princesse, pour
qu'il épouse ensuite son argent et son titre.
Orlando s'égaya franchement.
--Voilà un fier scrupule! C'est ton mari qui t'a dit de me l'exprimer?
Oui, je sais qu'il affecte de montrer de la délicatesse en cette
occasion... Moi, je te le répète, je me crois aussi honnête que lui, et
j'aurais un fils tel que le tien, si droit, si bon, si naïvement
amoureux, que je le laisserais épouser qui il voudrait et comme il
voudrait... Les Buongiovanni, mon Dieu! les Buongiovanni, avec toute
leur noblesse et l'argent qu'ils ont encore, seront très honorés d'avoir
pour gendre un beau garçon, au grand cœur!
De nouveau, Stefana eut son air de satisfaction placide. Elle ne venait
sûrement que pour être approuvée.
--C'est bien, mon oncle, je redirai cela à mon mari; et il en tiendra
grand compte; car, si vous êtes sévère pour lui, il a pour vous une
véritable vénération... Quant à ce ministère, rien ne se fera peut-être,
Sacco se décidera selon les circonstances.
Elle s'était levée, elle prit congé en embrassant le vieillard, comme à
son arrivée, très tendrement. Et elle le complimenta sur sa belle mine,
le trouva très beau, le fit sourire en lui nommant une dame qui était
encore folle de lui. Puis, après avoir répondu d'une légère révérence au
salut muet du jeune prêtre, elle s'en alla, de son allure modeste et
sage.
Un instant, Orlando resta silencieux, les yeux vers la porte, repris
d'une tristesse, songeant sans doute à ce présent louche et pénible, si
différent du glorieux passé. Et, brusquement, il revint à Pierre, qui
attendait toujours.
--Alors, mon ami, vous êtes donc descendu au palais Boccanera. Ah! quel
désastre aussi de ce côté!
Mais, lorsque le prêtre lui eut répété sa conversation avec Benedetta,
la phrase où elle avait dit qu'elle l'aimait toujours et que jamais elle
n'oublierait sa bonté, quoi qu'il arrivât, il s'attendrit, sa voix eut
un tremblement.
--Oui, c'est une bonne âme, elle n'est pas méchante. Seulement, que
voulez-vous? elle n'aimait pas Luigi, et lui-même a été un peu violent
peut-être... Ces choses ne sont plus un mystère, je vous en parle
librement, puisque, à mon grand chagrin, tout le monde les connaît.
Orlando, s'abandonnant à ses souvenirs, dit sa joie vive, la veille du
mariage, à la pensée de cette admirable créature qui serait sa fille,
qui remettrait de la jeunesse et du charme autour de son fauteuil
d'infirme. Il avait toujours eu le culte de la beauté, un culte
passionné d'amant, dont l'unique amour serait resté celui de la femme,
si la patrie n'avait pas pris le meilleur de lui-même. Et Benedetta, en
effet, l'adora, le vénéra, montant sans cesse passer des heures avec
lui, habitant sa petite chambre pauvre, qui resplendissait alors de
l'éclat de divine grâce qu'elle y apportait. Il revivait dans son
haleine fraîche, dans l'odeur pure et la caressante tendresse de femme
dont elle l'entourait, sans cesse aux petits soins. Mais, tout de suite,
quel affreux drame, et que son cœur avait saigné, de ne savoir comment
réconcilier les époux! Il ne pouvait donner tort à son fils de vouloir
être le mari accepté, aimé. D'abord, après la première nuit désastreuse,
ce heurt de deux êtres, entêtés chacun dans son absolu, il avait espéré
ramener Benedetta, la jeter aux bras de Luigi. Puis, lorsque, en larmes,
elle lui eut fait ses confidences, avouant son amour ancien pour Dario,
disant toute sa révolte imprévue devant l'acte, le don de sa virginité à
un autre homme, il comprit que jamais elle ne céderait. Et toute une
année s'était écoulée, il avait vécu une année, cloué sur son fauteuil,
avec ce drame poignant qui se passait sous lui, dans ces appartements
luxueux dont les bruits n'arrivaient même pas à ses oreilles. Que de
fois il avait essayé d'entendre, craignant des querelles, désolé de ne
pouvoir se rendre utile encore en faisant du bonheur! Il ne savait rien
par son fils, qui se taisait; il n'avait parfois des détails que par
Benedetta, lorsqu'un attendrissement la laissait sans défense; et ce
mariage, où il avait vu un instant l'alliance tant désirée de l'ancienne
Rome avec la nouvelle, ce mariage non consommé le désespérait, comme
l'échec de tous ses espoirs, l'avortement final du rêve qui avait empli
sa vie. Lui-même finit par souhaiter le divorce, tellement la souffrance
d'une pareille situation devenait insupportable.
--Ah! mon ami, je n'ai jamais si bien compris la fatalité de certains
antagonismes, et comment, avec le cœur le plus tendre, la raison la
plus droite, on peut faire son malheur et celui des autres!
Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et cette fois, sans avoir frappé, le
comte Prada entra. Tout de suite, après un salut rapide au visiteur qui
s'était levé, il prit doucement les mains de son père, les tâta, en
craignant de les trouver trop chaudes ou trop froides.
--J'arrive à l'instant de Frascati, où j'ai dû coucher, tellement ces
constructions interrompues me tracassent. Et l'on me dit que vous avez
passé une nuit mauvaise.
--Eh! non, je t'assure.
--Oh! vous ne me le diriez pas... Pourquoi vous obstinez-vous à vivre
ici, sans aucune douceur? Cela n'est plus de votre âge. Vous me feriez
tant plaisir en acceptant une chambre plus confortable, où vous
dormiriez mieux!
--Eh! non, eh! non... Je sais que tu m'aimes bien, mon bon Luigi. Mais,
je t'en prie, laisse-moi faire au gré de ma vieille tête. C'est la seule
façon de me rendre heureux.
Pierre fut très frappé de l'ardente affection qui enflammait les regards
des deux hommes, pendant qu'ils se contemplaient, les yeux dans les
yeux. Cela lui parut infiniment touchant, d'une grande beauté de
tendresse, au milieu de tant d'idées et d'actes contraires, de tant de
ruptures morales, qui les séparaient.
Et il s'intéressa à les comparer. Le comte Prada, plus court, plus
trapu, avait bien la même tête énergique et forte, plantée de rudes
cheveux noirs, les mêmes yeux francs, un peu durs, dans une face d'un
teint clair, barrée d'épaisses moustaches. Mais la bouche différait,
une bouche à la dentition de loup, sensuelle et vorace, une bouche de
proie, faite pour les soirs de bataille, quand il ne s'agit plus que de
mordre à la conquête des autres. C'était ce qui faisait dire, lorsqu'on
vantait ses yeux de franchise: «Oui, mais je n'aime pas sa bouche.» Les
pieds étaient forts, les mains grasses et trop larges, très belles.
Et Pierre s'émerveillait de le trouver tel qu'il l'avait attendu. Il
connaissait assez intimement son histoire, pour reconstituer en lui le
fils du héros que la conquête a gâté, qui mange à dents pleines la
moisson coupée par l'épée glorieuse du père. Il étudiait surtout comment
les vertus du père avaient dévié, s'étaient, chez l'enfant, transformées
en vices, les qualités les plus nobles se pervertissant, l'énergie
héroïque et désintéressée devenant le féroce appétit des jouissances,
l'homme des batailles aboutissant à l'homme du butin, depuis que les
grands sentiments d'enthousiasme ne soufflaient plus, qu'on ne se
battait plus, qu'on était là au repos, parmi les dépouilles entassées,
pillant et dévorant. Et le héros, le père paralytique, immobilisé, qui
assistait à cela, à cette dégénérescence du fils, du brasseur d'affaires
gorgé de millions!
Mais Orlando présenta Pierre.
--Monsieur l'abbé Pierre Froment, dont je t'ai parlé, l'auteur du livre
que je t'ai fait lire.
Prada se montra fort aimable, parla tout de suite de Rome, avec une
passion intelligente, en homme qui voulait en faire une grande capitale
moderne. Il avait vu Paris transformé par le second empire, il avait vu
Berlin agrandi et embelli, après les victoires de l'Allemagne; et, selon
lui, si Rome ne suivait pas le mouvement, si elle ne devenait pas la
ville habitable d'un grand peuple, elle était menacée d'une mort
prompte. Ou un musée croulant, ou une cité refaite, ressuscitée.
Pierre, intéressé, presque gagné déjà, écoutait cet habile homme dont
l'esprit ferme et clair le charmait. Il savait avec quelle adresse il
avait manœuvré dans l'affaire de la villa Montefiori, s'y enrichissant
lorsque tant d'autres s'y ruinaient, ayant prévu sans doute la
catastrophe fatale, au moment où la rage de l'agio affolait encore la
nation entière. Pourtant, il surprenait déjà des signes de fatigue, des
rides précoces, les lèvres affaissées, sur cette face de volonté et
d'énergie, comme si l'homme se lassait de la continuelle lutte, parmi
les écroulements voisins, qui minaient le sol, menaçant d'emporter par
contre-coup les fortunes les mieux assises. On racontait que Prada, dans
les derniers temps, avait eu des inquiétudes sérieuses; et plus rien
n'était solide, tout pouvait être englouti, à la suite de la crise
financière qui s'aggravait de jour en jour. Chez ce rude fils de
l'Italie du Nord, c'était une sorte de déchéance, un lent pourrissement,
sous l'influence amollissante, pervertissante de Rome. Tous ses appétits
s'y étaient rués à leur satisfaction, il s'épuisait à les y contenter,
appétits d'argent, appétits de femmes. Et de là venait la grande
tristesse muette d'Orlando, quand il voyait cette déchéance rapide de sa
race de conquérant, tandis que Sacco, l'Italien du Midi, servi par le
climat, fait à cet air de volupté, à ces villes d'antique poussière,
brûlées de soleil, s'y épanouissait comme la végétation naturelle du sol
saturé des crimes de l'histoire, s'y emparait peu à peu de tout, de la
richesse et de la puissance.
Le nom de Sacco fut prononcé, le père dit au fils un mot de la visite de
Stefana. Sans rien ajouter, tous deux se regardèrent avec un sourire. Le
bruit courait que le ministre de l'Agriculture, décédé, ne serait
peut-être pas remplacé tout de suite, qu'un autre ministre ferait
l'intérim, et qu'on attendrait l'ouverture de la Chambre.
Puis, il fut question du palais Boccanera; et Pierre, alors, redoubla
d'attention.
--Ah! lui dit le comte, vous êtes descendu rue Giulia. Toute la vieille
Rome dort là, dans le silence de l'oubli.
Très à l'aise, il s'entretint du cardinal et même de Benedetta, la
comtesse, comme il disait en parlant de sa femme. Il s'étudiait à ne
montrer aucune colère. Mais le jeune prêtre le sentit frémissant,
saignant toujours, grondant de rancune. Chez lui, la passion de la
femme, le désir éclatait avec la violence d'un besoin qu'il devait
satisfaire sur l'heure; et il y avait sans doute encore là une des
vertus gâtées du père, le rêve enthousiaste courant au but, aboutissant
à l'action immédiate. Aussi, après sa liaison avec la princesse Flavia,
quand il avait voulu Benedetta, la nièce divine d'une tante restée si
belle, s'était-il résigné à tout, au mariage, à la lutte contre cette
jeune fille qui ne l'aimait pas, au danger certain de compromettre sa
vie entière. Plutôt que de ne pas l'avoir, il aurait incendié Rome. Et
ce dont il souffrait sans espoir de guérison, la plaie sans cesse avivée
qu'il portait au flanc, c'était de ne pas l'avoir eue, de se dire
qu'elle était sienne et qu'elle s'était refusée. Jamais il ne devait
pardonner l'injure, la blessure en demeurait au fond de sa chair
inassouvie, où le moindre souffle en réveillait la cuisson. Et, sous son
apparence d'homme correct, le sensuel délirait alors, jaloux et
vindicatif, capable d'un crime.
--Monsieur l'abbé est au courant, murmura le vieil Orlando de sa voix
triste.
Prada eut un geste, comme pour dire que tout le monde était au courant.
--Ah! mon père, si je ne vous avais pas obéi, jamais je ne me serais
prêté à ce procès en annulation de mariage! La comtesse aurait bien été
forcée de réintégrer le domicile conjugal, et elle ne serait pas
aujourd'hui à se moquer de nous, avec son amant, ce Dario, le cousin.
D'un geste, à son tour, Orlando voulut protester.
--Mais certainement, mon père. Pourquoi croyez-vous donc qu'elle s'est
enfuie d'ici, si ce n'est pour aller vivre aux bras de son amant, chez
elle? Et je trouve même que le palais de la rue Giulia, avec son
cardinal, abrite là des choses assez malpropres.
C'était le bruit qu'il répandait, l'accusation qu'il portait partout
contre sa femme, cette liaison adultère, selon lui publique, éhontée. Au
fond, cependant, il n'y croyait pas lui-même, connaissant trop bien la
raison ferme de Benedetta, l'idée superstitieuse et comme mystique
qu'elle mettait dans sa virginité, la volonté qu'elle avait d'être
seulement à l'homme qu'elle aimerait et qui serait son mari devant Dieu.
Mais il trouvait une accusation pareille de bonne guerre, très efficace.
--A propos, s'écria-t-il brusquement, vous savez, mon père, que j'ai
reçu communication du mémoire de Morano; et c'est chose entendue: si le
mariage n'a pu être consommé, c'est par suite de l'impuissance du mari.
Il partit d'un éclat de rire, désirant montrer que cela lui semblait
être le comble du comique. Seulement, il avait pâli de sourde
exaspération, sa bouche riait durement, avec une cruauté meurtrière; et
il était évident que, seule, cette accusation fausse d'impuissance, si
insultante pour un homme de sa virilité, l'avait décidé à se défendre,
dans ce procès, dont il voulait d'abord ne tenir aucun compte. Il
plaiderait donc, convaincu d'ailleurs que sa femme n'obtiendrait pas
l'annulation du mariage. Et, toujours riant, il donnait des détails un
peu libres sur l'acte, expliquant que ce n'était pas si commode avec une
femme qui se refuse, qui griffe et qui mord, et que, du reste, il
n'était pas si certain que ça de ne pas l'avoir accompli. En tout cas,
il demanderait l'épreuve, le jugement de Dieu, comme il disait en
s'égayant plus fort de sa plaisanterie, et devant les cardinaux
assemblés, s'ils poussaient la conscience jusqu'à vouloir constater la
chose par eux-mêmes.
--Luigi! dit Orlando doucement, en désignant le jeune prêtre d'un
regard.
--Oui, je me tais, vous avez raison, mon père. Mais, en vérité, c'est
tellement abominable et ridicule... Vous savez le mot de Lisbeth: «Ah!
mon pauvre ami, c'est donc d'un petit Jésus que je vais accoucher.»
De nouveau, Orlando parut mécontent, car il n'aimait point, quand il y
avait là un visiteur, que son fils affichât si tranquillement devant lui
sa liaison. Lisbeth Kauffmann, à peine âgée de trente ans, très blonde,
très rose, et d'une gaieté toujours rieuse, appartenait à la colonie
étrangère, veuve d'un mari mort depuis deux ans à Rome, où il était venu
soigner une maladie de poitrine. Demeurée libre, suffisamment riche pour
n'avoir besoin de personne, elle y était restée par goût, passionnée
d'art, faisant elle-même un peu de peinture; et elle avait acheté, rue
du Prince-Amédée, dans un quartier neuf, un petit palais, où la grande
salle du second étage, transformée en atelier, embaumée de fleurs en
toute saison, tendue de vieilles étoffes, était bien connue de la
société aimable et intelligente. On l'y trouvait dans sa continuelle
allégresse, vêtue de longues blouses, un peu gamine, ayant des mots
terribles, mais de fort bonne compagnie et ne s'étant encore compromise
qu'avec Prada. Il lui avait plu sans doute, elle s'était simplement
donnée à lui, lorsque sa femme, depuis quatre mois déjà, l'avait quitté;
et elle était enceinte, une grossesse de sept mois, qu'elle ne cachait
point, l'air si tranquille et si heureux, que son vaste cercle de
connaissances continuait à la venir voir, comme si de rien n'était, dans
cette vie facile, libérée, des grandes villes cosmopolites. Cette
grossesse, naturellement, au milieu des circonstances où se trouvait le
comte, le ravissait, devenait à ses yeux le meilleur des arguments,
contre l'accusation dont souffrait son orgueil d'homme. Mais, au fond de
lui, sans qu'il l'avouât, la blessure inguérissable n'en saignait pas
moins; car ni cette paternité prochaine, ni la possession amusante et
flatteuse de Lisbeth, ne compensaient l'amertume du refus de Benedetta:
c'était celle-ci qu'il brûlait d'avoir, qu'il aurait voulu punir
tragiquement de ce qu'il ne l'avait pas eue.
Pierre, n'étant pas au courant, ne pouvait comprendre. Comme il sentait
une gêne, désireux de se donner une contenance, il avait pris sur la
table, parmi les journaux, un gros volume, étonné de rencontrer là un
ouvrage français classique, un de ces manuels pour le baccalauréat, où
se trouve un abrégé des connaissances exigées dans les programmes. Ce
n'était qu'un livre humble et pratique d'instruction première, mais il
traitait forcément de toutes les sciences mathématiques, de toutes les
sciences physiques, chimiques et naturelles, de sorte qu'il résumait en
gros les conquêtes du siècle, l'état actuel de l'intelligence humaine.
--Ah! s'écria Orlando, heureux de la diversion, vous regardez le livre
de mon vieil ami Théophile Morin. Vous savez qu'il était un des Mille de
Marsala et qu'il a conquis la Sicile et Naples avec nous. Un héros!...
Et, depuis plus de trente ans, il est retourné en France, à sa chaire de
simple professeur, qui ne l'a guère enrichi. Aussi a-t-il publié ce
livre, dont la vente, paraît-il, marche si bien, qu'il a eu l'idée d'en
tirer un nouveau petit bénéfice avec des traductions, entre autres avec
une traduction italienne... Nous sommes restés des frères, il a songé à
utiliser mon influence, qu'il croit décisive. Mais il se trompe, hélas!
je crains bien de ne pas réussir à faire adopter l'ouvrage.
Prada, redevenu très correct et charmant, eut un léger haussement
d'épaules, plein du scepticisme de sa génération, uniquement désireuse
de maintenir les choses existantes, pour en tirer le plus de profit
possible.
--A quoi bon? murmura-t-il. Trop de livres! trop de livres!
--Non, non! reprit passionnément le vieillard, il n'y a jamais trop de
livres! Il en faut, et encore, et toujours! C'est par le livre, et non
par l'épée, que l'humanité vaincra le mensonge et l'injustice,
conquerra la paix finale de la fraternité entre les peuples... Oui, tu
souris, je sais que tu appelles ça mes idées de 48, de vieille barbe,
comme vous dites en France, n'est-ce pas? monsieur Froment. Mais il n'en
est pas moins vrai que l'Italie est morte, si l'on ne se hâte de
reprendre le problème par en bas, je veux dire si l'on ne fait pas le
peuple; et il n'y a qu'une façon de faire un peuple, de créer des
hommes, c'est de les instruire, c'est de développer par l'instruction
cette force immense et perdue, qui croupit aujourd'hui dans l'ignorance
et dans la paresse... Oui, oui! l'Italie est faite, faisons les
Italiens. Des livres, des livres encore! et allons toujours plus en
avant, dans plus de science, dans plus de clarté, si nous voulons vivre,
être sains, bons et forts!
Le vieil Orlando était superbe, à moitié soulevé, avec son puissant
mufle léonin, tout flambant de la blancheur éclatante de la barbe et de
la chevelure. Et, dans cette chambre candide, si touchante en sa
pauvreté voulue, il avait poussé son cri d'espoir avec une telle fièvre
de foi, que le jeune prêtre vit s'évoquer devant lui une autre figure,
celle du cardinal Boccanera, tout noir et debout, les cheveux seuls de
neige, admirable lui aussi de beauté héroïque, au milieu de son palais
en ruine, dont les plafonds dorés menaçaient de crouler sur ses épaules.
Ah! les entêtés magnifiques, les croyants, les vieux qui restent plus
virils, plus passionnés que les jeunes! Ceux-ci étaient aux deux bouts
opposés des croyances, n'ayant ni une idée, ni une tendresse communes;
et, dans cette antique Rome où tout volait en poudre, eux seuls
semblaient protester, indestructibles, face à face par-dessus leur
ville, comme deux frères séparés, immobiles à l'horizon. De les avoir
ainsi vus l'un après l'autre, si grands, si seuls, si désintéressés de
la bassesse quotidienne, cela emplissait une journée d'un rêve
d'éternité.
Tout de suite Prada avait pris les mains du vieillard, pour le calmer
dans une étreinte tendrement filiale.
--Oui, oui! père, c'est vous qui avez raison, toujours raison, et je
suis un imbécile de vous contredire. Je vous en prie, ne vous remuez pas
de la sorte, car vous vous découvrez, vos jambes vont se refroidir
encore.
Et il se mit à genoux, il arrangea la couverture avec un soin infini;
puis, restant par terre, comme un petit garçon, malgré ses quarante-deux
ans sonnés, il leva ses yeux humides, suppliants d'adoration muette;
tandis que le vieux, calmé, très ému, lui caressait les cheveux de ses
doigts tremblants.
Pierre était là depuis près de deux heures, lorsque enfin il prit congé,
très frappé et très touché de tout ce qu'il avait vu et entendu. Et, de
nouveau, il dut promettre de revenir, pour causer longuement. Dehors, il
s'en alla au hasard. Quatre heures sonnaient à peine, son idée était de
traverser Rome ainsi, sans itinéraire arrêté d'avance, à cette heure
délicieuse où le soleil s'abaissait, dans l'air rafraîchi, immensément
bleu. Mais, presque tout de suite, il se trouva dans la rue Nationale,
qu'il avait descendue en voiture, la veille, à son arrivée; et il
reconnut les jardins verts montant au Quirinal, la Banque blafarde et
démesurée, le pin en plein ciel de la villa Aldobrandini. Puis, au
détour, comme il s'arrêtait pour revoir la colonne Trajane, qui
maintenant se détachait en un fût sombre, au fond de la place basse déjà
envahie par le crépuscule, il fut surpris de l'arrêt brusque d'une
victoria, d'où un jeune homme, courtoisement, l'appelait d'un petit
signe de la main.
--Monsieur l'abbé Froment! monsieur l'abbé Froment!
C'était le jeune prince Dario Boccanera, qui allait faire sa promenade
quotidienne au Corso. Il ne vivait plus que des libéralités de son oncle
le cardinal, presque toujours à court d'argent. Mais, comme tous les
Romains, il n'aurait mangé que du pain sec, s'il l'avait fallu, pour
garder sa voiture, son cheval et son cocher. A Rome, la voiture est le
luxe indispensable.
--Monsieur l'abbé Froment, si vous voulez bien monter, je serai heureux
de vous montrer un peu notre ville.
Sans doute il désirait faire plaisir à Benedetta, en étant aimable pour
son protégé. Puis, dans son oisiveté, il lui plaisait d'initier ce jeune
prêtre, qu'on disait si intelligent, à ce qu'il croyait être la fleur de
Rome, la vie inimitable.
Pierre dut accepter, bien qu'il eût préféré sa promenade solitaire. Le
jeune homme pourtant l'intéressait, ce dernier né d'une race épuisée,
qu'il sentait incapable de pensée et d'action, fort séduisant
d'ailleurs, dans son orgueil et son indolence. Beaucoup plus romain que
patriote, il n'avait jamais eu la moindre velléité de se rallier,
satisfait de vivre à l'écart, à ne rien faire; et, si passionné qu'il
fût, il ne commettait point de folies, très pratique au fond, très
raisonnable, comme tous ceux de sa ville, sous leur apparente fougue.
Dès que la voiture, après avoir traversé la place de Venise, s'engagea
dans le Corso, il laissa éclater sa vanité enfantine, son amour de la
vie au dehors, heureuse et gaie, sous le beau ciel. Et tout cela apparut
très clairement, dans le simple geste qu'il fit, en disant:
--Le Corso!
De même que la veille, Pierre fut saisi d'étonnement. La longue et
étroite rue s'étendait de nouveau, jusqu'à la place du Peuple blanche de
lumière, avec la seule différence que c'étaient les maisons de droite
qui baignaient dans le soleil, tandis que celles de gauche étaient
noires d'ombre. Comment! c'était ça, le Corso! cette tranchée à demi
obscure, étranglée entre les hautes et lourdes façades! cette chaussée
mesquine, où trois voitures au plus passaient de front, que des
boutiques serrées bordaient de leurs étalages de clinquant! Ni espace
libre, ni horizons vastes, ni verdure rafraîchissante! Rien que la
bousculade, l'entassement, l'étouffement, le long des petits trottoirs,
sous une mince bande de ciel! Et Dario eut beau lui nommer les palais
historiques et fastueux, le palais Bonaparte, le palais Doria, le palais
Odelscachi, le palais Sciarra, le palais Chigi; il eut beau lui montrer
la place Colonna, avec la colonne de Marc-Aurèle, la place la plus
vivante de la ville, où piétine un continuel peuple debout, causant et
regardant; il eut beau, jusqu'à la place du Peuple, lui faire admirer
les églises, les maisons, les rues transversales, la rue des Condotti,
au bout de laquelle se dressait, dans la gloire du soleil couchant,
l'apparition de la Trinité des Monts, toute en or, en haut du triomphal
escalier d'Espagne: Pierre gardait son impression désillusionnée de voie
sans largeur et sans air, les palais lui semblaient des hôpitaux ou des
casernes tristes, la place Colonna manquait cruellement d'arbres, seule
la Trinité des Monts l'avait séduit, par son resplendissement lointain
d'apothéose.
Mais il fallut revenir de la place du Peuple à la place de Venise, et
retourner encore, et revenir encore, deux, trois, quatre tours, sans
lassitude. Dario, ravi, se montrait, regardait, était salué, saluait.
Sur les deux trottoirs, une foule compacte défilait, dont les yeux
plongeaient au fond des voitures, dont les mains auraient pu serrer les
mains des personnes qui s'y trouvaient assises. Peu à peu, le nombre des
voitures devenait tel, que la double file était ininterrompue, serrée,
obligée de marcher au pas. On se touchait, on se dévisageait, dans ce
perpétuel frôlement de celles qui montaient et de celles qui
descendaient. C'était la promiscuité du plein air, toute Rome entassée
dans le moins de place possible, les gens qui se connaissaient, qui se
retrouvaient comme en l'intimité d'un salon, les gens qui ne se
parlaient pas, des mondes les plus adverses, mais qui se coudoyaient,
qui se fouillaient du regard, jusqu'à l'âme. Et Pierre, alors, eut la
révélation, comprit le Corso, l'antique habitude, la passion et la
gloire de la ville. Justement, le plaisir était là, dans l'étroitesse de
la voie, dans ce coudoiement forcé, qui permettait les rencontres
attendues, les curiosités satisfaites, l'étalage des vanités heureuses,
les provisions des commérages sans fin. La ville entière s'y revoyait
chaque jour, s'étalait, s'épiait, se donnait son spectacle à elle-même,
brûlée d'un tel besoin, indispensable à la longue, de se voir ainsi,
qu'un homme bien né qui manquait le Corso, était comme un homme dépaysé,
sans journaux, vivant en sauvage. Et l'air était d'une douceur
délicieuse, l'étroite bande de ciel, entre les lourds palais roussis,
avait une infinie pureté bleue.
Dario ne cessait de sourire, d'incliner légèrement la tête; et il
nommait à Pierre des princes et des princesses, des ducs et des
duchesses, des noms retentissants dont l'éclat emplit l'Histoire, dont
les syllabes sonores évoquent des chocs d'armures dans les batailles,
des défilés de pompe papale, aux robes de pourpre, aux tiares d'or, aux
vêtements sacrés étincelants de pierreries; et Pierre était désespéré
d'apercevoir de grosses dames, de petits messieurs, des êtres bouffis ou
chétifs, que le costume moderne enlaidissait encore. Pourtant quelques
jolies femmes passaient, des jeunes filles surtout, muettes, aux grands
yeux clairs. Et, comme Dario venait de montrer le palais Buongiovanni,
une immense façade du dix-septième siècle, aux fenêtres encadrées de
rinceaux, d'une pesanteur de goût fâcheuse, il ajouta, d'un air égayé:
--Ah! tenez, voici Attilio, là, sur le trottoir... Le jeune lieutenant
Sacco, vous savez, n'est-ce pas?
D'un signe, Pierre répondit qu'il était au courant. Attilio, en tenue,
le séduisit tout de suite, très jeune, l'air vif et brave, avec son
visage de franchise où luisaient tendrement les yeux bleus de sa mère.
Il était vraiment la jeunesse et l'amour, dans leur espoir enthousiaste,
désintéressé de toute basse préoccupation d'avenir.
--Vous allez voir, quand nous repasserons devant le palais, reprit
Dario. Il sera encore là, et je vous montrerai quelque chose.
Et il parla gaiement des jeunes filles, ces petites princesses, ces
petites duchesses, élevées si discrètement au Sacré-Cœur, d'ailleurs si
ignorantes pour la plupart, achevant leur éducation ensuite dans les
jupons de leurs mères, ne faisant avec elles que le tour obligatoire du
Corso, vivant les interminables jours cloîtrées, emprisonnées au fond
des palais sombres. Mais quelles tempêtes dans ces âmes muettes, où
personne n'était descendu! quelle lente poussée de volonté parfois, sous
cette obéissance passive, sous cette apparente inconscience de ce qui
les entourait! Combien entendaient obstinément faire leur vie
elles-mêmes, choisir l'homme qui leur plairait, l'avoir malgré le monde
entier! Et c'était l'amant cherché et élu, parmi le flot des jeunes
hommes, au Corso; c'était l'amant pêché des yeux pendant la promenade,
les yeux candides qui parlaient, qui suffisaient à l'aveu, au don total,
sans même un souffle des lèvres, chastement closes; et c'étaient enfin
les billets doux remis furtivement à l'église, la femme de chambre
gagnée, facilitant les rencontres, d'abord si innocentes. Au bout, il y
avait souvent un mariage.
Celia, elle, avait voulu Attilio, dès que leurs regards s'étaient
rencontrés, le jour de mortel ennui, où, pour la première fois, elle
l'avait aperçu, d'une fenêtre du palais Buongiovanni. Il venait de lever
la tête, elle l'avait pris à jamais, en se donnant elle-même, de ses
grands yeux purs, posés sur les siens. Elle n'était qu'une amoureuse,
rien de plus. Il lui plaisait, elle le voulait, celui-ci, pas un autre.
Elle l'aurait attendu vingt ans, mais elle comptait bien le conquérir
tout de suite par la tranquille obstination de sa volonté. On racontait
les terribles fureurs du prince son père, qui se brisaient contre son
silence respectueux et têtu. Le prince, de sang mêlé, fils d'une
Américaine, ayant épousé une Anglaise, ne luttait que pour garder
intacts son nom et sa fortune, au milieu des écroulements voisins; et le
bruit courait qu'à la suite d'une querelle, où il avait voulu s'en
prendre à sa femme, en l'accusant de n'avoir pas veillé suffisamment sur
leur fille, la princesse s'était révoltée, d'un orgueil et d'un égoïsme
d'étrangère qui avait apporté cinq millions. N'était-ce point assez de
lui avoir donné cinq enfants? Elle vivait les jours à s'adorer,
abandonnant Celia, se désintéressant de la maison, où soufflait la
tempête.
Mais la voiture allait passer de nouveau devant le palais, et Dario
prévint Pierre.
--Vous voyez, voilà Attilio revenu... Et, maintenant, regardez là-haut,
à la troisième fenêtre du premier étage.
Ce fut rapide et charmant. Pierre vit un coin du rideau qui s'écartait
un peu, et la douce figure de Celia apparut, un lis candide et fermé.
Elle ne sourit pas, elle ne bougea pas. Rien ne se lisait sur cette
bouche de pureté, dans ces yeux clairs et sans fond. Pourtant, elle
prenait Attilio, elle se donnait à lui, sans réserve. Le rideau retomba.
--Ah! la petite masque! murmura Dario. Sait-on jamais ce qu'il y a
derrière tant d'innocence?
Pierre, en se retournant, remarqua Attilio, la tête levée encore, la
face immobile et pâle lui aussi, avec sa bouche close, ses yeux
largement ouverts. Et cela le toucha infiniment, l'amour absolu dans sa
brusque toute-puissance, l'amour vrai, éternel et jeune, en dehors des
ambitions et des calculs de l'entourage.
Puis, Dario donna à son cocher l'ordre de monter au Pincio: le tour
obligatoire du Pincio, par les belles après-midi claires. Et ce fut
d'abord la place du Peuple, la plus aérée et la plus régulière de Rome,
avec ses amorces de rues et ses églises symétriques, son obélisque
central, ses deux massifs d'arbres qui se font pendant, aux deux côtés
du petit pavé blanchi, entre les architectures graves, dorées de soleil.
A droite, ensuite, la voiture s'engagea sur les rampes du Pincio, un
chemin en lacet, magnifique, orné de bas-reliefs, de statues, de
fontaines, toute une sorte d'apothéose de marbre, un ressouvenir de la
Rome antique, qui se dressait parmi les verdures. Mais, en haut, Pierre
trouva le jardin petit, à peine un grand square, un carré aux quatre
allées nécessaires pour que les équipages pussent tourner indéfiniment.
Les images des hommes illustres de l'ancienne Italie et de la nouvelle
bordent ces allées d'une file ininterrompue de bustes. Il admira surtout
les arbres, les essences les plus variées et les plus rares, choisis et
entretenus avec un grand soin, presque tous à feuillage persistant, ce
qui perpétuait là, l'hiver comme l'été, d'admirables ombrages, nuancés
de tous les verts imaginables. Et la voiture s'était mise à tourner, par
les belles allées fraîches, à la suite des autres voitures, un flot
continu, jamais lassé.
Pierre remarqua une jeune dame seule, dans une victoria bleu sombre,
très correctement menée. Elle était fort jolie, petite, châtaine, avec
un teint mat, de grands yeux doux, l'air modeste, d'une simplicité
séduisante. Sévèrement habillée de soie feuille morte, elle avait un
grand chapeau un peu extravagant. Et, comme Dario la dévisageait, le
prêtre lui demanda son nom, ce qui fit sourire le jeune prince. Oh!
personne, la Tonietta, une des rares demi-mondaines dont Rome
s'occupait. Puis, librement, avec la belle franchise de la race sur les
choses de l'amour, il continua, donna des détails: une fille dont
l'origine restait obscure, les uns la faisant partir de très bas, d'un
cabaretier de Tivoli, les autres la disant née à Naples, d'un banquier;
mais, en tout cas, une fille fort intelligente, qui s'était fait une
éducation, qui recevait admirablement dans son petit palais de la rue
des Mille, un cadeau du vieux marquis Manfredi, mort à présent. Elle ne
s'affichait pas, n'avait guère qu'un amant à la fois, et les princesses,
les duchesses qui s'inquiétaient d'elle, chaque jour, au Corso, la
trouvaient bien. Une particularité surtout l'avait rendue célèbre, des
coups de cœur qui l'affolaient parfois, qui la faisaient se donner pour
rien à l'aimé, n'acceptant strictement de lui chaque matin qu'un bouquet
de roses blanches; de sorte que, lorsqu'on la voyait, au Pincio, pendant
des semaines souvent, avec ces roses pures, ce bouquet blanc de mariée,
on souriait d'un air de tendre complaisance.
Mais Dario s'interrompit pour saluer cérémonieusement une dame qui
passait dans un landau immense, seule en compagnie d'un monsieur. Et il
dit simplement au prêtre:
--Ma mère.
Celle-ci, Pierre la connaissait. Du moins, il tenait son histoire du
vicomte de la Choue: son second mariage, à cinquante ans, après la mort
du prince Onofrio Boccanera; la façon dont, superbe encore, elle avait
pêché des yeux, au Corso, tout comme une jeune fille, un bel homme à son
goût, de quinze ans plus jeune qu'elle; et quel était cet homme, ce
Jules Laporte, ancien sergent de la garde suisse, disait-on, ancien
commis voyageur en reliques, compromis dans une histoire extraordinaire
de reliques fausses; et comment elle avait fait de lui un marquis
Montefiori, de belle prestance, le dernier des aventuriers heureux,
triomphant au pays légendaire où les bergers épousent des reines.
A l'autre tour, lorsque le grand landau repassa, Pierre les regarda tous
les deux. La marquise était vraiment surprenante, toute la classique
beauté romaine épanouie, grande, forte, très brune, avec une tête de
déesse, aux traits réguliers, un peu massifs, n'accusant son âge que par
le duvet dont sa lèvre supérieure était recouverte. Et le marquis, ce
Suisse de Genève romanisé, avait vraiment fière tournure, avec sa
carrure de solide officier et ses moustaches au vent, pas bête,
disait-on, très gai et très souple, amusant pour les dames. Elle en
était si glorieuse, qu'elle le traînait et l'étalait, ayant recommencé
l'existence avec lui comme si elle avait eu vingt ans, mangeant à son
cou la petite fortune sauvée du désastre de la villa Montefiori, si
oublieuse de son fils, qu'elle le rencontrait seulement parfois à la
promenade, le saluant ainsi qu'une connaissance de hasard.
--Allons voir le soleil se coucher derrière Saint-Pierre, dit Dario,
dans son rôle d'homme consciencieux qui montre les curiosités.
La voiture revint sur la terrasse, où une musique militaire jouait avec
des éclats de cuivre terribles. Pour entendre, beaucoup d'équipages déjà
stationnaient, tandis qu'une foule de piétons, de simples promeneurs,
sans cesse accrue, s'était amassée. Et, de cette terrasse admirable,
très haute, très large, se déroulait une des vues les plus merveilleuses
de Rome. Au delà du Tibre, par-dessus le chaos blafard du nouveau
quartier des Prés du Château, se dressait Saint-Pierre, entre les
verdures du mont Mario et du Janicule. Puis, c'était à gauche toute la
vieille ville, une étendue de toits sans bornes, une mer roulante
d'édifices, à perte de vue. Mais les regards, toujours, revenaient à
Saint-Pierre, trônant dans l'azur, d'une grandeur pure et souveraine.
Et, de la terrasse, au fond du ciel immense, les lents couchers de
soleil, derrière le colosse, étaient sublimes.
Parfois, ce sont des écroulements de nuées sanglantes, des batailles de
géants, luttant à coups de montagnes, succombant sous les ruines
monstrueuses de villes en flammes. Parfois, d'un lac sombre ne se
détachent que des gerçures rouges, comme si un filet de lumière était
jeté, pour repêcher parmi les algues l'astre englouti. Parfois, c'est
une brume rose, toute une poussière délicate qui tombe, rayée de perles
par un lointain coup de pluie, dont le rideau est tiré sur le mystère de
l'horizon. Parfois, c'est un triomphe, un cortège de pourpre et d'or,
des chars de nuages qui roulent sur une voie de feu, des galères qui
flottent sur une mer d'azur, des pompes fastueuses et extravagantes,
s'abîmant au gouffre peu à peu insondable du crépuscule.
Mais, ce soir-là, Pierre eut le spectacle sublime, dans une grandeur
calme, aveuglante et désespérée. D'abord, juste au-dessus du dôme de
Saint-Pierre, descendant du ciel sans tache, d'une limpidité profonde,
le soleil était si resplendissant encore, que les yeux ne pouvaient en
soutenir l'éclat. Dans cette splendeur, le dôme semblait incandescent,
un dôme d'argent liquide; tandis que le quartier voisin, les toitures du
Borgo étaient comme changées en un lac de braise. Puis, à mesure que le
soleil s'inclina, il perdit de sa flamme, on put le regarder; et,
bientôt, avec une lenteur majestueuse, il glissa derrière le dôme, qui
se détacha en bleu sombre, lorsque, entièrement caché, l'astre ne fut
plus, autour, qu'une auréole, une gloire d'où jaillissait une couronne
de flamboyants rayons. Et, alors, commença le rêve, le singulier
éclairage du rang des fenêtres qui règnent sous la coupole, traversées
de part en part, devenues des bouches rougeoyantes de fournaise; de
sorte qu'on aurait pu croire que le dôme était posé sur un brasier,
isolé en l'air, soulevé et porté par la violence du feu. Cela dura trois
minutes à peine. En bas, les toits confus du Borgo se noyaient de
vapeurs violâtres, pendant que l'horizon, du Janicule au mont Mario,
découpait sa ligne nette et noire; et ce fut le ciel qui devint à son
tour de pourpre et d'or, un calme infini de clarté surhumaine, au-dessus
de la terre qui s'anéantissait. Enfin, les fenêtres s'éteignirent, le
ciel s'éteignit, il ne resta que la rondeur du dôme de Saint-Pierre,
vague, de plus en plus effacée, dans la nuit envahissante.