Mais alors ne peut-on donc parler d’amour que de souvenir, et les
choses qu’on en écrit ne peuvent-elles être que des mémoires, pour
ainsi parler, d’outre-tombe?
Je ne le crois pas, parce que je ne crois pas que vieillir soit
nécessairement cesser d’aimer. C’est aimer autrement, voilà tout. En
des vers exquis, André Chénier a souhaité cette tranquillité de la
vieillesse dont les jeunes filles caressent les cheveux blancs. J’avoue
ne pas m’élever encore jusqu’au désir de cette platonique joie et ce
n’est pas à ceux qui en sont là que je m’adresse; mais à ceux qui,
virils encore, souvent autant qu’ils l’ont été jamais, n’oublient pas
cependant qu’ils ont fait les premiers pas dans le déclin de la vie.
Je voudrais leur dire, en toute sincérité, les devoirs difficiles qui
incombent à leur conscience d’amants, comme les joies qui leur sont
permises encore.
Avant tout, selon moi, doivent-ils renoncer à «faire la cour»,
j’entends à aller aux femmes qui ne sont pas visiblement portées vers
eux, ce qui sera, j’en conviens, de plus en plus rare, mais arrive
cependant quelquefois à des hommes qui ne sont plus jeunes depuis
longtemps et qui ont grand’raison d’être fiers de ces succès spontanés.
J’entends que l’homme, en admettant qu’il ait été beau--hypothèse plus
rare encore,--doit avoir conscience qu’il ne l’est plus, et que ce
n’est pas une chose tentante, physiquement parlant, à proposer que sa
conquête. Or notre fierté doit être de ne jamais rien devoir, en amour,
à la pitié. Plus vous avez largement festoyé à la table des viriles
tendresses, moins vous êtes excusable de vouloir recueillir les miettes
de votre propre repas. Soyez-vous donc, à vous-même, un impitoyable
mauvais riche, et mourez de faim plutôt que de demander l’aumône. Je
ne puis concevoir l’homme arrivé à ce degré d’abaissement d’accepter
qu’une femme se donne à lui, avec le soupçon que c’est pour elle un
sacrifice. Qui a connu les passionnées, doit dédaigner lui-même les
généreuses. Ne demandez donc rien qu’on ne vous doive, par avance, que
ce qu’on veut vous donner, et encore méfiez-vous d’être simplement un
objet de curiosité et non pas de tendresse.
[Illustration]
Je sais qu’on invoque, comme une loi naturelle, comme l’expression
d’un équilibre hasardeux entre les âges, comme un fait rémunérateur
des années, que les jeunes filles se donnent souvent assez volontiers
aux gens d’un âge très mûr et semblent même éprouver, pour eux, une
certaine tendresse. Tout être de quelque fierté naturelle se refusera
aussi à profiter de cette illusion aveugle, à se faire complice d’une
véritable monstruosité, à exploiter cette incertitude des sens chez
un être imparfaitement nubile. Il ne s’exposera pas surtout à la
haine et à la révolte dont il deviendrait certainement l’objet, de la
part de celle qui, dans des bras plus jeunes, et sous des lèvres plus
fraîches, aura appris enfin le secret des divines voluptés. De toutes
les profanations il n’en est pas une qui m’indigne davantage que celle
de cette ignorance sacrée, et je ne sais rien qui me répugne plus, dans
la Bible où les sujets d’horreur ne manquent cependant pas, que ce
vieux roi David condamnant une vierge au contact répugnant de son corps
sénile pour boire un peu de la chaleur de sa chair! Pouah!