Résolus à ne plus courtiser les belles, comme on disait au vieux temps,
et à ne pas abuser des candeurs de l’innocence, que nous reste-t-il,
à nous que Molière qualifiait de barbons, dès l’âge de quarante ans,
comme on peut en juger par les indications de personnages qui sont en
tête des premières éditions de ses pièces?--Mais d’abord celle que nous
aimons d’une définitive tendresse, puis les amies d’autrefois--si nous
avons eu l’esprit de rester leurs amis--et d’en avoir beaucoup, et si
la fidélité absolue--ce merle blanc en amour--n’est pas encore devenue
dans nos moyens, ce qui d’ailleurs est quelquefois humiliant pour celle
qui en est l’objet, une fidélité trop complète pouvant être un hommage
à rebours. Elles-mêmes ont, comme nous, pris des années, les pauvres!
mais une illusion tout à fait touchante nous permet de les voir encore
telles que nous les avons aimées, par un mirage concordant au souvenir.
Pourquoi n’aurions-nous pas joui, vis-à-vis d’elles, du même privilège
et leur paraître tels qu’elles nous ont connus, ou à peu près? En tout
cas, la mémoire qu’elles ont gardée des antiques vaillances ne leur
permet pas le mépris de ce que nous sommes maintenant. N’ont-elles
pas délicieusement contribué à faire les ruines que nous sommes?
Cette constance n’a rien de ridicule et ne constitue pas une réelle
infidélité à l’idéal dont elle nous rappelle seulement le chemin. C’est
toujours une douceur, pour ceux du moins qui y ont passé sans remords,
de revivre la vie vécue et c’est le même sentiment très mélancolique
et très doux qui nous conduit encore, comme à des pèlerinages, aux
lieux où nous avons souffert, comme à ceux où nous avons été heureux.
Car le temps ne fait qu’une même chose très douce de nos joies et de
nos douleurs passées quand nous les réveillons de l’oubli! C’est que
ce que nous appelons: joie et douleur, est toujours le fait de l’état
premier de notre âme et que le même crépuscule enveloppe les aurores et
les couchants de notre pensée, dernière ressource enfin aux obstinés
du désir: _Venus Meretrix_, qui n’est pas seulement indulgente aux
adolescents!
[Illustration]
Voilà, à mon très humble avis, et dans ma volonté personnelle, en
quelle dignité doivent vieillir ceux qui ont été de véritables amants,
de fervents amoureux, avec un orgueil du passé qui les défende des
défaillances de l’avenir, en renonçant même aux victoires encore
faciles mais dont les combats sont déloyaux, en gardant le respect
éperdu de la femme dans le respect de soi-même, le même amour de la
femme, mais discret, silencieux et résigné, s’en cachant, au besoin,
comme d’un crime. Car je vous le dis, en vérité, ce qui peut arriver de
pire, à un homme ayant eu vraiment un idéal viril de l’Amour, c’est de
devenir, sur le tard, ce qu’on appelle en province, où ils ne manquent
pas: «un vieux cochon».
[Illustration]
_Table._