III

Résolus à ne plus courtiser les belles, comme on disait au vieux temps,

et à ne pas abuser des candeurs de l’innocence, que nous reste-t-il,

à nous que Molière qualifiait de barbons, dès l’âge de quarante ans,

comme on peut en juger par les indications de personnages qui sont en

tête des premières éditions de ses pièces?--Mais d’abord celle que nous

aimons d’une définitive tendresse, puis les amies d’autrefois--si nous

avons eu l’esprit de rester leurs amis--et d’en avoir beaucoup, et si

la fidélité absolue--ce merle blanc en amour--n’est pas encore devenue

dans nos moyens, ce qui d’ailleurs est quelquefois humiliant pour celle

qui en est l’objet, une fidélité trop complète pouvant être un hommage

à rebours. Elles-mêmes ont, comme nous, pris des années, les pauvres!

mais une illusion tout à fait touchante nous permet de les voir encore

telles que nous les avons aimées, par un mirage concordant au souvenir.

Pourquoi n’aurions-nous pas joui, vis-à-vis d’elles, du même privilège

et leur paraître tels qu’elles nous ont connus, ou à peu près? En tout

cas, la mémoire qu’elles ont gardée des antiques vaillances ne leur

permet pas le mépris de ce que nous sommes maintenant. N’ont-elles

pas délicieusement contribué à faire les ruines que nous sommes?

Cette constance n’a rien de ridicule et ne constitue pas une réelle

infidélité à l’idéal dont elle nous rappelle seulement le chemin. C’est

toujours une douceur, pour ceux du moins qui y ont passé sans remords,

de revivre la vie vécue et c’est le même sentiment très mélancolique

et très doux qui nous conduit encore, comme à des pèlerinages, aux

lieux où nous avons souffert, comme à ceux où nous avons été heureux.

Car le temps ne fait qu’une même chose très douce de nos joies et de

nos douleurs passées quand nous les réveillons de l’oubli! C’est que

ce que nous appelons: joie et douleur, est toujours le fait de l’état

premier de notre âme et que le même crépuscule enveloppe les aurores et

les couchants de notre pensée, dernière ressource enfin aux obstinés

du désir: _Venus Meretrix_, qui n’est pas seulement indulgente aux

adolescents!

[Illustration]

Voilà, à mon très humble avis, et dans ma volonté personnelle, en

quelle dignité doivent vieillir ceux qui ont été de véritables amants,

de fervents amoureux, avec un orgueil du passé qui les défende des

défaillances de l’avenir, en renonçant même aux victoires encore

faciles mais dont les combats sont déloyaux, en gardant le respect

éperdu de la femme dans le respect de soi-même, le même amour de la

femme, mais discret, silencieux et résigné, s’en cachant, au besoin,

comme d’un crime. Car je vous le dis, en vérité, ce qui peut arriver de

pire, à un homme ayant eu vraiment un idéal viril de l’Amour, c’est de

devenir, sur le tard, ce qu’on appelle en province, où ils ne manquent

pas: «un vieux cochon».

[Illustration]

_Table._

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 46 / 62 题