_Consolations_
I
D’aucuns m’ont, assez cruellement, fait comprendre que j’avais passé
l’âge de parler encore des choses de la volupté et qu’il convient de
laisser ce sujet à ceux qui sont en pleine maturité de jeunesse. Il
pourra sembler naïf, à moi, de ne pas partager leur avis; mais c’est
cependant en toute sincérité, sinon en tout désintéressement. Ce
n’est pas, j’imagine, emporté par le grand torrent passionnel qui
nous conduit jusqu’à la quarantième année, que l’homme peut noter ses
impressions d’amour au passage, comme les touristes en Suisse. C’est
alors, sinon pour les sots, le temps de vivre et non pas d’écrire.
J’admire ceux qui gardent, en cette tempête, la faculté d’analyser ce
qu’ils ressentent et qui se plantent, à la lumière des éclairs, leur
plume en plein cœur comme dans une écritoire. Cet orage peut arracher
des cris de douleur au poète, mais non pas inspirer la méditation du
philosophe. Ce n’est que lorsqu’il est passé qu’un relatif silence
permet à celui-ci de se recueillir.
[Illustration]
A quel moment de la période, qui précède, le ferait-il? Est-ce au
début de sa carrière d’amant, quand les sens s’émerveillent à toute
rencontre, ne laissant venir encore qu’un frisson jusqu’au cœur,
printemps fait de tendresses légères, d’éclectismes infinis et
fougueux, d’élans fous vers un idéal incertain flottant sous des
chevelures brunes et blondes, étincelant dans des yeux noirs ou bleus,
renaissant à toutes les lèvres qui sourient, à toutes les chairs qui
attisent le caprice, à tous les regards qui implorent une caresse?
Mais c’est une course folle à travers les baisers et les illusions,
une envolée se heurtant à tous les azurs terrestres, comme celle des
oiseaux, au sortir du nid, ivres d’espace et inconscients encore de la
puissance de leur ailes, et cet épanouissement aveugle du désir, dans
tous les sens, en broussailles éperdues, n’est pas pour nous permettre
une halte au pays de la sagesse et de l’étude. A peine laisse-t-il de
durables impressions qui ne se creusent pas, en nous, comme la blessure
d’un couteau, mais qui s’y figent à la surface seulement pour se
fondre, comme des fleurs de glace aux vitres, aux chaleurs du soleil
qui se lève. Et ce n’est pas quand celui-ci, celui des tendresses moins
hasardeuses et plus profondes, nous a pénétré jusqu’aux moelles de ses
brûlures, que nous nous sentons la force de disserter sur nos propres
tortures.
C’est que le vrai temps d’aimer est venu qui ne nous laisse ni le
temps, ni le souhait d’autre chose. Toutes ces images qui flottaient,
comme une poussière, devant le mystère d’un type immortel qu’elles
cachaient encore, en attendant que notre âme fût mûre aux aspirations
sans retour et aux grandes douleurs, se sont évanouies. Telle,
aussi, la fumée de l’encens se dissipe au pied d’un autel, à l’heure
du sacrifice. L’Idole est debout maintenant, sous nos yeux, et nos
genoux se ploient en des adorations infinies. Mais ce ne sera pas
encore le grand et religieux repos qui permet d’exhaler, en hosannas,
ces extases. Ce n’est pas sur un seul front que fleurit le type
immortel, ni en une seule grâce, ni en un unique sourire. Pour être
plus limitées, les incertitudes du désir n’en sont que plus violentes,
n’en comportent qu’une plus grande somme d’intensité de souffrance.
C’est le moment des infidélités pleines de remords, des jalousies qui
se fondent en des pardons furieux, immérités, de toutes les angoisses
de la vie passionnelle à son apogée, en pleine conscience des voluptés
souveraines, mais qu’un besoin menteur et impossible à assouvir
d’au-delà entraîne encore à des luttes où les amants se déchirent,
comme des ennemis, en des combats où ils s’adorent. Ce n’est pas là
que gît le repos que nous fait un Dieu pour chanter comme Tityre et
raisonner comme Mélibée.
Et ce n’est pas davantage quand nous sommes vaincus par la définitive
charmeuse, par la sirène qui, blottie sous quelque roche de nacre,
nous attendait et nous guettait, dans cette mer furieuse, pour nous
faire siens en une prison que ferme seul, devant nous, le pouvoir
tout-puissant de ses charmes. En cette captivité bien douce, c’est
un alanguissement infini de notre être par une douceur de possession
complète que nous avions ignorée jusque-là, par la joie subtile d’un
abandon où nous ne gardons plus rien de nous-mêmes, que nous viennent
la force d’aimer sans merci, le désir fou de nous recueillir et de nous
anéantir dans un être revêtu de beauté plus grande, dont la vue a mis
une âme d’esclave en nous. Ce n’est pas encore à l’esprit perdu dans ce
rêve qu’il faut demander des axiomes et de la mathématique passionnelle.