II

Nous sommes en pleine fête printanière, dans l’éblouissement des roses,

dans la gloire des frondaisons. Mais que le bonheur est difficile à

ceux qui ont déjà vécu! Qui nous rendra l’émotion du premier printemps

qui nous apparut, sans que s’y mêlât le souvenir de l’hiver? La joie

immense et sans ombre qui nous faisait croire à une éternité de fleurs

et de soleil bleu?

[Illustration]

Maintenant, nous savons quel rideau s’abaissera sur cette apothéose.

Dans ces fraîcheurs de brise, nous devinons déjà les poussières d’or

dont l’automne enveloppe toutes les choses, cette poussière d’or sombre

que roulent ses perfides tiédeurs. Comme elle s’attache aux verdures

dont elle ronge lentement la couleur,--tel un baiser mortel qui

brûle les lèvres où il se prend! Sous son poids invisible les tiges

s’inclinent et, les sèves se desséchant, les feuilles, aujourd’hui

grandes ouvertes comme les pages d’un beau livre, se recroquevillent

comme des mains de petites vieilles, toutes sillonnées de veines où le

sang ne court plus. On dirait aussi des ailes d’oiseaux que le froid a

figées dans l’immobilité d’un vol sans chemin vers le ciel. Et c’est

un cliquetis de squelettes minuscules quand le vent passe dans les

branches, une plainte innombrable où chante l’ironie des joies mortes

et des espérances trahies. C’est tous les rayons perdus du soleil que

l’Automne a tissés ainsi en un linceul couleur de lumière, un linceul à

la fois resplendissant et mélancolique, fait pour le sommeil de tout ce

qui fut une gloire printanière, une splendeur, une musique, un parfum!

[Illustration]

Cependant son haleine, chargée d’ondées et de nuages tourmente

et secoue ces débris sonores qui se choquent avec un bruit sec de

crotales, et les voilà soudain qui s’envolent comme pour fuir ce

souffle des ouragans, qui s’envolent au hasard, pêle-mêle, éperdus. Et

c’est un grand tournoiement sur le velours mouillé des gazons et sur

le sable craquant des avenues, une ronde aux rythmes capricieux, une

danse de fantômes, des méandres qui suivent je ne sais quelle fantaisie

prisonnière d’elle-même, avec des retours et de nouveaux chocs

désespérés. C’est dans un cycle mystérieux que s’agitent ces révoltes,

et, comme ceux des constellations, ces petits astres pâles tombés de

la cime des chênes et des peupliers, suivent, un instant, la grande

loi des gravitations circulaires. C’est qu’un ciel est descendu sur la

terre, en effet; un firmament s’est écroulé, celui que forment encore,

au-dessus de nos têtes, les verdoyantes voûtes d’où descendent, sur nos

fronts, la sérénité hospitalière de l’ombre, la fraîcheur caressante du

repos.

Tournez, tournez, feuilles mortes, sur le chemin du Néant!

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 40 / 62 题