VALSES
SANS
MUSIQUE
_Valses sans musique_
I
Je suis comme les bêtes qui, nonchalamment étendues aux pieds d’Orphée,
goûtaient, à l’entendre, bien plus sans doute la douceur du rythme
que les secrets plus délicats de la mélodie, inconscientes du charme
qui nous vient seulement du mouvement enfermé dans une cadence.
Tout est danse, autour de nous, danse mystérieuse qu’un invisible
archet conduit et dont nous n’entendons même pas la musique. A quel
obscur chef d’orchestre obéissent les étoiles dans leur tournoiement
majestueux? La voix lointaine du rossignol monte-t-elle vers leur
splendeur dorée? Indépendamment de l’évolution lente qui entraîne les
constellations sur leur route d’azur toujours pareille, je vous jure
que les astres ont des tressaillements que nous saisissons surtout,
quand au réveil de quelque songe où passait la bien-aimée, nous la
voyons à travers nos larmes.
[Illustration]
Tout est valse dans la douceur souveraine des cieux constellés et
faussement immobiles, et la griserie qui nous en vient est d’être
entraînés dans cette ronde où des bras subtils, aériens, nous
enveloppent d’obscures étreintes, où des chevelures d’or se dénouent
quand les comètes s’effarent et succombent, emportées, dans l’espace,
par de mystérieux amants. A nos pieds, le long des grèves, les vagues
s’enlacent aussi, voluptueusement enchaînées, avec des fleurs de feu
dans leur crinière qu’y met le scintillement nocturne du ciel. Et, dans
les jardins encore, un même souffle rapproche les tiges des roses,
comme vers le baiser furtif qu’on prend aux lèvres de la danseuse
éperdue. Mais c’est aux choses du ciel qu’il faut mêler nos âmes, là
où des souffles plus hauts nous apprennent des tendresses éternelles,
comme l’éternel voyage des astres que de constants retours ramènent
sur les chemins parcourus déjà, qui se poursuivent et s’atteignent,
sans doute, quand l’aube fait passer la blancheur d’un voile entre nos
regards lassés et leurs amours assouvies.
Tournez, tournez, étoiles d’or, sur le chemin de l’Infini!