Tout cela constitue la morale des amours à leur début et comme
triomphantes. Celle des amours à leur déclin est infiniment plus
méritoire et douloureuse, mais elle constitue une garantie douce et
nécessaire à ceux qui aiment les derniers. C’est encore une preuve de
notre fragilité et de notre impuissance au bonheur qu’on puisse cesser
de souhaiter une femme qu’on avait cependant choisie belle et qui le
plus souvent, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’est restée. C’est ici
que nous allons voir combien la morale d’amour diffère de celle qui
n’a pour idéal que la vérité. Je sais qu’il en est qui conseillent,
dans ce cas, comme un devoir, la plus brutale franchise, et volontiers
les femmes qui ont des doutes nous disent qu’elles la préféreraient.
Gardez-vous de les croire! Si vous sentez qu’elles vous aiment encore
vraiment, méfiez-vous d’une loyauté qui pourrait être mortelle. On a
vu récemment au théâtre une figure de femme qui croyait de sa dignité
de dire en face, à un mari qui l’adorait et qui ne lui demandait
rien, qu’elle l’avait trompé et qui le poursuivait de son abominable
confession. C’était simplement un monstre. En admettant même que sa
conscience eût besoin de cet aveu, pour se soulager, n’aurait-elle
pas dû faire passer, même son salut éternel, après le bonheur et le
repos d’un être innocent de son crime? Ah! la merveilleuse probité
qui, pour s’assurer la tranquillité morale à soi-même, immole tout ce
qui l’approche! Le devoir était pourtant bien tracé à cette créature,
s’il était vrai qu’elle se repentît: s’humilier dans un mensonge sans
trêve, se damner, au besoin, par le parjure, pour souffrir seule du
mal qu’elle avait fait. Comme j’avais raison de dire que le crime
gît uniquement dans la fuite des responsabilités douloureuses qu’il
implique! Ce n’était pas son adultère qui avait été coupable, c’est la
révélation qu’elle en faisait à son mari sous le prétexte odieusement
égoïste de garder l’estime de soi-même!
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O vous pour qui j’écris, n’obéissez jamais à cette honnêteté cruelle.
Vous avez eu le courage de tromper. Ayez celui de mentir maintenant
et de soutenir votre rôle. Vous reprocher votre trahison! Parbleu! je
n’en ai nulle envie, convaincu que nous ne faisons jamais, en amour,
que subir des destinées. Avons-nous même le droit de nous dérober à ces
tentations qui nous viennent de la Beauté? Je n’en suis pas, pour
ma part, convaincu, et je laisse à saint Antoine son héroïsme que
je trouve absolument ridicule. Mais ce qui est hors de doute, c’est
que nous n’avons pas celui de faire souffrir qui nous aime encore
de nos propres faiblesses, si tant est qu’il y ait faiblesse dans
ces légitimes emportements. C’est, j’en conviens, un art douloureux
que celui de tromper, pour certaines âmes, au moins, dont le fond
est demeuré transparent comme des eaux limpides. Il vous le faudra
apprendre cependant, quand le jour sera venu, vous à qui ne fut pas
dévolue cette grâce d’état des éternelles fidélités. Il en faudra subir
la honte avec des résignations souriantes et tous vos instants, tous
vos soucis suffiront à peine à cette tâche difficile d’éviter un rayon
de lumière, ou une larme, aux yeux dont vous baiserez encore, avec une
fausse conviction et une menteuse ferveur, les paupières fermées. C’est
une autre forme des tortures de l’amour et qui, celle-là, porte des
compensations dans les joies, coupables aux yeux des sots seulement, de
la trahison délicieuse et maudite à la fois.
[Illustration]
Vous le voyez, il y a une morale en amour, faite de toutes les
délicatesses de l’âme et, en dehors de laquelle, il n’en demeure
qu’un passé sans dignité ou une institution prolifique, et c’est dans
l’observance de très hautes lois, d’une esthétique irréprochable et
d’une humanité raffinée, qu’est toute la noblesse du sentiment où se
juge le mieux la valeur réelle des hommes parce que ceux-là seulement
méritent qu’on les aime qui savent aimer!
[Illustration]