II

Tout cela constitue la morale des amours à leur début et comme

triomphantes. Celle des amours à leur déclin est infiniment plus

méritoire et douloureuse, mais elle constitue une garantie douce et

nécessaire à ceux qui aiment les derniers. C’est encore une preuve de

notre fragilité et de notre impuissance au bonheur qu’on puisse cesser

de souhaiter une femme qu’on avait cependant choisie belle et qui le

plus souvent, comme je l’ai dit tout à l’heure, l’est restée. C’est ici

que nous allons voir combien la morale d’amour diffère de celle qui

n’a pour idéal que la vérité. Je sais qu’il en est qui conseillent,

dans ce cas, comme un devoir, la plus brutale franchise, et volontiers

les femmes qui ont des doutes nous disent qu’elles la préféreraient.

Gardez-vous de les croire! Si vous sentez qu’elles vous aiment encore

vraiment, méfiez-vous d’une loyauté qui pourrait être mortelle. On a

vu récemment au théâtre une figure de femme qui croyait de sa dignité

de dire en face, à un mari qui l’adorait et qui ne lui demandait

rien, qu’elle l’avait trompé et qui le poursuivait de son abominable

confession. C’était simplement un monstre. En admettant même que sa

conscience eût besoin de cet aveu, pour se soulager, n’aurait-elle

pas dû faire passer, même son salut éternel, après le bonheur et le

repos d’un être innocent de son crime? Ah! la merveilleuse probité

qui, pour s’assurer la tranquillité morale à soi-même, immole tout ce

qui l’approche! Le devoir était pourtant bien tracé à cette créature,

s’il était vrai qu’elle se repentît: s’humilier dans un mensonge sans

trêve, se damner, au besoin, par le parjure, pour souffrir seule du

mal qu’elle avait fait. Comme j’avais raison de dire que le crime

gît uniquement dans la fuite des responsabilités douloureuses qu’il

implique! Ce n’était pas son adultère qui avait été coupable, c’est la

révélation qu’elle en faisait à son mari sous le prétexte odieusement

égoïste de garder l’estime de soi-même!

[Illustration]

O vous pour qui j’écris, n’obéissez jamais à cette honnêteté cruelle.

Vous avez eu le courage de tromper. Ayez celui de mentir maintenant

et de soutenir votre rôle. Vous reprocher votre trahison! Parbleu! je

n’en ai nulle envie, convaincu que nous ne faisons jamais, en amour,

que subir des destinées. Avons-nous même le droit de nous dérober à ces

tentations qui nous viennent de la Beauté? Je n’en suis pas, pour

ma part, convaincu, et je laisse à saint Antoine son héroïsme que

je trouve absolument ridicule. Mais ce qui est hors de doute, c’est

que nous n’avons pas celui de faire souffrir qui nous aime encore

de nos propres faiblesses, si tant est qu’il y ait faiblesse dans

ces légitimes emportements. C’est, j’en conviens, un art douloureux

que celui de tromper, pour certaines âmes, au moins, dont le fond

est demeuré transparent comme des eaux limpides. Il vous le faudra

apprendre cependant, quand le jour sera venu, vous à qui ne fut pas

dévolue cette grâce d’état des éternelles fidélités. Il en faudra subir

la honte avec des résignations souriantes et tous vos instants, tous

vos soucis suffiront à peine à cette tâche difficile d’éviter un rayon

de lumière, ou une larme, aux yeux dont vous baiserez encore, avec une

fausse conviction et une menteuse ferveur, les paupières fermées. C’est

une autre forme des tortures de l’amour et qui, celle-là, porte des

compensations dans les joies, coupables aux yeux des sots seulement, de

la trahison délicieuse et maudite à la fois.

[Illustration]

Vous le voyez, il y a une morale en amour, faite de toutes les

délicatesses de l’âme et, en dehors de laquelle, il n’en demeure

qu’un passé sans dignité ou une institution prolifique, et c’est dans

l’observance de très hautes lois, d’une esthétique irréprochable et

d’une humanité raffinée, qu’est toute la noblesse du sentiment où se

juge le mieux la valeur réelle des hommes parce que ceux-là seulement

méritent qu’on les aime qui savent aimer!

[Illustration]

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 38 / 62 题