LE TRÉSOR
DE LA MORALE
_Le trésor de la morale_
I
Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté.
[Illustration]
Ainsi parle Delphine dans un admirable poème de Baudelaire, et ceux qui
connaissent les _Femmes damnées_ savent en quel sens Delphine emploie
le mot: honnêteté. Malgré les objurgations véhémentes que le poète lui
adresse ensuite, elle n’a dit qu’une sublime naïveté. «Honnêteté» se
confondrait presque ici avec «convenance». L’amour purement physique
n’a aucune raison pour reculer devant son rêve. Le _trahit sua quemque
voluptas_ virgilien est sa devise légitime. La morale n’a vraiment rien
à voir à cela. La vérité est que la morale ordinaire s’exerce dans un
autre domaine que l’amour. S’ensuit-il que celui-ci ne comporte aucune
morale? Je ne le crois pas: mais une morale infiniment plus délicate,
plus élevée, et dont je vais tenter la tâche malaisée de définir les
grandes lignes. Si l’on va au fond des choses, en effet, on trouvera
que la vérité est le but unique où tend la morale ordinaire. Il n’est,
au demeurant, qu’un crime, le mensonge, puisque c’est le seul qui
décline la responsabilité du châtiment. Je ne saurais trouver criminel
un homme qui accepte, par avance, toutes les conséquences d’un acte
commis librement. La société est immédiatement armée contre lui, ce qui
suffit pour qu’il ne soit pas dangereux. Un homme n’est coupable de
suborner une fille que s’il ne l’épouse pas ensuite, de lui faire un
enfant que s’il n’élève pas celui-ci. Je ne vois ici-bas de vraiment
haïssables que le mensonge et la lâcheté. En amour, le but est plus
haut, c’est la Beauté. Dussé-je choquer bien des gens, je dirai que
tous ceux qui prennent une femme ou une maîtresse pour autre chose
sont immédiatement, et par ce fait seul, hors la loi. La Femme a le
droit d’être aimée pour sa beauté, et je crois bien qu’elle n’en a
pas d’autres. Et je m’entends. Elle a, à ce point de vue, droit à une
parfaite probité de notre part. Inutile de dire que nous laissons, en
dehors de l’amour, les liaisons d’un instant qui n’ont d’autre objet
immédiat que la satisfaction d’un besoin. Encore un homme, ayant
quelque estime de soi-même, y apporte-t-il un sentiment de sélection et
ne ravale-t-il pas trop bas son plaisir par une indifférence parfaite
à l’endroit de celle qui le lui donne. Il n’y a pas à dire, c’est
encore les seuls instants de la vie où tienne un peu d’infini. Mais
j’entends parler de véritables amants qui vont l’un à l’autre pour se
donner davantage. La première condition d’honnêteté pour eux est d’être
guidés, dans leur choix, par une certaine admiration physique. L’amour
est, avant tout, une religion, un culte. Il ne doit adresser son encens
et ses prières qu’à une idole qui en soit digne et ne les ridiculise
pas. Tout est avantageux dans cette recherche du Beau vivant. Vous me
direz qu’une maîtresse belle vous expose infiniment plus à être trompé
qu’une autre. D’abord, ce n’est pas vrai. J’ai connu des laiderons
merveilleusement infidèles. Et puis, quelle dignité et quel orgueil
dans ce sentiment qu’on possède exclusivement une femme parce que les
autres n’en veulent pas? Que diriez-vous d’un homme qui se priverait
de tout mets succulent dans la crainte que son cuisinier fût porté
davantage à en garder un morceau? J’ai dit d’ailleurs, autrefois, ce
que je pensais de la jalousie et comment son essence même ne souffrait
pas l’analyse, chacun portant, en soi-même, la somme d’impressions qui
constituent sa vie passionnelle et la même femme ne faisant que la
développer d’une façon absolument différente chez chacun, si bien que,
dans cette communauté, nul ne peut se vanter d’avoir volé quelque chose
à l’autre. La jalousie n’en existe pas moins, comme une des preuves
les plus flagrantes de l’illogisme humain, comme une des tortures dont
le cœur soit le plus profondément atteint et déchiré. Mais qui dira de
quel besoin mystérieux de souffrance se compliquent les délices d’aimer
et si ce martyre n’est pas souvent le secret, quelquefois honteux,
souvent sublime, des durables amours? Je n’y vois pas, comme beaucoup
de moralistes trop sévères, un aiguillon malpropre au désir, mais une
soumission touchante à cette grande loi naturelle qui veut qu’il y ait
toujours une douleur au fond de la volupté.
[Illustration]
O jeunes gens dont l’âge n’est plus, pour moi, qu’un souvenir si
lointain, jeunes gens qui, seuls, me faites désirer quelquefois de
recommencer ma vie, en abjurant toutes mes expériences pour votre
admirable naïveté, choisissez donc vos maîtresses parmi les plus
belles! N’ayez d’orgueil que dans tout ce qui fait leur beauté, dans
l’éclat lilial de leur front, dans la flamme bleue ou sombre de leur
regard, dans la fierté souveraine de leur sourire, dans leur fidélité
aux nobles types féminins qui ont créé la peinture et la statuaire.
D’abord vous repousserez ainsi votre part de responsabilité dans
l’œuvre mauvaise de l’abâtardissement de la race. Et puis c’est à
genoux, croyez-moi, que la femme même possédée déjà doit être adorée et
servie. Il n’est pas joie si grande et si profonde que de s’abîmer dans
la contemplation d’un être plus beau que soi-même, si intime que de s’y
absorber dans son désir fou d’ennoblissement. L’amour est une religion
avant d’être une morale. Mais le premier point de celle-ci, celui
qui nous montre le chemin des délices les plus grandes et les plus
légitimes est cette recherche de la Beauté dont les économistes seuls,
épris de repopulation, ont le droit de se distraire, mais qui doit être
le constant souci de ceux qui veulent être d’honnêtes amants. Et comme
ce mot «honnête» grandit par cet ordre de considération! Il implique la
sincérité dans les formules de tendresse, laquelle semblait, sans cela,
une humiliante ironie. Car dire à une femme qu’on l’aime, c’est lui
dire qu’on la trouve belle,--à tort ou à raison d’ailleurs,--et si la
vérité n’est pas le but des recherches en amour, il n’en est pas moins
vrai qu’il faut y mentir le moins possible. Il implique aussi la durée
de la tendresse à laquelle l’âme volontairement se voue. Car une femme
qui a été vraiment belle est belle toujours. Elle demeure belle de la
splendeur naturelle de ses traits que l’âge est impuissant à déformer;
elle demeure belle encore pour celui qui l’a possédée jeune, de toute
cette magie des souvenirs qui sont comme les feuilles du chêne que
l’hiver ne fait pas tomber de l’arbre, mais rouille d’or seulement.
[Illustration]