XII

LE TRÉSOR

DE LA MORALE

_Le trésor de la morale_

I

Maudit soit à jamais le rêveur inutile

Qui voulut le premier, dans sa stupidité,

S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,

Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté.

[Illustration]

Ainsi parle Delphine dans un admirable poème de Baudelaire, et ceux qui

connaissent les _Femmes damnées_ savent en quel sens Delphine emploie

le mot: honnêteté. Malgré les objurgations véhémentes que le poète lui

adresse ensuite, elle n’a dit qu’une sublime naïveté. «Honnêteté» se

confondrait presque ici avec «convenance». L’amour purement physique

n’a aucune raison pour reculer devant son rêve. Le _trahit sua quemque

voluptas_ virgilien est sa devise légitime. La morale n’a vraiment rien

à voir à cela. La vérité est que la morale ordinaire s’exerce dans un

autre domaine que l’amour. S’ensuit-il que celui-ci ne comporte aucune

morale? Je ne le crois pas: mais une morale infiniment plus délicate,

plus élevée, et dont je vais tenter la tâche malaisée de définir les

grandes lignes. Si l’on va au fond des choses, en effet, on trouvera

que la vérité est le but unique où tend la morale ordinaire. Il n’est,

au demeurant, qu’un crime, le mensonge, puisque c’est le seul qui

décline la responsabilité du châtiment. Je ne saurais trouver criminel

un homme qui accepte, par avance, toutes les conséquences d’un acte

commis librement. La société est immédiatement armée contre lui, ce qui

suffit pour qu’il ne soit pas dangereux. Un homme n’est coupable de

suborner une fille que s’il ne l’épouse pas ensuite, de lui faire un

enfant que s’il n’élève pas celui-ci. Je ne vois ici-bas de vraiment

haïssables que le mensonge et la lâcheté. En amour, le but est plus

haut, c’est la Beauté. Dussé-je choquer bien des gens, je dirai que

tous ceux qui prennent une femme ou une maîtresse pour autre chose

sont immédiatement, et par ce fait seul, hors la loi. La Femme a le

droit d’être aimée pour sa beauté, et je crois bien qu’elle n’en a

pas d’autres. Et je m’entends. Elle a, à ce point de vue, droit à une

parfaite probité de notre part. Inutile de dire que nous laissons, en

dehors de l’amour, les liaisons d’un instant qui n’ont d’autre objet

immédiat que la satisfaction d’un besoin. Encore un homme, ayant

quelque estime de soi-même, y apporte-t-il un sentiment de sélection et

ne ravale-t-il pas trop bas son plaisir par une indifférence parfaite

à l’endroit de celle qui le lui donne. Il n’y a pas à dire, c’est

encore les seuls instants de la vie où tienne un peu d’infini. Mais

j’entends parler de véritables amants qui vont l’un à l’autre pour se

donner davantage. La première condition d’honnêteté pour eux est d’être

guidés, dans leur choix, par une certaine admiration physique. L’amour

est, avant tout, une religion, un culte. Il ne doit adresser son encens

et ses prières qu’à une idole qui en soit digne et ne les ridiculise

pas. Tout est avantageux dans cette recherche du Beau vivant. Vous me

direz qu’une maîtresse belle vous expose infiniment plus à être trompé

qu’une autre. D’abord, ce n’est pas vrai. J’ai connu des laiderons

merveilleusement infidèles. Et puis, quelle dignité et quel orgueil

dans ce sentiment qu’on possède exclusivement une femme parce que les

autres n’en veulent pas? Que diriez-vous d’un homme qui se priverait

de tout mets succulent dans la crainte que son cuisinier fût porté

davantage à en garder un morceau? J’ai dit d’ailleurs, autrefois, ce

que je pensais de la jalousie et comment son essence même ne souffrait

pas l’analyse, chacun portant, en soi-même, la somme d’impressions qui

constituent sa vie passionnelle et la même femme ne faisant que la

développer d’une façon absolument différente chez chacun, si bien que,

dans cette communauté, nul ne peut se vanter d’avoir volé quelque chose

à l’autre. La jalousie n’en existe pas moins, comme une des preuves

les plus flagrantes de l’illogisme humain, comme une des tortures dont

le cœur soit le plus profondément atteint et déchiré. Mais qui dira de

quel besoin mystérieux de souffrance se compliquent les délices d’aimer

et si ce martyre n’est pas souvent le secret, quelquefois honteux,

souvent sublime, des durables amours? Je n’y vois pas, comme beaucoup

de moralistes trop sévères, un aiguillon malpropre au désir, mais une

soumission touchante à cette grande loi naturelle qui veut qu’il y ait

toujours une douleur au fond de la volupté.

[Illustration]

O jeunes gens dont l’âge n’est plus, pour moi, qu’un souvenir si

lointain, jeunes gens qui, seuls, me faites désirer quelquefois de

recommencer ma vie, en abjurant toutes mes expériences pour votre

admirable naïveté, choisissez donc vos maîtresses parmi les plus

belles! N’ayez d’orgueil que dans tout ce qui fait leur beauté, dans

l’éclat lilial de leur front, dans la flamme bleue ou sombre de leur

regard, dans la fierté souveraine de leur sourire, dans leur fidélité

aux nobles types féminins qui ont créé la peinture et la statuaire.

D’abord vous repousserez ainsi votre part de responsabilité dans

l’œuvre mauvaise de l’abâtardissement de la race. Et puis c’est à

genoux, croyez-moi, que la femme même possédée déjà doit être adorée et

servie. Il n’est pas joie si grande et si profonde que de s’abîmer dans

la contemplation d’un être plus beau que soi-même, si intime que de s’y

absorber dans son désir fou d’ennoblissement. L’amour est une religion

avant d’être une morale. Mais le premier point de celle-ci, celui

qui nous montre le chemin des délices les plus grandes et les plus

légitimes est cette recherche de la Beauté dont les économistes seuls,

épris de repopulation, ont le droit de se distraire, mais qui doit être

le constant souci de ceux qui veulent être d’honnêtes amants. Et comme

ce mot «honnête» grandit par cet ordre de considération! Il implique la

sincérité dans les formules de tendresse, laquelle semblait, sans cela,

une humiliante ironie. Car dire à une femme qu’on l’aime, c’est lui

dire qu’on la trouve belle,--à tort ou à raison d’ailleurs,--et si la

vérité n’est pas le but des recherches en amour, il n’en est pas moins

vrai qu’il faut y mentir le moins possible. Il implique aussi la durée

de la tendresse à laquelle l’âme volontairement se voue. Car une femme

qui a été vraiment belle est belle toujours. Elle demeure belle de la

splendeur naturelle de ses traits que l’âge est impuissant à déformer;

elle demeure belle encore pour celui qui l’a possédée jeune, de toute

cette magie des souvenirs qui sont comme les feuilles du chêne que

l’hiver ne fait pas tomber de l’arbre, mais rouille d’or seulement.

[Illustration]

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 37 / 62 题