III

L’Illusion nécessaire à l’Amour! Horace, qui,--n’en déplaise au

souvenir exquis de Lydie--ne fut pas, comme les deux Catulle et comme

Properce, un des grands poètes de l’Amour, la réalisait par un moyen

monstrueux dont il a eu tort, pour sa mémoire, de nous vanter la

découverte. Dans les bras de la première courtisane venue, il fermait

les yeux et évoquait l’image de l’Amante qu’il ne pouvait ainsi

posséder que de loin, par une ruse de l’esprit, par la plus avilissante

des procurations. Voilà, si je ne me trompe, le triomphe de l’Illusion.

Le malheur est que celle-là n’est possible qu’à ceux qui n’ont jamais

vraiment aimé. Est-ce que le parfum d’une certaine chair, d’un certain

baiser, l’habitude d’une certaine caresse se peuvent ainsi confondre

avec un autre arome, avec une autre saveur, avec une autre mignardise?

Allons donc! C’est de la personnalité impérieuse de tout cela qu’est

fait l’amour. Son exclusivisme naturel, quand il est profond et

sincère, est fait de la possession de ces éléments introuvables

ailleurs que dans une certaine étreinte, sur certaines lèvres, en

certaines poses familières. Et ne croyez pas que je le rende trop

uniquement physique ainsi. Tel grain de beauté qui n’est au fond qu’une

délicieuse petite verrue, à tel coin de la joue ou du ventre, nous

devient une nécessité, l’_ultima ratio_ de nos enchantements amoureux.

Au moral, certaines cruautés, dont l’accoutumance nous est devenue

douce, ne sont peut-être pas moins nécessaires. Et puis, la charmante

chose vraiment à dire à une femme: Madame, je vous adore parce que je

me plais à vous croire tout à fait autre que vous n’êtes en réalité!

[Illustration]

J’aime mieux, plus virilement et plus loyalement, vous dire: Ma chère

âme, je vous aime telle que vous êtes, et c’est parce que je vous aime

sans me faire, sur votre compte, la moindre illusion, que je suis sûr

de vous aimer vraiment et durablement.

Je m’aperçus qu’elle dormait, étant parvenue à remettre son frison dans

le bon chemin, quand j’achevai ce discours. Mais comme je n’avais pas

la prétention de la convertir, la femme étant, de nature, immuable,

comme Dieu, je n’en fus pas moins satisfait d’avoir, au moins pour

moi-même, bien parlé selon mes sentiments.

[Illustration]

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 36 / 62 题