Elle m’avait écouté patiemment, très occupée qu’elle était de remettre,
en son sens, un frison de son admirable chevelure noire. Alors elle me
dit tranquillement comme pour résumer sa propre esthétique:
--Moi, pour aimer, il me faut de l’illusion.
Ah! que j’ai déjà entendu de femmes me dire cette bêtise! L’illusion,
ma chère, mais c’est la négation même de l’amour!
[Illustration]
L’illusion sur quoi? Pas sur les plaisirs qu’il donne toujours. Car
on peut dire, qu’en amour, les premières expériences physiques sont
généralement gâtées par les maladresses, par la timidité et par une
gaucherie d’autant plus grande qu’on est plus épris, gaucherie qui
va parfois jusqu’au ridicule. Il y a, au point de vue du renouveau
sensuel, un apprentissage à faire l’un de l’autre, apprentissage
délicat et qu’il faut subir sans violence, sans découragement. L’âme
divine du violon ne se réveille pas toujours immédiatement sous la
caresse de l’archet. C’est un rythme à trouver, un accord à résoudre,
le même _la_ à se mettre dans... l’oreille. On peut jouer fort
longtemps avant d’atteindre la réelle et définitive harmonie. Mais, une
fois celle-ci atteinte, tout devient progrès et le dilettantisme se
développe, et l’acuité sensuelle s’affine et chacun des amants découvre
enfin, dans l’autre, comme dans une Golconde intarissable, des trésors
pressentis mais longtemps jaloux d’eux-mêmes, cette magie de caresses,
qui ne nous laisse plus vivre que pour notre rêve vivant. Venez donc
nous parler de désillusion morale dans cet état divin, surhumain,
temporairement hélas! séraphique de l’âme!
Pas plus que sur l’estime l’amour ne saurait reposer sur l’illusion.
J’imagine, ma chère,--ce qui n’est pas tout à fait exact--que je vous
découvre, tous les jours, une nouvelle vertu. Alors, voulez-vous me
dire un peu le beau mérite que j’ai de vous aimer? Le contraire est
infiniment plus concluant. Il faut aimer, non pas pour ceci ou pour
cela, mais quand même, ou ne s’en pas mêler. Mais parce qu’on aime
quand même, on n’est pas forcé de devenir imbécile. On parle souvent
de l’aveuglement de l’Amour, et on admire la sagesse antique qui lui
mettait un bandeau sur les yeux. N’en déplaise à la sagesse antique,
c’est une bêtise. Je n’ai pas besoin du tout d’être aveugle pour
continuer d’aimer. Je n’abdique jamais le droit de juger qui j’aime,
et peut-être mon jugement est-il d’autant plus sévère qu’il est plus
approfondi, mieux assis sur une observation journalière. Mais ce
jugement-là ne m’empêche pas d’aimer. Je n’ai jamais cru un instant
qu’un ange fût descendu du ciel tout exprès pour moi. Et c’est ainsi
qu’il faut aimer pour aimer vraiment, pour aimer durablement, non
pas en se contentant d’une véritable erreur sur la personne, mais
en l’affrontant visiblement telle qu’elle est, ce qui est douloureux
parfois mais nécessaire. Où je me retrouve d’accord avec la sagesse
antique, c’est en regardant l’Amour comme une fatalité à laquelle il
est impie de vouloir se dérober, sous laquelle nous devons ployer sans
révolte, et plus haute infiniment que les opinions que nous pouvons
nous faire les uns des autres.
[Illustration]
En aucun cas, je ne crois que les hommes aient le droit de se juger et
de se condamner. C’est par une fiction sociale, nécessaire peut-être à
une société n’ayant encore qu’un idéal grossier de la Justice, que nous
laissons les magistrats fouiller dans les âmes. C’est l’instinct de
conservation, dans ce qu’il a de plus crûment égoïste, qui arme la main
du bourreau, et le droit n’a rien à faire dans cet acte de défense.
Mais c’est dans l’ordre passionnel, en amour surtout, que la prétention
de juger et de condamner est monstrueuse tout à fait. Où est notre
critérium, je vous prie? Où est cette mesure à laquelle se mesureront
les consciences? Je peux dire ce qui, dans un être, me révolte ou me
déplaît; mais, comme cela même fait partie de sa logique, de quel droit
lui demanderai-je compte de la pondération, de l’équilibre même de ses
défauts et de ses qualités? S’il m’a enchaîné de cette chaîne divine
des caresses partagées et profondément ressenties, s’il m’a enveloppé
du charme où mes chairs trouvent la seule joie, s’il m’a donné, en un
mot, l’ineffable, l’absolue, l’infinie joie d’aimer, en quoi ai-je
besoin d’illusion, pour continuer, en somme, à être heureux du seul
bonheur qui soit ici-bas?