XI

DE L’ILLUSION

EN AMOUR

_De l’illusion en amour_

I

Avouez, me dit-elle, que vous ne me trouvez que des défauts. Alors

pourquoi continuez-vous de me voir et de faire profession de m’aimer?

Et sa jolie bouche avait des retroussis ironiques semblant

s’entr’ouvrir, comme pour une morsure, sur la nacre des dents.

--Vous exagérez, infiniment, ma chère, mon opinion sur vous, me

contentai-je de lui répondre avec tranquillité, mais vous vous trompez

moins en parlant de la fidélité de mes sentiments.

--Convenez cependant que, si vous m’aviez connue telle que je suis

maintenant pour vous, vous ne m’auriez pas aimée!

[Illustration]

--Je vous demande pardon et je vous aurais supposée pire que, très

vraisemblablement, je vous aurais aimée tout de même. Car ce n’est

jamais la perfection que j’ai eu l’intention d’aimer en vous, et je

ne suis plus de ces imbéciles qui s’imaginent toujours, quand ils

commencent un nouvel amour, qu’ils l’ont rencontrée,--et qui très

sérieusement prennent leur prurit sensuel pour un hommage moral à la

vertu! Cette naïveté n’est permise qu’à l’extrême jeunesse, qu’aux

ferveurs ingénues d’une santé débordante, qu’au désir inconscient qui

nous pousse alors vers toutes les femmes avec de faciles admirations.

Elle devient ridicule chez celui qui a déjà vécu, qui sait bien que ce

n’est pas en parlant de la Femme que Platon a écrit que le Beau était

toujours la splendeur du Bien. Dieu merci! l’Amour n’a rien de commun

avec l’Académie qui décerne les prix Montyon. Où serait sa grandeur

s’il se confondait avec la Logique et ne nous entraînait jamais qu’à

des attachements raisonnables? Ce n’est pas un teneur de livres mais

un poète qui emprisonne les cœurs dans sa fantaisie souvent cruelle.

Il ne cueille pas sagement des bouquets dans les jardins, mais il

saccage des moissons entières et se couronne volontiers des ronces où

se sont ensanglantées nos mains. C’est ignorer le poids despotique dont

il pèse sur nos âmes que de lui vouloir donner pour piédestal un peu

de cette neige candide, si fragile à fondre et à ternir, qui s’appelle

l’estime. M’avez-vous jamais entendu dire autre chose que du bien de

mes anciennes maîtresses? Non! Eh bien pensez-vous que je les trouvasse

plus parfaites que vous? Ceux qui prétendent avoir cessé d’aimer une

femme parce qu’ils lui ont découvert, à l’usage, une quantité de

défauts, ne l’ont jamais aimée. Tout nous devient charme dans l’être

dont nous sommes vraiment épris, ou, du moins, tout s’excuse à l’excès,

au point que nous ne pourrions peut-être plus nous en passer sans en

souffrir. Socrate s’est-il séparé de Xantippe? Et je laisse là de côté

l’impression malsaine qui nous vient quelquefois d’aimer éperdument

celle qui nous en semble la moins digne, avec la conscience douloureuse

et délicieuse à la fois de notre lâcheté. L’amour est, avant tout,

un sublime et imbécile besoin de sacrifice. _Credo quia absurdum!_

disait follement saint Paul. _Amo quia absurdum!_ peut dire sagement

l’amant véritable. Ce qui est fait pour révolter l’esprit peut être

fait pour enchanter le cœur. Oh! cette révolte mal étouffée, cette

indignation contre soi-même, cette pointe de haine qui est au fond de

tout amour vraiment sensuel, celui qui ne les a pas connues, celui qui

ne les a pas rageusement savourées ne peut se vanter d’avoir aimé. Je

n’ose même, tout en les plaignant d’une pitié confinant au mépris,

condamner ceux à qui la perfidie de l’amante est un ragoût d’amour

et qui tirent, des exaspérations de la jalousie, un redoublement de

tendresse honteuse et assouvie d’opprobre. C’est un phénomène morbide,

l’excès du sentiment de tolérance éperdue qui est au fond de tout

amour véritable, un abaissement de la vraie passion, l’oubli de toute

dignité, l’abdication des plus pures noblesses de l’âme. Mais cela est

et j’en sais peu que ce chatouillement infâme n’ait effleurés!

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 34 / 62 题