Certes, il y a quelque chose d’amer--dans la jeunesse surtout--à
constater ce néant subit des tendresses les plus exaltées. On s’en
veut, un instant, d’avoir pris le simple désir pour de l’amour et de
s’être si cruellement dupé sur ses propres sentiments. Mais la maturité
vient et aussi l’indulgence, qui nous fait moins sévères à cette erreur
dont il ne faut pas exagérer la portée. Je ne vois à plaindre vraiment,
dans tout cela, que celle qui a pu croire qu’elle était vraiment et
durablement adorée. Peut-être y a-t-il d’ailleurs de sa faute. Car
toutes les femmes ne savent pas se donner. Beaucoup, en voulant se
faire trop longtemps souhaiter, dépassent le but et transforment
le désir qu’elles nous inspiraient en une façon d’obstination et
d’impatience rageuses toutes chargées de rancunes à venir. C’est dans
cet ordre d’idées surtout qu’il y a vraiment un moment psychologique.
Les hommes, en qui domine l’amour-propre, ne se rebutent pas, mais
méditent déjà les vengeances de la victoire. Moi qui ne mets aucune
vanité dans ces choses, il m’est arrivé de renoncer tout simplement
aux dragées tenues trop hautes, de me lasser et de fermer moi-même ma
porte au bonheur venu trop tard. Mais, croyez-moi, vous avez laissé
passer, l’un ou l’autre, l’heure opportune, laquelle ne laisse jamais
que d’aimables souvenirs.
De vos expériences malheureuses, monsieur, il résulte tout simplement
que vous n’avez pas encore aimé.
[Illustration]
N’en déplaise d’ailleurs à l’école platoniquement imbécile du bon
Werther, dont j’aime surtout, je crois, la musique de Massenet,
tout ce qui précède l’épreuve dont vous vous plaignez n’est que
l’avant-propos du livre immortel de l’Amour. Ceux-là sont dans la plus
lamentable folie que je connaisse, dont je lis les suicides dans les
journaux, et qui se sont tués de désespoir avant d’avoir été l’un à
l’autre. Il ne leur était pas permis de juger, en effet--et vous en
êtes la vivante preuve,--si ce qui les séparait inexorablement était
vraiment un malheur. L’amour réel, l’amour dont on a vraiment le droit
de mourir, c’est celui dont on a mesuré les ivresses, celui qui a si
fortement rivé vos chairs à d’autres chairs, qu’on ne saurait plus les
en arracher sans ouvrir au cœur la source mystérieuse par où s’enfuit
notre sang. Cet amour-là se fait lentement de tous les bonheurs que la
possession absolue comporte. Chaque caresse est comme un ciment qui en
durcit l’édifice: il s’accroît de chaque baiser et son insatiabilité
même lui est un gage de durée. Il vous enlace de mille liens obscurs
dont chaque déchirement vous brise une fibre, parfums subtils et
profondément personnels, contacts aux douceurs jusque-là inconnues,
esclavage absolu de tous les sens, tyrannie délicieuse d’un être dont
votre être est dominé. Mais il est clair, monsieur, que cela vous est
parfaitement inconnu. C’est tant pis et tant mieux à la fois pour vous.
Mais où vous atteignez le parfait comique, c’est quand vous me
demandez, en matière de conclusion, si vous vous devez marier.
Demandez donc cela à Rabelais! Peut-être vous conseillerai-je
personnellement, si, comme Panurge, vous redoutez le cocuage,
d’attendre que vous soyez plus sûr de votre fait dans l’épreuve
primordiale du mariage. En attendant, laissez-vous vivre, sans
souhaiter de trop vite souffrir. La Nature est faite pour ces
bercements délicieux de la pensée dans des impressions vagues, non
définies, n’ayant pas l’action immédiate pour conséquence. Ce sont de
meilleurs conseillers de la vie que nous, les grands monts assoupis
sous leur casque de neige, gardiens des éternelles sérénités, laissant
gronder à leurs pieds les torrents inutilement sonores, comme le bruit
des batailles lointaines déjà pour nous, auxquelles vos impatiences
aspirent et d’où l’on revient avec plus d’une blessure au cœur!