III

Certes, il y a quelque chose d’amer--dans la jeunesse surtout--à

constater ce néant subit des tendresses les plus exaltées. On s’en

veut, un instant, d’avoir pris le simple désir pour de l’amour et de

s’être si cruellement dupé sur ses propres sentiments. Mais la maturité

vient et aussi l’indulgence, qui nous fait moins sévères à cette erreur

dont il ne faut pas exagérer la portée. Je ne vois à plaindre vraiment,

dans tout cela, que celle qui a pu croire qu’elle était vraiment et

durablement adorée. Peut-être y a-t-il d’ailleurs de sa faute. Car

toutes les femmes ne savent pas se donner. Beaucoup, en voulant se

faire trop longtemps souhaiter, dépassent le but et transforment

le désir qu’elles nous inspiraient en une façon d’obstination et

d’impatience rageuses toutes chargées de rancunes à venir. C’est dans

cet ordre d’idées surtout qu’il y a vraiment un moment psychologique.

Les hommes, en qui domine l’amour-propre, ne se rebutent pas, mais

méditent déjà les vengeances de la victoire. Moi qui ne mets aucune

vanité dans ces choses, il m’est arrivé de renoncer tout simplement

aux dragées tenues trop hautes, de me lasser et de fermer moi-même ma

porte au bonheur venu trop tard. Mais, croyez-moi, vous avez laissé

passer, l’un ou l’autre, l’heure opportune, laquelle ne laisse jamais

que d’aimables souvenirs.

De vos expériences malheureuses, monsieur, il résulte tout simplement

que vous n’avez pas encore aimé.

[Illustration]

N’en déplaise d’ailleurs à l’école platoniquement imbécile du bon

Werther, dont j’aime surtout, je crois, la musique de Massenet,

tout ce qui précède l’épreuve dont vous vous plaignez n’est que

l’avant-propos du livre immortel de l’Amour. Ceux-là sont dans la plus

lamentable folie que je connaisse, dont je lis les suicides dans les

journaux, et qui se sont tués de désespoir avant d’avoir été l’un à

l’autre. Il ne leur était pas permis de juger, en effet--et vous en

êtes la vivante preuve,--si ce qui les séparait inexorablement était

vraiment un malheur. L’amour réel, l’amour dont on a vraiment le droit

de mourir, c’est celui dont on a mesuré les ivresses, celui qui a si

fortement rivé vos chairs à d’autres chairs, qu’on ne saurait plus les

en arracher sans ouvrir au cœur la source mystérieuse par où s’enfuit

notre sang. Cet amour-là se fait lentement de tous les bonheurs que la

possession absolue comporte. Chaque caresse est comme un ciment qui en

durcit l’édifice: il s’accroît de chaque baiser et son insatiabilité

même lui est un gage de durée. Il vous enlace de mille liens obscurs

dont chaque déchirement vous brise une fibre, parfums subtils et

profondément personnels, contacts aux douceurs jusque-là inconnues,

esclavage absolu de tous les sens, tyrannie délicieuse d’un être dont

votre être est dominé. Mais il est clair, monsieur, que cela vous est

parfaitement inconnu. C’est tant pis et tant mieux à la fois pour vous.

Mais où vous atteignez le parfait comique, c’est quand vous me

demandez, en matière de conclusion, si vous vous devez marier.

Demandez donc cela à Rabelais! Peut-être vous conseillerai-je

personnellement, si, comme Panurge, vous redoutez le cocuage,

d’attendre que vous soyez plus sûr de votre fait dans l’épreuve

primordiale du mariage. En attendant, laissez-vous vivre, sans

souhaiter de trop vite souffrir. La Nature est faite pour ces

bercements délicieux de la pensée dans des impressions vagues, non

définies, n’ayant pas l’action immédiate pour conséquence. Ce sont de

meilleurs conseillers de la vie que nous, les grands monts assoupis

sous leur casque de neige, gardiens des éternelles sérénités, laissant

gronder à leurs pieds les torrents inutilement sonores, comme le bruit

des batailles lointaines déjà pour nous, auxquelles vos impatiences

aspirent et d’où l’on revient avec plus d’une blessure au cœur!

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 33 / 62 题