Et maintenant, causons en bons amis. J’imagine que vous êtes auprès
de moi, sur ce coin de rocher mousseux d’où monte une odeur sauvage,
d’où l’on entend la clochette des troupeaux tintinnabulant dans les
lointains pâturages. Il existe un proverbe latin auquel je pourrais
vous renvoyer: «_Omne animal triste præter gallum vel monacum--gratis
fornicantem_» (a ajouté la malice irreligieuse des aïeux). Je n’en
avais pas besoin pour être convaincu que vous n’êtes ni un coq ni un
carme en exercice de garenne amoureuse. Moi non plus.
[Illustration]
Tout le monde, à ces deux exceptions près, a, j’imagine, passé par ces
écroulements subits d’une passion satisfaite, mais tout le monde n’en
garde pas la même amertume que vous. Vous n’estimez pas, monsieur,
l’amour physique à son vrai prix. La minute que vous venez de passer
vaut, à elle seule, un siècle de prévenances, de prières, tout le temps
perdu que vous semblez regretter, et cela à tort: car je vous défie
de m’en trouver un plus agréable emploi. Vous voilà vraiment bien
malheureux pour avoir rêvé, espéré, soupiré! Je vous dis, moi, que vous
êtes très bien payé de votre peine. Car si vous n’avez pas su vous
payer, tant pis pour vous! Permettez-moi de vous dire en effet que cela
était surtout affaire à vous. Réduit à cette simple question d’extase
sensuelle, l’amour est ce qu’on le fait soi-même par l’intensité
d’ardeur qu’on y apporte. L’objet aimé n’en est que l’occasion. On peut
faire de très mauvaise musique sur un authentique Stradivarius.