II

Et maintenant, causons en bons amis. J’imagine que vous êtes auprès

de moi, sur ce coin de rocher mousseux d’où monte une odeur sauvage,

d’où l’on entend la clochette des troupeaux tintinnabulant dans les

lointains pâturages. Il existe un proverbe latin auquel je pourrais

vous renvoyer: «_Omne animal triste præter gallum vel monacum--gratis

fornicantem_» (a ajouté la malice irreligieuse des aïeux). Je n’en

avais pas besoin pour être convaincu que vous n’êtes ni un coq ni un

carme en exercice de garenne amoureuse. Moi non plus.

[Illustration]

Tout le monde, à ces deux exceptions près, a, j’imagine, passé par ces

écroulements subits d’une passion satisfaite, mais tout le monde n’en

garde pas la même amertume que vous. Vous n’estimez pas, monsieur,

l’amour physique à son vrai prix. La minute que vous venez de passer

vaut, à elle seule, un siècle de prévenances, de prières, tout le temps

perdu que vous semblez regretter, et cela à tort: car je vous défie

de m’en trouver un plus agréable emploi. Vous voilà vraiment bien

malheureux pour avoir rêvé, espéré, soupiré! Je vous dis, moi, que vous

êtes très bien payé de votre peine. Car si vous n’avez pas su vous

payer, tant pis pour vous! Permettez-moi de vous dire en effet que cela

était surtout affaire à vous. Réduit à cette simple question d’extase

sensuelle, l’amour est ce qu’on le fait soi-même par l’intensité

d’ardeur qu’on y apporte. L’objet aimé n’en est que l’occasion. On peut

faire de très mauvaise musique sur un authentique Stradivarius.

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 32 / 62 题