Amants fervents et pensifs, pour qui j’écris d’ordinaire, pardonnez-moi
cette incursion mélancolique dans un monde où ne fleurissent pas les
sincères tendresses, celles qui se cachent pour être heureuses. Vous
êtes les hôtes du rêve immortel d’où je voudrais exiler tout ce qui
rappelle les laideurs de la vie. Pour chasser loin de vous, comme
un air mauvais, les tristesses de cette prose attardée à d’inutiles
réalités, laissez-moi vous dire, avant que le printemps nous quitte,
une chanson de printemps faite pour vous:
C’est l’âme des beaux jours qui nous fait le ciel bleu;
Qui chante, au bord des eaux, dans le frisson des saules,
Et le soleil déjà change, en perles de feu,
Les pleurs que le matin secoue à ses épaules.
L’esprit des fleurs s’éveille au caprice de l’air
Et porte, sur nos fronts, de troublantes caresses.
Enferme en toi, mon cœur, l’universelle ivresse.
Voici le temps d’aimer sous le ciel doux et clair!
Voici le temps de croire aux mensonges du rêve,
De souffrir la langueur des vœux inapaisés;
De mêler, sous le vol charmeur de l’heure brève,
Au néant des serments la douceur des baisers.
Voici le temps d’attendre au seuil des portes closes,
Implorant la pitié des bonheurs interdits,
Le cœur plein de sanglots, les mains pleines de roses,
Qu’un sourire nous ouvre encor le Paradis!
Voici le temps de fuir vers les routes ombreuses
Où l’on marche à pas lents, et la main dans la main,
Amoureux éperdus et blanches amoureuses,
Le temps de n’avoir plus à deux qu’un seul chemin!
Tous les êtres épris se cherchent dans l’espace,
Blessés du même mal dont nul ne veut guérir.
L’esprit des fleurs s’éveille au vent léger qui passe.
Voici venir le temps d’aimer et d’en mourir!
[Illustration]
X
SUBTILITÉS
PASSIONNELLES
_Subtilités passionnelles_
I
Grand Roi, cesse de vaincre ou je cesse d’écrire.
Amoureux, cessez de m’interroger ou je brise ma plume, image qui ne
m’a jamais paru aussi terrible que le supposent ceux qui l’emploient.
Briser une épée, passe encore. Mais une plume! Le beau mérite, ma foi.
Ah! l’inépuisable sujet que celui où j’ai déjà promené tant d’écoles
buissonnières, comme en un champ dont on ne rencontre jamais le
bout! Comme les blés d’or par les pavots, il est constellé de rouges
blessures et c’est le plus pur du sang de nos cœurs qui y fait perler
ces étoiles de pourpre. Comme les blés d’or aussi il porte, en soi, la
vie, et le pain de l’âme y germe en de douloureux sillons. C’est la
plaine, féconde en joies et en douleurs, où nos pas s’attachent comme
mystérieusement enlisés.
[Illustration]
Ah! plutôt que d’y revenir encore, comme j’aimerais mieux vous dire
l’admirable spectacle que j’ai sous les yeux, les montagnes s’étageant
à l’infini, vers des horizons bleuissants, sous le vol circonflexe des
grands oiseaux de proie, et, à mes pieds, les torrents roulant, sous la
poussière de verdure des tamarins, leur eau d’argent bavard comme celui
des poches pleines; le recueillement mystérieux qui descend, en moi,
de cette chevauchée lointaine dont les nuages sont comme des cavaliers
qui quelquefois s’arrêtent pour planter, en un sol conquis, la
blancheur des oriflammes. Quel renouveau éternel la nature apporte en
nous! Pourquoi faut-il que nous y trouvions, comme des bêtes blessées,
cette flèche de l’amour dont l’aiguillon semble encore s’y aviver? Le
penseur éperdu se demande quelquefois où il pourrait fuir la femme. Et
l’infini se déroule, devant son rêve, sans rencontrer ce point obscur
de la Délivrance où il se retrouverait seul en face de lui-même, dans
l’austère isolement de sa propre pensée. Force fut au doux Orphée de
suivre Eurydice jusque sur le seuil des Enfers.
Si loin qu’on soit allé, si loin du vacarme citadin de la vie
coutumière, on n’a rien oublié, tant qu’on n’a pas oublié la source des
tortures éternelles et le chemin qui y mène et qu’on reconnaît, comme
le petit Poucet du conte, à ce qu’on y a laissé de soi-même. Tel le
mouton qui retrouve sa route à l’épine des buissons. Et je n’en veux
pas à ceux qui abusent des facilités postales où se débat aujourd’hui
notre liberté, pour me poursuivre jusqu’au bord des gaves pyrénéens
avec des questions, à la bouche, touchant encore aux choses de l’Amour.
En réalité, ce n’est pas eux qui m’y ramènent, mais moi-même qui y
reviens par une habitude incorrigible de mon esprit. Je crois me
surprendre en maraude quand je pense à autre chose. _Quidquid tentabam
scribere versus erat_, disait, de lui-même, Ovide. Tout ce que je tente
d’écrire n’est qu’un commentaire de ce que j’ai écrit déjà.
Cette fois-ci, c’est un homme qui me soumet une situation d’esprit à
laquelle je ne puis que fraternellement compatir. Car elle est délicate
et douloureuse à la fois, et je ne la puis mieux exprimer que par ses
propres paroles: «Il m’arrive souvent, dit-il, de faire longtemps la
cour à une femme, mais une cour assidue, et je n’ai pas plutôt obtenu
ce _que je croyais en souhaiter_ qu’un sentiment d’aversion immédiat
succède à la fougue de mes désirs.»
«Aversion» me paraît un peu dur, monsieur. Laissez-moi plaider
pour le sentiment de vague reconnaissance que mérite toujours le
plaisir accordé, et qui est, je crois, chez toutes les natures de
quelque générosité. «Ce que je croyais souhaiter» me semble aussi
une expression risquée. Le moins est qu’on en soit sûr avant de le
demander. Je suis curieux de voir ce que vous répondrait la dame à
qui vous diriez, après, en toute franchise: «Eh bien, non, ce n’est
décidément pas ça dont j’avais envie.» Parions qu’elle vous flanquerait
un bon soufflet, et laissez-moi vous dire qu’elle aurait raison.