DE LA
PLASTIQUE
EN AMOUR
_De la plastique en amour_
I
C’est dans le monde qu’on entend surtout les jeunes filles dire que
l’homme n’a pas besoin d’être beau pour plaire, et c’est une théorie
que les hommes du monde acceptent avec une modestie qui leur fait
honneur. Je n’ai pas d’ailleurs à la combattre quand il ne s’agit que
du mariage, c’est-à-dire d’une institution où le côté arrangement
tient infiniment plus de place, aujourd’hui, que le côté passion.
Ceux que nous voyons courir à l’hyménée, en ce temps-ci, avec le plus
d’ardeur, sont les comédiens, qui en ont si peu besoin, et les gens
dans les affaires qui ne peuvent guère s’en passer. Chez les premiers,
cette manie est un reste de protestation contre leur renommée bohème
d’autrefois. Ils tiennent à faire constater, _urbi_ et _orbi_--et même
au risque d’être cocus--qu’ils appartiennent bien à la vie régulière, à
la vie bourgeoise. Mon Dieu, ils seraient plus sages en se contentant,
pour cela, de la croix qu’on met maintenant, de leur vivant, sur leur
poitrine, et qu’on plante dans les cimetières sur leur tombeau, double
absolution de la société laïque et du monde religieux à l’endroit de
leur métier. Quant aux seconds, ils trouvent, dans le mariage, un
moyen légal, presque honoré, de demeurer riches, tout en ruinant les
autres, ce qui est le fin du fin de leur état. L’admirable séparation
de biens est là, pour leur permettre de garder la précieuse aisance,
pour eux, pendant qu’ils sèment, autour d’eux, la ruine, ce qui est
évidemment une conséquence honnête et un commentaire moral des «justes
noces», comme dit le Code. Dans une profession qui tient à la fois
du cabotinage et des affaires, celle des directeurs de théâtre, vous
trouverez, pour le mariage, un enthousiasme deux fois justifié. Ils
sont rares ceux qui ont la probité de demeurer célibataires!
Je ferme, ici, cette parenthèse sur un sujet où l’amour a trop rarement
affaire, pour parler simplement des liaisons, légitimes ou non, mais
infiniment plus sérieuses, où l’Amour est tout. Car notez que je ne
défends pas aux maris d’être des amants. Au contraire! Seulement je
constate qu’ils en ont rarement l’occasion. Dans les unions où l’âme
tient vraiment une place, par ses nobles côtés, la femme est-elle sage
de faire mépris, chez l’homme, de la beauté du visage et de la vigueur
du corps? Je ne le crois pas, et surtout je ne crois pas que ce mépris
puisse être sincère, par tant d’esprit et de belle éducation que nous
remplacions la plastique qui nous manque.
[Illustration]
Prenons un monde pour lequel j’écris encore moins que pour les époux,
mais qui a pour lui l’avantage d’être sincère jusqu’au cynisme;
nous ne trouvons nullement que ce dédain soit au fond de la femme
contemporaine. Ce n’est qu’en apparence que les courtisanes préfèrent
les banquiers ridicules aux commis de magasin bien tournés. Que ces
dames ne négligent pas les exigences financières de leur profession,
j’en suis d’accord avec vous. Une courtisane qui ne se ferait pas
payer serait la honte de son état. C’est si vrai que l’impératrice
Messaline, qui avait plus soif de vice que d’amour et d’ignominie que
de baiser, avait grand soin d’exiger, des passants, le même salaire
que ses compagnes, pour ne pas déshonorer l’antre de _Vénus Meretrix_.
Mais, derrière le patricien ventripotent, Forain nous montrera toujours
le robuste ouvrier de la dernière heure, celle qui ne se vend pas.
Celui-là est le plus souvent une brute et représente cependant l’idéal
dans ces existences très logiquement infâmes. Comme on demandait un
jour, à une de ces maraudeuses de la vie, pourquoi elle s’obstinait à
demeurer avec un chenapan qui la battait, quand sa beauté, à elle, lui
assurait des amants bien appris et, qui sait? peut-être respectueux,
elle répondit ce mot sublime: «Mais si je n’aime rien, je ne suis rien»!
Et elle avait raison.
Sans vouloir prendre ma leçon dans le ruisseau, je conviens que cette
concession brutale et résignée à un élément de torture souvent, la
beauté physique dans sa vigueur, m’émeut et me semble presque plus
noble que l’indifférence où je le vois tenu dans un monde social
plus raffiné, indifférence que je veux croire une pose, chez le plus
grand nombre, ou une consolation à la laideur. Mais, dans le monde
passionnel, lequel ne vit que de sincérité, d’intimité profonde et
de pénétration sensuelle réciproque, je ne vois vraiment pas ce que
viennent faire l’aumône et la charité.
[Illustration]
Chez la femme, comme chez l’homme, quelles que soient les perversions
que l’éducation a mises en elle, l’amour devrait venir avant tout du
sentiment et de l’adoration de la Beauté. Ne trouvez-vous pas, comme
moi, que la laideur acceptée y met comme un abaissement, le soupçon
de plaisirs très complexes et puisés surtout dans une dépravation de
l’esprit? Moi, je tiens pour l’héroïque santé dans ces choses d’où
dépendent le salut de l’idéal et la gloire des races. Je demeure
éperdument dans la tradition païenne qui mettait l’harmonie extérieure
des formes, la belle pondération des lignes et la splendeur des chairs
portant en soi la lumière, au-dessus de tout, comme le sceau même
d’une immortelle origine. C’est s’abaisser soi-même que de ne pas
chercher, à la conscience de ses propres défectuosités, la sublime
compensation d’aimer un être plus beau que soi.