IX

DE LA

PLASTIQUE

EN AMOUR

_De la plastique en amour_

I

C’est dans le monde qu’on entend surtout les jeunes filles dire que

l’homme n’a pas besoin d’être beau pour plaire, et c’est une théorie

que les hommes du monde acceptent avec une modestie qui leur fait

honneur. Je n’ai pas d’ailleurs à la combattre quand il ne s’agit que

du mariage, c’est-à-dire d’une institution où le côté arrangement

tient infiniment plus de place, aujourd’hui, que le côté passion.

Ceux que nous voyons courir à l’hyménée, en ce temps-ci, avec le plus

d’ardeur, sont les comédiens, qui en ont si peu besoin, et les gens

dans les affaires qui ne peuvent guère s’en passer. Chez les premiers,

cette manie est un reste de protestation contre leur renommée bohème

d’autrefois. Ils tiennent à faire constater, _urbi_ et _orbi_--et même

au risque d’être cocus--qu’ils appartiennent bien à la vie régulière, à

la vie bourgeoise. Mon Dieu, ils seraient plus sages en se contentant,

pour cela, de la croix qu’on met maintenant, de leur vivant, sur leur

poitrine, et qu’on plante dans les cimetières sur leur tombeau, double

absolution de la société laïque et du monde religieux à l’endroit de

leur métier. Quant aux seconds, ils trouvent, dans le mariage, un

moyen légal, presque honoré, de demeurer riches, tout en ruinant les

autres, ce qui est le fin du fin de leur état. L’admirable séparation

de biens est là, pour leur permettre de garder la précieuse aisance,

pour eux, pendant qu’ils sèment, autour d’eux, la ruine, ce qui est

évidemment une conséquence honnête et un commentaire moral des «justes

noces», comme dit le Code. Dans une profession qui tient à la fois

du cabotinage et des affaires, celle des directeurs de théâtre, vous

trouverez, pour le mariage, un enthousiasme deux fois justifié. Ils

sont rares ceux qui ont la probité de demeurer célibataires!

Je ferme, ici, cette parenthèse sur un sujet où l’amour a trop rarement

affaire, pour parler simplement des liaisons, légitimes ou non, mais

infiniment plus sérieuses, où l’Amour est tout. Car notez que je ne

défends pas aux maris d’être des amants. Au contraire! Seulement je

constate qu’ils en ont rarement l’occasion. Dans les unions où l’âme

tient vraiment une place, par ses nobles côtés, la femme est-elle sage

de faire mépris, chez l’homme, de la beauté du visage et de la vigueur

du corps? Je ne le crois pas, et surtout je ne crois pas que ce mépris

puisse être sincère, par tant d’esprit et de belle éducation que nous

remplacions la plastique qui nous manque.

[Illustration]

Prenons un monde pour lequel j’écris encore moins que pour les époux,

mais qui a pour lui l’avantage d’être sincère jusqu’au cynisme;

nous ne trouvons nullement que ce dédain soit au fond de la femme

contemporaine. Ce n’est qu’en apparence que les courtisanes préfèrent

les banquiers ridicules aux commis de magasin bien tournés. Que ces

dames ne négligent pas les exigences financières de leur profession,

j’en suis d’accord avec vous. Une courtisane qui ne se ferait pas

payer serait la honte de son état. C’est si vrai que l’impératrice

Messaline, qui avait plus soif de vice que d’amour et d’ignominie que

de baiser, avait grand soin d’exiger, des passants, le même salaire

que ses compagnes, pour ne pas déshonorer l’antre de _Vénus Meretrix_.

Mais, derrière le patricien ventripotent, Forain nous montrera toujours

le robuste ouvrier de la dernière heure, celle qui ne se vend pas.

Celui-là est le plus souvent une brute et représente cependant l’idéal

dans ces existences très logiquement infâmes. Comme on demandait un

jour, à une de ces maraudeuses de la vie, pourquoi elle s’obstinait à

demeurer avec un chenapan qui la battait, quand sa beauté, à elle, lui

assurait des amants bien appris et, qui sait? peut-être respectueux,

elle répondit ce mot sublime: «Mais si je n’aime rien, je ne suis rien»!

Et elle avait raison.

Sans vouloir prendre ma leçon dans le ruisseau, je conviens que cette

concession brutale et résignée à un élément de torture souvent, la

beauté physique dans sa vigueur, m’émeut et me semble presque plus

noble que l’indifférence où je le vois tenu dans un monde social

plus raffiné, indifférence que je veux croire une pose, chez le plus

grand nombre, ou une consolation à la laideur. Mais, dans le monde

passionnel, lequel ne vit que de sincérité, d’intimité profonde et

de pénétration sensuelle réciproque, je ne vois vraiment pas ce que

viennent faire l’aumône et la charité.

[Illustration]

Chez la femme, comme chez l’homme, quelles que soient les perversions

que l’éducation a mises en elle, l’amour devrait venir avant tout du

sentiment et de l’adoration de la Beauté. Ne trouvez-vous pas, comme

moi, que la laideur acceptée y met comme un abaissement, le soupçon

de plaisirs très complexes et puisés surtout dans une dépravation de

l’esprit? Moi, je tiens pour l’héroïque santé dans ces choses d’où

dépendent le salut de l’idéal et la gloire des races. Je demeure

éperdument dans la tradition païenne qui mettait l’harmonie extérieure

des formes, la belle pondération des lignes et la splendeur des chairs

portant en soi la lumière, au-dessus de tout, comme le sceau même

d’une immortelle origine. C’est s’abaisser soi-même que de ne pas

chercher, à la conscience de ses propres défectuosités, la sublime

compensation d’aimer un être plus beau que soi.

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 29 / 62 题