II

Mais où le parjure devient un devoir absolu, c’est quand il s’agit de

l’honneur d’une femme.

Prenons le cas le plus fréquent: celui où un mari demande à l’amant de

lui jurer qu’il ne l’a pas outragé.

Vous voyez ce que la situation a de cruel et d’inexorable. Faire le

serment demandé, c’est se dérober à une légitime colère, c’est encourir

le soupçon de lâcheté. Aussi vous dirai-je d’abord: Soyez assez homme

de cœur et ayez fait suffisamment vos preuves pour n’avoir pas à

redouter ce supplice, à craindre seulement pour ceux dont la bravoure

peut être mise en doute. Là est le point essentiel. Mais vous courez un

autre péril: l’homme qui vous interroge en sait peut-être beaucoup plus

qu’il n’en laisse paraître. Il peut avoir des preuves et vous tendre un

piège. Il peut, fort de faits irrécusables, vous cracher ensuite votre

parjure à la face. Or, cela est terrible, en vérité.

Nous n’en devons pas moins être prêts à le subir, il n’y a pas à se

le dissimuler: c’est bien l’honneur qui reste en jeu, l’honneur viril

à qui tout mensonge est une tache. Mais croyez-vous que cet honneur

du mâle se trouverait beaucoup mieux d’avoir trahi le plus saint des

secrets? L’honneur, on nous l’apprend et c’est vrai, doit nous être

plus cher que la vie, mais pas que la vie des autres pourtant. Oui,

c’est votre honneur d’homme que vous sacrifiez, en cette circonstance,

mais vous le sacrifiez à celle à qui vous eussiez mieux aimé cent fois

donner votre vie, et on ne vous a pas laissé le choix! Faites donc

l’holocauste digne d’elle et digne de votre amour. Comme les antiques

bouchers qui, dans les fêtes païennes, paraient les victimes pour les

rendre plus agréables aux dieux, ayez mis, en toute autre chose, votre

honneur si haut que vous ayez, au moins, la joie amère et profonde de

jeter, avec lui, à des pieds adorés, le meilleur de vous-même et les

fleurs même de votre âme!

[Illustration]

Et je dis cela au nom de la vraie morale--car il y en a deux, n’en

déplaise aux godelureaux qui ont conspué autrefois le naïf académicien

Nisard pour avoir hasardé cette vérité de feu La Palisse.--Il y a la

morale qui a pour sanction, non pas seulement la gendarmerie, mais

l’estime publique, deux choses que je mets absolument sur le même

plan,--au second. Mais il y a l’autre, la grande, la vraie, celle

qui ne demande, qu’à la conscience, une approbation ou un blâme;

celle qui touche à des faits que ne pourraient juger ni les cours

d’assises, ni même les passants; celle qui n’admet d’éléments que

les intimités profondes de l’âme. Celle-là a vraiment de tout autres

subtilités, de tout autres délicatesses. Autant il est simple de

proclamer qu’on doit toujours dire la vérité, autant il est malaisé de

définir le cas où c’est un devoir absolu de ne pas la dire. Mais la

réelle supériorité de cette seconde morale--l’autre ne me paraissant

nécessaire qu’aux gens enclins au meurtre et aux goujats--c’est que

c’est la seule, au fond, qui s’occupe de respecter ce qu’on appelle

dans la loi: les droits des tiers. Or, en amour, les «tiers» jouent

un rôle considérable. Le «tiers» dans l’espèce, c’est la malheureuse

femme que peut perdre un mot de son amant. Celle-là, la loi s’en fiche

assurément, mais non pas la morale que je prêche et qui a, pour unique

axiome, pour idéal humain et divin tout ensemble, le sacrifice constant

de l’intérêt personnel, l’anéantissement de cette chose haïssable qu’on

appelle le moi, l’abnégation profonde et absolue devant cette grande

loi de l’Amour qui nous met d’autant plus haut que nous nous humilions

davantage devant elle. En elle est le vrai royaume des cieux, où les

premiers seront les derniers et où Des Grieux passera fort avant

Napoléon, parce qu’il sut mieux aimer.

Non! le parjure n’est qu’un vain mot quand il s’agit de l’honneur d’une

femme.

Et si ce devoir du parjure était bien écrit, non pas dans les codes,

mais dans le manuel d’honneur pratique dont les vrais honnêtes gens

se préoccupent bien davantage, les maris s’éviteraient une question

ridicule, car ils en sauraient la réponse à l’avance, et les naïfs ne

se laisseraient plus prendre à ce mot mélodramatique qui n’a de sens

honteux que quand c’est pour soi-même qu’on ment!

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 23 / 62 题