VII

LE BON

PARJURE

_Le bon parjure_

I

Si quelque chose pouvait exprimer combien l’Amour est au-dessus des

choses de l’humanité, c’est son indépendance absolue de cette vérité

tout humaine, toute contingente qui est celle des faits. Il relève

d’une vérité plus haute, laquelle n’est que l’expression de ses droits

immuables, infiniment supérieurs. Odieux dans toutes les autres

choses, le mensonge peut y être sublime. Justement flétri, dans toutes

les autres circonstances de la vie, le parjure y peut être un devoir.

[Illustration]

Je n’entends pas parler ici des serments d’amour que tous les gens

de sens et d’expérience prennent pour ce qu’ils sont, une politesse

naïvement sincère, mais rien de plus qu’une politesse. Comme on

n’aime pas vraiment quand on ne croit pas qu’on aimera toujours, il

est tout naturel de le dire. C’est même du sous-entendu; mais la

folie serait d’y croire et la mauvaise foi d’avoir l’air, un jour,

d’y avoir cru. Formules de langage, voilà tout. Mais il est un ordre

de mensonges vraiment pieux et dont les âmes d’élite sont seules

capables, ceux qui prolongent l’illusion des êtres qu’on n’aime plus,

ceux qui leur évitent toute souffrance. Il est tel cas où la franchise

serait un crime, un assassinat. Dites-moi donc le fait ou le scrupule

de conscience dont l’intérêt prime celui-là! Quand, dans un vers

admirable, Baudelaire s’indigne qu’on veuille mêler «l’honnêteté» aux

choses de l’Amour, c’est de cette honnêteté bourgeoise-là qu’il me

convient de l’entendre, de cette honnêteté stupide qui s’interdit de

juger, par delà les actes, les conséquences qu’ils peuvent avoir. C’est

cependant bien ravaler l’âme humaine, dans son libre arbitre, que de

lui refuser ce jugement, plus haut que les apparences, inspiré par une

conception souveraine de ce qui est juste ou injuste. Croyez-vous que

tous les serments du monde, devant les prétoires les plus augustes, me

feraient dire le mot d’où dépend une tête, ce mot fût-il la vérité,

si je jugeais, à part moi, que l’intéressé ne mérite pas la mort? Ce

qu’on ferait pour cette chose misérable qu’on appelle la vie, comment

ne le ferait-on pas plus encore pour cette chose divine qui s’appelle

l’Amour! Ah! tous ceux qui ont aimé savent le respect que méritent

ses moindres douleurs et combien il les faut épargner à ceux qui vous

aiment! C’est une doctrine toute d’humanité que celle-là, mais non pas

une doctrine de lâcheté, comme certains puristes l’osent dire. C’est

par des souffrances personnelles inouïes, par d’abominables sacrifices

de ses propres joies qu’on arrive à cette force de mensonge d’où dépend

le bonheur fragile d’une autre âme. Il y faut beaucoup de courage.

Lâches, ceux qui mentent ainsi, allons donc! Leur vaillante imposture

ne prend rien d’ailleurs à leur nouvelle et réelle tendresse. Que fait,

à qui se sent aimé, ce qu’on peut jurer aux autres? Étant plus haut que

la vérité, l’amour est, encore bien plus, au-dessus du mensonge.

[Illustration]

Je ne sais pas de plus terrible drame dans l’histoire contemporaine que

le drame intime dont un écrivain remarquable de ce temps fut la victime

douloureuse. Aveugle, il avait auprès de lui une compagne dévouée qui

lui faisait croire à une tendresse absolue. Par amour de la vérité, un

ami lui apprit qu’elle le trompait, et il en mourut. Connaissez-vous un

assassinat plus épouvantable que celui-là? Quelle leçon pour ceux qui

se croient le droit de défendre notre honneur contre nous-même!

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 22 / 62 题