IV

[Illustration]

Et les cocasses aventures que nous voyons à côté du drame de la

jalousie conjugale! Il y a aussi des amants qui sont jaloux des maris.

Je mets à part les tempéraments qui font de l’amour un délassement

purement hygiénique, une gymnastique de santé comme l’hydrothérapie,

et je voudrais même que l’Académie française, qui nous doit bien un

petit service après plusieurs siècles d’existence, trouvât un nom moins

noble que celui d’Amour pour ces singuliers amoureux. Je parle de ceux

qui y apportent, avant tout, un sentiment psychique élevé, et qui y

cherchent un sentiment plutôt que de simples sensations. Eh bien, mais?

Il est certainement le préféré--c’est-à-dire le plus aimé--cet amant à

qui demeure relativement fidèle, dans la possibilité de son état, une

femme qui ne lui a rien juré et qui ne lui doit rien. Qu’est-ce qui lui

manque? qu’est-ce qu’on lui prend? La même femme ne donnant jamais deux

impressions identiques à deux hommes différents--car c’est en nous, et

non dans la femme, qu’est la source des impressions qu’elle en fait

seulement jaillir,--celui-ci ne vole jamais rien à celui-là.

Amant ou mari, aimer comme on peut, c’est une devise mélancolique,

mais la seule qui convienne à notre temps. Nous sommes enfants d’un

siècle déchu des anciennes extases dont le ciel et la terre, la mer et

les étoiles, étaient pris à témoins. Mais le besoin d’aimer est resté

là, dans notre être, violenté mais non pas étouffé par l’absurdité

des conventions sociales, détourné de son cours fleuri mais non pas

desséché. Ce n’est plus un fleuve superbe qui coule, reflétant l’azur

constellé, mais une source obscure, qui se disperse en mille bras où

tremble pourtant, encore, l’image des astres d’or. Bien que déparé de

sa splendeur originelle, il demeure cependant ce qu’il y a de plus beau

ici-bas et seul, y porte, en soi, les reflets célestes de l’Infini.

A ceux qui se rencontrent le cœur grand ouvert et les mains tendues, il

faut dire: Aimez-vous! Aimez-vous sans savoir ce que vous avez été ni

même ce que vous êtes! Ce que vous êtes? Des malheureux dont les lèvres

sont sèches et altérées de baisers, les victimes du printemps éternel.

Aimez-vous, même dans le semblant d’opprobre de votre rêve écroulé et

de vos illusions perdues, comme dans une ombre cruellement tutélaire.

Aimez-vous, même en ayant perdu le droit sublime d’être jaloux!

[Illustration]

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 17 / 62 题