Il n’y a pas à demander de logique d’ailleurs à un sentiment qu’il faut
tuer, en soi, pour qu’il ne vous emporte pas à tuer vous-même. J’ai
vu des hommes jaloux du passé d’une femme et lui jetant à la face des
liaisons qu’ils connaissaient à merveille quand ils s’en sont épris.
J’ai entendu des imbéciles appeler ce comble de la folie un comble de
l’amour! Si vous n’avez pas cru, ne fût-ce qu’un moment, que l’amour,
que vous espériez inspirer, a tout renouvelé dans le cœur de la femme
comme celui que vous avez ressenti pour elle a tout renouvelé dans
votre propre cœur, vous n’avez pas le droit de parler au nom de l’amour
qui est, avant tout, ce sublime renouveau, cette admirable et constante
métamorphose, ce feu divin qui nous fait sans cesse renaître de nos
propres cendres. Jaloux du passé? Je me demande ce que cela peut bien
vouloir dire pour un homme ayant gardé la puissance virile d’aimer.
[Illustration]
Mais la jalousie du présent, la seule admissible? J’arrive ici
à un point délicat. Car nous vivons dans une société pleine de
compromissions où la pureté idéale de liens uniques et éternels n’est
permise qu’à quelques privilégiés. Le plus souvent, ceux qui se
rencontrent, assoiffés de tendresses nouvelles, ont les pieds et les
mains, sinon le cœur, retenus par mille entraves. La vérité est qu’il
faut s’aimer comme on peut, dans un monde où l’on ne s’aime pas comme
on veut. Tout briser pour se jeter héroïquement dans les bras l’un de
l’autre? C’est sublime, mais souvent difficile--ce qui ne serait rien,
les intérêts matériels ne comptant pas dans les hautes révoltes de
l’Ame--c’est crâne, mais c’est presque toujours odieusement criminel.
Ces chaînes que vous rompez avec délices, elles tenaient à d’autres
cœurs que vous déchirez en les brisant. Avec leurs anneaux vous jetez,
au vent, des lambeaux vivants et qui saignent. Chose horrible et
absolument coupable! Ce n’est pas vous que vous sacrifiez. Ce sont les
autres! Ce n’est pas vos douleurs que vous offrez en holocauste sur
un nouvel autel, mais les douleurs d’êtres qui vous aimaient et dont
ce n’est pas la faute si vous ne les aimez plus! Versez tout le sang
de votre poitrine si cela vous convient, aux pieds de l’idole, c’est
votre droit! mais pas une larme d’autrui. C’est un crime. Ah! cela vous
paraît dur, jeune homme, qu’il faille aimer seulement comme on peut;
et c’est cependant la loi des sages et de ceux qui vraiment croient
à l’amour. Demandez-vous alors ce que devient la jalousie dans ces
résignations nécessaires, lesquelles sont peut-être une perversité de
notre nature mais non une perversité dont nous soyons responsables. Un
meilleur état social nous pourrait-il ramener à des mœurs plus dignes?
Nous en sommes si loin que je ne saurais en préjuger, l’abaissement des
mœurs semblant s’accentuer au contraire. Mais prenons-les comme elles
sont. Très légitime la douleur du mari quand il découvre l’existence de
l’amant, très légitime et très logique. Mais, s’il châtie, c’est au
nom de l’honneur, et non pas au nom de l’amour qui ne renaît pas dans
le sang versé.