VI

DES

DIFFÉRENTES

FAÇONS

D’ÊTRE BELLE

_Des différentes façons d’être belle._

I

Scrupuleux, comme toujours, des textes que je commente, en ces rapides

études, je transcris dans ces termes mêmes la question qui m’est

posée et à laquelle je tenterai de répondre aujourd’hui. Ce que je

désespère d’en reproduire, c’est le griffonnage subjectif. J’ai reçu

récemment, de son auteur lui-même, un traité de graphologie, et, avec

une sincérité parfaite, j’essaye d’en appliquer les principes aux

écritures des femmes qui me font l’honneur de m’écrire. Je n’en ai pas

rencontré encore une seule qui ne fût inquiétante et qui m’inspirât

l’idée d’une vie tranquille avec celle qui l’avait tracée. Comme les

peuples heureux, les femmes enviables n’ont pas d’histoire. Quel état

d’âme bizarre peut pousser mes correspondantes à me consulter sur des

points où l’avis d’un homme ne leur peut être qu’une curiosité, la

façon de penser et de sentir, ayant, avant tout, un sexe, et le cœur

ne parlant pas la même langue chez l’homme et chez la femme? Cette

fois-ci, cependant, c’est une opinion masculine avant tout qu’on me

demande et je l’entends donner avec une parfaite sincérité.

[Illustration]

«Vaut-il mieux pour l’honneur--mari ou amant, n’importe!--(comme vous

avez raison, Madame!) et au point de vue de son bonheur sensuel

(merci de tant de sollicitude!) d’avoir une femme correctement belle

comme tête, mais cachant sous les artifices de sa toilette--si grands,

hélas! aujourd’hui!--plus d’un défaut de structure plastique, ou une

femme malplaisante de figure, mais bien faite et largement pourvue des

détails que vous vous complaisez à décrire?»

J’entends fort bien, Madame, les détails dont vous parlez et qui sont

de ceux qu’on assied dans un fauteuil. Que voulez-vous! J’ai la

folie des grosseurs, à ce point de vue, comme d’autres ont celle des

grandeurs. Vous me permettrez de la trouver moins dangereuse. Mais

que vous m’embarrassez, dans ma ferme intention d’être véridique avec

moi-même, en ajoutant: «Je suis forcément intéressée dans la question,

un de ces deux cas étant le mien.»

[Illustration]

Dans lequel des deux vous trouvez-vous, Madame?--Voulez-vous parier,

avec moi, que c’est dans le second, celui des femmes mieux dotées du

corps que du visage? Sans cela pourquoi médiriez-vous de la toilette?

C’est une singularité réservée aux personnes qui auraient avantage à

se montrer toutes nues. Mes compliments! Si je me trompais cependant?

Une femme est rarement assez modeste pour qualifier, elle-même, sa

figure de déplaisante. Avez-vous de beaux yeux et de belles dents?

Alors vous exagérez. On n’est jamais absolument laide avec du ciel

dans le regard et de la fraîcheur dans le baiser. D’ailleurs vous avez

plu à quelqu’un--mari ou amant n’importe!--puisque vous vous demandez

ce que vaut son lot. Il est vrai que nous vivons en un temps où les

hommes sont moins difficiles, en matière de beauté, que ceux des grands

siècles où les courtisanes belles étaient traitées en déesses. Allons!

je ne sais toujours pas si c’est le nez que vous avez trop grand ou le

séant trop petit. Pardonnez ma franchise à mon ignorance, si elle a

quelque chose de blessant pour vous.

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 18 / 62 题