Cette miséricorde que vous gardez pour les fautes découvertes,
exercez-la, tous les jours, sans trêve, à ne les pas découvrir. Ayez le
respect de votre rêve. Même lorsqu’il s’appelle Musset, j’ai horreur
de l’homme qui se complaît à salir ce qu’il a adoré. Le beau mérite de
proclamer, même à ses propres yeux, qu’on a été une dupe! Et puis, ce
n’est pas vrai. Je plains celui qui, ayant possédé celle qu’il aimait,
même à tort (comme si on pouvait avoir tort d’aimer!) trouve qu’il a
été dupe. De quels sens glacés était donc faite son ivresse qu’il n’en
a pas gardé comme un parfum de l’Infini? C’est le souvenir de cette
heure inoubliable, de cette heure sacrée qui doit nous rendre cléments
les uns aux autres, et plus doux que des Christs pardonnant même à
l’adultère. Le plus grand mérite de Jésus a été qu’il n’avait rien
obtenu de la femme coupable, en l’absolvant. Le premier baiser qu’une
femme souhaitée nous donne devrait emporter le pardon de tous ceux même
qu’elle nous volera. Et ne croyez pas que je vous prêche là une morale
lâche. Ce n’est jamais une lâcheté que savoir souffrir. Qui met de la
dignité en amour, est bien près de ne plus aimer.
Et c’est là le seul malheur qu’il faut redouter en cette vie. Quand
la femme vient à vous, vos vœux enfin exaucés, elle est tout mystère
et c’est un sphinx qui vous attire autant qu’une Beauté qui vous
charme. Qu’elle demeure telle pour vous, aussi longtemps que cela sera
possible. Vous imaginez-vous que vous atteindrez jamais au fond de ce
gouffre qui est sa pensée? Non, n’est-ce pas? Eh bien alors, pourquoi
vous pencher au-dessus, dans l’espoir douloureux d’y voir se refléter
quelque étoile que votre ciel ne connaît pas? Celui-là n’a jamais
regardé dans les yeux d’une femme qui ignore à quelles profondeurs
habitent les intimités de son rêve, de quels lointains constellés elle
nous épie sans que nous l’y puissions surprendre nous-mêmes. C’est
terrible et c’est charmant. Et nous vivons de cette inquiétude autant
que de notre bonheur.
[Illustration]
L’amante ne doit être, pour nous, qu’un hôte que nous traitons de
notre mieux, que nous tentons de garder le plus longtemps possible.
Il est de pratique physique que nous n’arrivons aux vraies joies
que l’amour comporte, que par la coutume l’un de l’autre, par une
certaine habitude des caresses que rien ne remplace. «Sa bouche était
à la mesure de la mienne», a dit un écrivain charmant. Ce n’est pas
du premier baiser que se fait cette commune mesure. Voilà ce qui nous
doit enseigner la constance, comme le plus honnête des raffinements
en matière de volupté. Vous me direz que beaucoup d’hommes aiment le
changement. Vous me permettrez de vous répondre que ce sont des amants
médiocres, des gens à courte vue passionnelle, des âmes manquant de
portée. Qui ne sait s’attacher à une femme est certainement un mâle mal
doué, j’entends superficiellement, un amoureux de la quantité plutôt
que de la qualité.
Ceci bien établi, quel encouragement à la condescendance volontaire en
amour, laquelle, seule, permet les liaisons durables, celles que paye
un réel courant de volupté! Quelle raison de ne se point chercher de
défauts, de ne se pas chagriner inutilement. Le temps de la possession
ne doit se ressembler en rien avec l’autre et doit être exempt de toute
coquetterie.
Mais, me direz-vous, cette joie éperdue de la réconciliation?
Eh bien! il faut en faire le sacrifice! C’est d’ailleurs un mot
seulement qu’on sacrifie. Et le pardon aussi est un mot. Allons au
fond des choses. Pardonner à quelqu’un, est-ce oublier l’offense qu’il
vous a faite? Pas le moins du monde! Vous n’êtes pas maître de votre
mémoire. C’est s’engager simplement à ne lui pas tenir compte, dans
la suite, de la peine qu’il vous a causée, pour lui en causer une
pareille. Eh bien! vous avez beau être de bonne foi, cette magnanimité,
en amour du moins, ne représente non plus absolument rien. Très
inconsciemment, avec la volonté du contraire, vous tiendrez compte de
la faute pardonnée, parce que votre tendresse sera diminuée d’autant.
Dans ce baiser du pardon, dans cette étreinte du retour, ce n’est pas
nos rancunes qui s’en vont de nous, à moins que nous ne les échangions.
Le spasme délicieux passé, l’oubli de nous-même, le sommeil d’un
instant où toute notion nous fut perdue, dissipés, nous nous retrouvons
face à face avec le souvenir. Que nous le voulions ou non, une pierre
est tombée de l’édifice de notre Rêve, une épine a crû dans le buisson
qui sépare les deux routes, tout emperlé de notre sang. Les querelles
fréquentes et volontaires sont un abaissement de l’Amour et ne lui
laissent plus la gloire cruelle de s’écrouler avec quelque grandeur, en
laissant derrière lui une grande image. Nous ne sommes plus le bûcheron
qui renverse l’arbre géant d’un rude coup de sa cognée, mais l’insecte
honteux qui en ronge l’écorce et met des lèpres là où s’épanouissaient
les frondaisons.
Or donc, amants pour qui j’écris, je vous devais cette page de
franchise. Contentez-vous de vous aimer à pleine âme et à pleine bouche
sans demander de douloureuses surprises au Destin. Peuplez le jardin de
votre âme, non pas de fleurs délicieusement vénéneuses, mais laissez-y
s’épanouir largement les roses au cœur loyal et aux lèvres toujours
parfumées!
[Illustration]
V
FAUT-IL
ÊTRE JALOUX?
_Faut-il être jaloux?_
I
Je ne crois jamais avoir assez parlé des choses de l’Amour--du moins
avec le sérieux qu’elles comportent. Oui, trop souvent je me reproche
de laisser sans réponse les lettres où me sont soumis des cas de morale
passionnelle, non que le goût de traiter ce genre de questions soit
moins vif chez moi. Mais je sais qu’il est un public qui préfère les
contes joyeux. Pour les lecteurs moins épris de verve gauloise que de
sentimentalité, je veux cependant poursuivre mes courtes études, et mes
correspondances d’autrefois peuvent librement mettre à l’épreuve une
expérience que quelques années ont faite plus respectable encore. Car
je suis au temps de la vie où, s’il n’est plus permis d’aimer autant,
on peut davantage se souvenir.
Sous le fouet sanglant des âpres destinées,
Du terrestre chemin j’ai franchi la moitié,
Et j’atteins le sommet des viriles années
Que du temps à l’Amour mesure la pitié.
J’ai monté jusqu’ici; bientôt je vais descendre,
Traînant des jours vécus le néant et le bruit,
A l’éternel bûcher portant mon lot de cendre
Et ma part d’âme errante aux souffles de la nuit.
De mon double horizon le voile à mes yeux tombe;
Enveloppant mon sort d’un regard triste et sûr;
Déjà loin du berceau, déjà près de la tombe,
J’en mesure la route égale sous l’azur.
[Illustration]
Et, de ce mélancolique retour au passé, la seule impression qui me
demeure est que j’ai perdu tout le temps que je n’ai pas donné à
l’Amour; et, de ce coup d’œil inquiet sur l’avenir, rien ne reste
en moi, que la crainte de ne plus assez aimer. Pour les amants qui
viendront je veux, du moins, écrire ce que m’ont appris mes propres
joies et mes propres tourments, leur montrer, sur le chemin, les fleurs
qu’ils oublieraient peut-être de cueillir, en arracher les épines
qui, sans doute, déchireraient leurs pieds. Cette science est l’unique
héritage que m’aient laissé les anciennes tendresses, avec le trésor
de mes souvenirs. Je n’en saurais plus faire grand’chose pour moi-même
et ce m’est une pensée douce que d’autres, plus heureux, pour qui le
printemps des baisers se lève, en profiteront. Elle ne leur apprendra
d’ailleurs rien autre chose que ce que La Fontaine a si bien dit dans
ce seul vers de Psyché:
Aimez! aimez! tout le reste n’est rien!