II

Il est certain qu’en amour nous arrivons, l’un à l’autre, avec une

certaine somme d’illusions réciproques. Entendons-nous à ce sujet. Il

ne s’agit pas d’illusions sur la somme de plaisir que nous recevrons

l’un de l’autre. J’estime, qu’en cette matière, le rêve est souvent

très inférieur à la réalité. La possession de l’être longtemps

souhaité, dont la beauté a dompté, en nous, tout autre désir, est un

bonheur d’une essence si absolue, si parfaite, que tout ce qu’on a pu

imaginer nous semble ordinairement n’avoir été rien. Cela tient à la

raison bien simple que nous sommes les vrais ouvriers de notre propre

joie et que celle que nous tentons d’y associer, dans une communauté de

corps et d’âme, n’en est jamais que l’occasion. C’est ce que j’ai fait

observer déjà, en montrant le néant de la jalousie, puisqu’un étranger

ne saurait rien nous prendre, au fond, de notre bonheur intime, pas

plus qu’un musicien ne vole Beethoven en jouant un morceau de sa

composition sur un violon lui ayant appartenu. Ce que nous aimons,

c’est l’amour, dans un être qui nous en fournit le motif. Donc, les

illusions dont je parle, et qu’il faut absolument garder, ne tiennent

pas au rôle purement physique des liaisons nouvelles. Là nous sommes

sûrs de trouver notre compte, parce que nous le portons en nous, comme

le sage Bias toute sa fortune.

[Illustration]

Ce qui nous est illusions, c’est les qualités d’adaptation de

l’instrument qui se livre à nous, la façon dont son être moral se

prêtera à notre rêve physique. C’est l’approfondissement mystérieux de

la nature qui va nous imposer sa compagnie, qui constitue un fragile et

délicat élément de bonheur et de durée. Eh bien, ne nous penchons que

timidement au bord de l’abîme et ne cherchons pas trop à deviner le

fin des fins. Contentons-nous d’être heureux de tout ce que la beauté

nous donne et n’interrogeons pas trop la Femme dans l’Amante. Nous

aurions souvent sujet de nous en repentir.

On dira tout ce qu’on voudra. Mais entre les âmes féminines et les

nôtres, il existe un éternel malentendu et nous ne parlons pas la même

langue, celles que nous aimons et nous. Gardons donc nos lèvres pour

les baisers plutôt que pour la didactique passionnelle. Nous nous

apercevrions bien vite que nous ne nous comprenons pas. Voilà ce qui

nous doit guérir, comme d’une chose inutile, de toute tentation de

dispute. La conscience n’est, après tout, que l’aptitude à considérer

certains faits comme permis et certains autres comme défendus. C’est

sur la nature même de ces faits que les femmes diffèrent, d’ordinaire,

de conception avec nous.

Ah! ce bonheur tant souhaité, qui vous a paru plus que la vie, conquis

par toutes les soumissions de votre âme, par tous les respects

éperdus de votre pensée, par l’abandon de toutes vos autres joies,

par des mélancolies immenses et par des patiences infinies, si vous

saviez comme il est fragile, au fond. Il risque fort de s’écrouler

le jour où, vous remémorant la somme de vos sacrifices vous aurez

l’étrange fantaisie de vous demander si l’être qu’ils visaient en

était moralement digne! Fuyez ce jour-là; car sa menteuse lumière

n’apporterait, dans vos cœurs, qu’une inexorable nuit.

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 13 / 62 题