Il est certain qu’en amour nous arrivons, l’un à l’autre, avec une
certaine somme d’illusions réciproques. Entendons-nous à ce sujet. Il
ne s’agit pas d’illusions sur la somme de plaisir que nous recevrons
l’un de l’autre. J’estime, qu’en cette matière, le rêve est souvent
très inférieur à la réalité. La possession de l’être longtemps
souhaité, dont la beauté a dompté, en nous, tout autre désir, est un
bonheur d’une essence si absolue, si parfaite, que tout ce qu’on a pu
imaginer nous semble ordinairement n’avoir été rien. Cela tient à la
raison bien simple que nous sommes les vrais ouvriers de notre propre
joie et que celle que nous tentons d’y associer, dans une communauté de
corps et d’âme, n’en est jamais que l’occasion. C’est ce que j’ai fait
observer déjà, en montrant le néant de la jalousie, puisqu’un étranger
ne saurait rien nous prendre, au fond, de notre bonheur intime, pas
plus qu’un musicien ne vole Beethoven en jouant un morceau de sa
composition sur un violon lui ayant appartenu. Ce que nous aimons,
c’est l’amour, dans un être qui nous en fournit le motif. Donc, les
illusions dont je parle, et qu’il faut absolument garder, ne tiennent
pas au rôle purement physique des liaisons nouvelles. Là nous sommes
sûrs de trouver notre compte, parce que nous le portons en nous, comme
le sage Bias toute sa fortune.
[Illustration]
Ce qui nous est illusions, c’est les qualités d’adaptation de
l’instrument qui se livre à nous, la façon dont son être moral se
prêtera à notre rêve physique. C’est l’approfondissement mystérieux de
la nature qui va nous imposer sa compagnie, qui constitue un fragile et
délicat élément de bonheur et de durée. Eh bien, ne nous penchons que
timidement au bord de l’abîme et ne cherchons pas trop à deviner le
fin des fins. Contentons-nous d’être heureux de tout ce que la beauté
nous donne et n’interrogeons pas trop la Femme dans l’Amante. Nous
aurions souvent sujet de nous en repentir.
On dira tout ce qu’on voudra. Mais entre les âmes féminines et les
nôtres, il existe un éternel malentendu et nous ne parlons pas la même
langue, celles que nous aimons et nous. Gardons donc nos lèvres pour
les baisers plutôt que pour la didactique passionnelle. Nous nous
apercevrions bien vite que nous ne nous comprenons pas. Voilà ce qui
nous doit guérir, comme d’une chose inutile, de toute tentation de
dispute. La conscience n’est, après tout, que l’aptitude à considérer
certains faits comme permis et certains autres comme défendus. C’est
sur la nature même de ces faits que les femmes diffèrent, d’ordinaire,
de conception avec nous.
Ah! ce bonheur tant souhaité, qui vous a paru plus que la vie, conquis
par toutes les soumissions de votre âme, par tous les respects
éperdus de votre pensée, par l’abandon de toutes vos autres joies,
par des mélancolies immenses et par des patiences infinies, si vous
saviez comme il est fragile, au fond. Il risque fort de s’écrouler
le jour où, vous remémorant la somme de vos sacrifices vous aurez
l’étrange fantaisie de vous demander si l’être qu’ils visaient en
était moralement digne! Fuyez ce jour-là; car sa menteuse lumière
n’apporterait, dans vos cœurs, qu’une inexorable nuit.