IV

LE JEU

DANGEREUX

_Le jeu dangereux_

I

Sur l’oreiller mouillé des doubles larmes du repentir et du pardon, les

deux têtes, exsangues de plaisir se cherchent encore des lèvres, et ces

baisers ébauchés y meurent sans se rencontrer, cependant que, jusqu’au

bout des doigts inertes, passe le frisson des chairs absentes, et

qu’entre les yeux aussi, se dresse une barrière, un voile impénétrable

où se brise le vol trop court des regards. C’est l’anéantissement

délicieux qui suit les jouissances trop fortes, ce semblant de mort qui

nous jette au seuil du Paradis. Il semble qu’elle ne se soit jamais

si bien donnée, dans un abandon plus complet; que jamais ses caresses

n’aient eu cette acuité désespérée; qu’on ait franchi la porte d’un

monde nouveau de caresses inconnues. Ce n’a pas été seulement le

plaisir que la possession donnait toujours, mais un plaisir doublé

par la cessation d’une douleur. De tout ce qu’on a souffert, par le

doute ou par quelque autre cause, s’est accrue l’immense joie, et

l’impression de monter plus haut nous est venue de monter du fond d’un

abîme. Tout ce qui n’était plus qu’un écroulement s’est relevé comme

un palais de féerie, avec des ombres plus douces et plus fraîches.

L’immense contraste entre l’état douloureux où l’âme était plongée

et l’extase d’où elle sort nous écrase, comme un excès de bonheur. Si

la jalousie--et c’est le cas le plus fréquent--avait été le motif de

la querelle, la jouissance s’est exaspérée encore d’une impression

malsaine, des piqûres d’un aiguillon infâme et c’est comme la félicité

féroce de l’avare qui a retrouvé son trésor. Quoi qu’il en soit, tous

ceux qui ont pardonné ont passé par cette extase farouche d’un moment

où les facultés d’aimer physiquement sont incontestablement décuplées.

Aussi ai-je entendu bien des femmes dire qu’il était bon de se fâcher

quelquefois, pour les joies infinies de la réconciliation, et j’en

sais même qui amènent volontairement des bouderies pour le plaisir du

rapprochement qui les suit.

[Illustration]

Fâcheuse méthode, en amour, et dont je veux ici signaler les dangers.

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 12 / 62 题