III

CE QU’IL

FAUT

ENTENDRE

PAR LE CŒUR

_Ce qu’il faut entendre par le cœur_

I

Ces chérubins nous font voir dans leurs poses

Ce que Boufflers intitule le cœur,

dit une chanson plus que légère. Ce n’est pas de celui-là

certainement que vous me parlez, Madame, vous qui m’écrivez une lettre

dont je devine à merveille le sentiment, mais dont les expressions un

peu troublantes, dans leur vague, me rendent la réponse difficile.

Il est clair que vous me plaignez de mes préoccupations trop

exclusivement plastiques, en amour, et m’y voudriez voir mêler quelques

éléments de morale. Vous pensez, je crois, que l’estime est nécessaire

en amour. Baudelaire vous aurait répondu, avec sa géniale brutalité:

Maudit soit à jamais le rêveur inutile

Qui voulut, le premier, dans sa stupidité,

S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,

Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté!

Il est juste que vous ajoutez n’entendre parler que de «l’amour

_vrai_». Vous me ferez bien plaisir en me disant quel est l’autre?

L’amour dont on souffre, l’amour dont on meurt est-il vrai? Croyez-vous

que l’amour d’Antoine pour Cléopâtre, celui de Des Grieux pour

Manon--car les personnages de l’histoire et du roman sont pareils

devant la synthèse passionnelle--fussent des amours vrais? Il ne me

semble pas qu’ils aient eu précisément pour fondement l’estime. Vous

me reprochez aussi visiblement «d’envisager» le Beau toujours «par le

même côté». C’est qu’en amour le Beau, comme le Vrai, ne me semble

sujet à aucune méprise. Il est ou il n’est pas. Je vous concéderai

qu’il peut être quelquefois dans la physionomie autant que dans la

régularité des traits. Mais c’est seulement pour quelques élus. Et

puis cette physionomie elle-même, que vous considérez comme un fidèle

miroir de l’Ame, peut être menteuse. Je tiens donc que le plus sûr

est l’harmonie plastique des formes et du visage, la splendeur des

chairs, l’opulence des cheveux, le beau dessin des lèvres et de la

gorge, toutes choses qui ne sont pas sujettes à mentir. Le regard et

le sourire peuvent être imposteurs, non pas la couleur des yeux et la

courbe de la bouche.

[Illustration]

Mais il est entendu que vous cherchez, pour aimer, au delà de la

Beauté. Je vous trouve difficile et je me demande où vous trouvez cet

au-delà. Car la Beauté me semble le dernier mot, la suprême raison de

tout ce qui existe. Ce qu’il vous faut, c’est «le cœur».

[Illustration]

Voilà le mot qui m’inquiète. En amour je n’en vois pas d’autre

définition que celle que je vous donnais tout à l’heure. Le «cœur»,

c’est par quoi l’on souffre. Or, le choix en nous, de cette souffrance

divine, n’est pas libre et nous n’avons pas à en approfondir les

fatalités. Que vous feriez étroite et mesquine la grande loi

passionnelle qui régit l’humanité, depuis l’origine des âmes, en la

restreignant à des sélections volontaires, en l’abaissant aux scrupules

de la raison et aux révoltes de la conscience! Vous lui ôteriez

vraiment tout ce qu’elle a de divin et de mystérieux et nous, les vrais

amants, nous repousserions cette souffrance qui ne nous viendrait pas

de plus haut que nous, du sommet même des autels où les encens païens

fument toujours, rouges encore du sang des victimes humaines aux pieds

du spectre immortel de l’unique Beauté! Ah! laissez-nous, du moins,

la grandeur douloureuse du plus sublime de ces rêves, à nous qui ne

cherchons, dans les caresses, que les délices de l’anéantissement.

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 9 / 62 题