CE QU’IL
FAUT
ENTENDRE
PAR LE CŒUR
_Ce qu’il faut entendre par le cœur_
I
Ces chérubins nous font voir dans leurs poses
Ce que Boufflers intitule le cœur,
dit une chanson plus que légère. Ce n’est pas de celui-là
certainement que vous me parlez, Madame, vous qui m’écrivez une lettre
dont je devine à merveille le sentiment, mais dont les expressions un
peu troublantes, dans leur vague, me rendent la réponse difficile.
Il est clair que vous me plaignez de mes préoccupations trop
exclusivement plastiques, en amour, et m’y voudriez voir mêler quelques
éléments de morale. Vous pensez, je crois, que l’estime est nécessaire
en amour. Baudelaire vous aurait répondu, avec sa géniale brutalité:
Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut, le premier, dans sa stupidité,
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté!
Il est juste que vous ajoutez n’entendre parler que de «l’amour
_vrai_». Vous me ferez bien plaisir en me disant quel est l’autre?
L’amour dont on souffre, l’amour dont on meurt est-il vrai? Croyez-vous
que l’amour d’Antoine pour Cléopâtre, celui de Des Grieux pour
Manon--car les personnages de l’histoire et du roman sont pareils
devant la synthèse passionnelle--fussent des amours vrais? Il ne me
semble pas qu’ils aient eu précisément pour fondement l’estime. Vous
me reprochez aussi visiblement «d’envisager» le Beau toujours «par le
même côté». C’est qu’en amour le Beau, comme le Vrai, ne me semble
sujet à aucune méprise. Il est ou il n’est pas. Je vous concéderai
qu’il peut être quelquefois dans la physionomie autant que dans la
régularité des traits. Mais c’est seulement pour quelques élus. Et
puis cette physionomie elle-même, que vous considérez comme un fidèle
miroir de l’Ame, peut être menteuse. Je tiens donc que le plus sûr
est l’harmonie plastique des formes et du visage, la splendeur des
chairs, l’opulence des cheveux, le beau dessin des lèvres et de la
gorge, toutes choses qui ne sont pas sujettes à mentir. Le regard et
le sourire peuvent être imposteurs, non pas la couleur des yeux et la
courbe de la bouche.
[Illustration]
Mais il est entendu que vous cherchez, pour aimer, au delà de la
Beauté. Je vous trouve difficile et je me demande où vous trouvez cet
au-delà. Car la Beauté me semble le dernier mot, la suprême raison de
tout ce qui existe. Ce qu’il vous faut, c’est «le cœur».
[Illustration]
Voilà le mot qui m’inquiète. En amour je n’en vois pas d’autre
définition que celle que je vous donnais tout à l’heure. Le «cœur»,
c’est par quoi l’on souffre. Or, le choix en nous, de cette souffrance
divine, n’est pas libre et nous n’avons pas à en approfondir les
fatalités. Que vous feriez étroite et mesquine la grande loi
passionnelle qui régit l’humanité, depuis l’origine des âmes, en la
restreignant à des sélections volontaires, en l’abaissant aux scrupules
de la raison et aux révoltes de la conscience! Vous lui ôteriez
vraiment tout ce qu’elle a de divin et de mystérieux et nous, les vrais
amants, nous repousserions cette souffrance qui ne nous viendrait pas
de plus haut que nous, du sommet même des autels où les encens païens
fument toujours, rouges encore du sang des victimes humaines aux pieds
du spectre immortel de l’unique Beauté! Ah! laissez-nous, du moins,
la grandeur douloureuse du plus sublime de ces rêves, à nous qui ne
cherchons, dans les caresses, que les délices de l’anéantissement.