III

[Illustration]

Je cite encore: «Et, pour finir, quel est le sentiment qui a le plus

de valeur? Son amour, avec toutes ses ardeurs, mais ses raisonnements,

sa petite pointe de scepticisme voulu, que donne l’expérience... ou

le mien, avec les infinis abandons, les aveugles et reconnaissantes

tendresses d’un premier amour qui, de la froide jeune fille d’hier,

a fait aujourd’hui la femme au cœur tout vibrant de sensations

délicieusement nouvelles et inconnues?» Il faut être un rude orfèvre,

Mademoiselle, pour doser le titre d’un sentiment et en apprécier «la

valeur». Je crois cependant que nos sentiments valent d’autant plus

que l’égoïsme y est plus étranger et qu’il y entre une plus grande

part de sacrifice. La moralité des actes m’a toujours paru pouvoir se

définir par le rapport entre ce qu’ils nous donnent de satisfaction et

ce qu’ils en sacrifient à un idéal plus haut que nous-mêmes. Lequel

de vous deux apporte le plus de désintéressement dans sa tendresse?

Voilà ce qu’il faudrait savoir pour vous répondre. Actuellement vous

y trouvez, tous les deux, votre compte. Vous, jeune fille d’hier,

en savourant l’ivresse de «sensations délicieusement nouvelles et

inconnues». Vous, jeune homme d’autrefois, en exhalant comiquement les

plaintes d’un martyre dont vous ne voudriez, pour rien au monde, être

soulagé. Car c’est de charmants instruments de supplice qu’une bouche

rose et fraîche qui vous baise, qu’un épanouissement de tendresses

ingénues qui vous étreignent, qu’une floraison de caresses qui s’ouvre

pour vous seul et vous ouvre le ciel. On envie plus qu’on ne plaint

ceux qui sont suppliciés de cette façon et vous avez choisi là un genre

de mort intermittente qui fait tout à fait honneur à votre goût. Tant

que vous en serez à cet échange d’enchantements, je ne vous dirai pas

ce que vaut votre amour, à l’un et à l’autre. J’attends que quelque

traverse y mette à l’épreuve vos deux cœurs. Alors je saurai ce que

pèse ce scepticisme, faux peut-être, et ce que cette reconnaissance,

actuellement toute sensuelle, a de vivace. Vous n’en êtes encore qu’au

jeu de l’amour. Son grand combat vous attend où se mesurent vraiment

les âmes. Les dangers que celui-ci brave avec quelque ostentation

puérile, que celle-là oublie par enfantillage peut-être plus que par

passion, se feront réalités. Celui qui aime le plus est celui qui

apportera, à la lutte, le plus de courage et surtout d’abnégation,

celui qui sera fidèle à la douleur comme à la joie, celui qui sera

heureux de souffrir plutôt que d’oublier!

[Illustration]

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 8 / 62 题