II

Vous dites encore: la femme qui est seulement belle... Seulement! C’est

cruel à dire: mais seulement celle-là a une raison d’être, même au

point de vue de la dignité des races, dans la reproduction. Il faudrait

que toutes les mères de famille fussent belles pour que l’humanité ne

déchût pas! Leur ventre ne doit pas être seulement un sillon où le

grain germe, mais un moule auguste où le cerveau prend son empreinte,

où se modèlent les muscles pour les rudes travaux de la vie. Vous

voyez donc que celui-là est un vertueux et un sage qui recherche la

beauté noblement physique dans la femme. Ne demandez pas à une autre

cause le prestige des mariages d’amour, devant la conscience obscure,

mais au fond sagace des foules et le mépris, insuffisant à mon gré,

qui s’attache aux mariages d’argent. Car ceux-là sont des malfaiteurs

qui jettent des avortons par le monde, même habillés de soie et de

velours. Ils crachent dans les sources de la vie où viennent boire

toutes les forces de l’avenir. Aimer la femme pour sa beauté est le

premier des devoirs, Madame. L’Amour qui s’attache aux splendeurs

plastiques est tout simplement le sauveur de la souche humaine et en

retarde l’abâtardissement. Ah! vous êtes généreuse en convenant que «la

femme seulement belle peut inspirer de la Passion»! Mais vous avez tort

d’ajouter qu’elle ne saurait inspirer l’Amour vrai, et de corroborer

cette monstruosité par le commentaire suivant: «C’est pour cela que des

femmes de cœur ne se donnent pas, dans la crainte de n’être aimées que

pour des charmes fragiles et sujets à passer avec l’âge.»

[Illustration]

Oh! Madame, comme je trouve que la vraie morale est de mon côté!

Sous le prétexte que vos charmes sont fragiles, vous en refusez

la joie à qui vous aime et, parce qu’ils passeront, vous jugez

inutile d’en user dans leur fleur. Vous êtes, à la fois, égoïste

pour les autres et cruelle pour vous-même. Est-ce donc une folie de

respirer aujourd’hui la rose parce qu’elle ne sera demain qu’un

effeuillement, et ignorez-vous le délicieux parfum que gardent encore

les roses défleuries? Ainsi, pour qui vous a aimées, ô femmes, dans

l’épanouissement de votre jeunesse et de votre beauté, un arome subtil

de vos charmes défunts demeure un aveuglement très doux où s’effacent

vos rides, où vos lèvres reprennent les carmins longuement baisés

d’autrefois! Le souvenir est un magicien dont vous ignorez le pouvoir

et les ingénieux mensonges. Mais, en dehors même des amants passés,

pour les amants des autres et qui passent seulement, mais qui ont

au cœur des ferveurs pareilles, la femme qui a été vraiment belle

conserve un prestige indélébile, un glorieux stigmate devant lesquels

s’agenouillent tous les respects. J’oserai dire qu’une femme qui a

été vraiment belle l’est toujours. C’est même à cela que se mesure la

véritable beauté. Ne soyez donc pas si économe, Madame, de ce qui ne

s’use pas d’ailleurs autant que vous le croyez. Vous ignorez l’essence

même de l’amour, si vous ne savez pas qu’elle est dans l’abandon, dans

le sacrifice incessant de tout son être, dans le désir de s’abîmer

éperdument en un être plus beau, en l’idéal vivant que dresse devant

nous la Beauté! La femme qui aime vraiment craint toujours, au

contraire de vous, de ne se pas donner assez. Elle ne se voudrait plus

belle encore que pour accorder davantage, davantage et à jamais. Car ce

n’est pas aimer que de se garder pour d’autres amours.

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 10 / 62 题