Vous dites encore: la femme qui est seulement belle... Seulement! C’est
cruel à dire: mais seulement celle-là a une raison d’être, même au
point de vue de la dignité des races, dans la reproduction. Il faudrait
que toutes les mères de famille fussent belles pour que l’humanité ne
déchût pas! Leur ventre ne doit pas être seulement un sillon où le
grain germe, mais un moule auguste où le cerveau prend son empreinte,
où se modèlent les muscles pour les rudes travaux de la vie. Vous
voyez donc que celui-là est un vertueux et un sage qui recherche la
beauté noblement physique dans la femme. Ne demandez pas à une autre
cause le prestige des mariages d’amour, devant la conscience obscure,
mais au fond sagace des foules et le mépris, insuffisant à mon gré,
qui s’attache aux mariages d’argent. Car ceux-là sont des malfaiteurs
qui jettent des avortons par le monde, même habillés de soie et de
velours. Ils crachent dans les sources de la vie où viennent boire
toutes les forces de l’avenir. Aimer la femme pour sa beauté est le
premier des devoirs, Madame. L’Amour qui s’attache aux splendeurs
plastiques est tout simplement le sauveur de la souche humaine et en
retarde l’abâtardissement. Ah! vous êtes généreuse en convenant que «la
femme seulement belle peut inspirer de la Passion»! Mais vous avez tort
d’ajouter qu’elle ne saurait inspirer l’Amour vrai, et de corroborer
cette monstruosité par le commentaire suivant: «C’est pour cela que des
femmes de cœur ne se donnent pas, dans la crainte de n’être aimées que
pour des charmes fragiles et sujets à passer avec l’âge.»
[Illustration]
Oh! Madame, comme je trouve que la vraie morale est de mon côté!
Sous le prétexte que vos charmes sont fragiles, vous en refusez
la joie à qui vous aime et, parce qu’ils passeront, vous jugez
inutile d’en user dans leur fleur. Vous êtes, à la fois, égoïste
pour les autres et cruelle pour vous-même. Est-ce donc une folie de
respirer aujourd’hui la rose parce qu’elle ne sera demain qu’un
effeuillement, et ignorez-vous le délicieux parfum que gardent encore
les roses défleuries? Ainsi, pour qui vous a aimées, ô femmes, dans
l’épanouissement de votre jeunesse et de votre beauté, un arome subtil
de vos charmes défunts demeure un aveuglement très doux où s’effacent
vos rides, où vos lèvres reprennent les carmins longuement baisés
d’autrefois! Le souvenir est un magicien dont vous ignorez le pouvoir
et les ingénieux mensonges. Mais, en dehors même des amants passés,
pour les amants des autres et qui passent seulement, mais qui ont
au cœur des ferveurs pareilles, la femme qui a été vraiment belle
conserve un prestige indélébile, un glorieux stigmate devant lesquels
s’agenouillent tous les respects. J’oserai dire qu’une femme qui a
été vraiment belle l’est toujours. C’est même à cela que se mesure la
véritable beauté. Ne soyez donc pas si économe, Madame, de ce qui ne
s’use pas d’ailleurs autant que vous le croyez. Vous ignorez l’essence
même de l’amour, si vous ne savez pas qu’elle est dans l’abandon, dans
le sacrifice incessant de tout son être, dans le désir de s’abîmer
éperdument en un être plus beau, en l’idéal vivant que dresse devant
nous la Beauté! La femme qui aime vraiment craint toujours, au
contraire de vous, de ne se pas donner assez. Elle ne se voudrait plus
belle encore que pour accorder davantage, davantage et à jamais. Car ce
n’est pas aimer que de se garder pour d’autres amours.