Je continue à citer: «Tu me reproches d’aimer moins que toi, dit encore
mon amant, parce que je me débats dans les liens qui m’enserrent
davantage; qui font peu à peu, du caprice du début, un sentiment
profond où se prend tout mon cœur, où se perdra ma raison... J’avais
juré de me soustraire toujours à un amour puissant, et me voilà portant
des chaînes que je devrais briser et dont je ne peux et ne veux, hélas!
me dégager. Tu vois bien que c’est moi qui aime le plus et le mieux,
puisque, en désirant t’oublier, je t’adore davantage!--N’est-ce pas,
dis-je à mon tour, aimer moins déjà que de sentir l’esclavage de notre
amour? Ma tendresse, à moi, n’est-elle pas plus forte, puisque ses
chaînes ne me pèsent point et que l’étroite prison, dans laquelle
je me suis volontairement claustrée, me semble un paradis dont je ne
voudrais jamais être chassée!»
[Illustration]
Je vous répondrai, Mademoiselle, par un petit bout de mauvais latin
tiré d’un livre où vous avez lu peut-être quelquefois, au temps de vos
puretés virginales, l’_Imitation de Jésus-Christ_. On y lit ces mots:
_Magna res est amor, magnum omnino bonum quod leve facit omne onerosum.
Nam onus sine onere portat._ Je traduis: l’Amour est la grande chose,
la plus grande de toutes; car il rend léger tout ce qui est pesant et
ne sent pas le poids des fardeaux. J’avoue que ce texte est pour vous
donner absolument raison. Et vous n’avez pas cependant raison tout à
fait. Peu galamment, un peu cyniquement même, à mon avis, votre amant
vous avoue que vous n’avez été, pour lui, au début, qu’un caprice. Ce
n’était pas assez pour lui céder, Mademoiselle, si vous aviez quelque
souci de votre vertu. On ne se lance pas dans une liaison secrète, et,
paraît-il, dangereuse, pour aussi peu. Je suis sûre que vous méritiez
davantage et l’auriez certainement trouvé. Enfin, ce brave garçon a
la franchise, d’ailleurs parfaitement inutile, de vous le dire, et
qu’il n’entendait vous compromettre que pour une simple amourette.
Dans ce cas, il est fort illogique de lui dire qu’il aime déjà moins,
parce qu’il sent son esclavage. Au contraire, il commence seulement
à aimer et il l’oubliera seulement le jour où il aimera davantage
encore. Quant au serment qu’il s’était fait à lui-même de se soustraire
toujours à un amour véritable, il est d’un homme beaucoup moins savant
dans la vie qu’il ne croit l’être. Je puis même vous affirmer qu’il n’y
entend rien et en sait beaucoup moins que vous. Sans cette ignorance,
il se serait aperçu que, dans le monde passionnel, on ne se soustrait à
rien du tout, que tout y est fatalité, et que se jurer qu’on n’aimera
plus est pour faire s’esclaffer les ivrognes eux-mêmes qui connaissent
le néant de ces paroles-là. On n’aime pas quand on le veut seulement;
et c’est votre excuse, à vous qui me semblez avoir aimé un peu à la
légère. C’est une loi qu’on subit et qu’on aurait tort d’accuser.
Car elle est douce. Vous avez tort, Monsieur, de vouloir «briser vos
chaînes». Celles que les bras blancs des femmes nouent autour des
nôtres sont ce que je sais de meilleur dans la vie, et l’invisible
filet, dont nous enlace leur chevelure, fait une lente et subtile
caresse de cet emprisonnement délicieux.